‹ Ampélographie rétrospectiveChapitre 12 sur 180 · TEMPS ANCIENS · texte numérisé non relu

TEMPS ANCIENS

L'antiquité nous offre fort peu de chose, en fait d'ampélographie. La plupart des auteurs ruraux, persuadés de la variabilité des espèces de vignes, ne se sont guère arrêtés à leur description. Et il ne pouvait en être autrement avec la lenteur des communications, la difficulté des transports et l'absence d'expérimentation rationnelle. Quelques esprits supérieurs font, cependant, exception et devancent leur époque ; ce sont les philosophes, ces omniscients qui, dans une vie aussi courte, mais mieux remplie que la nôtre, avaient trouvé le moyen de mener de front l'étude de la nature et celle du cœur humain. Aristote, Théophraste et Démocrite en sont de frappants exemples.

Dans cette période reculée, nous sommes en présence de deux sortes d'auteurs, les philosophes, créateurs de la

pensée, auteurs originaux, et les littérateurs qui les ont paraphrasés avec plus ou moins d'art et de talent.

En tête de la première catégorie, il faut citer Démocrîte et Columelle.

De Démocrite (362-253 ante J.-C.) il ne nous reste rien, sinon le regret de ne pas posséder ses œuvres autrement que par d'infoj^mes lambeaux et des citations, grecques ou latines, de seconde main, qui nous permettent à peine d'en soupçonner toute la valeur. Presque seul dans l'antiquité, il croyait à la diversité réelle et permanente des variétés de la vigne. Alors que la plupart de ses contemporains, attribuant au sol et au climat une influence exagérée sur le cépage, affirmaient la transformation incessante des espèces, — ce qui leur faisait conclure : A T][uoi bon nous donner tant de mal pour décrire telles ou telles sortes de vignes, puisqu'elles dégénèrent dès qu'on les transplante hors de leur pa\'^ d'origine? — Démocrite, par ses expériences personnelles et l'inspection minutieuse des cépages qu'il avait sous les yeux, semble avoir eu le secret pressentiment qu'il observait ainsi des individus distincts et non pas seulement les formes, transitoires et d'une mobilité indéfinie, d'un seul et même type de plante, type décrit, depuis, par les botanistes, sous le nom de Vitis vinifera.

Columelle, propriétaire et littérateur du commencement de l'ère chrétienne, s'attache à caractériser, en sagace et consciencieux praticien, une cinquantaine de variétés. Il décrit souvent la grandeur et la forme des raisins, leur couleur et leur goût, leur aptitude à être vinifiés ou à être, de préférence, servis sur la table. Il donne leur époque de maturité. A propos de l'adaptation des cépages aux terrains qu'ils préfèrent, il indique la résistance relative des grains à la pourriture selon la nature des sols et selon l'épaisseur de leur pellicule. Il montre aussi les sarments, leur aspect érigé ou étalé, leur longueur, leur grosseur et leur coloration habituelle ; puis, il passe aux feuilles dont il

HISTOIRE DE L AMPELOGRAPHIE 7

décrit, parfois, la forme plus ou moins incisée et le tomeniiim plus ou moins lanugineux.

Lorsque l'on considère que la botanique, avec sa méthode descriptive si commode, — cadr<î où l'on n'a qu'à glisser n'importe quel végétal, — n'existait encore d'aucune façon, on reste confondu de l'intuition géniale qui a rendu Columelle, près de dix-huit siècles avant son épanouissement, l'un des précurseurs les plus sûrs de la science qui nous occupe.

Avant lui, le soldat- laboureur Gaton TAncien (233- 149), le grammairien-bibliothécaire Varron (118-2^ ante J.-C), et le cygne de Mantoue,'Virgae (70-19 ante), avaient bien cité, currente calarno, quelques espèces de vignes et plusieurs sortes de vins, mais il n'était venu à la pensée d'aucun d'eux de regarder pousser les cépagesainsi rencontrés, pour en transmettre aux âges futurs la photographie littéraire.

Pline l'Ancien (23-79), qui vient après Columelle, et qui, dans son genre, fut incontestablement une personnalité considérable, profita largement des travaux de son: prédécesseur ainsi que de ceux de Démocrite. Illustre citoyen romain, il ne cache pas toujours sa jalousie et son dédain pour l'Espagnol, le philosophe de Cadix, comme il appelle parfois son devancier. Et, s'il décrit ou cite près du double des cépages de Columelle en insistant plus que lui sur la floraison et le nombre des grains, il< néglige presque tous les autres caractères si bien mis eni relief par cet auteur.

Doué d'une activité dévorante et d'un amour de l'étude qui lui avait fait lire et résumer plus de 2,000 volumes, Pline a peu d'observations originales. Il n'est, en somme, malgré tout son. talent, que le premier des polygraphes^ le père de tous les encyclopédistes, fabricants de Dictionnaives ou de Maisons rustiques, qui, de Vincent de Beau vais à Diderot, vont essayer d'embrasser l'universalité des connaissances humaines, se bornant souvent à les étouffer par une synthèse trop superficielle et des plagiats mala-

droits. Ces écrivains ne sont pas des praticiens, pas toujours des savants ; ce sont, Ira plupart du temps des copistes et des studieux qui, depuis leur cabinet de travail, considéraient la Nature à travers les allées ombreuses de leur parc ou les rayons de leur bibliothèque.

Dîoscoride, contemporain de Pline, à qui on s'est plu à l'opposer, a-t-il eu plus d'originalité que lui? Pas en viticulture, en tout cas. S'il s'étend sur la thérapeutique vinicole, il reste d'un laconisme tout botanique en ce qui concerne les variétés de la vigne.

Palladius (vers 140), auteur de style incorrect, borne son ampélographie aux Aminées et aux Apianes,

Athénée (vers 200), né à Naucratis, en Egypte, et surnommé le Varron des Grecs, cite, dans sonDeipnosophistes, plusieurs cépages en raison des vins spéciaux qu'ils produisent. Il ne nous reste malheureusement que des fragments de son ouvrage.

Saint Isidore de Séville (570-636), docte Père de l'Église, donne l'étymologie des noms des vignes romaines, et ne recule pas devant des à peu près, qui ressemblent fort à d'innocents calembours.

Page 1