LE SALON DE
E salon de peinture se compose de l'œuvre des peintres qui ont les préoccupations artistiques du chiffre
d'un contour, de la justesse des valeurs, des rapports, et d'autres peintres. J'aimerais à toucher aux questions sans m'occuper des individus, parler de tout le monde et ne nommer personne, ce qui serait difficilement admis. Heureusement, j'arrive à ce moment favorable où tout a été vu, tout a été dit, je m'adresse à des gens rensei-
gnés. La minute est particulière, il y a des pasticheurs pastichés ; on imitait bien Diétrich ! Leurs recherches, des recherches, dans les trouvailles d'un autre.
Autre particularité de l'instant, on met au livret le nom du maître et il n y a plus de maître. Aveu d'artiste : « J'ai été trois mois élève de J. Paul Laurens, et j'ai eu beaucoup de mal à oublier ce qu'il m'avait enseigné ». Un peintre rend visite à un jeune homme qui désire une médaille et au prochain livret le nom de cette notable personne s'ajoute au nom des deux ou trois autres maîtres du jeune postulant.
Je n'ai plus à décrire les tableaux à sujets, à louer la transparence des eaux, la fermeté des premiers plans, la déhcatesse des lointains. L'heure est passée, c'est l'instant heureux.
Je connais des peintres de toutes les écoles. Un fermier de mes amis reçoit quelquefois à sa table M. le curé et, pendant que Ton dîne, l'homme d'égHse parle abondamment sans trouver d'adversaire résolu ; mais l'instant du départ arrive, le fermier accompagne l'invité et se confesse librement, résolument quand il recon-
duit M. le curé. Messieurs les peintres, c'est l'heure de la conduite.
A ce salon, une femme nue de M. Carolus Duran, une femme nue de M. Gervex.
La femme que montre M. Gervex, la Femme au masque répond à un besoin très vif et spécial ; c'est un être subtil et vorace, femme d'un lieu où les heures du jour succèdent aux heures de nuit sans que Ton en ait conscience : Juliette et Roméo dans un pays sans alouettes. Ce peintre échappe ainsi à toute possibilité de vertige. Grand voyageur au pays de l'inconnu, dès Montmartre ses pieds saignent.
M. Carolus Duran a fait de la chair humaine une étude approfondie et dans son goût de l'exact il a légèrement duveté la pointe du triangle... Les tableaux religieux de M. Carolus Duran sont du même ordre ; ses anges ne se tiennent pas au chevet. On raconte qu'un jour cet artiste s'élança du lit où il méditait en s'écriant : « Allons Velasquez , lève-toi ! » C'était dit gaiement sans doute. Jugement d'un ami mal inspiré sur un tableau du peintre : « C'est un vrai Velasquez! » et M. Carolus Duran
aurait paru fâché. Une évidente contradiction existe entre ces deux récits. Propos d'artistes, légendes !
A ce salon peu d'autres femmes, de ces femmes au sein tari qui ont du miel aux lèvres, peu de vierges, de ces vierges dont le regard n'est point troublé par l'appréhension ni voilé par la compréhension.
La femme nue de M. Raphaël Collin est d'une convention aimable.
La femme nue de M. Henner, un fragment de poème.
Il est des choses à cacher, des choses à taire. Si je dis d'une femme : Elle s'est dégantée devant moi, il faut entendre...
Une femme nue de M. Bouguereau n'éveille pas de pensées charnelles. M. Bouguereau est toujours égal à lui-même et inférieur à quelques-uns. En face de l'Amour désarmé de M. Bouguereau, un artiste de haute valeur et insensible à la griserie des mots, a dit : « Que l'on me coupe les deux poignets plutôt que de faire cette peinture-là. »
La sérénité de M. Bouguereau ne peut être
troublée; ce qu'il pense me semble inutile à connaître. C'est vers d'autres hommes que la curiosité me mène : Corot est allé voir Delacroix en 1860. Ils ont causé longuement. Delacroix et Barye faisaient de compagnie des études d'animaux dans les cirques forains. Que disaientils ? « Malgré ma mauvaise santé, écrit Delacroix en 1829, j'ai travaillé suffisamment ces derniers temps et je fais des progrès. » Après la Barque de Dante^ après le Massacre de Scio.., !
Ribot expose un Breton, un Ribot à la peau épaisse et une tête de jeune fille ; de la peinture tendre, blonde. C'est vers les anciens peintres que le plus souvent va la pensée de Ribot. « J'aime mieux, je crois, dit-il, Franz Hais que Rembrandt, Rubens ne me va pas trop, ni Van Dick, Paul Véronèse est plus fort. » Ribot imitateur de Ribeira ! Mais Ribeira est idéaliste autant qu'un italien de Rome. Il recherche les formes choisies, la beauté, la noblesse, et Ribot est familier comme un Lenain. Il vient des maîtres anciens, mais quelle part d'ajouté ! Lui, Ribot, obéissant ! Volontaire, partial, farouche, oui ! Courbet aussi vient des musées, ce n'est pas un
moderne, c'est un ancien. A qui Ribot a-t-il pris ses Cuisiniers? — A personne. — Et ses Matelots ? et ses femmes de Pécheurs ? — Ils lui appartiennent.
La palette de Ribot est à lui. Un Ribot ne fait double avec rien. Cherchez, vous ne trouverez pas. Voyez un Ribot à côté d'un François Millet, d'un Daumier, cela se tient. Un peu avant l'ouverture du Salon, j'ai vu dans l'atelier de l'artiste les dernières études peintes, des marines^ des natures mortes, des tableaux terminés, non connus encore du public: Les Sorcières de Macbeth, — Gens de la campagne écoutant un sermon. — Femmes de pêcheurs au bord de la mer, (( Si la perspective y était, ça n'y serait plus, » dit Ribot. (( Quand j'ai fait la tête, les mains m'ennuient, )) disait Ricard. Les mains n'ennuient pas Ribot ; il les montre en mouvement, agissantes. Inconnu alors, il alla chez François Millet, de lui-même. Millet était absent. Ribot regarda les études accrochées au mur, des études de mains, de belles études. Millet arrive de mauvaise humeur et congédie Ribot qui rentre chez lui en courant et toute la nuit dessine des mains.
On cause : « VoUon a quelque chose au Salon. » « Ça doit être bien, dit Ribot. » Des noms sont cités : « J'aime Puvis de Chavannes, dit Ribot. » Le nom de Bracquemond est prononcé. Ribot dit : <( Le portrait de M. de Concourt, par Bracquemond est tout à fait bien dessiné. J'ai vu Bracquemond à l'enterrement de Corot. Je me plaignais un peu. Il m'apostrophe gaiement, brusquement : « Votre temps est passé, à un autre ! » Je ne l'ai jamais revu depuis, et paisiblement, Ribot répète : « Tout à fait bien dessiné. »
Pas tous vaniteux, les artistes. Il n'y a pas longtemps, j'ai vu Ribot copier le Torse. Il raconte :
Le modèle d'un portrait de Ribot, d'un portrait refusé, va retirer la toile, on le gouaille, il se fâche, on le cogne !
Le soir le père dessine, la fille dessine, la mère lit du Corneille à haute voix, elle lit admirablement.
Bracquemond expose une gravure d'après Meissonier. La rixe ; c'est très bien. Il grave en ce moment d'après François Millet et ce sera très