‹ Ampélographie rétrospectiveChapitre 74 sur 180 · BERNARD PALISSY · texte numérisé non relu

BERNARD PALISSY

livres, la «Recepte véritable», et le «Discours admirable de la nature des eaux et fontaines », où il a inventé son style et donné le modèle d'une prose forte et savoureuse, qui plonge, de toutes ses racines, dans la vieille terre gauloise, et s'y nourrit de bon sens, de franchise, et de gatté : les proverbes la traversent, à tout propos; les comparaisons y abondent, et, avec elles, les images et les métaphores; les termes expressifs du terroir y foisonnent; enfin, le sentiment de la nature, qui partout y circule, achève de lui imprimer je ne sais quoi d'ému et de passionné, qui communique au lecteur lui-même le tressaillement de la vie.

Il y a donc, en réalité, dans Bernard Palissy, trois hommes r un sacant, qui, l'un des premiers, a pratiqué, dans les sciences, la méthode expérimentale ; un artiste, dont l'œuvre de céramique est absolument exquise ; et un érricain, qui, inventant sa langue, après avoir découvert les secrets de son art, a doté notre littérature de deux chefs-d'œuvre, où il montre combien il comprenait toute la portée de ses rares trouvailles. On lui a fait le reproche d'avoir, comme de parti pris, gardé à peu près le silence sur les secrets de cet art, alors qu'il aurait dû, ce semble, an contraire, les révéler, et les transmettre par l'écriture. Mais il suffit d'ouvrir le traité de 1' « Art de Terre », pour voir qu'un tel reproche ne repose sijr aucun fondement. Par l'exemple des émailleurs de Limoges, ses contemporains, dont l'art était devenu vil, faute d'en avoir tenu l'invention secrète, Palissy s'était personnellement convaincu qu'une pratique trop répandue se discrédite ellemême, et reste impuissante à nourrir qui l'exerce. « Il vaut donc » mieux, déclare-t-il très explicitement, il vaut mieux qu'un » homme, ou petit nombre, fassent leur profict de quelque art^ » en vivant honnestement, que non pas un si grand nombre » d'hommes, lesquels s'endommageront si fort les uns les autres, » qu'il n'y aura plus moyen de vivre, sinon en profanant lea )) arts, laissant les choses à demy falotes!)) Ces derniers mots méritent d'être recueillis : ils éclairent d'un beau jour l'âme haute et honnête de Bernard Palissy, et, en même temps que la sienne, celle de tous ces consciencieux artisans d'autrefois.

Ajoutons un dernier trait à ce portrait. L'auteur des rustiques fîgulines était ardent calviniste. Rien ne put ébranler ses convictions et il traversa les orages de la Ligue, le front haut et la poitrine prête aux coups. C'est lui qui, jeté à la Bastille, répondit à Henri III, lui reprochant sa religion, ces mots admirables : « Je vous apprendrai, en langage royal, que les Guisarts, tout votre peuple, ni vous, ne sauriez contraindre un potier à fléchir les genoux devant des statues. »

Ce beau langage peint bien notre héros, vieillard digne de l'antiquité, qui mourut en prison, aussi bon citoyen que grand artiste.

Texte : œuvres complètes de Bernard

Palissy (éd. P. A., cap. Dubochet, 1844.)

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