Portes et Ruyssen, Traité de la Vùjne, t. I, p
de sa gloire et dépositaires de ses doctrines, furent deux de ses plus fidèles correspondants, Henri Mares et Victor Pulliat.
Henri Mares, né à Chalon-sur-Saône le 18 janvier 1820, mais fixé, dès son bas âge, à Montpellier, se voua à l'étude* des cépages du Languedoc et de la Provence. Il en constitua une très belle collection à Launac, qui lui permit de contrôler, dans le cours de sa longue et heureuse existence, tout ce qui a été dit sur leur compte, d'abord par Garidel, David, Michel et Audibert, et ensuite, de nos jours par Pellicot et Gazalis-AUut. Grâce à l'étendue de ses relations et à la sûreté de ses connaissances, il a pu, lui, le plus illustre et le plus universellement documenté de nos monographistes régionaux, élever aux (( cépages méditerranéens » un monument définitif, in-folio de grand luxe, où la perfection de la typographie et la fidélité de la gravure, légitime sujet d'orgueil de son éditeur. Goulet, le disputent à la clarté de la langue et à la science impeccable de l'auteur.
Victor Pulliat (17 avril 1827 - 12 août 1896), tout à la fois plus modeste que le châtelain de Launac et plus ambitieux que lui, préféra s'attaquer à l'œuvre générale. Il embrasse toute l'ampélographie, s'escrimant à déterminer les derniers synonymes laissés douteux par Odart. Il adopte, pour classification, les époques de maturité indiquées par Odart, en leur faisant subir de légères modifications. Dans ses descriptions, très nombreuses et très méthodiques, il met en relief un caractère nouveau, le bourgeonnement. L'aspect des débourrements et leur époque avaient été, sans doute, signalés avant lui par maints auteurs, mais à titre de renseigiiement complémentaire et accidentel, plutôt que comme un signe distinctif et fondamental. Pulliat, le premier, les note aveci soin et les indique pour chaque variété. Approfondissant ensuite la pensée de son prédécesseur, il pousse plus loin que lui l'étude des tribus, démontrant que chaque cépage,. — bien peu échappent à cette règle, — possède les trois
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formes de couleur principale, noire, grise et blanche. C'est à cette recherche qu'est ,due la trouvaille, grosse d'avantages économiques, du Pinot blanc vrai et du Garnay blanc vrai, ,
Il insiste aussi sur l'importance de la sélection; il indique aux vignerons le moyen si simple d'augmenter le rendement, habituellement trop maigre, des cépages fins, sans nuire à la qualité de leur produit : il suffit pour cela de ne multiplier que les sarments les plus fructifères. De tout temps, cette recommandation avait été faite au cultivateur, mais jamais avec autant d'insistance et d'autorité. Aussi, bientôt naissent de tous côtés des variétés nouvelles de Pinots productifs et de Gamays extra-fertiles, dues à de patientes et intelligentes sélections.
Le maître donne lui-même l'exemple. Il ne se cantonne pas dans sa chaire de l'Institut agronomique et ne se retranche pas dans la majesté facile de l'enseignement supérieur. Plus à l'aise, la serpette à la main, que dans la chaire du professeur, c'est à Chiroubles, domaine paternel accroché aux flancs généreux du Beaujolais, qu'il aime à donner ses consultations, toujours écoutées avec respect. C'est là que, à l'exemple d'Odart, fuyant les terres de potager des champs officiels et plantant sa riche collection de la Dorée en plein vignoble, Pulliat recueille les formes nouvelles des sélections intéressantes, en même temps que les cépages étrangers à expérimenter.
C'est là qu'il constate et signale les qualités, inappréciables pour la table, de certains raisins précoces, et la valeur œnologique de quelques raisins^de cuve exotiques^ tels que le Poftugais bleu.
Des coteaux de Chiroubles, il transporte une partie de
sa collection à l'École d'Écully, où il s'est retiré, se rap
' prochant ainsi de Lyon, où il compte tant d'élèves et
d'amis. Il guide les travaux de la Société régionale de
viticulture de cette ville : il en est secrétaire et président.
Car, malgré son charme, jamais le sécateur ne lui a fait négliger la plume. Après avoir passé la journée dans
les vignes, il consacre ses veilles à l'expédition d'un courrier écrasant, grossissant chaque jour avec sa réputation, et à la rédaction de nombreux travaux, articles, conférences, études les plus diverses, reproduites par toute la presse agricole.
Avec la collaboration de son voisin et ami, le pomologue Mas, il publie Le Vignoble^ ouvrage devenu rare et très estimé. Il sème les descriptions et monographies à pleines mains, soit dansle/oM/*na/ de Viticulture pratique ^ soit dans la Vigne Américaine qu'il vient de fonder, à côté de Planchon (1823-1888). Le nom de cet éminent botaniste, père des Orchidées, nous amène Ibut naturellement à la période phylloxérique, puisqu'il fut, en 1868, un des Chcistophe Colomb du phylloxéra.
Plus que personne, Pulliat contribua, dans le centre de la France, à propager, hardiment, les vignes américaines, qu'il connaissait de longue date. Les travaux de Bosc et de Michaux lui étaient familiers. Il indiqua la greffe anglaise et fat l'artisan infatigable de la reconstitution du vignoble par le greffage. Si son buste s'élève,, radieu}}, à Cliiroubles, érigé sur le champ de bataille viticole, par la reconnaissance de nos populations rurales, c'est au greffeur que s'adresse cet hommage suprême beaucoup plus qu'au savant. D'ailleurs, ce savant avait le talent d'être si modeste, — comme tous les vrais savants, — et mettait une telle coquetterie à dissimuler la profondeur de sa science qu'on en était souvent réduit à la deviner. Sa cordialité naturelle et son amour de la pratique, joints à sa haute valeur intellectuelle, lui valurent d'être surnommé « le premier vigneron de France ». C'est là, pour l'ampélographe, un titre plus glorieux qu'un fauteuil à l'Académie.
Au-dessous de lui, et gravitant dans l'orbe de ses inspirations, il me faut signaler plusieurs de ses correspondants. Ce sont, tous, des monographistes.
Charles Rouget(29 décembre 1828 - 5 septembre 1899),
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d'abord, l'ampélograplie jurassien, botaniste et vigneron, praticien comme Palliât, mais, plus que lui, amoureux du passé et de ses textes poudreux. Conteur inimitable, Charles Rouget, puise, dans les arrêts du Parlement franccomtois et dans les commentaires de son ancêtre spirituel Jean Bauhin, les anecdotes piquantes et les documents précis dont il annote, d'une plume alerte, les pages cUarmantes de son Ampélographie salinoise. Malgré son goût très vif pour la botanique, il ne s'arrête pas aux descriptions banales, et uniformes des théoriciens indifférents. Il préfère, en bon propriétaire, caractériser chaque cépage un peu à la manière d'Odart, c'est-à-dire de quelques traits seulement, mais vraiment typiques. Son œuvre locale, considérable, est d'une grande sincérité et d'une i^are originalité.
Cet auteur a, en outre, le mérite peu banal, d'avoir été, bien que simple cultivateur, le premier à prendre au sérieux l'ampélographie rétrospective.
Pierre Tochon, président de la Société d'agriculture de Chambéry, combat le bon combat en Savoie et apprécie sainement les principaux cépages de sa région, espèces rustiques si bien adaptées aux rigueurs de son climat.
Joseph Daurel(1848-1899), horticulteur bordelais, ori ginaire d'Agen, partage ses soins et sa tendresse d'artiste entre ses fleurs merveilleuses et ses magnifiques raisins. Dans sa monographie des « Raisins de cuve de la Gironde et du Sud-Ouest de la France », il passe en revue quarante cépages, évitant la monotonie et la sécheresse, défauts, hélas ! trop fréquents de pareilles œuvres. Son volume, bien édité, est accompagné de très belles chromolithographies.
Esprit généreux et chevaleresque, Daurel se jeta dans la mêlée de la reconstitution et s'efforça, dans maints congrès de rendre service à ses compatriotes, encore réfractaires aux vignes américaines. A ses côtés, nous trouvons, au plus fort de la lutte contre le sulfure, ses voisins Piola et Laliman.
A mon grand regret, je ne puis citer de contemporains vivants, — j'en excepte, seul, mon vénérable oncle, M. Henri Mares, — sans quoi j'aurais signalé, tout d'abord, l'auteur de la Monographie des Hybrides Bous- <îhet, M. Pierre Viala, à qui ses recherches sur les maladies de la vigne et sur l'adaptation des cépages -d'Amérique n'ont pas fait perdre de vue l'utilité première des descriptions de nos cépages français. D'ailleurs, n'estce pas à sa ferme direction que l'ampélographie devra bientôt le dernier monument élevé à sa gloire, avec la <îollaboration d'une pléiade d'écrivains dont le public n'a pas attendu la mort pour faire l'éloge?
Cette œuvre est la meilleure preuve de l'éclat de la renaissance ampélographique à laquelle nous assistons aujourd'hui. Un peu négligée, pendant le feu de la période phylloxérique, alors qu'on ne savait pas si le Vitis vinifera n'était pas condamné à une disparition fatale et totale, l'étude de l'ampélographie revient à l'ordre du jour, maintenant que les propriétaires ont acquis, dans leurs plantiers déjà anciens, la double certitude de la longévité des greffes ^t de l'excellence de leurs produits. Réfection totale du vignoble, la reconstitution offre, dans ses parties encore inachevées, un champ brillant à ses essais. C'est le cas •ou jamais de changer les cépages médiocres, d'éliminer les mauvais et de les remplacer par d'autres meilleurs, mieux adaptés aux conditions de climat et de sol d'où dépend, presque toujours la valeur d'un cru. Si quelques régions privilégiées, comme la Champagne, la Bourgogne et le Bordelais, constituées de longue main par des expériences séculaires, n'ont pas à modifier leur encépagement, combien de vignobles, moins fortunés et moins connus, ne sont pas dans leur cas et trouveraient un gain véritable à un choix plus judicieux de plants !
Aussi, dès 1895, nos Congrès viticoles procèdent-ils à l'examen parallèle de ces deux questions : Quels portegreffes sont les meilleurs ? et sur ces porte-greffes quels greffons faut-il mettre de préférence? Toute la viticulture
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est renfermée dans ces deux interrogations, qu'il est beaucoup plus aisé de poser que de résoudre. Le second relève exclusivement de rampélographie.,D où la nécessité de reprendre et de multiplier les congrès régionaux, purement ampélographiques, analogues à ceux du temps d'Odart.
Le premier de ces Congrès, nouvelle série, organisé par MM. Couanon Sahut, et Couderc, eut lieu, le 10 septembre 1895, à Bordeaux, là même où avaient sombré, emportés par l'indifférence des uns et l'impuissance des autres, les projets de Dupré de Saint-Maur, Latapie et Secondât. C'était, semble- t-il, un congrès expiatoire. On y jeta' les bases de la création d'une grande Société qui devait embrasser toute la France et dont le siège serait à Bordeaux.
L'année suivante, 1896, Congrès analogue, à Chalonsur-Saône, provoqué par l'initiative de MM. Couanon et Pulliat. Malheureusement, celui-ci mourut, presque subitement, quelques jours avant l'ouverture des séances. Ce congrès était la réponse du berger à la bergère, c'està-dire de la Bourgogne à la Gironde. On comprit alors que, pour ne froisser aucune région, le siège de la Société devait être à Paris. Et, de là, naquit la Société des Viticulteurs de France et d*Ampélof/raphie, qui, reprenant pour son compte l'œuvre des précurseurs et des successeurs d'Odart, a assumé la responsabilité de la mener à bien et de doter la France d'une ampélographie vraiment définitive, c'est-à-dire tout à la fois scientifique, pratique et complète.
Conclusion. — Voilà donc l 'ampélographie arrivée, avec des vicissitudes diverses, à la fin du XIX® siècle. Partie en tortue inconsciente, elle s'achemine maintenant à pas de géant, en savant très pressé et très documenté.
Quel est actuellement son bilan? Qu'a-t-elle acquis et que lui reste-t-il à acquérir?
Après le balbutiement des premiers âges où les savants
m'ont accordé, le plus souvent, qu'une attention distraite ^ ses variétés, traitées par eux de simples variations, la vigne a rencontré, dai^s les temps modernes, des esprits plus perspicaces, dont les consciencieux efforts, grandeîment facilités par la civilisation croissante, sont parvenus :à débrouiller la synonymie de ses espèces et à apiprécier justement leur valeur économique. Botanistes et prati- Kîiens ont, tour à tour, fourni aux littérateurs la matière rde leurs articles et de leurs discours.
Mais ce sont les collections de cépages, d'un côté, et les •excursions viticoles suivies de Congrès, de l'autre, qui ont Ûe plus aidé les spécialistes dans leur tâche ardue. C'est il cette incessante et* féconde collaboration que nous devons da publication de nos meilleures monographies régionales. Dans ces travaux locaux, résumé de l'expérience de plu- -sieurs générations vigneronnes, nous apprenons enfin à ♦connaître exactement nos divers cépages, et nous y puisons la conviction de leur individualité et de leur permanence, autant que le comporte l'évolution univer- ^selle. Comme nous-mêmes, mais pas plus que nous, la vigne subit l'éternel devenir : pour l'homme, animal fixé, Ûe cépage est une plante fixée.
A l'avoir de l'ampélographie il faut donc compter les vcxcellentes monographies locales. Mais ces éléments épars, descriptions ou monographies, ressemblent un peu aux matériaux, très riches, d'un palais en construction, dont les .colonnes et les frontons sculptés jonchent le sol, en ^attendant le coup de baguette de l'architecte qui les dressera dans les airs, harmonieusement assemblés.
Il est hors de douie que l'ampélographie réclame encore son architecte. Odart et Pulliat sont venus trop tôt. Tons les matériaux n'étaient pas encore à pied d'œuvre, et, malgré l'incontestable beauté des détails, leurs édifices restent, dans leur ensemble, inachevés et gauches. Bien plus, ils ne sont pas solides ; il manque à leurs murailles de pierres sèches le mortier de la synthèse et le ciment de la classification.
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La classification : tel est le dernier desideratum de lampélographie. Il faut le porter à son débit.
Tourné et retourné sur toutes ses faces, le problème demeure entier. Ce ne sont ni les tableaux de Dussieux, ni ceux de Simon-Roxas, pas plus que les dichotomies allemandes ou italiennes, qui l'ont résolu.
La classification d'Odart par « tribus » et celle de PuUiat par « époques de maturité », dont on se contente actuellement, ne nous semblent que des solutions proviï>oires. Elles échappent au moule étroit des botanistes et affirment la prédominance du praticien sur le théoricien, c'est-à dire la tendance marquée de l'ampélographie à devenir de plus en plus viticole. C'est commode assurément, mais insuffisamment scientifique pour être définitif. Alexandre le Grand n'a jamais passé pour avoir dénoué le nœud gordien, bien que l'ayant tranché. Les groupements sommaires et artificiels d'Odart et de Pulliat ressemblent un peu au coup de sabre d'Alexandre.
Dans son Cours de viticulture de l'Institut agronomique, Pulliat attribue à la domestication des espèces, à leurs croisements répétés, la confusion et l'atténuation de leurs caractères originels qui rendent impossible leur classification botanique. Dans les types sauvages restés purs, moins nombreux et mieux différenciés, semblable opération s'exécute aisément. C'est pourquoi il se contente de grouper tout simplement les « mille variétés » du Viti^ Dinlfera, •
Sans nier les difficultés très réelles qui attendent le classificateur, nous avons, néanmoins, peine à croire à la faillite de la science, même en ampélographie. S'il a fallu des milliers d'années pour préparer sans méthode, exécuter sans instruments, et rassembler sans moyens dé transports, les innombrables matériaux du palais de l'ampélographie, quelques lustres devraient suffire maintenant à son architecte pourenédifier, parla vapeur et l'électricité, la silhouette imposante et la construction durable.
Tel nous apparaît, au seuil du XX^ siècle, l'inventaire
de la science dont nous avons, à grands traits, esquissé l'histoire : détails parfaits, synthèse absente, ou seule ment embryonnaire.
L'ampélog'raphie est une science encore en marche,, mais qui n'a plus qu'une étape à franchir pour toucher au but, pour réaliser son idéal, et devenir, du coup, digne du génie humain.
Au moment d'arriver au terme d'une longue course, et pour se donner des forces, il n'est pas défendu de tourner la tête en arrière et de contempler, avec surprise et plaisir, le chemin parcouru. C'est à ce titre que nous, avons rassemblé ces documents rétrospectifs.
Puisse la voix des morts inspirer les vivants! Puissent oes textes anciens enfanter des idées nouvelles I
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