‹ Amours d'hommes de lettresChapitre 3 sur 6 · LA MARQUISE DE V · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE V

C'est un roman et un roman vécu. C'est Thistoire, écrite par Chateaubriand et une de ses amies , d'une des innombrables aventures amoureuses de M. de Chateaubriand.

Et voici comment cette histoire, écrite par elle et lui, peut se trouver actuellement sous nos yeux.

Une provinciale, en 1828, semitàécrire à Chateaubriand, parce qu'elle avait pour lui, comme dit Joubert, « cette admiration littéraire qui n'est chez les femmes qu'une forme de l'amour », ou cet amour qui n'est chez les femmes qu'une forme de l'admiration littéraire.

Chateaubriand lui répondit, parce qu'il avait une infirmité et une qualité. L'infirmité, comme a dit M. de Polignac, consistait en ce que « M. de Chateaubriand ne pouvait pas être en face d'une feuille de papier et se tenir tranquille». Laqualité,

(1- Correspondance Je Chateaubriand avec la marquise de V, .chez Perrin;.

dangereuse du reste, était qu'il ne pouvait pas être aimé d'une femme sans lui dire qu'il était amoureux d'elle ; et il était aimé de toutes les femmes.

Donc Chateaubriand répondit. La correspondance, sans que les deux correspondants se fussent jamais vus et sans qu'ils pussent pour le moment se voir, continua pendant dix-neuf mois exactement. La marquise de V. . . gardait les lettres de Chateaubriand et les brouillons de ses lettres à elle. Donc toute la correspondance entre elle et lui était restée dans les archives de la marquise. On l'a retrouvée ; on la publie.

C'est un roman très intéressant. Du côté de la marquise (elle avait quarante-neuf ans) il y a candeur, douceur, tristesse gracieuse, amour profond et délicat de cœur resté très jeune dans ce vieux château du Midi. Elle rappelle Eugénie de Guérin. Elle admire et aime Chateaubriand avec une ingénuité pitoyable et adorable. Elle a la naïveté, quand il part pour Rome en qualité d'ambassadeur, de lui proposer de faire le voyage en poste avec lui ; et M. de Chateaubriand a de la peine à lui démontrer que M™" de Chateaubriand goûterait peu cette combinaison.

Elle n'est pas bête, pour autant, et elle devine très bien les sentiments de Chateaubriand à son égard. Elle lui dit : « Vous n'êtes pas curieux de votre Marie et ne songez pointa l'aimer. Vous lisez mes lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer à cueillir dans le buisson la plante qui le produit. » — Je sais bien queces choses-

là on les dit pour se faire dire le contraire. Mais les sots ne songent même pas à les dire.

Elle est très franche. Non pas tout de suite— vous ne voudriez pas — mais vraiment très vite, six mois après le commencement de la correspondance, elle apprend à Chateaubriand qu'elle est vieille ; elle ne lui cache pas qu'elle a un grand fils qui est dans l'armée. « Il a passé le Rubicon des parvenus ; il a avoué son père, » dit Dumas fils dans la Question d'argent. Elle a passé le Rubicon des amoureuses : elle a avoué son grand fils.

Elle a des lettres, du style et de l'imagination, et est parfaitement digne, même au point de vue littéraire, de correspondre avec l'auteur des Mémoires d'outre-tomhe. Je recommande, plus que les lettres où elle dit à Chateaubriand qu'elle l'adore, celles où elle l'entretient avec une sorle d'abandon élégant. Et pourquoi n'en citerais-je pas une partiellement, pour vous donner l'idée du genre ? «... L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires ; cette nuit il est tombé près de deux pieds de neige et me voilà renfermée pour quelques jours. J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière, ni montagnes, on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la blancheur de la neige ; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées. Nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon cœur joyeux bat plus vite à l'espoir de votre prochain retour qui m'est encore rendu, et le deuil de la nature n'offre à nos regards satisfaits qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre. De gros bouquets de roses, de

narcisses et de violettes en parfument l'air, et mon cher Pietrino, ravi de nous revoir, chante sa plus longue chanson de montagne. Pietrino est un rougegorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement passer ses hivers avec moi. La nuit il est perché près démon lit. Le jour il est souvent caché dans mes cheveux. Il se chauffe beaucoup, mange à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades et vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe de son bec en dehors des vitres et se fait ouvrir. Il y a deux ans j'eus l'ingratitude de vouloir le marquer. Je nouai à sa patte le petit ruban d'un livre. Je ne sais comment laccident arriva ; à son retour la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux ; il guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai ni moins fidèle qu'auparavant. Il me fait quelquefois pensera un véritable invalide, mon héros de prédilection. C'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habileté à le mettre en possession de son royaume, demeura près de lui à Paris dont il fut, je crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la rue de la Ferronnerie en regardant l'endroit oî^i celui qu'il aimait avait été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq ! »

Mon Dieu 1 que les femmes écrivent bien quand elles ne posent pas ! Et celle-ci, naturellement élégante et sobre, ne pose jamais.

Chateaubriand dans ses lettres est naturellement celui que vous connaissez, mélancolique, ennuyé, dégoûté de la vie et de l'univers et exprimant tout cela en style d'une suprême noblesse et d'une hautaine majesté. Majesté est-il trop dire? Eh bien! j'ai toujours eu envie de dire: Son Excellence le style de M. de Buffon et Son Altesse le style de M. de Chateaubriand.

Il a soixante ans juste. Il n'y a pas de quoi être gai, et il ne l'a jamais été. Aussi écoutez-le : «... Ce que j'ai certainement de plus arrêté dans ma pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit ])ois. Mais il y a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages, à qui je ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace enfermé entre deux soleils. »

Il trouve, au courant de la plume, pour exprimer cet ennui éternel, des expressions aussi admirablement belles que celles que nous avons admirées dans ses autres écrits : «... Rassurez-vous. Ma santé estbonne; je n'ai que desannées, maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne quelquefois très longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma jeunesse ; c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret, j'avance vers le terme qui ma toujours paru si loin qu'on ne peut l'atteindre. Toute votre grâce, toute notre amitié ne changeront pas en moi cette disposition naturelle,

mais radouciront. II paraît que vous vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie ; ma passion est la solitude, et cette passion s'accroît naturellement à mesure que l'on devient moins propre au monde. Heureuse passion qui s"enrichit de tout ce qu'on perd ! »

Il arrive à Rome, qu'il n'avait pas vue depuis vingt ans ; et il constate avec une profonde tristesse qu'il n'y éprouve plus aucune émotion : « Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait (1). A mon âge il ne faut plus voyager : on n'y voit plus... »

Un mois après : «... Je ne m'accoutume pas aux ruines de Rome. J'ai vu assez de débris. Il est plus que temps que je rentre dans ma solitude pour ne plus en sortir. Au fond de tous les tableaux que je vois à présentj'aperçois toujours ma tombe ; elle ne m'effraie pas du tout ; j'aime même à la contempler ; mais en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose. En face delà mort les plus grandes affaires paraissent misérables. Les attachements resteraient encore ; mais personne ne s'attache à ce qui s'en va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se trouve plus délaissé et plus seul. »

Il s'occupe nonchalamment d'art et d'archéologie. « Cela trompe le temps » et lui plaît, du reste, un peu plus qu'il ne veut le dire : « Vous avez vu que j'ai fait élever un tombeau à Poussin. Jaime les

(1) Souligné par lui.

renommées que la postérité a /ai^es et envers lesquelles les contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie des tableaux de Poussin me plaît et je passe des heures à les regarder. Je vais aussi commencer une fouille. Je ne suis pas heureux, et, sans doute je ne trouverai rien ; mais cela trompe le temps. Si, cependant, j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle ? Cela fait battre le cœur... »

Pour ce qui est de ses sentiments à l'égard de la marquise, ily aunjoli mélange. Il est timide un peu, coquet plus qu'un peu, jaloux gentiment, intéressé surtout, plutôt qu'amoureux, comme on peut croire, et se prêtant à un jeu piquant qui l'amuserait s'il pouvait être amusé, et à un mystère qui le chatouille et qu'on sent bien qu'il tient plutôt à prolonger qu'à éclaircir.

Timide à soixante ans, cela se comprend assez : « J'ai quarante ans ; c'est l'âge où les hommes deviennent timides, » dit un personnage dans la Christiane de Gondinet : «... Dois-je vous voir ? dit Chateaubriand, serai-je semblable à la vision que vous avez eue ? Dans la jeunesse on est présomptueux; il va je ne sais quoi dans les jeunes années qui se sent fait pour être aimé. A mon âge on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du récit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mélodieuses qu'il entend dans un couvent de Venise ? Il prêtait à celles qui faisaient entendre ces chants des grâces divines; et puis il vit sortir de petites filles affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues.

Si j'allais n'être pour vous qu'une voix ?. . . » Le geste est joli et l'inflexion charmante. On croit l'entendre.

Il est coquet encore, et savamment ; et fait gracieusement le manège de la jalousie légère, modeste et flatteuse : » Vous vous êtes trompée sur ma coquetterie. Je n'en ai aucune. Votre amie m'a peint comme je ne suis pas. Que j'aie peur de mes années comparées aux vôtres (il croit encore qu'elle est jeune), rien de plus naturel ; mais ines prétentions ne vont pas au-dessus de mes cheveux hlancs. Pourtant je n'aime point que vous aimiez certain chevalier de Bourgogne « comme vos yeux ». Expliquez-moi cela ?... »

Il semble bien, — quoique la politesse dont M. de Chateaubriand ne s'est jamais départi durant tout son passage sur notre planète ne permette pas de saisir un très grand changement dans ses lettres à partir du moment que jevais dire, — que la révélation de l'âge de sa correspondante lui ait porté un coup et l'ait un peu refroidi. Sa lettre du 28 mai 1828 marque un certain trouble et même un trouble assez grand : « J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire... Et ce fils, dont vous me parlez tout à coup, pourquoi a-t-il disparu, pourquoi revient-il ? Vous m'en dites trop ou trop peu... Jevais à Rome. V viendrez- vous ?... Moi-même serai-je longtemps dans cet exil ? Suis-je longtemps quelque part ? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent mes années, qui touchent à leur terme. Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle position. J'attends avec impatience

une nouvelle lettre de VOUS. Je demande peut-être de la force à la faiblesse ; mais deux roseaux s'appuient mutuellement. Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée ? Venez à moi. L'abri n'est pas bien sur ; mais on se cache quelquefois dans des ruines. » — Et, après cette lettre de trouble et presque de léger égarement, les écritures de M. de Chateaubriand deviennent un peu plus froides et surtout plus générales. Un degré de moins dans l'intimité, quoique, toujours, delà sympathie.

Et comment tout cela finit-il ? Comme il devait finir. Ils se virent et ils se quittèrent. En ces histoires d'amour entre inconnus l'entrevue est l'écueil. Ne doutez point que Chateaubriand n'ait prévu cette solution. Il avait l'habitude. Oh! comme il avait l'habitude ! Fussiez-vous le duc de Richelieu, si l'on a commencé à vous aimer d'imagination, « d'amour de tête », à la première entrevue vous paraîtrez vulgaire ; comme un grand paysage, dont on a trop rêvé, à la première visite qu'on lui fait paraît petit. Chateaubriand savait cela, et ce qui fait que ce sac de lettres est un roman aussi bien composé que s'il était écrit par M. Paul Adam et même beaucoup mieux, c'est que la révélation de Tâge de M™^ de V... y fait une péripétie, l'éloignement de Chateaubriand (départ pour Rome), en reculant le dénouement, en fait une autre, et la clairvoyance de Chateaubriand donne à prévoir le dénouement en le laissant encore incertain. Sarcey aurait trouvé la pièce bien faite.

Chateaubriand écrit, au 20 novembre 1828 :

« Vous me faites des aveux. Est-ce donc que vous espérez bien ne jamais me voir ou que mes vieux ans vous mettent en paix ? N'importe ; ces aveux sont doux et je les prends pour ce que vous me les donnez [même quand on est Chateaubriand, dans des lettres écrites bride avalée, il échappe des tours incorrects]. ... Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous. Si vous avez des illusions, elles s'évanouiront : vous m'aimerez peut-être encore ; mais je ne vous tourmenterai plus, si tant est que je vous tourmente. »

Et la veille ou lavant-veille du jour où ils doivent enfin se rencontrer : « Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous. Dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions. »

Il n'avait pas d'illusion sur la désillusion inévitable .

Enfin ils se virent, quatre fois, le 30 mai 1829, le 6 ou 7 juin suivant ; le 9 juin (dans le monde) et le 49 juin ; ce qui, à bien compter, n'est-ce pas, ne fait que trois fois.

Que se passa-t-il ? Gomme on ne le saura jamais et comme il faut tâcher à deviner, c'est très intéressant. Ils se virent pour la première fois le 30 mai. Le 34, M'"^ de V... écrit à Chateaubriand une lettre dont il faut peser tous les mots pour essayer d'entrevoir les choses. Il me semble, à la lire aussi bien que je peux, que Chateaubriand a été dans cette première entrevue un peu plus Jeu-ué? qu'il ne fallait, un peu moins platonicien qu'évidemment la marquise ne désirait qu'il fût. Il y a dans ce qui suit une déception à Venvers, si vous me permettez d'ainsi parler. La marquise s'attendait à trouver un

vieillard ; elle a trouvé un homme qui au moins s'efforoait d'oublier qu'il était vieux. Il est probable que Chateaubriand, par amour-propre d'ancienséducteur et par simple galanterie, j'ai presque dit par politesse, a été juste à l'inverse des désirs secrets de la marquise, en oubliant son âge pour le lui faire oublier. Enfin lisez :

« Mon frère c'est le premier mot. Cela indique que le mot a été employé dans la conversation avec insistance, et « mon frère » dans la conversation veut dire : « S'il vous plaît, rien entre nous que de l'amitié, »] Mon frère, vous m'avez trompée involontairement ! J'ignorais votre âge à sept ou huit ans près... Mais, dès le commencement de notre correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos cheveux blancs que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais librement à celui que vous me représentiez l'hommage d'une tendresse dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui sans être malséant pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais ; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes [détail confirmé par les autres contemporains. Jusqu'à soixante-dix ans, M. de Chateaubriand, qui ne cachait rien, aurait pu cacher dix années. Voir les Enchantements de Prudence] et mes lettres sont [deviennent] inconvenantes. Mon orgueil en souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui voit ce qu elle est et sent ce qu'elle vaut... »

Nul doute pour moi (j'admets qu'il y en ait pour vous): M'"'= de V..., en femme qui saitadmirablement parler fin et écrire délicat, se rappelle aux conve-

nances pour y rappeler discrètement Chateaubriand ; et donc, c'est que Chateaubriand y a un peu, aussi peu que vous voudrez, mais enfin y a manqué.

Et Chateaubriand, quelle impression a-t-il rapportée de cette première entrevue ? Faisons des inductions. Du 30 mai au 5juin (très probablement) il abondé. Cela se voit par l'absence de lettres de lui et par la lettre de la marquise, du 4 juin : «... Ce sentiment [d'elle pour lui] fut, je crois, unique comme son objet. Que maintenant il demeure muet. II accable ma vie. Je l'éteindrais si je pouvais. Ne me croyez pas injuste, non ! Je sais que les objets chéris de vos regards, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de temps pour moi ; mais si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos arbres, j'aurais su que vous ne m'aviez pas oubliée dès les premiers jours. »

Donc, d'une part il n'a pas donné signe de vie pendant cinq jours, et cela prouve qu'il est sorti déçu de l'entrevue du 30 mai, et cela prouve qu'il y a essuyé une défaite, et ceci même prouve qu'il avait, un peu au moins, esquissé l'assaut. D'autre part M'"*= de Y... a appris qu'il avait à Paris d'autres affections, d'autres liaisons, d'autres soins à rendre ou à recevoir. Elle sent un fossé entre elle et lui, comme lui en sent un entre lui et elle.

Il est revenu. Seconde entrevue le 6 juin, ou le 7, prouvée par la lettre de la marquise^, qui est du 7. Chateaubriand y aétéce queM"''=de Y... désiraitqu'il fût. C'est évident. Lettre du 7 : « Je vous ai revu, aimable, doux et triste [Prenez, un peu, les contraires de ces trois mots et vous avez probablement ce qu'avait

été Chateaubriand le 30 maij et vous m'avez dit souvent : « Je vous aime tendrement. » Mon cœur est presque consolé.

Mais — jusqu'au bout les péripéties et les alternances. On dirait que c'est fait par un romancier. 0 Ménandre ! ô nature! Lequel de vous a imitél'autre? — mais Chateaubriand recommence, non pas cette fois à bouder, mais à ne pas venir et à ne pas écrire. Cela pendant plus d'une semaine. M'"'' deV... est profondément attristée. Sa lettre du 16 juin : « Mon ami chéri ! Vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce long oubli lui a fait, vous en seriez affligé ! Elle a besoin d'un conseil; elle vous le demande. Le lui refuserez-vous ? Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il puisse être ! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me font mal. Ma santé est très altérée. »

C'est la lettre dune femme aux abois. Chateaubriand fut touché, ainsi que le prouve sa lettre, qui suit ; mais, ainsi que le prouve aussi sa lettre qui suit, il faut bien dire le mot, M"'^ de V... l'ennuyait. Car il répondit, et c'est ce qui fait voir qu'il fut un peu touché; mais à une lettre qui était une lettre de M"'' de Lespinasse il répondit en une ligne et demie. 18 juin, jeudi: — « Jai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners ministériels. Demain matin (car je ne puis le soir) je serai chez Marie. » — C'était sec. Cet homme-là n'aime pas. Il a pitié, un peu, juste assez pour qu'on puisse dire qu'il a pitié.

Au-dessous de ce billet de Chateaubriand il'v a un

mot sinistre. Il y a le mot fin. Le volume s'arrête là. La liasse de lettres conservées par M"'= de V... s'arrête là.

Ce qui veut dire ? Ah ! on ne sait pas. Ce qui veut dire peut-être que cette troisième entrevue de Chateaubriand et de « Marie » ?i'a j^as eu lieu. Ce qui veut dire plus probablement qu'elle a eu lieu, mais que l'homme, évidemment excédé, du billet du 18 juin, y fut tel que Marie lui dit de ne plus revenir.

Car que ce billet soit le dernier ; que tout s'arrête ; que jamais plus il n'y eut un mot de correspondance entre la marquise de V... et Chateaubriand ; cela indique qu'à cette troisième entrevue elle fut mortellement blessée et qu'ils se brouillèrent absolument.

Il y avait eu un malentendu. M'"^deV... avait écrit à M. de Chateaubriand parce qu'elle l'aimait. M. de Chateaubriand avait répondu à U"^" de V... par amour-propre de Don Juan, par... habitude, et, véritablement, par politesse. Mais il n'avait jamais aimé. Aux premières rencontres elle devait le trouver ou trop empressé, comme s'efforeant de jouer un rôle ; ou trop froid ; et il est assez clair qu'elle le trouva successivement l'un et l'autre. Il devait la trouver un peu obsédante et encombrante dans sa vie ; et du reste, il faut un peu le dire, plus collet monté qu'il n'avait accoutumé de rencontrer les collets ; et enfin, que voulez- vous? un peu éloignée de sa date de naissance.

Et ainsi finit ce roman de deux années qui en ses réalités fut presque le roman d'une heure.

Plaindrons-nous l'un, plaindrons-nous l'autre, les

plaindrons-nous tous les deux? Pourquoi ? Ne savez- Yous pas que ce qu'il y a de meilleur dans l'amour c'est le rêve que l'on s'en fait et le souvenir qu'on en garde ?

Et quelquefois il faut dire : le rêve qu'on en fait et le souvenir que Ton garde du rêve qu'on en avait fait.

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