‹ Amour et mariageChapitre 10 sur 34 · Promiscuité générale, débauche et crime · texte numérisé non relu

Promiscuité générale, débauche et crime

Sommes-nous à la fin? Pas encore : la logique est inexorable, et il nous manque une conclusion.

Dans ce mouvement rétrograde, que signifie la femme? A quoi répond-elle? Quelle idée sert-elle? Quelle est, devant la société et devant la nature, sa destination?

La femme , épouse, concubine ou prostituée, moyen de fortune pour auelques-uns, ustensile de ménage ou article de mode pour la masse, objet de consommation pour tous ;

niture.

Allons donc jusqu'au bout.

La génération déclarée incompatible avec la félicité do^ mestique ; la femme d^ank e part, eu raison de son infir^tô naturelle, devenue plus à cnai^ge qu'à profit, sans raison d'existence , la sexualité est de trop. A quoi bon ce dualisme, si contrariant par sa fécondité intempestive? La nature s'est trompée. Ne pouvait-elle autrement pourvoir à la conservation de l'esnece, séparer le travail ae la gé^ nération des jouissances ae Pamour? Lft femme, dans cette

•A AkoUfc Et MAllUGft

hypothèse, ne MnMnraot de ta oonstîtaiîon actaelle que ce qu^il en faut pour la Yolnpté, deyenant Tégale de l^omme, aurait pu, sans être à cluurge, conserver son indépendance, remplir anssi les fonctions politiques et économiques; ou plutôt toute distinction de fàmillef de propriété et de sexe étant supprimée, lliunianité eut yécu dans une communauté de biens et d^amour où la'Justice, objet de tant de disputes, eût été aussi inconnue que Tinégaiité même.

làUnUexualUé^ tel est le dernier mot de cette dégradation de Tamour. Or, comme il ne se çeut rien concevoir iiar Fentendement qui ne tende à se réaliser dans le fait, •unisexuaUté a^pour expression pratique, chez tous les peuples, la pedsbastie.

XXI. — Je voudrais qu'il en fût de notre langage comme du latin, dont Boileau a dit :

Le latin dans les mots bntfe IHioniièteté.

n est des choses dont on n'inspire bien lliorreur qu^en en parlant comme le peuple, dans les termes les plus énergiques, toute expression détournée pouvant paraître une atténuation du crime plutôt qu'un égard aux bienséances. Puisq^u'il m'est défendu d'imiter Juvénal, je prie le lecteur d'avoir égard à la contrainte où me réduit l'usage, et de suppléer de son mieux à la modestie de mes paroles.

IfO christianisme a rangé le péché de sodomie narmi ceux qui crient vengeance contre le ciel ; à l'exemple du judaïsme, LéoU. xx, 13, il l'a jugé digne de mort. Sans aller jusqu'à la mort,f je regrette que cette infamie, qui commence à se propager parmi nous, soit traitée avec tant d'indulgence. Je voudrais qu'elle fût, dans tous les cas, assimilée au viol, et punie de vingt ans de réclusion. Mais le mieux serait d'y trouver un antidote, et peut-être les

Jiages qu'on va lire, et que j'abrégerai le plus possible, oumiront sur ce triste sujet d'utiles lumières.

Chez les anciens Komains, de même que chez les barbares du Nord, Gaulois, Germains, Scandinaves, la pédérastie semble avoir été à peu près inconnue : je n'en veux pour preuve que la révolution arrivée à Rome, l'an 326 ayant Jésus-Cbristi à la suite du crime de Papirius. C'est

anx Grecs, leurs maîtres ès-arts et belles inanièreB, que les Eomains des derniers temps de la république empruntèrent cette variété de Part d'aimer, contre leur incunation Ïropre^ et par pure émulation de raffinement. Quant aux bulgares ou Boulgres^ dont le nom est devenu au moyen âge s^on^rme de sodomite ou pédéraste, j'attribue leur imection a la même origine : ce n'est pas d'aiyourd'hui Que les civilisés inoculent aux nations aans reniance leur débauche et leur vérole.

Mais les Grecs eux-mêmes s*j étaient-ils adonnés de leur propre nature, ou n'en auraient-ils j)as pris d'ailleurs l'habitude? Je penche pour cette dermère opinion. Les Grecs appartiennent au groupe des races celtiques ou druidiques, belliqueuses et chastes. Leurs premiers initiateurs, Olin, Linus, l'ancien Orphée, descendus de Thrace, ressemblent bien plus aux bardes d'Ossian ^u'au mvstago*

Îues phrygiens, assyriens et autres. Le génie esthétique es Grecs, incomparable pour la pureté, la sobriété, la dignité, m'est encore un argument de leur chasteté naturelle. C'est par l'Ionie, contiguë à l'Orient, que la Grèce fut infectée de ce mal, en même temps que de ses innombrables divinités et de ses mystères. C est en lonie que Tamour unisexuel, comme l'appelle Fourier, fut d'abord chanté et divinisé; puis, le mytne formé, une philosophie s'ensuivit, et, ce que des poètes avaient célébré, il se trouva bientôt des penseurs pour le réduire en maximes. Or, c'est surtout cette poétique de pédérastes qu'il s'agit d'expliquer; autant pour l'intelligence de l'antique corruption que pour la cautérisation de la nôtre.

Ily a trente ans, l'idée seule de cette frénésie me donnait des nausées ; il m'eût été impossible d'y arrêter pendant une minute mon attention : combien moins me serais-îe avisé d'en entreprendre, si j'ose ainsi dire, la psychologie I Mais la puaeur de l'homme de cinquante ans ne peut être celle ae l'adolescent de vingt ; et nous avons trop d'intérêt, amis de la Révolution et pères de famille, à ce que tous les mystères du cœur humain soient enfin dévoilés, toutes les sources de l'immoralité reconnues, pour reculer devant aucune investigation, si répugnante pour la nature y si navrante pour la raison qu'elle soit.

iT. s

:* AMonu ET MAilIAGE

XXn. — Je tronve dans la pédérastie, comme dans toutes les affections du corps et de Tâme, diyers degrés de malignité, qu'il importe de reconnaître.

D'abord, elle peut résulter de la privation prolongée jointe à Tincontinence des sens. Sous ce rapport, elle no me parait pas différer beaucoup de la masturbation à deux, si commune dans les maisons d'éducation et que chacun s'explique. Un autre de ses analogues est la bestia* liÛ^ dans laquelle il ne faut guère voir non plus qu'un supplément de coït. Dans ces conditions, peut-on dire quo la pédérastie existe? C'est une turpitude qu'il vaudrait mieux punir du bâton que de la prison, et qui, à moins do récidive, ne tourne pas a conséquence.

Plus souvent c'est l'effet d'une volupté fhrieuse que rien ne peut plus assouvir. Alors, que le magistrat sévisse : l'acte sodomitique est le signe d'une dépravation sans remède.

Que des misérables, manquant de femmes, se procurent enfare eux de telles jouissances; que d'autres, plus scélérats, pour qui le cnme a des charmes, s'en vantent : tout cela se conçoit. Mais jamais la philosophie no s'empara du vol, du pai;}ure, de l'assassinat, pour en faire l'objet de ses théories ; jamais la poésie ne prit de tels monstres pour objet de ses chants : même en matière d'amour, l'adultère, le viol, rinceste, répugnent au poète. Comment la sodomie, dernier terme delà dépravation erotique, fit-elle jadis exception? Comment de grands poètes en vinrent-ils à célébrer cette monstrueuse ardeur, privilège, à les entendre, des dieux et des héros? Y aurait- il dans cet accou- Slement contre nature, dans cefricHnàe deux mâles, do eux femelles, une jouissance acre, qui réveille les sens blasés, comme la chair humaine qui, dit-on, rend fastidieux au cannibale tout autre festin? La pédérastie seraitelle un succédané de l'anthropophagie?

Sur ces horreurs il faudrait entendre ceux qui en font passe-temps; mais ils se cachent, leur aspect dégoûte : impossible d'obtenir, de soutenir une explication. A défaut de dépositions orales^ j'ai consulté les témoignages écrits; j^ai interrogé ces anciens qui surent mettre de la poésie. de la çhilosophie partout, et qui, parlant à une société habituée aux mœurs socratiques, ne se gênaient guère.

Voici à qudles conclusions je stiis arrivé : elles confirment de tout point la théorie donnée plus haut de Tamour et du znariage, et de leur dégradation.

U est consolant pour la moralité humaine de reconnaître

Sue tous les yices, même les plus infects, ont pour point e départ une erreur du jugement produite par un illusion de l'idéal, et que c'est en poursuivant le beau et le bien, mais par une fausse route, que le cœur se souille et que la conscience se déprave. Ce que je vais dire,^ sans rendre le moins du monde excusable une passion en tout état de cause hideuse, aura du moins Tavantage d'alléger singu* Uèrement le crime de ceux qui les premiers s'en firent les chantres et les panég^pistes, en même temps qu'elle nous avertira, nous civilisés du dix*neuvième siècle qui déjà penchons du côté où s'abîma l'amour antique, de nous lenir sur nos gardes.

Je passe sur l'explication de saint Paul« qui croit avoir tout ait quand il attribue le phénomène qui nous occupe au culte des faux dieux :

. Cest ponr avoir remplacé, dit-il, la gloire du Dieu inoorroptible paf des simulacres d'hommes et d'animaux, c'est pour avoir servi la créature an lieu du créateur^ qu'ils en sont venus à outrager leurs propres corps, et qu'ils ont été hvrés à des passions d'ignominie, (^am.» chap« !«'•)

n était tout simple que le christianisme, attaquant l'andenne religion et la société fondée par elle, imputât au polyUiéisme les abominations dont il venait purger la terre. Mais sans compter que le christianisme n'a pas réussi dans son entreprise, et que les passions ^ignominie se sont per-

Sétuées dans 1 Eghse du Christ comme dans la svnagogue e Bélial, il est cl^dr que l'explication de saint Paul n'explique rien. Quel rapport y a-t-il entre l'idolâtrie et le pèche de sodomie ? C'est ce que je voudrais savoir, et ce que l'Apôtre ne me dit pas.

XXin. — Le dédain réciproque des sexes, et la déprar yation de l'amour qui en fut la conséquence, eut sa cause, d'abord dans l'excessive facilité de relations qu'avait créée le paganisme, et qu'il était dans son génie de créer, au point de vue même de Fintér et et de la dignité de la femme ;

51 AMOm ET MAEUGK

fus, dam Pidedîwne imiTenel, qa'iine Justice trop foibla ne refrénait fss.

J'ai parlé ailleurs de Tidéalisme politique, de Tidéalisme artistique et littéraire, de Tidéalisnie métajihysique et religieux. L'idéalisme erotique ferme la série ; il nous donne le dernier mot de toutes les rétrogradations sociales.

Avant tout, pensaient les anciens, lliomme ne peut vivre sans amour ^ sans amour la vie est une anticipation de la mort. L'antiquité est pleine de cette idée ; eUe a chanté et préconisé Famour ; elle a disputé à pnerte de vue de sa na« ture comme elle a disputé du souverain Bien, et plus d'une fois il lui est arrivé de les confondre. Avec la même puissance que ses artiste idéalisaient la forme humaine, ses philosophes et ses poètes idéalisèrent TAmour, âme de la nature, souverain oes dieux et des hommes ; et comme ils s'efforçaient, par diverses méthodes, d'arriver, les uns à la sa|[esse, les autres au bonlieur, ce fut encore, parmi eux, a qui découvrirait et réaliserait le parfait amour.

La recherche de l'absolu est le caractère du génie humain ; c'est à cela qu'il doit ses aberrations et ses chefsd'œuvre.

Mais cette idéalité de l'amour, où la trouver? (Comment en jouir, et dans quelle mesure?

Est-ce le mariage, est-ce cette union entourée de tous les honneurs de la religion, de toutes les prérogatives de la cité, qui comblera notre imagination et notre erreur?

Le mariage est le tombeau de l'amour, dit un proverbe ; et cela était vrai pour les Grecs , il y a vingt-quatre siècles, incomparablement plus qu'il ne l'est cour nous. Certes, la vertu, comme le vice, est contemporaine de l'humanité, et l'amour conjugal a eu de tout temps ses héros et ses héroïnes ; mais il faut raisonner sur des moyennes, non sur des types (|ui trop souvent ne sont que des exceptions. Or, la première barbarie, favorable à une rude continence, a^ant cédé bientôt devant les premiers triomphes de la civilisation, l'inégalité des conditions s'étant développpée, la religion étant de moins en moins sentie, le mariage perdit bientôt de son faible prestige, et le cœur, mal défendu par la conscience, se trouva livré à tous les emportements de l'amour. La dignité d'épouse, aristocra»

tique dans son principe et dans sa forme, ne conférait guère à la femme antique que de hautaines prétentions, qui la rendaient peu aimable ; quant à sa chasteté, on peut s^en faire une idée en relisant la scène burlesque entre Sosie et sa femme, dans V Amphitryon de Molière.

En fait, la chasteté fut médiocrement comprise des anciens. Tous les épithalames, depuis le Cantique des cantiques jusqu^aux vers fescennins, en font foi. Qu'attendre dès lors, pourTamour, d'un pareil commerce? FénelonFa dit quelque part, avec ce sentiment profond qui supplée à Texpérience : Celui qui dans le mariage cherche la satis* faction des sens y sera trompé, et s'en repentira. L'épouse telle qu'au sortir de l'âge héroïque la civilisation dut la faire, n'ayant pour elle que son orgueil, la trivialité de ses occupations et son importune lascivité, que réprimaient à peine les ennuis de la grossesse et les rebuffades maritales, l'amour s'envolait au matin des noces, et le cœur restait désert. — ''Il n'y apas la moindre parcelle d'amour dans ^ le g]rnécée, „ dit energiquement Plutarque , et la comédie deZyiistrate, d'Aristophane, en donne la raison. Point d'amour dans les œuvres de la chair; voilà ce que, bien des siècles avant le christianisme, l'éthique, toute spiritualiste, des anciens, leur avait appris; ce que Plutarque et Lucien tour à tour expriment, avec une crudité de langage qu'il m'est impossible d'imiter.

Le mariage, comme s'en était formellement expliqué devant le peuple romain le grave censeur Métellus Nufmidicus, ne servait qu'à la conservation de la race libre :

8î nous pouvions nous entretenir sans femmes, citoyens, nous chas« serions loin de nous cette incommodité ; mais puisque la nature a voulu que nous ne pussions nous en passer, il est de notre devoir de sacrifier à la perpétuité de la république, plutôt qu'au plaisir d'un instant.

C'est en ces termes que l'honnête magistrat recommandait au peuple la pratique du mariaçe.

Si Tunion conjugale est ainsi destituée d'idéal, partant d'amour, le demanderons-nous à Vhetaïra^ à la concubine? Descendrons-nous plus bas encore, à la courtisane?

Contradictions : l'amour morganatique, recherché en dehors des charges et obligations du mariage, amour es-

seniiellement égoïste, proyisoire, sous réserve, de même qae Tamour à gages, est toujours Tamour à distancei ramour réduit à une satisfactioii de la vanité et des sens, une sécrétion de Torganisme, une sentine. — Boire, man-

fer, dormir, et le reste, observe Plutarque, est-ce de amour? — Je possède Laïs, dit Aristipi)e, mais elle ne me possède point. Je Taime, dites-vous; oui, comme j^aime le vin, le poisson et tout ce qui me donne du plaisir. Quant à sa personne, je ne sens rien.

Ainsi VAetaïra et la courtisane nWrant rien de plus, quant à la délectation amoureuse, offrant même moins que ui femme légitime, Tamour tel que le veut Tâme humaine , ramour idéalisé devient impossible entre les deux sexes, bien qu^il résulte de leur différence, qu^il n'ait d'autre but que leur union II faut ou renoncer à ramour, ou sortir de lA sexualité.

Les anciens n'avaient que trop bien suivi cette analyse. Us comprenaient merveilleusement que la beauté, au physique comme au moral,. est immatérielle, que Tamour qirelle inspire est tout entier dans Tâme, que par consé-

Squent la volupté que procure la possession n'a rien non lus de la chair, et que tout le plaisir que nous percevons e ce côté est passion et illusion. L'acte vénérien est ridi* cule, dégoûtant pour celui qui en est témoin, pénible et triste pour l'acteur, qui y perd le sentiment et la liberté. L'âme y sent quelc^ue chose de honteux. Je Aais^ dit Hipnolyte dans Euripide, um déesse qui a besoin des tintes. Le christianisme en a fait un des signes de notre dé* chéance, et il est sûr que les cyniques n'ont pas réussi à le réhabiliter. La nature elle-même semble d accord avec la théologie : Posl coitum omns animal triste.

Où donc, se demandait Thomme de l'antiquité, oii trouver l'amour sans lequel je ne puis vivre, et que je ne puis saisir ni avec ma femme, ni avec ma maîtresse, ni avec mon esclave? Ou est-il, cet amour, feu follet qui ne se montre que pour tromper les hommes? J'^ai trouvé la femme plus amère que la mort^ s'écrie Salomon; il désigne évidemment, non pas la personne, mais le sexe. Néant partout, amour nulle part : que reste-t-il, conclut le roi dcvot, sinon de servie Dieu et de s'endormir dans J'cgoïîsmc?

AMOUR ET MÀRIAGK 55

XXIV. — C'est ici qu'il faut suivre la marclxe de cette séduction idéaliste, qui, faute d'une intelligence suffisante de la Justice, après avoir fait repousser le mariage comme étranger par sa nature à Tamouri aboutit à Thallucination la plus exécrable.

£ y a, suivant Plutarque, deux espèces d'amour : Tamoiir vulgaire, qui, comme on vient de le voir, n'est pas de l'amour, et l'amour céleste, qui est universel et n'a point de sexe, ov^crlpov ylvovç. Il est absurde de faire consister l'amour uniquement dans l'instinct qui pousse un sexe vers l'autre : toute puissance qui porte les êtres à s'unir est amour ; tout ce qui réunit à un degré supérieur les conditions de la force, de la beauté, de l'intelligence et de la vertu, est propre à l'inspirer.

Définition hyperbolique : Dieu sait oxl elle nous couduira.

Cette idée de la non-sexualité de l'amour est exactement la même qu'exprime Jésus-Christ, quand il apprend aux Saduoéens, adversaires de la résurrection, que dans le ciel, séjour de l'amour parfait, il n'y a plus aunion conjugale, nejuâ nubent. nequ$ nubetUur^ mais que tous sont comme des anges, des êtres neutres, devant la face de Dieu.

Le véritable amour, continue Plutarque, n'a donc plus rien des défectuosités de la matière et du dévergondage des sens, rien de mou, de lâche, d'efiféminé. Allumé dans une âme généreuse, il se résout, à force de se purifier par sa propre flamme, en vertu, ek apsr^v TcXevrâ* Et il cite en exemple la célèbre courtisane Laïs, qui, devenue amoureuse, quitta aussitôt son commerce et sacrifia tous ses amants, sa fortune, sa gloire, à l'homme qu'elle avait choisi. Lucien rapporte des faits bien autrement étranges : des hommes qui, dégoûtés de tout commerce charnel et possédés du véritable amour, passaient leur vie dans les sanctuaires des déesses, obtenant des gardiens, à prix d'or, la permission de contempler leurs statues sans voiles. leur pariant comme si elles eussent été en vie, les baisant amoureusement, et s'estimant plus heureux de telles faveurs que de la possession des plus belles femmes.

C'est donc par im raffinement de délicatesse en même temps que par une recherche <|uintessençié9 du bctfiu et d^

8ft AMOl R ET MARIAGE

nionnête que les anciens en Tinrent à méptiser Famonr conjugal, et avec lui tout rapport physique avec la femme. Pétraroue, Tamant idéaliste de Laure, fit-il toute sa vie autre chose? Et les femmes de son siècle n^auraient-elles

Sas eu lieu de se plaindre de lui autant que les femmes e Thrace crurent avoir à se plaindre d'Orphée?.... Là était, en effet, Fécueil oii devait périr la moralité grecque. L'union des sexes écartée par la logique de Fidéal, Tamour n'a plus de base ; nous sommes arrivés à la contradiction : la catastrophe ne se fera pas attendre.

XXV. — L'amour n'existe qu'à la condition d'une dua* lité, d'une polarité, diraient aujourd'hui les philosophes. Cette condition nécessaire, comment la remphr? En composant le couple amoureux de deux personnes du même sexe, bien entendu sans aucune idée drunion charnelle. La filiation des idées et des termes y condui&ait. L'amour, dit Plutarque, c'est la vertu ; et la vei-tu, en grec comme en latin, porte un nom qui rappelle la masculinité, àpsn^ tirtus.

Telle est la série d'idées par laquelle les Grecs, à force de spéculer sur l'amour et de le dégager des indignités de la chair, arrivèrent aux derniers excès. Cela peut paraître prodigieux, mais cela est; et l'histoire entière en témoigne. Ce qu'ils cherchaient dans l'amour universel, ce ne fut pas, dans le principe, qu'on le sache bien, une horrible jouissance : à cet égard les partisans du véritàbh amour ^ que Plutarque et Lucien font parler dans leurs dialogues, protestent avec indignation contre l'infamie qu'on leur prête ; ceux qui s'y livrent, assurent-ils, violent et déshonorent l'amour, qu'ils connaissent encore moins que les habitués des courtisanes.

Anacréon, suivant Elien, étant à la cour de Polycrate, tyran de Samos, conçut une vive affection pour un jeune homme nommé Smerdias. Il le chérissait, ^t l'historien, pour son âme, non pour son corps. De son côté, l'adolescent avait une affection respectueuse pour le poète*

Et Plutarque a soin de noter a ce propos qu'il en est de cet amour à faces semblables comme de celui que l'homme éprouve pour la femme : la jouissance est son tombeau ; ils'éteint aussitôt qu'il y a eu rapprochement et souillure

AMOUR ET MAHIAGE 57

des corps. Il regarde ce résultat comme fatal, et il cite des exemples de la haine atroce que Tobjet malheureux d^un amour ainsi profané conçoit aussitôt pour le monstre qui a abusé de sa personne.

Il faut bien croire que cette théorie extraordinaire était entrée jusqu'à certain point dans les mœurs, quand on Toit les hommes les plus vertueux de Tantiquité et les moins suspects en faire profession. Socrate, qui donna son nom à Tamour parfait avant que Platon lui eût donné le sien, faisait, au vu et su de toute la ville, Tamour à Alcibiade. Il lui enseignait la philosophie, lui reprochait son orgueil, Tarrachait aux séductions des courtisanes, le formait à la continence, et, par son exemple et ses discours, apprenait aux Athéniens à aimer la jeunesse et à la respecter, n 7 a une belle leçon de lui dans le dialogue de Platon appelé le Théétète, Théétète est un jeune homme sans grâce, au nez camus, aux petits yeux enfoncés, vrai portrait de Socrate, et qui est présenté et recommande au philosophe par un citoyen d'Athènes, que ses amis accusaient ironiquement, et à son grand déplaisir, de faire Tamour à ce vilain garçon. Socrate interroge Théétète, le force par ses questions de montrer son intelligence, fait ressortir son heureux naturel, et lui dit à la fin devant tout le monde : Va, tu es beau, Théétète; car tu possèdes la beauté, de Fâme, mille fois plus précieuse que celle du corps. Parole digne de l'Evangile, qui dut frapper vivement les Athéniens, et que Platon n'aurait eu garde de perdre.

Cornélius Népos, dans la vie d'Epaminondas, raconte

Sue, le roi de Perse ayant eu dessein de l'acheter, Dioméon de Cyzique, qui était chargé de la commission, commença par mettre dans ses intérêts un tout jeune homme, appelé Micythus,qu'Epaminondas aimait de tout son cœur, fuem tùm plurimium diliçebat. Que fit le héros thébain? Après avoir admonesté sévèrement Tentremetteur du grand roi, il dit à son jeune ami : Pour toi, Micythus, rends-lui vite son argent, ou je te dénonce ail magistrat!... Etrange occupation pour des pédérastes, de prêcher à leurs gitons, de parole et d'exemple, la modestie, l'étude le désintéressement, la chasteté, tous les genres de vertu, et de les menacer du châtiment s'ils s'en écartent I • . .

5^ AM0U:i ^T MARIAGE

Dans une guerre que ceux de Châlcis soutenaient contre leurs voisins, ils durent la victoire au courage de Cléoma-

Sue, un des leurs, qui se dévoua à la manière d^ Arnold e Winkelried, à la seule condition de recevoir auparavant, en présence de Tannée, un baiser de son ami^ et de mourir sous ses yeux. C^est Plutarque qui raconte le fait. Je voudrais savoir si la chevalerie a produit rien de plus beau et de plus chaste que ce trait?

Tout le monde sait que le bataillon sacré de Thèbes.

discipline. J^avoue qu'il me répugn< souverainement de voir dans cette héroïque jeunesse, formée à récole de Pélopidas et d'Epaminonoas , d'affreux initiés au culte de Sodome.

Une loi de Solon permettait aux esclaves le commerce des femmes ; elle leur interdisait Tamour des jeunes gens. Que signifie cette interdiction du législateur? L'esclave n'est pas sûr, parce qu'il n'est pas pur : je ne puis y voir autre chose.

Au reste, nous avons un témoignage décisif. Virgile, chantant le messianisme romain et la régénération universelle; Virçile, disciple de Platon, n'oublie pas cette épuration de l'amour pédérastique. Son épisode de Nisus et Euryale est une imitation à&V amitié grecq%t* Unis par l'amour et par l'ardeur guerrière,

His amor unos erat, pariterque in bella ruebant.

dit-il des jeunes héros : Euryale, type de jeunesse splendide et de grâce vertueuse, que toute l'armée aime autant qu'elle Tadmire,

Saryalns forma insignis vîridiqae javentfi... Gratior et puichro venions in corpore virtus;

Nisus , son pur et pieux amant , Nisus amore pio pueri. Lisez aux 6* et 9* livres de l'Enéide l'histoire toucnante de cet amour : on dirait un épisode du bataillon sacré de Thèbes. Et c'est après avoir raconté leur mort que le poète 8*écrie : Heureux couple ! si mes vers ont quelque puis-

AMOlJa LT riAMASi: hd

sance, votre mémoire durera autant que le Capitole, aussi longtemps que Rome tiendra Tempire du monde 1

XXVI. — Pourquoi nous étonner si fort, après tout, d'un attachement qui a des racines dans la nature même? Ne savons -nous pas qu'il existe entre Tadolescent et rhomme fait une inclination réciproque, qui se compose de mille sentiments divers et dont les effets vont bien au delà de la simple amitié? Qu^était-ce que Taffection de Fénelon pour le duc de Bourgo^e, cet enfant de son cœur et de son génie, qu'il avait crée, formé, la Bible dirait en-

Sendré, comme il avait créé son Télémaque? De l'amour, ans le sens le plus pur et le plus élevé que lui donnaient les Grecs. Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, c'est Socrate révélant à ses auditeurs la beauté Se Théétète, c'est Epaminondas réprimandant Micythus. Qu'il eût voulu mourir pour ce fruit de ses entrailles, le tendre Fénelon ! J'irai plus loin : qu'était cette prédilection tant remarquée du Christ pour le plus jeune de ses apôtres (Jean, xin, 23; xrx, 26, 27; xxi, 20)? Je ne sais quel incrédule. a pris occasion de ces passages pour jeter sur les mœurs de Jésus un odieux soupçon ; pour moi, j'y vois, comme dans l'épisode de Nisus et Euryale, une imitation chrétienne de l'amour grec. Et ce n'est pas la moindre preuve à mes yeux que l'auteur du 4* Evangile ne fut pas un Hébreu de Jérusalem, incapable de ces délicatesses, mais un heUénisto d'Alexandrie, qui connaissait son public, et ne trouvait rien de mieux, pour vanter la sainteté du Christ, que d'en faire un amant à la manière de Socrate. Nous calomnions les anciens, et nous ne voyons pas que leurs idées, ramenées à leur iuste mesure, ont leur source dans le cœur humain, et qu elles ont coulé jusque dans notre religion.

La distinction dos amours et la différence de leurs caractère était si bien établie chez les Grecs, que nous les voyons habiter ensemble, sans se combattre ni se confondre : chose qui n'a pas lieu, assure-t-on, pour les sodomites. Achille a pour compagne de sa couche, hetaïra^ Briséis, la belle captive ; pour ami de cœur, Patrocle, son ketaïros. Aussi, quelle différence dans les regrets qu'il leur donne I Pour Briséis, il pleure, il jure de ne plus combattre

(0 AMOOR ET MARIAGE

et de retourner en Thessalie ; pour Patrocle, il Tiole son serment, tue Hector, massacre ses captifs et décide la prise de Troie.

Tous les poètes grecs q^ui ont chante Tamour sous sa double hypostase ont suivi Texemple d^Homère. Je veux que le Bathylle d'Anacréon soit suspect : Tindiscrétion du poète, dans le portrait qu'il a tracé de son ami, a laissé tomber sur la pureté de l'original une ombre obscène ; mais combien le sentiment que Bathylle lui inspire remporte sur toutes ses fantaisies de maîtresses 1 Quoi de

Ïlus ravissant que cette chanson de la colombe messagère 1 !t quelle rêverie dans ces deux couplets, que les traducteurs séparent comme si c'étaient deux odes :

Rafratehisses, ô femmes, de vin doux ms gorge dessëcliée ; rafntohissez de roses nouTeUes ms tête briklaate. Mais qui mfraîcliira mon cœur, ineendié par lesamoarsP

Je m'assoirai à l'ombre de Bathylle, le jeune arbre à la verdoyante chevelure ; auprès de lui coule et murmure la fontaine de persuasion. Cest là, fojageur épuisé, que je prendrai une nouvelle force...

Faut-il, pour donner un sens à ces vers si limpides et si tendres, que je m'ingénie à y trouver d'horribles meta* phores? La comparaison de Bathylle à un arbre jeune et verdoyant est familière auxOrientaux : ces vers d'Anacréon semblent traduits mot pour mot du psaume I^', v. 3-4 : " Il en sera de l'homme vertueux, dit le Psalmiste, comme *^ d'un arbre planté au bord d'une eau courante, et qui ^ donne son fruit dans sa saison : son feuillage ne séchera *^ pas, et toutes ses œuvres seront prospères. „

Tout ce qui nous reste de Sapho se réduit à peu près à deux odes. Dans la première, A Vénus^ Sapho prie la déesse de combattre avec elle et de ramener à ses pieds son volage amant. Peut-être cette ode nous paraîtrait le 1MC plus uUra du sentiment, si le hasard ne nous avait conservé la suivante, A uns Feftime,.. Je n'entreprendrai

Sas de la traduire; je croii'ais violer la Poésie eUe-même. [ais je nie, pour Sapho comme pour Anacréon, le sens Sue l'opinion commune donne à ces vers. Ce qui m'étonne ans toute cette poésie socratique, platoniquQ, anacréontique ou saphique, comme on voudra l'appeler, c'est

AMOUR ET MABIAGE 61

rextraordinairô chasteté de la pensée aussi bien cmè au langage, chasteté q^ui n^a d'égale que Tardeur de h, passion. M'explique qui pourra, aans lliypothèse d'un amour impie, cet inconcevable mélange de tout ce que la tendresse la i)lus exaltée, la pensée la plus sévère, la poésie la plus divine, pouvaient offrir de traits pénétrants, d'images

Sracieuses et d'ineffable harmonie, avec ce que la rskge es sens aurait fait inventer de plus atroce ; quant à moi, une pareille alliance du ciel et de l'enfer dans un même cœur me paraît inadmissible, et je reste convaincu que, s'il y a la-dessous quelque horreur, elle est toute nôtre.

XXVn. — J'avoue cependant, et en cela je ne fais que suivre ma propre pensée, j'avoue que cet érotisme Aowoïourien^ quelque spiritualiste qu'en soit le principe, n'en demeure pas moins un délit contre le droit mutuel des sexes, et que ce mensonge à la destinée, après de si beaux commencements, méritait d'avoir une fin épouvantable.

Un des interlocuteurs de Plutarque, celui qui défend la cause de l'amour androgyne ou bi-sexuel, fait à son adversaire, qui protestait au nom des sectateurs du par/ait amour contre les accusations dont on les chargeait, l'objection suivante : Vous prétendez que votre amour est pur de tout rapprochement des corps, et que l'union n'existe

S l'entre les âmes ; mais comment peut-il y avoir amour où il n'y a pas possession? C'est comme si vous parliez de vous enivrer en faisant une libation aux dieux, ou d'apaiser votre faim à l'odeur des victimes.

A cette objection, pas de réponse. Quelque opinion que l'on se fasse de la oistinction des corps et des âmes, il reste toujours que celles-ci ne s'unissent que car le rapprochement de ceux-là : de ce moment l'honnêteté est en péril.

exei des

se rapporto'à un être vivant et palpable, retentit nécessairement dims l'organisme et ébranle la sexualité. U y a de la délectation amoureuse chez la jeune vierge qui caresse sa tourterelle ; et auel délire, on le sait trop, allume dans leurs sens consumes rimaginatioli des mystiques I... Par-

Page 1