‹ Ampélographie rétrospectiveChapitre 14 sur 180 · Marignan, loc* cit., p · texte numérisé non relu

Marignan, loc* cit., p

surnagé, seuls, dans l'immense naufrage de leurs œuvres, sauvés par l'estime de leurs contemporains.

D'un autre côté, les Arabes rapportent à la vieille Europe, redevenue barbare, l'amour des arts, des belleslettres et de l'agriculture : c'est l'Espagne que les Maures couvrent de palais et de campagnes florissantes. Malgré la loi du Prophète qui leur interdit le vin, d'habiles agronomes musulmans ne dédaignent pas d'y encourager la culture du raisin.

Si Ehn-el-Avram (vers 1100) cite des cépages un peu au hasard et d'après leur aspect, Ibn-el-Baïthar (vers 1200) est beaucoup plus précis. Certains de ses noms sont reconnus encore aujourd'hui par les ampélographes espagnols. Mais il étudie principalement les vins, naturels et artificiels, tant il est vrai que, de tout temps, les fruits défendus ont paru les meilleurs.

Vincent de Beauvais (1190-1261), religieux qui a pris, selon la coutume d'alors, le nom de sa ville natale, comme nos députés prennent aujourd'hui celui de leur département. Lecteur de Saint-Louis et précepteur de son fils, il se laisse aller, en bon polygraphe qu'il est, à faire, en compagnie de Pliiie et de saint Isidore, de l'ampélographie de chic dans sa gigantesque compilation, intitulée Spéculum naturale,

Pierre de Crescence (1230-1310) est le premier écrivain sérieux de cette période. Assesseur du podestat de Bologne et exilé politique à la suite d'une révolution de palais, l'avocat Crescenzio, ou Petrus de Gvescentus^ occupa ses loisirs forcés à voyager dans toute la Péninsule, et recueillit ainsi de nombreux documents. De retour dans sa ville natale, au bout de trente ans d'absence, il se mit à rédiger son livre xies Profits champêtres. Cet ouvrage d'économie rurale, écrit en latin vers 1305, fut rapidement traduit dans toutes les langues de l'Europe. En France, le bon roi Charles V le fit « translater du latin en françois », en 1383, sous le titre de Rustlcan du labeur

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du champ. Je ne sais si nos aïeux en tirèrent grand profit au point de vue viticole, mais nous devons constater que, si le docte sénateur bolonais, tout plein de ses classiques, et notamment de IMine et de Columelle, n'innove pas grand'chose en fait de plantation, taille, greffe et binage de la vigne, il a, du moins, le mérite de donner l'énumération, et même pour certaines d'entrés elles, comme la Sclarc et ïAlbane, la description, de trente-cinq espèces de vignes italiennes, étudiées dans son domaine de Saint- Nicolas.

A cause de leur sincérité, ce sont là des documents pré cieux. Ils sont, en quelque sorte, le chaînon qui relie l'antiquité aux temps modernes. La plupart des cépages cités sont aisément reconnus aujourd'hui par les viticulteurs italiens, et quelques-uns, comme leBromesta (Bumaste de Virgile) remontent aux Romains. Peut-être est-il regrettable que, pendant ses trente années de vacances parlementaires, Crescence n'ait pas fait le tour de l'Europe en ses courses vagabondes; car il nous eût laissé un inventaire plus complet de l'ampélographie du XIII^ siècle.

D'une prudence toute rurale, cet éminent jurisconsulte a préféré, se limiter aux cépages de sa région. Qui pourrait l'en blâmer?

Ses observations portent sur la vigueur de la souche, l'aspect des sarments, l'adaptation au terrain, la forme du grain, sa couleur, sa saveur, — il cite les espèces à goût désagréable à planter en bordure pour attraper les voleurs, — sa résistance à la pourriture, etc. Ses obser vàtions personnelles impriment à toute son œuvre un cachet original que ses fréquentes citations d'auteurs anciens ne parviennent pas à lui enlever. Il est considéré comme le père de l'agriculture en Italie, au même titre qu'Olivier de Serres l'est pour la France, et Alonso de H errera pour l'Espagne.

Ce sont ces trois noms qui ont présidé à la renaissance de l'agriculture du monde latin, noms que le paysan doit

prononcer avec respect, si son ignorance lui interdit de le faire avec amour.

Alonso de Herrera (vers 1500). Ce prince de l'agriculture, comme l'a justement baptisé son compatriote D. Simon-Roxas, venu deux siècles après Crescence, n'a touché qu'incidemment, dans son Ohra de Afjricultura, à l'ampélographie; mais il l'a fait avec conscience et discernement. Il a laissé une quinzaine de descriptions de cépages qui n'ont guère vieilli. Ces monographies peuvent sembler rudimentaires ou monotones aux botanistes raffinés. La division, si simple, en. raisins blancs et ^n raisins noirs pourrait faire sourire les amateurs de >iynopsies compliquées. Mais il reste dans le texte plus d'une observation exacte sur la forme des raisins, et plus d'une appréciation judicieuse sur la valeur de leurs vins. Et ces remarques, citées encore avec respect par les Espagnols d'aujourd'hui, le seront très probablement par les Espagnols de demain, suffisant à perpétuer la gloire de leur auteur.

En France, des noms de cépages locaux commencent à apparaître incidermment dans les écrits des littérateurs et dans les actes officiels, dès la fin du XI V^ siècle.

Le bon poète Eustache Deschamps (1340-1410), bohème de génie qui ne serait nullement déplacé à notre moderne Chat noir, nous parle, dans ses ballades, du vin -de pjjnoz et du Plant de Beanne\ Il accole aux vins d'Auxerre et de Champagne les crus de la côte chalonnaise, notamment Tournus et le' château de GermoUes, C'est dans cette résidence seigneuriale des ducs de Bourgogne, dont on admire encore les restes imposants aux portes deChalon sur-Saône% que le duc Philippe le Hardi et ^on neveu, le roi Charles VI, firent ensemble de l'ampé-

1. Eustache Deschamps, Œuvres complètes, t. VIII, p. 6, et t. IX, p. 219, Ravnaud-Didot, 1891.

2. Cf. La Côte chalonnaise, in Rortic de Vitieulture, n" 302, 303 «t 304.

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lographie en 1390. Quatre ans après, le roi signait au Louvre une lettre de rémission où il est question depj/noz et de tressoz\ Un an plus tard, en 1395, son oncle, le Prince des bons vins, comme l'appelle Paradin, lançait sa fameuse ordonnance qui proscrit le déloî/aul gaamez^ déshonneur de sa noble Côte-d'Or.

Au milieu du XVI® siècle, Bernard PaliBsy (1524- 1602), cet esprit universel, l'inventeur des rustiques figulines, pour montrer que le sel n'est pas l'ennemi absolu de toute végétation, donne comme exemple les Chauchetz, vignes de la Saintonge qui s'accommodent parfaitement des terrains salés*.

Rabelais (1483-1553), l'inimitable conteur, docteur en médecine et curé de Meudon, énumère, avec tendresse, les vins exquis d'Anjou et de Touraine. C'est tantôt vin pineau et tantôt vin breton^, mais presque toujours vin de taffetas, à cause du velouté de ces deux nectars. A ces deux raisins principaux il en ajoute plusieurs autres : ce sont Muscadeaux, Bicane, Chenins, (( riolés, piolés et torangles », c'est-à-dire de toutes couleurs et de toutes formes.

Mais tout cela, édits princiers ou beuveries de philosophes, est, malgré son pittoresque, bien court et bien vague.

Il faut arriver à Charles Estienne (1501-1564) pour trouver, sinon un spécialiste, du moins un littérateur qui a bien voulu accorder à l'agriculture la place prépondé rante à laquelle elle a droit, — fait plus rare qu'on ne croit parmi les gens d'esprit. Carolus Stephanus, l'auteur

1. Archives nationales. Trésor des Chartes, J.J, 146, n» 400.

2. Œuvres complètes de Bernard Palissy, édit. Dubochet {Chapitre des Sels clicers, p. 246).

3. Le Breton est le nom que, dit-on, prit, en Anjou, le Cabernet du Médoc, lors de son importation dans cette contrée par Tabfcé Breton, régisseur du cardinal de Richelieu. Le curé de Meudon aurait-il donc ondoyé ledit plant avant que l'abbé le baptisât ? C'eût été prophétique. Mais, de la part de Rabelais, ne faut-il pas s'attendre à tout ?

M AMPÉLOGRAPHIE RKTROSPECTIVE

du Prœdium rusticum, de l'illustre dynastie des Estienne, était fils de' Henri et frère de Robert, les imprimeurs et hellénistes renommés. Il ne crut pas déroger en s'abaissant à la rédaction d'une Maison rustique. Néanmoins, par un dernier scrupule d'homme trop savant, il l'écrivit en latin, ce qui l'obligea, dix ans après, de la traduire en français pour la mettre à la portée de ses lecteurs naturels, les paysans de France.

Il est vrai qu'il ne composa pas cet ouvrage d'un seul jet. Il utilisa pour ce volume six traités spéciaux qu'il avait fait paraître de 1535 à 1543. Parmi ces opuscules figure un Vinetum (1537) où se trouvaient déjà quelquesuns des cépages décrits plus tard dans le Prœdium rusticum. Cette Maison rustique, couronnement et synthèse de l'œuvre agricole de Charles Estienne, parut en 155 4 : sa version française achevée par le 1)^' Jean Liébault^ (1535 1596), parisien de Dijon, gendre d'Estienne, fut donnée au public l'année même de sa mort, c'est à-dire en 1564.

Dans ïAf/riculture et Maison rustique des maistres Charles Estienne et Jean Liébault, docteurs en médecine, nous trouvons, en fait d'ampélographie, la nomenclature détaillée de 20 cépages français, dix blancs et dix noirs. Les Morillons, ou Pinots, y sont décrits et différenciés. La fameuse phrase attribuée à Baccius par Dussieux* : Ex ucis nif/ris stint très sjjecies Maurillon, etc., est tout entière empruntée par Baccius à Charles Estienne. L'auteur italien l'avoue d'ailleurs très franchement. Et, chose bizarre, nos écrivains français n'ont jamais pensé à se reporter à Ch. Estienne, source première, s'obstinant à citer un docteur romain, médecin du Pape, qui n'avait peut-être jamais eu l'occasion de voir un raisin français!

1. Grégoire {Esi^ni Idstorique sur l'aijn'rulture au XVI' sièr.lt\ in édlt. d Olivier de Serres, 1804) insinue que Liébault a puisé dans Mizauld pour la culture de la vigne, des renseignements dans son

Serretorum atjrl EnchiricUoriprlmuni Hortoruin rultura

Lutetias 1560.'

Il ne nous a pas été possible de le vérifier.

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