IV. — PÉRIODE CONTEMPORAINE
Enfin, comme Malherbe, vint le Comte Odart (1778- 1866), et, le premier en France, il réussit à débrouiller le
*chaos des synonymies, grâce à des observations personnelles, facilitées par son savoir, sa fortune et la collaboration de la Providence qui le fit vivre très vieux.
Certes, le terrain était bien préparé, — nous croyons ^voir surabondamment prouvé que les précurseurs d'Odart -sont légion ; — mais aucune œuvre complète ni sur le soiy ni dans les livres, n'avait pu être accomplie à titre définitif par les très nombreux fervents, de l'ampélographie. Il restait à rassembler les monographies locales, •éléments épars, et à les coordonner en un tout harmonieux. Pour cela, un polytechnicien, comme le comte Odart, jeune, riche, et habitant la campagne, réunissait toutes les conditions désirables pour réussir, là où avaient •successivement échoué les fonctionnaires de la Royauté, •de la République et de l'Empire.
Dès 1839, il est envoyé en mission en Allemagne et en Hongrie, et il rapporte de ces régions étrangères, non •seulement des notes précieuses sur les vignobles visités, mais encore des cépages, notes vivantes, qui vont l'aider il commenter éloquemment ses impressions de voyage.
Les cépages! voilà les vrais documents originaux auxquels il se reporte toujours. Il aime à s'entourer de ces -conseillers naturels. On dirait que, pendant les phases de leur végétation, il cause avec eux et en reçoit des révélations. Son domaine de la Dorée est bientôt trop petit pour les contenir : il l'a transformé en une vaste collection, 'Conçue sur le plan de Rozier plutôt que sur celui de Bosc. 'Tout polytechnicien qu'il est, il renoncé à l'ampélographie d'école, trop exclusivement botanique, pour se vouer ^ l'ampélographie essentiellement pratique. Aussi, plantet-il la plupart des cépages intéressants, par carré, et en bon coteau, pour en contrôler tout à la fois la valeur culturale et la valeur œnologique. A l'inverse du naturaliste qui caresse de sa plume, avec la même tendresse, le monstre •et l'animal utile, il ne décrit pas pour décrire, il décrit pour expérimenter et juger. Il multiplie les fins cépages ♦et élimine les mauvais. On sent le praticien et le pro-
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priétaire SOUS l'homine d'étude. En grattant le polytechnicien, on découvre bien vite le vigneron. Kt c'est ce qui •constitue peut-être sa principale originalité et le plus grand de ses mérites.
Au bout de plusieurs années d'observations attentives, le comte Odart est frappé de la persistance universelle de •certains caractères, savoir : (( la présence ou l'absence de » coton sous les feuilles, la couleur et la forme des grains » de raisin, presque toujours la disposition sur la grappe, » la distance plus ou moins rapprochée des yeux ou bou- » tons sur le bourgeon ou sarment. » A la suite de cette •constatation répétée, à laquelle s'ajoute l'époque de maturité, — époque mobile évidemment selon les climats, mais d'un rapport constant entre ïes diverses variétés, — il proteste avec énergie contre l'opinion des auteurs anciens qui fait des cépages les esclaves du sol, alors que, ■en réalité, tout en voyant, comme les autres arbres, la qualité de leurs produits varier avec le terrain, les cépages n'en gardent pas moins intacte leur personnalité \
1. Mon oncle, Henri Mares, m'a conté, l'an dernier, une anec- •dote curieuse, qui est une preuve manifeste de cette permanence -de l'individualité du cépage. Il avait vu la Clairette de Provence, •cépage tardif qui exige beaucoup de chaleur et affectionne les •coteaux secs et pierreux, ne donner au Luxembourg, depuis que Bosc l'y avait introduite, que des verjus lamentables. Il eut la curiosité de prendre une bouture sur ces souches, anémiées par
Plus de trente années de souffrances dans le potager parisien, lanté dans sa propriété de Launac, ce sarment lui produisit, de iîuite, des grappes normales, longues, ailées, aux grains allongés, •tlorés et succulents, bref, de tous points conformes k celles des iiutres Clairettes qui n'avaient jamais fait le voyage de la capitale. La Clairette avait sommeillé, en quelque sorte,*^ pendant plus d'un quart de siècle, sans rien perdre de ses qualités originelles. Réduite à une impuissance momentanée par la rigueur du climat, elle avîiit repris, sous le baiser du soleil natal, sa merveilleuse fécondité et son goût excellent.
Néanmoins, il serait imprudent de nier toute espèce de réaction du sol sur la plante. Le Pinot noir, qui se décolore en Burot, montre cette transformation ])eaucoup plus fréquente dans certains sols que dans d'autres. Dans quelques climats de Bourgogne, comme Chassagne, elle est la règle; dans d'autres, comme Nuits, ^lle est l'exception.
Les Gamays teinturiers de la Côte chalonnaise sont, ix)ur la plupart, des accidents issus d'hybridations spontanées, peut-être même d'imprégnation de la plante à la suite d'hybridations répétées.
La dégénérescence des vignes et la variabilité des espèces qui en résulte, affirmées par Pline et crues par Olivier de Serres, étaient encore parole d'évangile au début du siècle. Dans le Dictionnaire de Rozier, Dussieux s'étend complaisamment sur cette hypothèse qu'il accepte sans hésitation et dont il développe les faibles arguments avec plus d'ardeur que de logique. Si Démocrite, Columelle, Bauhin, Merlet, Garidel, Duhamel et quelques autres spécialistes ont eu l'intuition de la personnalité des cépages, le comte Odart a la gloire de l'avoir affirmée le premier. C'est pourquoi il est généralement considéré comme le père de notre école française.
Après avoir fait la critique des diverses classifications proposées, avant lui, soit par des viticulteurs, soit par de& botanistes, Odart, n'en trouvant aucune suffisamment rationnelle et commode pour son usage, se propose d'étudier les cépages par tribus et par régions. Il remarque que, dans chaque région viticole, il y a des cépages qui ont tant de caractères communs qu'ils forment, en quelque sorte, des familles naturelles, soit par leur saveur, comme les Muscats, soit par leur allure générale et la finesse de leurs produits, comme les Pinots.
Cette conception, juste en elle-même, se heurte, dan& la pratique, à des difficultés nombreuses, parce qu'il y a encore bien plus d'individus étrangers les uns aux autres que d'exemplaires consanguins d'aspect. Cette multiplicité des types crée alors une liste, un catalogue plutôt qu'une classification. C'est ce que laissa entendre le comte
Dans la fixation de ces curieux accidents, la nature du terrain ne paraît pas indifférente. Ainsi, le raisin du Plant rouge de Chaudenay, sélection du Rouge de Bouse, diminue sensiblement de volume et tend à reprendre le faciès de son ancêtre toutes les fois qu'on le sort des terres grasses et ferrugineuses, analogues à celles de Chaudenay. Le Gamay Fréaux, Teinturier supérieur d& la Côte dijonnaise, est sujet, dans certains sols, à présenter dans ses membres des porteurs non teinturiers, et à donner un pampre vert et des raisins a jus incolore sur les souches les plus bronzées, chargées de grappes au suc noirâtre.
Mais ces rétrogradations de variétés, souvent mal fixées, sont des exceptions qui n'infirment en rien la théorie d'Odart.
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de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, «espérant,, dit-il, que l'ampélographie s'adresserait pour sa classification à des procédés plus conformes à ceux employés pour les sciences exactes ».
C'est plus facile à dire qu'à faire. Mais le reproche est piquant, adressé à un polytechnicien.
Dans sa division par régions, Odart prend le monde entier, avec la France pour centre, et le coupe en quatre. Ce qui produit des groupements au moins singuliers : l'Amérique est rangée avec le Bordelais, et la région méridionale française, qui commence à la Drôme, s'étend jusqu'en Perse.
Dans chacun de ces groupes, Odart débute par la monographie détaillée des cépages les plus méritants, les traitant avec faveur, en têtes de colonne, pour glisser ensuite plus brièvement sur les variétés d'un moindre intérêt et omettre volontairement les mauvais plants, inutilisables pour la cuve et pour la table. Il traite à part, dans des chapitres spéciaux, les raisins de bouche de chaque région, et termine son ouvrage par un tableau d'époques de maturité, sa première époque correspondant aux raisins précoces de Pulliat, et sa deuxième à la première de cet auteur.
Malgré la simplicité de cette classification, ou peut être^ à cause d'elle, la première publication d'Odart attira,, en 1841, l'attention du monde viticole sur soïi signataire. Et, en 1845, la deuxième édition de ïAmpelographie Universelle fut saluée par les éloges enthousiastes de ses nombreux lecteurs, et — ce qui est le complément habituel de la popularité — par les critiques acerbes de quelques collègues, jaloux d'un tel succès de librairie.
C'est vers ce temps-là que se placent les polémiques avec Victor Rendu, l'auteur de ÏAmpelographie Française, et avec Stoltz, le père de ÏAmpelographie i?^enawe, ainsi que les livres de Babo^ (1790-1862), Metzger