FRANÇOIS RABELAIS
L'année 1483, qu'on cite généralement comme date de naissance de Rabelais, — et qui Test, en effet, pour Luther (k Eisleben), et pour Raphaël (à Urbino), — n'est malheureusement rien moins que certaine. Avec cet original de génie, tout est mystère. Ce qu'on sait positivement, c'est qu'il vit le jour en la « ville insigne » de Chinon, dans cette belle Touraine, où s'est le plus abondamment épanouie la Renaissance ; c'est qu'il appartenait à une famille de modestes artisans, laquelle possédait, à la Devinière, près de Seuillé, un joli clos de vigne, où l'on récoltait de l'excellent « vin pineau » ; c'est qu'il perdit sa mère en naissant, et qu'il se ressentit, toute sa vie, de la privation de sa douce influence, dont rien ne peut remplacer le bienfait; c'est enfin que, après avoir très librement chevauché, tout enfant, avec les camarades de son âge, il porta la corde à l'abbaye de Seuillé et à celle de la Bau mette, où il s'initia aux arcanes subtils de la scolastique, en même temps qu'il y nouait, avec les du Bellay et les d'Étissac, les Jiautes et flatteuses amitiés qui devaient, plus tard, lui être si profitables.
Des cordeliers de la Baumette, il alla chez ceux de Fontenayle-Comte, au milieu desquels il vécut quinze ans. Leur bibliothèque était encombrée de lourds traités théologiques, et de volumes remplis d'indigestes dissertations, qui faisaient assez mal l'affaire de maître François. Aussi, par une flagrante infraction à la règle, et avec la discrète complicité de ses amis du dehors, s'en flt-il une bien à lui, dans sa cellule, qu'il composa de quelques ouvrages exquis, grecs, hébreux et latins, où il « pillota » à plaisir, recherchant l'homme de tous les temps, qu'il ne cessait d'observer patiemment et d'étudier, autour de lui, dans le personnel du microcosme monastique. Mais voici que, un jour, la supercherie fut découverte. Ses volumes sont aussitôt impitoyablement confisqués; et le bibliothécaire in partibus^ en rupture de ban avec le texte de la règle, est jeté dans la prison du couvent. En ce temps-là, comme au nôtre, il n'était point cependant inouï de voir, parfois, les détenus s'évader. Ce fut le cas de Rabelais, qui, à la première occasion favorable, prestement, prit la clef des champs. Or, pour un moine le cas était pendable. Mais ce moine
avait quelques puissants protecteurs : ils plaidèrent, auprès du pape Clément VII, les circonstances atténuantes; et telle fut la souveraine efficacité de leur intervention, qdk le jeune cordelier fut autorisé, par induit pontifical, à entrer chez les Bénédictins où, du moins, il pourrait plus librement suivre son goût déclaré pour l'étude. Il ne fit pourtant qu'y passer. Las de la discipline monastique, il échangea bientôt la cagoule du moine contre la soutane du prêtre, et il put, sous ce nouveau costume, essayer de satisfaire, dans d'interminables voyages, la soif de curiosité et d'observation qui faisait le fond de son caractère.
Rabelais, s'il faut le définir d'un mot, est, en effet, un hon^me qui n'a jamais fini d'étudier : il étudie, même quand il professe. A Montpellier, vers 1530, il prend le grade de bachelier en médecine. A Lyon, en 1533, il se fait attacher, comme licencié, au service de l'Hôtel-Dieu du Pont du Rhône. Il accompagne ensuite à Rome, en 1535, l'évêque Jean du Bellay, qui allait être promu cardinal, et il s'y fait absoudre, par Paul III, de toutes ses irrégularités. Toujours sur les grandes routes, il va, plus tard, à Paris, à Metz, à Turin, etc. ; et ce n'est qu'en 1550, trois ans avant sa mort, qu'il reçoit des Guise, par provision, la jouissance de la cure de Meudon, où il n'exerça peut-être jamais les fonctions pastorales, mais dont le nom est resté, pour toujours, attaché à celui de Rabelais.
Entre temps, il 'avait donné la mesure de son étonnante initiation à la vie, dans un ouvrage célèbre, en cinq livres : « Les grandes et inestimables chroniques du grant et énorme géant Gargantua, et de Pantaguel, » dont La Bruyère a dit que c'est une (( énigme inexplicable », mais qui est l'œuvre indiscutablement la plus complexe de l'époque, et la plus considérable.
En fait, le siècle s'y trouve portraituré tout entier. Le but de l'auteur est de réjouir les hommes. Le pire des maux de l'humanité, à ses yeux, c'est le chagrin. Toute la thérapeutique de Rabelais a donc pour objet direct nos tristesses, nos soucis et nos inquiétudes. Or, pour tâcher de nous en guérir, il nous peint la société sous son triple et total aspect, politique, économique et religieux. A l'aide d'une série de tableaux qui nous amusent, il nous apprend maintes recettes utiles pour l'organisation de la vie pratique, et il nous remet en mémoire une foule de vérités de bon sens, excellentes à retenir. Il ne croit, sans doute, qu'à un nombre limité de choses; mais cet éclectique y croit fermement, et de toute son âme. Dieu, la raison, le savoir : voilà, pour lui,, autant de dogmes sur lesquels il s'établit, comme sur le roc. Au surplus, si la certitude à laquelle il tend est restreinte à un petit nombre de principes, c'est parce qu'elle est limitée, chez lui, par une grande prudence; et c'est aussi parce que, dédaigneux des
vaines disputes grandiloques et sonores, il aspire, pour nous, eomme pour lui, à une profonde tranquillité d'esprit : cet ennemi des ergoteurs adore surtout le bon sens !
Et, tandis qu'il poursuit sa tâche, il écrit une œuvre merveilleuse : œuvre d'art, où la plus étourdissante fantaisie et l'humour donnent la main au réalisme le plus puissant ; œuvre de haute comédie, où, par un emploi magistral de la veine comique, il devance Molière, et parfois le dépasse; œuvre de forte littérature, où il excelle à conter, à créer des types, à ramasser, comme dans un arsenal, tous les trésors d'une langue en formation, et à leur faire rendre cent pour un, au point d'être l'un de ses plus efficaces créateurs. Si sa syntaxe, en effet, n'est guère que celle des autres écrivains de son temps, son style, du moins, bien qu'il en emprunte les mots à tous les vocabulaires, est essentiellement à lui, tant il l'a frappé à sa marque.
Quel dommage que le temps troublé où il vivait ait réduit cet extraordinaire génie à recourir à des subterfuges d'expression et à des paraboles pornographiques pour enrober ses satires, pilules trop amères au goût des puissants d'alors! C'est un véritable regret, pour ses admirateurs, que l'emploi de cette langue verte, si salée, ait rendu difficile, sinon même inabordable, la lecture d'un trop grand nombre de pages de son immortel chef-d'œuvre.
Texte : Œuvres de RABELAIS (édition
Moland}.
Pantagruel. Liv. V, chap. xxxiv (Comment nous arrivasmes à Voracle de la bouteille),
Approchans au temple de la dive Bouteille, nous concevoit passer parmy un grand vignoble faict de toutes espèces de vignes, comme Phalerne, Malvoisie, Muscadet, Taige, Beaune, Mirevaux, Orléans, Picardent, Arbois, Coussi, Anjou, Grave, Corsicque, Vierron, Nérac et
autres Cestuy arc finissoit en une belle et ample
tonnelle, toute faicte de seps de vignes, ornés de raisins de cinq cents couleurs diverses, et cinq cens diverses formes non naturelles, mais ainsi composées par art d'agriculture, jaunes, bleux, tanés, azurés, blancs, noirs, verds, violets, riolés, piolés, longs, ronds, torangles, couillonnés, couronnés, barbus, cabus, herbus
Quelques autres passages de cet auteur ont été donnés par notre collègue et ami, M. Adrien Berget, dans la Vigne Améri-
oaine de juillet 1898, à l'occasion de la savante dispute sur Forthographe Pinot et Pineau. Ce serait un crime que de démonter ces joyaux de la parure où a su les enchâsser, avec infiniment d'art et de bonheur, notre gai compère, le propriétaire "du Clos des Moines de Pontailler. Nous les transcrivons donc tels quels.
Passons à la Renaissance. Nous trouvons soudain une autorité considérable dont à coup sûr nul œnologue ne contestera la compétence : le fils du vigneron de la Devinière, le grave et savantissime auteur de ces intarissables sources de franc rire et de sage philosophie : La vie très horrijique du grand Gargantua et Pantagruel, roi des Dipsodes, maître -François Rabelais lui-même, <( docteur en médicine et abstracteur de quinte essence ». C'est à lui que Pineau doit sa renommée et sa longue prédominance orthographique. Rabelais a semé çà et là dans son œuvre les éléments d'une ampélographie angevine fort complète.
Nous trouvons, en effet, dans l'excellente édition Moland, chap. v, p. 14, en ce jour où-(( Gargamelle étant grosse de Gargantua, mangea grand planté de tripes », l'exclamation suivante d'un (( beuveur » qui « se rigoulloit » à boire sans soif, « O lacryma Christi! c'est de la Devinière : c'est vm pineau ». Mais les grammairiens du XVIJe siècle ont eu le tort de ne pas méditer la suite de la citation : « O le gentil vin blanc, et, par mon âme, ce n'est que vin de taffetas. » — Si, comme l'affirme le distingué viticulteur de Maine-et-Loire, M. Bouchard, la culture du Chenin blanc date en Anjou du IV® siècle (Notes pour le Congrès de Chalon), c'est bien du Pineau de la Loire, le grand producteur des vins blancs d'Anjou, qu'il s'agit ici et non du Pinot noir de Bourgogne. Le même Pineau reparaît dans un autre passage de Gargantua, ch. XXV : '
« Notez que c'est viande céleste manger a desjeuner raisins avec fouace fraîche; mesmement des Pineaux, des Fiers, des Muscadeaux, de la Bicane et des Foyrars pour ceux qui sont constipés du ventre. »
Enfin, un passage du chapitre suivant nous donne le synonyme du même cépage :
« Avec gros raisins Chenins^ estuvèrent les jambes de Forgier mignonnement si bien qu'il fut tantost guéry. ))
Si Rabelais aimait le « vin pineau » il ne craignait pas non plus le «vin breton», produit du Cahernet-Saurif/non^ appelé Véron ou Breton dans l'Anjou. Témoin ces deux passages :
Pantagruel, livre IV, chap. xv.
« Chiquanous, avoir degouzillé une grande tasse de vin breton, dist au Seigneur : Monsieur, comment l'entendezvous ? ))
Gargantua, livre I, chap. xiii.
« Retournons, dit Grandgousier, à nostre propos. — Quel? dist Gargantua, ch...? Non, dist Grandgousier, mais torcher le c. . . — Mais, dit Gargantua, voulez vous payer un bussart de vin breton, si je vous fais quinault .en ce propos ? — Ouy vrayement, dist Grandgousier. »
Notes :
L'énumération de cépages que fait Rabelais au seuil du temple •de la Bouteille, ne donne que des noms d'origine, sauf pour le Muscadet. Ces noms étaient indifféremment employés pour désigner soit le raisin, soit le vin. Nous retrouvons l'un d'eux, le P/ialerne^ cité avec éloge, en Belgique, à l'extrême limite de la culture de la vigne. Hinc vinearum abundant butriones qui in tupgentibus gemmis lucentes rutilant in Falernis ( Vita FililMirtl, dans Acta Sanctorum mensis augustf\ t. IV, p. 76}.
Ces raisins étaient de toutes les formes et de toutes les couleurs. Rlolé, qui a fait bariolé ou cariolé^ de radiatus^ payé. Plolé^ pie, "de deux couleurs. Torangle^ à facettes, qui forme des angles tout autour. CabuSy capitatus, comme* des choux.
Rabelais ne pouvait pas manquer de citer les Foirards^ avec leur sens français de Vltis caratoria. Ce n'est pas lui qui les aurait fait descendre des nobles Foreuses.