I. Je n'en suis plus autant surpris
d'Ostade ? — Voyez comme c'est intéressant ! — Oui. » Pas plus, rien que cela : « Oui. » Et quel oui ! un oui sans conviction arraché par insistance. On prend des précautions, on écrit une jolie lettre après brouillon pour appeler un personnage instruit. Il arrive, regarde et dit : « Comme il y en a ! »
En arrivant au Salon, j'eus aux lèvres le « Comme il y en a ! » du visiteur discourtois ; j'avais la mine d'un écrivain de la nouvelle école, un jour qu'il n'est pas content de ses adjectifs... Conduit par la foule, j'ai reconnu son goût pour les jolis motifs : Une femme grasse dont le corsage avoue ; le Premier sourire, un premier sourire qui a des jarretières roses et des bottines vertes : le peintre est coloriste.
Il y a là pour charmer réalistes et idéalistes. Une demoiselle effeuille une marguerite, une fille écosse des pois. L'homme qui bâille et s'endort; la femme qui dort et rêve. La femme et le cygne de M. Tony Robert-Fleury ; la femme et le taureau de M. RoU, — avec une poussée moins vive de la foule vers le cygne. Voyez comme cette jeune mère regarde son
enfant avec attendrissement ! Cuit à points c'est un joli motif d'un autre ordre. Le Petit frère malin n'est pas d'un méchant homme, et le Fruit défendu^ ^onne Maman, Bébé boude, et Coco} c'est de l'art familier. La Folie guide les traits de VAmour n'est pas mal. Je préfère : V Aurore rafraîchit les ailes de VAmour', VOie aux marrons, V Aveugle et son chien, n'ai-je point déjà vu ce joli molli} Causerie de Chiens, Un Petit oiseau, la Partie d'âne. — Voyez donc : Après le bain ? Je vois bien. Trop novice^ la Cocotte favorite. Peines de cœur,
La Tentation de saint Antoifte, de M. Henri Pille, est là pour faire rire. Autant pour autant, j'aimerais mieux dîner à table d'hôte. Femmes aux bains. La Grande piscine de Brousse, de M. Gérôme. Il y a dix ans ce tableau aurait valu la médaille d'honneur au peintre. — Vous riez? — Non, vraiment; en disant cela, je n'ai pas envie de rire.
Les peintres disent désirer être jugés par des peintres. Qu'il soit ainsi fait. Le peintre VoUon expose une nature morte et une figure : « Dans VoUon, les valeurs n'y sont pas ; cela fatigue-
rait de voir cela souvent. « Un autre peintre : (( Vollon, maintenant, c'est peint comme sur la boutique des marchands de vin. »
De M. Jules Lefebvre : « Que c'est pauvre! »
M. Carolus-Duran a deux portraits au Salon, un portrait de princesse, et un portrait intime. Jugement de peintre : « Carolus-Duran, c'est un Dubufe crâne. )) A l'instant où j'écris, le nom de M. Carolus-Duran est encore quelque chose.
Je cite : « Boudin, c'est de quinzième ordre. Ah! ses ciels! il ne fait que ça de bien. » 11 n'est pas un seul artiste qui dise, qui prenne sur lui de dire d'un artiste vivant : Il est en pleine possession de son talent.
M. Jules Breton a deux toiles au Salon. Quelqu'un racontait : — « J'ai vu dans un musée la grande médaille de Jules Breton. »
Un peintre : — « Ça doit être bien mauvais. Jules Breton n'a jamais su dessiner une forme. »
— (( Flahaut, Bernier, des amateurs. »
— « Deux tiers dans l'ombre, un tiers dans la lumière, voilà tout Henner. »
— « Bonnat : il n'est ni dessinateur, ni peintre. »
— « Fantin-Latour : les anciens Fantin, oui. » Un artiste l'affirme : « François Millet ,
c'est mou, égratigné. Tout est fait la même chose, la tête et le fond, les accessoires et le terrain. »
Oui, mais à deux pas c'est large.
Autre arrêt : « Jules Dupré, des tableaux de commerce bien faits. »
— « Munkacsy : cela a l'air d'être bien peint. » Un artiste m'a dit : — « Si peu de sympathie
que vous ayez pour l'art de Bastien-Lepage, son exposition posthume la diminuera encore. »
Un peintre m'a confié ce sujet de tristesse : « Je regretterai toujours que Delacroix soit venu dans un temps où l'on commençait seulement à s'occcuper de la couleur. »
J'ai fait un efî'ort sensible pour consoler cet artiste dans la peine.
M. Biaise Desgofie, un jour à l'hôtel Drouot, montrait Y Enfant à Vépée de Manet à M. le prince de Joinville. M. Biaise Desgofî"e élevait la voix; j'ai tout entendu.
Jugement de paysagiste : « Daubigny, oui, quelque fraîcheur. »
Expertise de peintre : « Un Meissonier, cela vaut 500 fr., pas moins. »
Nouvel arrêt : « Bonvin est le dernier bon peintre. »
Un artiste, un ami, m'a pris le bras, et m'a dit à l'exposition des dessins du siècle : « Géricault ne sait pas dessiner. Le saviez-vous ? »
J'ai répondu : « Je ne le savais pas. )>
Les critiques d'art, dont c'est la manière d'être violents, ont du dégoût, du mépris, du dédain, de l'horreur. Ils signalent la platitude des œuvres; ils ont des nausées, des vomissements, de la fureur et de la pitié; ils invectivent, ils menacent. Qu'ils frappent ! Une fessée, c'est une caresse à grand orchestre. Braves gens ! Il est dans le monde politique de ces personnages bonasses et tumultueux poussés par des causes minimes et accessoires. Je suis contraire à ces violences ; je ne coupe pas les longues oreilles, je les rogne.
M. Cabanel ne lit jamais les journaux et les revues au moment du Salon; cela le rendrait
malade s'il lisait, et M. Bouguereau aime à dire : (( Les critiques d'art parlent de choses dont ils ne connaissent pas le premier mot. » Quelquesuns. Le dédain des amateurs d'art tenant une plume, a d'autres formes. Nous masquons. Plusieurs d'entre nous sont gens à connaître le pré que certains artistes tondent d'une largeur de langue.
Il est des critiques d'art qui décrivent la mer flot par flot, le champ de blé épi par épi. D'autres que la technique enchante : « Le Christ de M. H. Lazerges: le corps est d'un bon galbe. » La Vierge au lis M. Gaillard est ainsi louée : (( La composition est solidement assise et sévèrement pondérée. » Et le modelé ? « Le modelé est suivi, précis. »
Un Portrait de jeune -fille de M. Paul Dubois « a la tenue de coloration sévère et calme ». Un autre portrait est signalé : un portrait de femme au « dessin ressenti » de M. Wencker.
J'entends cette langue et ne la parle pas.
Les critiques d'art... Alfi*ed de Musset jugeait Winterhalter admirable.
On peut sourire. Je cherche et je compare.
Parmi les sculpteurs et les peintres, je ne vois pas Victor Hugo, ni Leconte de Lisle, ni Renan; je vois M. Sardou. Entre l'écrivain et l'artiste se joue une partie, et, le plus souvent, l'écrivain renvoie la balle hors de la portée de l'artiste.
Il y a le critique d'art, homme de conscience. Portrait d'homme : « La tête est penchée sur l'épaule gauche; une main est gantée, l'autre nue. La main gantée pose sur la table qui est recouverte d'un tapis \ » Il y a le critique plaisant : « La muse de M. Bouguereau est en cire; la muse de M. Meissonier est en bois; la muse de M. Bonnat est en pain d'épice. » Il y a les gens austères : « C'est bien peint, c'est mal peint; c'est bien dessiné, c'est mal dessiné. »
Les peintres sont à envier. Les jeunes dames et les jeunes filles viennent demander l'appui du maître, et, bien que confiantes en la bonté de leur cause, elles mettent un joli chapeau.
Le Portrait de M. Clairin par M. Mathey est un peu fanfreluche, à mon gré. Voici le com-