‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 1 sur 142 · POUR LUI SERVIR DE PRÉFACE · texte numérisé non relu

POUR LUI SERVIR DE PRÉFACE

J'ai exposé, en tête de ma première edition, les motifs qui m'avaient presque forcé de la publier sans attendre les derniers renseignements dont j'avais encore besoin. Déjà une seconde édition, bien supérieure à la première, avait témoigné de ma bonne volonté de satisfaire le Ministre qui m'avait honoré de sa confiance, el le public, juge suprême de mes travaux. Ils ont reçu de ce dernier un ‘accueil si flatteur que je me suis cru engagé à son égard par de nouveaux liens , et dès lors j'ai résolu de ne rien négliger pour me rendre plus complètement digne de sa bienveillance.

Il est un moment, pour un auteur consciencieux , comme l’a judicieusement remarqué le professeur Lerminier, où , après avoir traversé plusieurs phases de préparation et de travail , il se croit en mesure de disposer de tous les matériaux qu’il a longtemps ét soigneusement amassés, pour édifier un monument durable. Les tentatives qu’il à pu faire avant cet instant décisif n’ont été qu'une manière d'interroger ses forces , de les exercer, pour amener à son terme l’accomplissement d’une œuvre qui doit toujours être le grand œuvre pour lui, mais sur le succès duquel il peut alors compter.

Tels sont mes motifs d’avoir attendu si tard.

Il est encore une considération plus inflexible , qui ne me permet pas de plus longs délais : s’il est vrai que la vieillesse soit l’âge mûr de la rajson , je suis bien dans la plénitude de cette possession d'état;

« À car j'écris ces lignes dans ma soixante-seizième année, et, vieil horticulteur, puis-je oublier que toute maturité n’a, le plus souvent, pas de lendemain, qu’elle est, du moins, bien voisine de la destruction ?

Il est donc arrivé pour moi, ce moment suprème où je puis espérer donner au public un ouvrage de quelque valeur.

A cette époque d'industrie variée à l'infini, où l'esprit et l’imagination ne sont considérés, par la plupart des auteurs, que comme des moyens de puiser plus rapidement et plus abondamment dans les eaux du Pactole, on me pardonnera de me défendre d’un entrainement si commun, de signaler ma préférence pour une source plus pure, en éloignant de l'esprit du lecteur tout soupcon de spéculation au sujet de cette troisième édition. J'ai attendu, pour la publier, que la seconde fût presque entièrement écoulée. Ceux qui voudront bien comparer cette troisième avec la seconde, et surtout avec la première, seront frappés du progrès qu'un ouvrage de cette nature peut obtenir d’une persévérance soutenue et entretenue par d’actives investigations. La première annonçait sans doute une entreprise hardie , mais son exécution rappelait à l'esprit un tableau où les principales lignes étaient tracées , les masses distribuées et les jours indiqués; il laissait apercevoir qu’il fallait encore du temps et du travail pour son achèvement ; ce n’était vraiment qu’un ballon d'essai dont le départ était forcé : j’ai dit pourquoi.

De grandes améliorations y avaient été faites et se sont produites dans la seconde édition ; du moins j'ai dû le croire par l'assurance que m'en ont donnée dans le temps plusieurs de mes correspondants. Si je ne compte guère sur une pareille satisfaction au sujet de cette troisième , j'espère que ce sera la faute du temps quine m’aura pas épargné, et non défaut d'encouragement de mes lecteurs ; car je n’ai reçu d'eux, jusqu'ici, que des marques d'estime et de bienveillance. Non-seulement quelques cépages isolés, très-dignes d’attention, tels que le Sercial, qui a donné son nom au meilleur vin de Madère, la Mennolettina et la Malvoisie de Lipari, et bien d’autres ont été introduits sur la scène; mais même des tribus entières, telles que celle des Panses et celle des Traminères y figurent pour la première fois; d’autres encore, telle que celle des Gamets, ont été refondues entièrement. On y trouvera encore des détails plus complets dans plusieurs articles, et aussi quelques appréciations plus justes.

J'ai recherché avec sincérité, avec ardeur, de nouvelles lumières sur le sujet qui m’occupait; j'ai, en consequence, sollicité de plusieurs sociétés d'agriculture un examen de mon ouvrage, avec l'espoir de

© SUR LA TROISIÈME ÉDITION. Mu

trouver, dans les rapports auxquels cet examen donnerait lieu, l'indication de quelque erreur ou de quelque omission,

Ceux de ces hommes honorables, toujours prêts au travail, qui ont bien voulu se charger de cette tâche, s’en sont acquittés avec tant de bienveillance pour l’auteur, qu’il y aurait de l’ingratitude de ne pas leur en témoigner ici ma reconnaissance; mais peu d’entre eux, je dirais presque aucun, n'étaient versés dans cette spécialité : chacun s’est ermparé d’un accessoire plutôt que de s'occuper du fond. Je dois cependant signaler parmi ces hommes laborieux un chimiste renommé , membre de l’Institut et de la Société centrale d’agriculture, M. Chevreul. Je regrette que l'étendue de son rapport, dont je n'aurais voulu rien supprimer, me prive de le placer en tête de cet ouvrage. Toutefois ce rapport, quelque intéressant qu’il m'ait paru, ne m'a pas offert, plus que les autres, de redressement de la voie que j'ai suivie, auquel j'aie pu me soumettre : la classification en races, espèces et sousespèces, variétés et sous-variétés, que l’auteur aurait voulu que j'adoptasse, était plus spécieuse, plus satisfaisante en apparence verbale que réellement applicable à mon travail ; je crois l'avoir démontré dans un des chapitres de mes prolégomènes ; mon prédécesseur, le botaniste D. Simon, l'avait bien reconnu de même. Si c’est à cause de ces indications, plus scientifiques que praticables, que M. le secrétaire de la Société centrale d'agriculture, également chimiste des plus distingués, a dit, dans son résumé mensuel des séances de cette s0ciété, que M. Chevreul avait parfois complété mon travail, il m'est impossible d'admettre, pour autre chose qu’un compliment de double confraternité, ce prétendu complétement. — Non, ce n’est pas de prime abord qu'on peut compléter un ouvrage fruit de si longues observations ; ce n’est pas un habitant de Paris, mais un homme rural : qui y parviendra ; cela n’appartiendra qu’à celui qui se trouvera dans la même position que celle que la Providence m'a faite , OU à quelque voyageur qui aura recueilli des renseignements au loin : par exemple, sur les cépages de la Perse , de l'Arménie, des rives de l’'Euphrate ou de tout autre pays avec lequel je n'ai pu avoir de relations.

J'ai trouvé plus de ressources dans les grandes réunions de propriétaires de vignes, ou autrement mais improprement congrès des vignerons ; On s’apercevra que j'en ai profité, que j'ai tiré de ces réunions la quintessence de tout ce qui s’y est dit approprié à mon travail, ef d'autant plus facilement que ces réunions temporaires, et dont les archives mobiles courent grand risque d’être entraînées dans le fleuve d’oubli, ont publié, chaque année, le recueil de leurs actes.

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% OBSERVATIONS Si j'ai continué à me livrer avec ardeur à cette étude, avec cette vivacité chaleureuse qui a pu me rajeunir dans l'esprit de mes lecteurs, c'est que j'y ai été encouragé par l'accueil si bienveillant fait à ma première édition. Jamais personne n’a pris plus au sérieux la position d'auteur ; aussi ai-je l'espoir que cet ouvrage sera consulté avec fruit bien longtemps encore après moi. L'on m’excuserait plus facilement de la communication de cette conviction intime, si l’on savait combien il a fallu de circonstances favorables, indispensables même, à la composition de cet ouvrage : il ne se présente pas tous les jours un ancien élève de l’École polytechnique avec les qualités et dans les conditions nécessaires au succès d’un pareil travail, d'une assez grande simplicité d'esprit pour se plaire longtemps à une étude si peu prétentieuse au bruit, d’une assez grande simplicité de cœur pour se défendre de toute prévention systématique, de tout artifice de composition, pour se laisser aller au courant des opinions reçues sans en combattre aucune qu'avec les plus solides raisons, et en même temps doué d’une sagacité suffisante et d’un goût aussi ferme dans sa durée, aussi constant, aussi vif et aussi actif. Et, sans contredit, la plus indispensable de ces conditions était bien cette volonté ferme et persévérante : car c’est bien au défaut de ce goût, ainsi qualifié, qu'a été dû l'abandon d'une entreprise pareille, formée par deux hommes éminents, l'abbé Rozier d’abord, et Bose dans ses derniers temps, comme ils en sont convenus eux-mêmes en alléguant les difficultés imprévues qui les avaient forcés de renoncer à ce travail.

Parmi les récompenses les plus flatteuses que j'ai reçues pour mes travaux, je dois mettre en première ligne la médaille d'argent que m’a décernée la Société centrale d’horticulture de Paris. Aussi ceux de ses membres qui liront cet ouvrage pourront-ils remarquer quel soin j'ai mis à rendre le chapitre des vignes de jardin aussi complet qu’il m'a été possible de le faire, et reconnaître facilement que la récompense dont elle a honorë mes travaux n’est pas tombée sur un sujet ingrat. L’Ampélographie ne tenant que par un côté à cet art si varié et si complexe de l’horticulture , j'aurais eu peut-être plus de droit à une médaille d’un métal quelconque de la part de la Société centrale d’agriculture, à laquelle j'appartiens comme membre correspondant , c’est-à-dire pour laquelle je travaille libéralement depuis une vingtaine d'années.

Il n'en a pas été ainsi, et j'ai dû en être plus affligé que surpris au souvenir du grand prix qu'elle avait décerné à des fabricants de Glucose pour l'application qu'ils en avaient faite à la prétendue améliora-

tion du vin : procédé flétri par le Congrès viticole de Dijon en 1845 , et antérieurement dans mon Manuel du Vigneron. Voilà ce qu’elle a fait pour l'OEnologie. Voyons quel procédé nouveau , quelle méthode ingénieuse , quels travaux persévérants elle a récompensés pour l’encouragement de cette importante culture de la vigne qui rend tant de nations tributaires de la France.

Elle vient de décerner, dans sa séance solennelle d'avril 1852, une grande médaille d'or dans cette intention. Cherchons à quel homme distingué connu des vigneronsou du moins des propriétaires, estéchuecette haute récompense : Serait-ce à cet honorable bourguignon , M. Demermety, pour le zèle actif et soutenu qu’il a montrédans la formation de sa riche collection de vignes et les expériences qu'il a faites sur les produits de quelques-unes? Ou bien à l’habile œnologue de Nisme, le docteur Baumes , pour sa production d’un vin de Tokai français, avec le plant le plus estimé dans cette contrée lointaine, et vraiment comparable au véritable? Ou bien encore à ce propriétaire d’un grand vignoble de l'Hérault, M. Cazalis-Allut, pour ses nombreux essais de plants étrangers et ses fréquentes publications relatives à la culture de la vigne? Non; àaucun de ces hommes bien méritants. Voyons encore : Ge pourrait-être à un agriculteur pratiquant l’agriculture sur un vaste domaine, M. Dujonchaïi, doué d'autant d'activité et de sagacité que de puissance d'exécution, pour avoir d'abord fait la remarque, féconde en résultats, des succès obtenus dans le Beaujolais par un simple vigneron, avec un plant qu’il avait distingué dans les anciennes vignes et qu'ilavaitmultiplié exclusivement à tout autre ; puis pour avoir profité de cette remarque en plantant trente hectares de terrain dans le département de l'Allier de ce même plant de vigne. Certes, il n’y a personne qui n’eût applaudi à ce choix ; mais non, nous n'y sommes pas encore. Ce sera peut-être à un homme vieilli dans la pratique viticole, connu depuis longtemps par plusieurs opuscules sur ce sujet, et tout récemment par un ouvrage remarquable, qu'il a publié à ses risques et périls, un homme tel que pourrait se présenter M. Stoltz, l'auteur de l'Ampélographie Rhénane. Non, pas davantage. Oh! bien, ce sera sans doute à un autre auteur vieilli aussi sous le harnais viticole et dont les ouvrages ont été favorablement accueillis du public , à ce fervent desservant de l'autel qu’il a dressé à cette industrie, qui, à un âge avancé et sans autre butque d’être utile à son pays, a quitté son agréable manoir pour aller à quatre cents licues delà explorer un vignoble fameux ; à celui qui à formé à ses frais la collection de vignes la plus sûre de celles qui existent et dont il expédie grâtis des sujets à tous ceux qui lui en

demandent; qui a sacrifié à la formation de cette collection, son temps, ses soins et son argent ; qui à élevé à l’industrie viticole un monument durable dans son Ampélographie universelle. Eh! non, vous n’y êtes pas : Quel homme est animé d’un assez vif sentiment de justice pour rechercher et patroner un travailleur qui n’a d'autre appui que ses œuvres ! Mais à qui donc enfin? A un habile jardinier présenté et appuyé par une société industrielle dont il était membre, spéculateur heureux dans les semis de rosiers, moins heureux dans les semis de vigne faits en vue de l’embellissement de nos desserts ; car on ne peut citer rien de remarquable dans ses nouvelles créations auxquelles lui seul met une grande valeur, ainsi que ceux qui les achètent sans les connaître. Peut-être la Société aura-t-elle voulu récompenser les succès de ce jardinier dans la culture des rosiers et le consoler deses mécomptes dans la production de nouvelles variétés de vignes ; la Société centrale d’horticulture avait bien décerné une médaille d’argent à un vigneron (1); cela faisait compensation. Cette grande récompense au jardinier d'Angers lui a été accordée dans une séance solennelle de la Societé centrale d'agriculture sous la présidence de M. Chevreul , assisté du secrétaire perpétuel, M. Payen, deux illustrations chimiques , et sur le rapport de M. Bouchardat, en voie de célébrité aussi (2), pour la préparation des drogues et médicaments ; par conséquent chimiste, et, de plus, pharmacien. Par quelle fatalité la direction suprême de nos efforts pour le perfectionnement de l'industrie viticole est-elle devenue l'apanage des chimistes !!!

Ï1 ne m'aurait pas été plus difficile qu’à quelques auteurs qui m'ont précédé, de remonter jusqu’à Noé à propos de l'ancienneté de la culture de la vigne , et, pour faire valoir son importance , de fixer son contingent énorme dans les diverses contributions de la France. J'aurais pu grandir cette importance par la revue raisonnée d’une foule d'auteurs agronomiques qui s’en sont occupés , depuis l’époque où cette culture était en honneur chez les Nabathéens (3), ainsi qu’il apparaît par l’ouvrage d’unauteur de cette nation , Kutsami (4), si estimé des Arabes au

(1) A la vérité, ce vigneron avait publié, dans son Ampélographie universelle, un long chapitre sur les raisins de table ou de jardin, et dans le nombre il y en avait bien les neufdixièmes inconnus aux Parisiens.

(2) Son Annuaire pharmaceutique est fort recherché des médecins de campagne.

(3) Ils faisaient partie de la nation chaldéenne et étaient établis sur les rives de l'Euphrate jusqu’à la mer Noire.

(4) Son ouvrage, écrit en chaldéen, a été jadis traduit en arabe, et, au commencement de ce siècle, en castillan. C’est dans cet ouvrage qu'on trouve la première mention de la greffe sur racine , employée avec succès pour la vigne par un de mes correspondants.

temps de leur splendeur. J'aurais pu suivre, depuis cette époque jusqu'à nos jours, la filiation des renseignements, soit sur la vigne, soit sur la vinification , fournis par Démocrite, Dioscoride, Strabon, Galien, Athénée, Cassianus-Bassus (1), chez les Grecs ; par Caton l’ancien, Varron, Virgile, Columelle et Pline, chez les Romains. Je les aurais fait suivre sans peine ‘de quelques auteurs qui ont écrit en latin : du Sicilien Cupani , du sénateur de Bologne Crescenzi , du compilateur Baccio , du Silésien Sachs. Il m’eût été facile d'évoquer le docteur arabe-espagnol Ebn-el-Awam, qui s’est appuyé si souvent sur Kutsami, notamment au vingt-neuvième chapitre de son grand ouvrage sur l’agriculture des Maures d’Espagne (2). Puis, sans sortir du même pays, je n'aurais pas manqué de rendre hommageau grand Herrera (3) , comme l'appelle D. Simon, et à l’un de ses successeurs en agronomie, Valcarcel , dont le volumineux ouvrage sur l’agriculture fut publié en 1791. J'aurais encore moins oublié notre Olivier de Serres, dont le Théâtre d'agriculture a été illustré, de nos jours , de savantes notes, qui le maintiennent dans la même estime que celle dont il a joui à son apparition. Puis , en nous rapprochant de notre temps, je pouvais répéter avec Chaptal les notes sur quelques cépages publiées en latin par le botaniste marseillais Garidel , y ajouter celles puisées dans le gros volume de l'anglais Miller, et dans un article fort étendu et trèscurieux de l'américain Édouard Antil (4) ; mais surtout signaler le bel ouvrage de Simon Roxas Clemente, que j'ai cité quelquefois, plutôt par besoin , par devoir, que par air pédagogique. Et enfin pour arriver au siècle présent, il n’eût pas été mal séant de rendre justice au vrai mérite de l'américain Robert Prince (5), aux connaissances si variées de Bosc, notre Pline moderne, à l'important travail de M. Michel du Var, dans le Nouveau Duhamel, et, au-dessus de tous ceux-ci, àce magnifique ouvrage du Comte Gallesio, Pomona Italiana.

(1) Auteur ou du moins collecteur des Géoponiques , ouvrage dédié à Constantin Porphyrogenète (né sous la pourpre ).

(2) Il a été traduit, de même que celui de Kutsami, de l'arabe en castillan , au commencement de ce siècle. C’est dans cet ouvrage qu'on trouve ce fait singulier dont on n’a pas eu d'exemple depuis bien des siècles : que les rosiers des jardins de Séville étaient communément greffés sur amandier.

(3) Auteur d’un traité sur l'agriculture , publié dans la première moitié du XVI° siècle.

(4) Essai sur la culture de la vigne en Amérique (Transactions philosophiques Américaines ).

(5) Son ouvrage, publié en anglais ainsi que le mémoire d’Antil, à pour titre : Traité sur les arbres fruitiers.

Cette lâche n'était pas au-dessus de mes forces, et j'eusse fait ainsi, sans grand labeur, resplendir la faible teinte scientifique qui colore mes prolégomènes et les détache du fond de la simple observation pratique.

C'eût été pour quelques lecteurs une décoration de leur goût; mais il était contre ma nature de respirer longtemps la poussière des bibliothèques : né à la campagne, j'ai été accoutumé de bonne heure et toute ma vie au grand air. Quelle eût été ma témérité d'approcher mon drapeau du temple de la science ! Je l’ai planté au milieu des vignobles, et tous les vrais amateurs de l’industrie viticole sont venus se ranger autour. A celui qui me dira que c’est peut-être une illusion , je répondrai qu’elle est bien excusable au souvenir de la manifestation publique de sympathie et de filiale considération que m'ont donnée les trois congrès viticoles (1), auxquels mes occupations m'ont permis d'assister , en me portant par acclamations à la présidenee honoraire ; au souvenir aussi de plusieurs passages de lettres de mes nombreux correspondants, dont l'accord unanime , dans leur opinion sur mes travaux, m'a si fort encouragé à les continuer. De tous ces passages de lettres, je n’en citerai qu'un seul, qui exprime un suffrage d'autant plus précieux pour moi qu’il vient de plus loin , et cessera pour fortifier toutes ces personnes bienveillantes, auteurs de rapports, correspondants et confrères d'association , dans leur opinion favorable sur cet ouvrage, plus digne maintenant de leurs éloges qu’il ne l'était auparavant. Ce passage sera extrait textuellement de la lettre d’un Livonien, établi en Crimée, lettre si instructive, que la Société académique d'Indre-et-Loire, à laquelle je l'avais communiquée, en a ordonné l'insertion dans ses annales. Elle est de M, Hartwiss, directeur de l’école impériale de vignes à Magaratch et des pépinières impériales de Nikita, dans le gouvernement de la Tauride , plus connu de nous sous le nom de Crimée; du digne continuateur du célèbre Pallas, fondateur des vignobles de Soudach (2), par conséquent du juge le plus compétent, en cette matière, que je pusse désirer. Voici cet article :

« J'aiété agréablement surpris par votre excellent ouvrage, monsieur le comte, et je ne saurais assez vous exprimer ma reconnaissance pour cette communication. A dire vrai, j'ai souvent cherché à m'expliquer comment, dans votre belle patrie, le pays sans comparaison le plus riche en vins de toutes espèces et en variétés de vignes, il n'existait pas un seul livre un peu complet sur les nombreuses variétés de vignes

(1) Ceux d'Angers, de Bordeaux et de Dijon.

(2) Tous ces lieux sont dans le gouvernement de la Tauride.

indigènes ou indigénisées, jusqu’à ce que votre Ampélographie soit venue remplir cette lacune. C’est avec une satisfaction bien vive que j'ai lu bon nombre de vos remarques , dans lesquelles le connaisseur pratique a reconnu sur-le-champ le praticien vétéran, qui a tout vu, tout approfondi lui-même. Avec vous l’on va et l’on arrive de suite au but d’une instruction essentielle sur les objets qu’on désire savoir. »

Puissent mes compatriotes partager cette opinion d'un étranger fixé à six cents lieues d’ici, comprendre sous le même aspect favorable mon Manuel du Vigneron, résumé suceinet de toutes nos connaissances sur l'industrie viticole avec leurs conséquences rationnelles, et , en rémunération de ces travaux , m’admettre au nombre des hommes utiles à leur pays! — Dès lors , au moment prochain , ou du moins peu éloigné, où mon ombre se présentera à la barque fatale, la crainte d'être refusée ne la rendra pas vacillante ; elle aura une obole de bon aloi à donner pour son passage.

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