‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 2 sur 142 · BUT DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

BUT DE CET OUVRAGE

J'avais choisi et j'ai maintenu pour titre de cet ouvrage le mot Ampélographie dont l'emploi n’a été critiqué par personne : et c’est avec justice, je pense ; car ce mo était vraiment le seul qui pût exprimer l’ensemble de nos connaissances sur les diverses espèces de vigne. Du reste, le reproche de néologisme n'aurait tombé sur moi que par ricochet, puisque ce mot formait déjà le titre d'un ouvrage publié vers la moitié du xvn° siècle par le docteur Sachs (de Breslau), qui lui avait donné une signification plus restreinte et bien différente de celle que j'ai déve-

loppée par le second titre : c'était seulement la description de la vigne dans toutes ses parties , et non cette acception plus étendue : Traité de toutes les sortes de vigne les plus précieuses sous le rapport de leur utilité pourl’homme.

Comme l'a si bien dit M. Chevreul , au commencement de son rapport sur la première édition de cet ouvrage : « Parmi les plantes que l’homme a soustraites à la nature Sauvage , afin de les approprier à ses besoins, il n’en est pas d'aussi intéressante à étudier que la vigne, soit qu'on ait égard au nombre de ses variétés, soit que l’on considère son importance pour les nations et surtout pour la France, dont l’agriculture , l’industrie et le commerce, ont trouvé en elle un élément principal de prospérité. »

Je comprendrai dans le nombre des espèces de vigne dont je parlerai, non-seulement les plus estimées pour faire du vin, mais aussi quelques-unes dont les raisins mériteraient de paraître sur nos tables, tel que le Caillaba des Pyrénées , le Milhau et le Chasselas de Tarn-et-Garonne , les Szierfahnls des Allemands et leur Portugieser, le Ketsketsetsu des Hongrois, plusieurs sortes de Malvoisie, etc. C'est une distinction que nous avons trop restreinte , et que j'ai fort multipliée sans la prodiguer. Je substituerai habituellement le mot cépage à ceux-ci : espèce ou variété de vigne, quoique ce mot ne soit pas dans le dictionnaire ; mais il est d'usage dans plusieurs traités modernes sur la vigne , et dans beaucoup de vignobles. Les motifs qui m'ont fait entreprendre cet ouvrage vont se déduire de la revue de nos connaissances ampélographiques.

L'Espagne possède un bon ouvrage d'Ampélographie, et j'aurai souvent l’occasion de citer son judicieux et savant

INTRODUCTION. 15 auteur, D. Simon Roxas Clemente, que je nommerai simplement D. Simon , selon l'usage espagnol. Malheureusement, il s’est restreint aux cépages de l'Andalousie.

L'Italie avait bien quelque prétention d’avoir le sien dès le xu° siècle , celui du sénateur de Bologne Petrus de Crescentiis, et,un siècle après, celui du Siclien Cupani, quoique la drescription de quelques espèces de vigne n'occupe qu'une bien étroite place dans l'un et dans l'autre ouvrage ; mais elle en possède maintenant un nouveau, sinon tout spécial, du moins dont la partie des vignes est si bien traitée, que l'Italie peut se glorifier de ce bel ouvrage, qui a pour titre Pomona Italiana, et dont l’auteur est le comte Gallesio ; il est décoré d'un grand luxe de figures coloriées, ce qui en a élevé le prix au point de le rendre peu accessible au commun des amateurs et d’en interdire la connaissance aux fortunes médiocres. J'ai eu connaissance d'un traité encore plus nouveau et fort instructif sur cette matière, dont l’auteur est le professeur D. Milano ; malheureusement il ne parle que des cépages cultivés dans la très-petite province de Biella.

C'est surtout l'Allemagne qui peut nous écraser de ses nombreux et volumineux ouvrages ampélographiques, sans compter même celui de Sachs , publié en 1661, et qui est plutôt une description de toutes les parties de la vigne ou plutôt une longue et savante dissertation, qu'une description d'un nombre quelconque de cépages. Les plus modernes, tels que ceux de Metzger et Babo, du pasteur Frege, de Von-Vest, de Vongok, sont plus estimés dans leurs pays; mais ils ne sont pas traduits, et comme ils sont avec figures coloriées, ils sont tous d’un prix exorbitant.

En France, celui qui, depuis Olivier de Serres, nous avait laissé le plus d'éléments de ce travail, était Garidel, auteur d'une histoire des plantes de la Provence , publiée en 1715. Il n’en avait cependant parlé qu'en passant et botaniquement ; et ses courtes descriptions sont en latin. Vers 1780, l'abbé Rozier s’en occupa quelque temps avec ardeur ; son goût ou plutôt sa passion pour les choses utiles lui avait inspiré le projet d’un bel établissement , au moyen duquel il espérait se mettre en position de dresser une synonymie de tous nos cépages français, de donner des caractères distinctifs qui feraient reconnaitre chaque espèce de raisin, de déterminer la culture et la taille propres à chaque espèce, et ses qualités ; dans quelle proportion il faudrait mélanger les espèces pour obtenir un vin d’une qualité supérieure. Je ne représente pas ici le tableau des moyens qu’il comptait employer, parce qu’on peut le trouver facilement dans plusieurs dictionnaires ou cours complets d'agriculture, et puis parce que, si quelques-unes de ses idées annoncent toujours un zèle bien ardent , on doit ajouter aussi un peu aveugle, et un plan d'opération d'ont l'exécution était évidemment au-dessus de ses forces ; et, en effet, cette ardeur fut promptement ralentie par une foule d'obstacles qu’il n'avait pas prévus, et, d'après ce que nous a appris Chaptal, par des dégoûts, des contradictions sans nombre; aussi, à peine avait-il fondé les bases de sonétablissement, qu'il y renonça.

Au commencement de ce siècle, Chaptal aussi , qui appréciait bien l'importance d'un travail de cette nature, nous avait remis sur la voie par la description qu'il nous avait donné d'une trentaine de cépages. À la vérité, la

plupart s’en seraient bien passés , les uns étant des raisins de table connus de tout le monde, les autres ayant été l'objet d’une synonymie très-vicieuse. Comme ses opinions, en ampélographie comme en œnologie, ont servi et servent encore de règles à ceux qui sont venus après lui, je serai forcé quelquefois de signaler ses erreurs. À son exemple et par les encouragements que son successeur , M. de Champagny, avait donnés au savant Bose, celui-ci fut l’homme de son temps qui s’occupa le plus de débrouiller la nomenclature des cépages et d'en établir la synonymie ; il l'avait entrepris avec cette ardeur qu’il mettait à toutes ses investigations agronomiques ; ardeur qui se ralentit, dit-il lui-même , dès la seconde année, par les difficultés qu'il trouva dans ce travail. Cependant il s’en était occupé assez longtemps pour traiter ce sujet ex professo ; mais il a été surpris par la mort avant d’avoir réuni en corps d'ouvrage les nombreuses notes qu'il devait avoir amassées , toutefois si brèves, m'a-t-on dit, que lui seul aurait pu en tirer parti.

J'ai eu connaissance d’un magnifique ouvrage de l'Allemand Kerner , le plus riche en figures de raisins coloriées et les plus exactes que j'aie vues; mais il est sans texte; ce sont de curieuses images, et les noms des raisins y sont cruellement estropiés. Cet ouvrage n’est pas à la Bibliothèque Nationale, maïs seulement dans celle de M. B. Delessert, qui a la générosité de l'ouvrir au public.

Il serait cependant injuste de passer sous silence un ouvrage recommandable dontun chapitre contient la description d'un grand nombre de cépages, ou plutôt le dénombrement annoté de quatre-vingt douze espèces ou variétés.

Quoique l'auteur de ce chapitre soit Provençal, quoiqu'il se soit aidé des renseignements des frères Audibert , possesseurs d'une très-belle collection, et des phrases latines de Garidel et decelles d’un botaniste du temps présent, Gouffé, il m'est impossible d'admettre que ces descriptions soient d'une grande utilité pour un propriétaire de vignes qui chercherait à reconnaitre des espèces inconnues, surtont quand aucune synonymie ne met sur la voie; ainsi, qui a pu reconnaitre notre Gros Pinot de la Loire sous le masque de Plant de Salès ?

Cet ouvrage. qui n'en est pas moins fort important pour lhorticulture, estle Nouveau Duhamel. L'auteur a fait entrer dans sa première division les trente-six espèces ou variétés décrites autrefois par Dussieux et Chaptal, en reproduisant leurs erreurs et en en commettant quelques autres dans les nouvelles descriptions qu'il nous donne dans sa seconde division , celle qui contient les espèces propres au pressoir.

De plus, j'ai remarqué que l’auteur ne s'était point altaché aux traits vraiment distinctifs; je n’en prendrai qu'un exemple parmi les raisins de table qui étaient le plus de sa compétence : nul cépage n’est plus remarquable que le Muscat hâtif de Frontignan, improprement appelé Chasselas-musqué , par ses grosses et longues vrilles, par ses feuilles inégales et tourmentées , et par la couleur rousse des jeunes pousses ; aucun de ces traits nest indiqué. Qu'on y cherche aussi le trait le plus caractéristique du Tibouren en l'absence de son fruit : c’est bien certainement la profonde découpure de ses feuilles, qu'on peut dire laciniées ; on ne l'y trouvera pas non plus. J'ajouterai que ce chapitre des diverses sortes de vigne n'est

INTRODUCTION. ta qu'une minime partie d'un très-grahd ouvrage du prix énorme d'au delà deux mille francs.

Ainsi donc ce sujet étant neuf pour nous, sous le Yapport du moins de sa spécialité, la tâche était difficile : C'est en m'en apercevant de plus en plus que je me suis efforcé plus obstinément d'y suffire, de ne rien omettre d’important , de ne rien dire que d'utile , sans toutefois m'imposer l'abstention rigoureuse de quelque agrément littéraire , de quelques souvenirs historiques propres à rendre cette lecture moins aride.

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