‹ Amoureux d'artChapitre 16 sur 29 · SALON DE · texte numérisé non relu

SALON DE

OUR les quatre amis que j'accompagnais au Palais des Champs-Elysées, j étais « le monsieur qui s y connaît ». On me regarde, on m'écoute. J'exprime mes sentiments. Mon air est simple et ma mine enjouée; je porte des jugements sages et mesurés.

Je m'arrête devant un tableau de Guillaumet : Les Pileuses de laine ; je m'arrête parce que j'aime ce peintre, malgré l'opinion d'un artiste de haut mérite : a Un Guillaumet, c'est composé comme une illustration. » La critique d'art

n'a pas qu'une forme : les œuvres de nos peintres renseignent une femme, que je ne nommerai pas, sur la puissance de leur appétit galant; de Fromentin elle disait : « Une étape à une étape et demie... )) Guillaumet : (( Robuste, non, bien portant. »

Un autre peintre des pays du soleil, Benjamin Constant, expose un grand tableau : La Justice du Chérif. Des belles femmes mortes sur de beaux tapis. Elles ne sont pas mortes, elles dorment. Le vrai titre : Far niente.

Un monsieur très bien, correct, dit : « Ce n'est pas rigolo )) ; un peu plus loin, un autre tableau lui fait dire : « C'est assez rigolo. » Ce monsieur correct, d'aspect froid, me plaît : il est tout à fait rigolo.

Pas de Chaplin, tant pis ! Son ramage me charme et sa modestie m'amuse : (( Il n'y a qu'un bon peintre en France, et il n'est pas Français », dit M. ChapUn, sujet anglais.

Puvis de Chavannes, entre temps, expose un petit tableau.

M. Gustave Boulanger termine une épître à ses élèves par ce conseil : « Soyez poètes »,

négligeant, pour cette fois, de leur dire : « Soyez beaux. )> Cette lettre montre bien Tétat d'esprit d un peintre prix de Rome, décoré, membre de rinstitut, recommandant un système d'études qui fut le sien.

Une autre visée : Être Chintreuil, être Paul Delamain, être Cals, des peintres, des petits peintres, des artistes.

Un rédacteur du Journal des Artistes, M. Villergues, homme sévère et instruit, adresse une critique historique à La Mère des Gracques, de M. Gustave Boulanger : « Les deux enfants ne représentent pas la différence de dix ans qui existait entre Tibérius et Caïus. »

A propos du tableau de M. Bouguereau : L'Adoration des Bergers et V Adoration des iKages, mon savant confrère, M. Villergues, dit : (( Je critiquerai les auréoles qui ceignent la tête des Mages. Ceux-ci étaient des religieux puissants et honorés, mais non des saints. )> Nous ne sommes pas des ignorants.

Devant le tableau de Fantin-Latour : Autour du piano, j'ai noté quelques jugements d'artistes : (( C'est une grisaille soutenue. — C'est

obtenu par de petits moyens. — Que c'est bien!... »

Je passe rapidement devant les artistes au mode tempéré qui jamais ne crient, soit! mais jamais ne chantent; — j'ai l'horreur aussi des peintres mélancoliques sans raison et sombres sans motif. Ils ont l'âme piteuse et me rappellent la jeune charcutière, ma voisine, qui toujours est habillée de noir; c'est à croire qu'elle prend le deuil chaque fois que Ton tue un cochon.

Le portrait de femme de James Whistler me retient intéressé, je suis pris par ce goût du rare et du fin. Le portrait d'homme du même artiste est une belle chose aussi. Cet homme grave a, je le vois bien, l'air un peu godiche avec ce domino rose sur le bras ; mais que ce rose pâle et ce demi-noir sont d'accord !...

Le ^Martyre de saint Denis ^ de M. Bonnat. Le saint n'a pas de tète ; c'est l'œuvre d'un peintre de portrait qui se repose.

J'ai la furie du classement. Dans ma pensée, toute la peinture marchande s'étage, s'empile dans des vitrines de marchands. Le magasin du Bon Marché reçoit les toiles chéries des bour-

geois cossus et des bourgeoises sensibles. Il y a le rayon de la soie et le rayon du velours : Une femme dans un intérieur riche — Deux femmes avec jolis bibelots. Si la fenêtre est ouverte, c'est cent francs de plus.

Aux magasins du Louvre, les toiles de ceux qui pastichent les vieux maîtres, la cuisine à la sauce rousse et les fricots à la sauce rance.

Leur Robespierre et leur Marat, leur ^ailly et leur Mirabeau^ au bazar de l'Hôtel-de- Ville.

Guignolets L . . J'ai tout vu sans grande surprise. J'ai vu Mlle Raymonde en scène, poursuivre, atteindre et tuer une puce; j'ai entendu jouer sur le flageolet Tair de Rosine avec le nez, — mais plusieurs de ces peintres m'étonnent.

Qu'ils m'entendent. Pourquoi ce métier de peintre de préférence à quelque autre métier ? Que diriez-vous de bottier ? Il faut avoir le sens de la forme, le goût des proportions exactes. Voyons , que diriez-vous de bottier ? Et chapelier? Auriez-vous de la répugnance? Chercher la coiff'ure qui convient à la figure des gens demande un esprit judicieux : que diriez-vous de chapelier ?

M. Jules Breton a deux toiles au Salon. Un artiste disait hier : « Breton met en musique pour le piano des choses de François Millet. »

J'ai vu la Piscine de M. Gérôme : ces femmes nues ne me donnent pas de vilaines pensées.

Au moment où le peintre Vollon est tort imité, la Nature morte qu'il expose arrive à propos pour indiquer que les distances sont conservées. Le GuitarrerOy de Vollon aussi, est à voir. Vollon m'a dit n'avoir pas grand goût pour ses figures.

Sur la peinture du sculpteur Falguière, il y a deux opinions. Les uns disent : « Falguière ressemble à Henner sans l'imiter. )> Je crois, moi, qu'il l'imite sans lui ressembler.

Avec plaisir, paiement du plaisir pris, je cite les paysages de Pointelin, d'Émile Barau.

Le Souvenir y marbre pour le tombeau de Mme d'Antonin Mercié, donne une impression telle qu'aucun de ceux qui ont aimé cette belle morte ne pourrait arrêter les yeux sur ce marbre.

Le sculpteur Dalou est toujours bon peintre. Chapu garde son rang.

Le drame de Rochegrosse et la féerie de Clairin ont des spectateurs nombreux. Mme Sarah Bernhardt est au programme.

Un ami m'avait donné rendez-vous « devant la grande médaille ». De dix à onze heures j'attendais près du tableau d'Humbert : La Fin de la journée^ décoration pour une mairie. Mon ami m'attendait en face du tableau de Roll, Le TravaiL Nous nous sommes retrouvés chez Ledoyen.

Un peintre, mécontent des Membres du jury que Gervex a représentés avec des cannes et parapluies grandeur nature : « Ils ont des têtes d'otages. » Cela me paraît excessif. RoU disait à un peintre : (c Chacun des membres du jury a quelque chose de l'artiste ; les membres du jury réunis sont quarante bourgeois. »

Mai 1885.

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