Œnol. Dijon, 1770, page
Poligny, le bourgeois, soit par ignorance, paresse et inattention, soit qu'il se laisse séduire et diriger par ses vignerons, tolère que Ion détruise un plant aussi excellent et aussi avantageux, pour y substituer des Marg illins, des Enfarinés et des Maudoux, plants aussi désagréables que leurs noms déplaisent. ,
Le Saiœagnien, que nous cultivons en assez grande quantité, me paroit être celui que l'œnologiste dijonois (page 88) appelle Morillon ou Pineau blanc, qu'on nomme ailleurs Saiwignon\ Il paroit du moins avoir beaucoup de rapports avec le Pineau ou Noirin. C'est un raisin aussi bon à manger, serré comme lui sur la grappe ; le jus en est doux ; il a du parfum, la peau en est dure et cassante; on y remarque souvent des petits filets rouges sur le grain quand le fruit est mûr et qu'il étoit exposé au soleil.
Le bois de ce plant est souvent panaché de rouge et de blanc terne. Ses feuilles sont lobées, mais non pas cons tamment à cinq lobes, lesquels sont à peine marqués.; en sorte que les feuilles en paroissent presque rondes, avec des dentelures sur leurs bords. Elles sont cotonneuses et veineuses en dessous, et leur pétiole est rouge, de mêmeque dans le Noirin,
Si cette espèce de plant est dans un terrain qui lui convienne, en coteaux bien exposés, dont le sol soit sur marne ou argile dans l'intérieur, et d'une terre fine et légère à la superficie, seul il donne un excellent vin blanc. Mêlé avec d'autres plants, il donne au vin rouge du corps, du feu et de l'agrément. C'est avec les raisins de ce plant que l'on fait les fameux vins de garde d'Arbois, de Pupillin, de Château-Châlon et de Saint-Lothain. La peau en étant dure, il est le plus propre à être conservé sur pied dans les vignes jusqu'après une gelée, ou jusqu'à ce qu'il ait acquis, par un long séjour sur le cep, une extrême maturité. C'est
1. Certainement non. Nous sommes en présence de trois cépages distincts : le Saurmjnia de Château-Chalon, le Chardonnay de Montrachet, et le Saurlfjnon de Château-Yquem.
d'où dépend principalement son mérite et celui du vin qui s'en exprime.
La troisième espèce de bon plant que nous appelons Pelossard^ domine dans la plupart de ceux de nos coteaux où la terre est fine et grenée, ou forte et grasse. Il y avoit autrefois des vignes où l'on ne cultivoit et ne provignoit que ce seul plant. Son nom vulgaire est tiré de la ressemblance de son fruit avec la prune sauvage, tant pour sa figure ovale que pour la grosseur des grains, qui quelques fois égale celle de ces petites prunes que le peuple nomme <( Pelosses » ; ce qui me fait penser que notre Pelossard est le même raisin que le Prunelas dont fait mention Olivier de Serres, auteur ancien. A Besançon et au-delà, on l'appelle Artois, parce que probablement c'est du vignoble de cette ville que l'on a tiré les plants pour être portés plus loin du côté du nord; mais le fruit de ce plant dégénère de sa bonne qualité dès qu'il est planté dans un terrain qui ne lui est. pas convenable; c'est ce qu*on éprouve en mangeant de ce raisin que les vignobles de Dôle et de Besançon ont produit, en le comparant avec «celui du crû de notre sol. Cette expérience prouvera toujours que rien ne contribue tant à la bonté des vins que le «climat et la nature du sol. On peut partout acquérir des -connoissances sur la façon des vins et y apporter de l'industrie; mais le climat et la terre ne changent pas.
Ce raisin est doux, gracieux, bien fondant, a la peau fine, délicate et pleine de jus. Lorsqu'il réussit, il donne plus abondamment que tous les autres plants ; mêlé avec d'autres de bonne qualité, le vin qui en résulte est agréable et sain.
Le bois du Pelonsard se panache de rouge et de blanc <*omme le Snuvagnlen, Les yeux en sont médiocrement espacés. Il est principalement reoonnoissable à ses feuilles qui sont sinuées, nues et d'un beau vert luisant. Elles sont à cinq lobes, à double dentelure sur chaque lobe; le pédicule ou pétiole, comme le bois, panaché rouge et blanc.
Il y a des raisins rouges et blancs de cette espèce ; le blanc est moins estimé que le rouge; je dis rouge et non pas noir, parce qu'il est plutôt et plus souvent de cette couleur, à moins qu'il ne soit parvenu à une très grande maturité; encore quoique bien mûr et noir à l'extérieur, s'il est présenté au grand jour, il paroit rouge au dedans.
Venons à la quatrième espèce de nos anciens bons plants. Nous l'appelons Becclan ou Bacclan, nom qui a beaucoup de ressemblance avec le nom du raisin que de Serres nomme Beccane. Quoiqu'il en soit, celui que nous cultivons est une espèce de Morillon dont le fruit n'est pas bon à manger^ qui seul ne donneroit qu'un vin coloré, vif, brillant, mais un peu austère dans les commencements; mêlé avec nos Noirins, Sauvagniens, Pelossards et autres plants, il contribue à donner aux vins du feu, de la légèreté, du brillant, et à tempérer ce que les autres peuvent avoir de trop liquoreux.
Quoiqu'il soit fort différent du Noirin ou Pineau quant au goût, il lui ressemble en plusieurs choses, tellement qu'on peut s'y méprendre. Le bois en estrougeâtre comme celui du Noirin, les nœuds ou les yeux sur le sarment espacés de même, le fruit en est serré sur la grappe, les grains à peu près de semblable figure et grosseur. L'un et l'autre ont la peau fine et délicate.
Il y a quelque différence dans leurs pampres. Les feuilles du Béclan sont à cinq lobes sinués légèrement; le supérieur terminé en pointe et les quatre autres un peu arrondis. Le pétiole et la nervure se teignant en rouge.
Ce qui le distingue spécialement de quelques autres plants dont la ressemblance en approche, c'est que ses sarments jettent plus de vrilles au printemps que les autres plants, €e que nos vignei'ons appellent cornes ou fourchettes et que, en automne c'est l'espèce de raisin qui change le plus tard pour devenir noir et parvenir à matu-
1. Il n'est pas bon à manger ouï en temps de vendanges, mais gardé et ridé, il est doux et sucré, ainsi qu'une expérience moderne vient de le montrer. (F.-F. Chevalier.)
rite ; néanmoins il y arrive aussitôt et même plutôt que d'autres ; il ne lui faut que dix à douze jours depuis qu'il a commencé à changer, pour être à son point de perfection.
Nos vignerons rangent un plant qu'ils nomment Grappenou parmi les Béclans. Leur bois est assez semblable, leurs qualités pour le vin sont approchant les mêmes; ils opèrent les mêmes effets, beaucoup de gens préfèrent cette espèce à la première ; cependant elle est moins commune dans nos vignobles. C'est de tous les plants que nous cultivons celui qui jette les plus petites feuilles. Elles sont presque rondes, à double dentelure, duvetées par dessous, la nervure légère et le pétiole entièrement rouge. Il est d'un bois délicat, sujet aux gelées d'hiver.
Parmi les plants de médiocre qualité qui, mêlés avec de meilleurs raisins en juste proportion, n'altèrent pas les vins, nous comptons ceux qui s'appellent sur les lieux RouHHettes ou Moulans, Valais noirs et Troussés, Aussi sont-ils assez bons à manger, quoique moins bons sensiblement que les Pineaux, Sauvagniens et Pelôssards, et même que les Chasselas, dont le mérite consiste à être bons à manger et propres à être conservés, pour orner les desserts; mais ils ne donnent pas du bon vin. Le Chasselas est ici nommé Valais blanc. Dans les villages du baillage de Lons-le-Saunier, où on le cultive, on le nomme Mourlan, et dans le pays de Vaux, le Fendant,
La Roussette ou le Moulan est une espèce facile à distinguer, ayant des caractères très marqués. La peau du raisin est cassante, il est bon à manger. Le bois du sarment est rougeâtre comme celui du Béclan, Ce qu'il a de particulier et le fait remarquer, c'est de jeter des bois plus courts que tous les autres plants, et une feuille d'un jaune paille qui le fait distinguer à l'œil de tous les autres plants, dont les feuilles sont vertes à la poussée du printemps. Celles de cette espèce sont à cinq lobes terminés chacun par une pointe fort aiguë.
Il y en aqui distinguent la Roussette du Moulan, d'autres les confondent et emploient indifféremment l'un et l'autre
ilom\ On peut croire avec fondement que ce plant est celui qu'ailleurs on a nommé le Fromenteau, à cause de la ressemblance de la couleur du raisin à celle du froment. On ajoute que les grains sont ordinairement entassés et serrés sur la grappe et assez bons à manger.
Il me paroit qu'un mélange du tiers ou de moitié de cette . espèce avec du Noirin, cueillis l'un et l'autre à la rosée et mis sous le pressoir tout de suite, nous donneroit un vin gris-blanc qui auroit le mérite de celui de Champagne, en y apportant les mêmes attentions et les mêmes soins que les Champenois donnent au leur.
Entre nos plants que j'ai nommés pour être de médiocre qualité, celui-ci doit obtenir le premier rang.
Le Valais noir, autrement le Luisant . — La culture de copiant de vigne n'est pas fort étendue. Son nom pourroit être tiré de ce qu'il nous est venu du Valais ; car souvent, faute d'autre connoissance, l'on a donné à certains fruits ou plants le nom des lieux d'où ils sont partis pour arriver à nous.
Celui dont je fais à présent mention donne un raisin dont les grains sont ronds, cassants, d'un beau noir luisant, difficiles à détacher de la grappe. Le vin qui en résulte est fort coloré.
Cette description du fruit serait suffisante pour ne s'y pas méprendre, sans qu'il fût nécessaire de le désigner par le bois et les feuilles ; toutefois, par rapport à ceux qui pourroient le désirer, je ferai remarquer que son bois est gros, rougeâtre, plus même que les autres cépages, les yeux espacés comme le sont ceux du Pelossard, le pédicule long et rouge, les veines rouges sur la feuille, qui est fort cotonneuse par dessous.
Le plant que nous nommons vulgairement Trousseï/, qu'ailleurs on nomme Trousseau et Tresseau, a les feuilles
1. On ne doit pas les confondre. Les raisins de la mauvaise espèce de ce nom, sont d'un jaune terne; ceux de la bonne espèce, d'un jaune caillé, avec des filaments ou veines rougeâtres, lorsqu'ils ont niùri exposés au soleil. (F.-F. Che.}
d'un vert pâle, d'une forme un peu pointue et allongée, à cinq lobes marqués légèrement, quelquefois sinués, dentelés, duvetés par dessous, le pétiole couleur de chair ou rouge clair. L'écorce du sarment rouge, sans panache; les yeux ou nœuds, fort apparents, espacés comme ceux des Pelossards et du Béclan,
Son fruit est serré sur la grappe, cassant, d'un beau noir à l'extérieur, rarement mûr dans la moitié du grain qui demeure rougeâtre. Son jus est assez doux, mais d'une douceur fade. Lorsque sa fleur passe bien^ il donne beaucoup; mais elle est délicate. La rosée et le soleil ardent qui survient, lui nuisent considérablement.
L'on peut ajouter aux plants d'une qualité médiocre celui qui s'appelle MargilUn, pourvu qu'il soit planté dans des climats et à une exposition où il mûrisse bien; ceux qui sont les plus près du sarment auquel ils pendent, n'étant qu'à demi mûrs, que le surplus est à son point de maturité. Le vin qui en provient est austère et acerbe; mais il est de garde, et son fruit mêlé en petite quantité avec d'autre vendange de bons raisins et cuvé ensemble,, n'y fait pas un mauvais effet. Je ne voudrois pas que la petite quantité que je crois tolérable excédât le vingtième de toute la cuvée; encore faudroit-il, je le répète, que cette espèce de plant eût acquis ioute sa maturité.
On distingue ce plant à la poussée des raisins ; il semble n'en montrer que de très petits au printems; à la suite les grappes s'alongent et' donnent de grands raisins peu serrés ordinairement sur la grappe.
Le bois de ce plant dépouillé de ses feuilles est lisse,, panaché considérablement blanc et rouge et difficile à mûrir, ainsi que le grand fruit, raison qui devroit suffira pour le faire bannir du plus grand nombre des contrées^ de nos vignobles. Ses feuilles d'un vert foncé ont cinq lobes, sinués dentelés ; elles sont cotonneuses en dessous, fort veineuses, avec de fréquentes rencontres ou réunions des veines. Leur pétiole se teint en rouge.
Les deux plants que des vignerons ont nialheureuse-
ment introduits dans notre vignoble depuis quelques années et qu'ils multiplient lorsqu'ils sont maîtres de le faire, s'appellent ici l'un Y Enfariné, l'autre Plant Maiidos, et sont réputés mauvais.
U Enfariné est ainsi nommé de ce que le fruit, aux approches de sa maturité, est couvert d'une espèce de fleur de farine grisâtre. La peau de ce raisin est grise elle-même, le grain en est gros, rond, peu serré sur la grappe; son jus est piquant, sans agrément et très peu teint; en sorte que le vin qui en résulteroit serait léger, acerbe et peu coloré, s'il n'étoit fondu dans la cuvée avec des vendanges de raisins colorants.
Il se trouve des vignerons intelligents qui ne déprisent point V Enfariné pour la qualité même du vin et qui en font cas par rapport à son produit.
Le bois de ce plant est rougeàtre, fort gros du courson, et finit presque en flèche.
Ses feuilles d'un gros vert, à cinq lobes dentelés, formant dans leur ensemble une espèce de rosette par leur disposition en rond, la cîme des lobes terminée cependant pas une pointe aiguë, à gros côtages par dessous et â veinures fortes et fréquentes. Le pédicule se teint un peu en rouge.
Maudos\ — C'est un malheur pour nous et notre vignoble que ce plant soit plus fructifiant que les bons et les médiocrement bons. Il^i'a probablement cette propriété que parce que le tissu des ceps de cette espèce est lâche et admet une sève plus abondante, plus crue et moins élaborée. Aussi le jus de son fruit est-il plus insipide et plus^ aqueux que ceux de tous les autres plants que Ton a nommés auparavant. Ces défauts de qualité sont aidés par la nature du sol où il est le plus communément planté. Comme le vigneron ne l'a introduit que pour se procurer une vendange plus copieuse, il lui fait occuper les terrains les plus fertiles, les bas des coteaux ou les terres en