SALON DE
N critique d'art au mode ancien donne M ^mm 'à rire. L'amour, cruelle énigme, l'art, ^^^^ mystère profond ; mais les amateurs d'art et les amoureux ont un babillage qui ne peut lasser.
L'éducation de l'œil se fait lentement. Autrefois!... autrefois, j'avais des jours de tristesse
I . Le paysagiste M.D.^ an Directeur de la Revue Contemporaine:— Et qui rendra compte du Salon à la Revue? M. Adrien Remacle : — Jean Dolent.
Le paysagiste M, D. : — Ce sera bien mauvais.
en revenant du Salon : « Il n^ ^ p^s de Muller, pas de Jacquand. — Et Horace Vernei? — Il n'a rien. — Et Gudin ? — Il a quelque chose. » Cela consolait un peu.
Brascassat enchantait et Mme Rosa Bonheur enivrait.
François Millet, Courbet, Théodore Rousseau, Daubigny, Corot, étaient au Salon; on ne les voyait pas.
On cherchait les tableaux très grands et les tableaux tout petits : les batailles, les portraits de gens connus, généraux en costume de revue, acteurs, actrices.
Je voulais savoir les noms. On ne manquait pas d'aller à l'École des Beaux-Arts à Tépoque des concours. Nous partions en courant, mon cousin et moi. Le plus faible, en revenant, je disais ravi : « Ma chemise est collée au dos. » Nous nous regardions d'un air entendu. Lui, l'aîné, disait inquiet : « Fais attention. » Heureux, un peu comme celui qui est dehors par la pluie, le vent, et pense qu'un ami, bon cœur, le suit, et en est fâché.
Vraiment, nous étions affolés par l'amour des
tableaux et des livres, aussi nous étions maigres et pâles ; les derniers romantiques diraient : vous aviez deux maîtresses, l'une buvait votre sang, l'autre dévorait votre chair.
Un jour, nous quittons le Luxembourg tout agités : « Les Comédiens dans une grange, de Biard, n'y sont plus. Où les a-t-on mis ? » Nous avions l'œil méchant.
C'était le temps où Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor écrivaient sur Fart d'une façon plaisante. Les beaux décors plantés, ils faisaient vivre des personnages qui n'étaient pas de la pièce. C'était le moment où Théodore Rousseau donnait à Gautier un avertissement. Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor écrivaient des pages et des pages sur les Exilés de Tibère du peintre Félix Barrias, ce même artiste qui n'a pas été admis cette année à l'exposition d'Anvers par un jury composé d'artistes français.
Impatiemment nous attendions l'ouverture du Salon, et, des premiers, nous étions à la porte avant l'heure. Nous montions le grand escalier par deux marches. A ce souvenir se lie un fait douloureux. Je devais accompagner deux
jeunes filles. On voulait bien. Je connaissais les noms des peintres, j'aurais le livret, je raconterais les sujets, aux portraits, je dirais les noms : le maréchal Canrobert, le duc de Morny, le baron Haussmann, l'Empereur, l'Impératrice, Frédérick Lemaître, Alboni.
— Oui, me dirent-elles, allez vous habiller et revenez.
M'habiller! J'avais mon meilleur habit, un habit un peu trop clair; sur cet habit il avait beaucoup plu... Je ne suis pas revenu.
Tout le jour, on dessinait d'après l'antique chez un vieux sculpteur prix de Rome ; nous écoutions, nous lisions. On allait au Jardin des plantes voir travailler Barye ; il caressait toutes les bêtes, à l'exception de la panthère noire et du jaguar : quand arrivait un autre animalier, Barye tirait son mouchoir, enveloppait ses cires, faisait un grand salut et sortait du jardin.
Et ainsi, toujours étudiant, nous arrivions à aimer Eugène Delacroix. Candidat à l'Institut, Delacroix écrivait à M. Abel de Pujol * : « Mon
I. Correspondance d'Eugène Delacroix, publiée par M. Philippe Burty.
cher Abel. » A un ami : J ai vu Couder, il a été bien gentil. »
Un notable élève de M. Cornu pense qu'il est temps de dire la vérité sur Delacroix : « Qu'il a tout pris à Rubens et aux Vénitiens, qu'il ne sait ni peindre, ni dessiner. » Celui qui dit : « Delacroix ne doit rien à personne », se trompe également. Il y a des emprunts dans Delacroix, Ingres est fait de pièces et de morceaux. Bonningion est un pillard. A certains jours, Velasquez imitait les Carrache, Paul Véronèse, Rubens. Chez les forts, la part d\aiouté est grande, il suffit. Henner m'a dit : — « Il ne faut pas opposer un peintre à un peintre, mais un tableau à un tableau. A Madrid, j'ai vu les Velasquez et les Titien. Tous les Titien sont mauvais à côté des Velasquez ; mais il y a un portrait de Titien qui vaut à lui seul ce que valent tous les Velasquez. — Et Goya? — C'est de la peinture balayée. »
Comme on donnait un rang à part au portrait de Bertin par M. Ingres, Henner : « Il n'a pas de lumière. »
Et, toujours interrogeant, nous allions ou-
vrant grands les yeux; ils étaient bons, les oreilles, elles, étaient bonnes.
Nous comprenions François Millet, enfin ! Il nous parlait de ses maîtres, Poussin et Michel- Ange. Courbet ne nous rebutait plus et nous acceptions ces propos d'un peintre : « La femme nue sur un matelas, c'est plus beau qu'un Jordaens. Courbet a fait des paysages qui sont plus beaux que des Rousseau. »
Nous écoutions un peintre de figure : « Les peintres de figure connaissent la grammaire de l'art, les paysagistes ne la connaissent pas ; les paysagistes sont des peintres de figure qui n'ont pas réussi. »
Croyez-vous !
Il est une chose que nous avons comprise assez vite : « C'est noir ou c'est gris. » Cela ne veut rien dire ; les gris à Manet , les noirs fumeux de Ribot, cela dit quelque chose.
On copiait le Discobole, le Faune à la biche^ le Faune à Venfant, les Dianes et les Vénus, ce qui nous donnait le goût exclusif des belles formes. Par moment, devant Delacroix, Courbet, François Millet, nous avions des regrets ; j'avoue.
Faiitin-Latour me disait : « Le plein air, on n'a pas le temps; c'est déjà bien difficile à Tatelier avec toutes les aises. »
Je continuai mes observations et mes recherches, désireux d'entendre mieux, de voir plus loin.
J'objecte, Henner réplique : (( On dit que mes figures nues dans la campagne à la tombée de la nuit sont trop lumineuses ; voyez des paysans se baigner le soir : ils sont aussi clairs que ça. »
Nous avancions. Un jour, je dis : « V Appel des condamnés, de Muller, c'est une grande vignette » ; et je me rappelle qu'un vieil oncle, peintre, se leva tout pâle : « Ceux qui croient cela... » Sa bonté l'emporta et il ne dit pas plus. L'oncle a pardonné, mais il se souvient. On visitait les collections Pereire, Delessert, San-Donato, Morny et les petits cabinets d'amateurs. Tout nous était enseignement. La mort de Tassaert nous frappa vivement. Deux personnes accompagnaient le corps : Tenel Delpech, typographe, et un peintre en tabatières. Le soir, chez le marchand de vin, Tassaert disait en
i66 AMOUREUX D'ART
parlant des peintres en renom : « Je n'en crains aucun. » Ce que Ton riait ! Tenel Delpech raconte : « Si j'avais voulu pour vingt francs mon portrait par Tassaert... Si j'avais su!... »
Des amis moqueurs disaient de nous : « Ils pourrissent dans les musées. » On se renseignait : Berlioz refusait son portrait peint par Courbet. Le Portrait de Prim, par Henri Regnault, restait au peintre ; Napoléon III était mécontent de son portrait par Flandrin'.
Je faisais un voyage en Belgique, en Hollande. En Hollande, j'avais le bonheur de ne pas connaître la langue; rien ne me troublait et je passais silencieux dans le bruit des mots qui n'ont pas de sens.
Je connus les tristesses du collectionneur. On reçoit le visiteur avec des caresses : (( Voyez ce petit-là, il doit vous aller, c'est bien dans vos goûts, vous qui aimez le rare et le fin; voyez-le de près. » Le visiteur : » Il plairait dans un musée de province. »
Un autre ami : (( Ah ! quand on a vu l'école