PREFACE VII
femps ne Test plus du nôtre. Depuis le siècle dernier, les hommes et les choses ont bien changé. L'instruction et le goût de l'étude se sont répandus dans nos campagnes. Non seulement il sait lire, le vigneron moderne, mais il lit avec plaisir. Le matin, il parcourt, avant d'aller aux champs, les organes politiques qui éclairent son âme de citoyen, et, le soir, il se délasse de son dur labeur en se plongeant dans les Revues agricoles qui meublent son esprit des sages préceptes de l'agronomie contemporaine.
Or, cCj^ont ses titres de noblesse, à lui, ses parchemins tle famille, que je lui apporte ici, en lui présentant ses - ancêtres intellectuels, en évoquant les viticulteurs de tous les temps et de tous lesj pays, qui, depuis des siècles, l'ont précédé dans l'international amour de la grappe et du pampre. Au défilé de leur glorieuse phalange, le paysan frémira d'un légitime orgueil, et il sentira croître en lui son affection pour la vigne, sa chère vigne, objet de tant de soins, de tant d'études et de tant de sacrifices.
Oui, c'est au vigneron que j'ai pensé, en allant fouiller les bibliothèques publiques et privées, en m'astreignant à copier, dans d'énormes in-folio, les passages relatifs à l'ampélogrsïîphie, c'est-à-dire à la description ou à Ténumération des tîépages; car, si le vigneron lit, il ne lit qu'à domicile. Ce n'est pas lui qui peut aller flâner en ville, à jours et à heures fixes, poUr profit^ des séances de bibliothèques. Il est cloué au sol, le terrien; il relève du soleil et de la pluie, des saisons qui marchent et des travaux qui pressent, mais non de son bon plaisir.
D'ailleurs, il ne lui suffirait pas de se rendre, durant ses rares vacances, dans les palais municipaux qui abritent, sur de grands rayons, beaucoup de gros livres, pour toucher du doigt l'objet de ses rêves. Peu accoutumé à de semblables recherches, il s'exposerait à demeurer longtemps devant « l'os médullaire » de Rabelais, sans
VIII AMPELOGRAPHIE RETROSPECTIVE
savoir le briser et sans pouvoir, par conséquent, en sucer « la substantificque mouelle ». L'os de la science exige de très fortes dents : je me suis exercé de mon mieux à le ronger,, sinon à le rompre, et j'ai conscience de n'avoir que très imparfaitement réussi.
Certains textes sont en langue étrangère. Pour des classiques, tels que Columelle et Caton, Pline et Virgile, on n'a que l'embarras du choix des traductions, mais il faut se résigner à déchiffrer soi-même l'italien déjà vieilli de Soderini et de Porta, l'espagnol de Herrera, et le latin' de scoliaste des Baccius, Rendella, Bauhin, Sachs et autres docteurs des XVI® et XVII® siècles, dont l'œuvre trop spéciale n'a tenté aucun traducteur. C'est 4à une torture dfe linguistique qui fait regretter les versions ou discours, faciles exercices du vieux baccalauréat.
Puis, il en est, de ces textes maudits, qui se dérobent, cachés dans les feuillets d'un ouvrage rare, objet de curiosité presque introuvable, bibelot de vitrine plutôt que meuble de bibliothèque. Les acquérir est impossible, et rien que pour les consulter, il faut montrer patte blanche. De savants ampélographes avouent avoir passé leur vie à les chercher sans les rencontrer jamais. C'est ainsi que don Simon-Roxas Clémente, pourtant bibliothécaire luimême, regrette de n'avoir pu lire Dodoëns, Merlet et Sachs. Plus heurei:^^ que lui, je les offre tous trois à mes lecteurs.
Une autre difficulté surgit dans ces recherches d'outretombe. Souvent, les articles Vigne et Raisin, seules pages consacrées à notre sujet, sont noyés dans d'immenses compilations. Dictionnaires, Encyclopédies, Annales, Traités de Botanique ou de Pomologie, comprenant parfois trente, cinquante et même cent volumes. Il faut un certain flair pour les y découvrir. C'est une chasse au document, et, comme toutes les chasses, celle-ci exige,