‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 39 sur 142 · COT DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

COT DE BORDEAUX

Cette variété est plus productive que nos anciens Côts ; mais on s'accorde généralement à trouver son vin moins coloré et d'une moindre qualité. Les grappes sont plus allongées, plus régulières, et leurs grains plus égaux et moins gros, moins doux, moins agréables à manger. Leur maturité n’arrive que quelques jours plus tard que celle du Malbeck doux ou Côt de Touraine ; c’est sans doute la raison pour laquelle un propriétaire de Bordeaux, possesseur d’une riche collection de cépages, M. Bouchereau, l'a désigné par ces mots :

MALBECK AIGRE.

Il me parait certain que M. Jouannet est tombé dans une erreur facile à démontrer, en le faisant synonyme du Mansenc, qui mürit un mois plus tard et même rarement en Touraine. Ces deux sortes d'Auxerrois, ainsi que le suivant, donnent un bon vin d'ordinaire, mais toujours dépourvu de bouquet.

Il y à une nouvelle variété de Côt ou plutôt d'Auxerrois, provenue de semis adventif sur les coteaux du Lot dans une masure abandonnée. On l’a nommée

PLANT DE BÉRAOU. Ses grappes sont belles et moins sujettes à la coulure que nos anciens Côts ou Auxerrois ; aussi s’est-elle répandue promptement dans les départe=

ments du Lot et de Tarn-et-Garonne; elle est encore peu connue ailleurs.

Tous les sujets de cette famille se taillent à verge, qu'on laisse quelquefois sur la tête, en ayant soin de ployer rigoureusement cette verge.

Disons quelques mots de plus sur la partie de leur culture la plus intéressante , sur la taille qui leur convient ; elle offre une particularité remarquable et applicable à quelques autres sortes de vignes: outre le courson de deux ou troisnœuds, il sera indispensable de laisser une verge de huit à dix nœuds, du moins dans l’état normal du cep, et de plus ce que nous appelons Niquet ou No, d'un à deux centimètres de long sur une verge supprimée ou sur un sarment de souche, s’il y a de quoi le faire. Mais il faut avoir soin de ne prendre cette verge que sur un sarment provenu d'un autre de l’année précédente, et non venu adventivement sur la souche; car, dans ce dernier cas, elle ne produirait pas de raisin.

Toutefois on peut utiliser ce sarment adventif en le taillant à un œil, qui donnera un bon bourgeon pour asseoir la taille de l'année suivante. La verge choisie, comme je l'ai dit, se nomme dans mon canton verge encouée. Ce mot n'étant pas admis dans les dictionnaires, chacun est libre d'en choisir un autre ; il sera toujours bon s'il exprime bien l'idée que j'ai exposée.

Une autre remarque importante, c’est que tous les Côts n'aiment pas, Comme disent nos vignerons , à être provignés. L'année du provignage , le rapport est satisfaisant , à la vérité, et justifie leur proverbe, tout provin paye sa façon ; mais les années suivantes , le rajeunissement de la

vigne opéré par le provignage suspend son rapport, sans doute parce que les canaux séveux de la souche ont besoin d’être un peu oblitérés par l’âge; et même on a remarqué que des vignes de Côt très- provignées ne duraient pas autant que celles qui ne l'avaient pas été. Aussi quelques paysans intelligents préfèrent-ils planter en chevelus ou plants racinés qu’en crossettes; parce qu’il n’y a jamais de manque dans les premiers, et par conséquent pas de vide à remplir par le provignage.

En préférant notre nom de Côt, pour le mettre en tête, à celui d’Auxerrois, je n’ai point entendu établir la supériorité des vins du Cher sur ceux de Cahors ; la seule raison qui my a décidé, c'est que le mot d'Auxerrois est employé dans la Moselle pour désigner plusieurs sortes de Pinots, et dès lors il y aurait eu confusion.

TRIBU DES GROSLOTS.

GROSLOT ou GROLLEAU.

Il était autrefois associé généralement au Côt dans les cantons où celui-ci est cultivé, mais il a perdu del’estime qu'on en faisait. Il existe encore en grande majorité dans les vignes d’une commune à peu de distance de Tours, et dont les vins ne se vendent que par leur bas prix. Dans ma commune , il n’y a guère de fils de vigneron, de huit à dix ans, qui ne le distingue facilement du Côt, à son bois et à son feuillage d'abord , plus tard à ses grappes bien plus allongées et plus fournies. Le bois est plus allongé, plus coulant, je veux dire à nœuds moins gros et moins rapprochés, et la couleur de l’un est différente

de celle de l’autre: celle du bois du Grolleau est rouge ; celle du Côt, grise, rayée de lignes rouges. Le goût de ce dernier est bien plus agréable que celui du Grolleau, et au total, à cela près de l’abondance de son produit, le Grolleau est fort inférieur à son associé. On lui applique la même taille, mais il n'exige pas, comme le Côt, de de verge encouée. Il y a une variété plus solide, c'est-àdire moins sujette à la coulure et d’une maturité plus égale et plus sûre; ses grappes sont plus volumineuses, les grains sont plus gros ; au total, cette variété, qui gagne du terrain depuis quelques années, paraît mériter la préférence sous tous les rapports. On l'appelle du nom d’une commune près de la Loire.

GROSLOT DE CINQ-MARS , et dans ma commune GROSLOT DE VALÈRE, autre commune de ce département. Nous connaissons aussi un

GROSLOT BLANC, cépage de peu de mérite.

TEINTURIER. — GROS NOIR (dans la plupart de nos vignobles du centre).

PLANT DES BOIS (pépinière de Machetaux).

OPORTO (Gironde).

TINTA FRANCISCA (vignoble du haut Douro).

ROMÉ NOIR (Andalousie).

J'ai dû parler de ce plant à cause de l'étendue de sa culture, mais non pour la qualité qu’il donne au vin. Le grand usage que l’on fait des raisins de cette espèce comme matière tinctoriale à l'égard du vin , lui fait occuper un rang important dans beaucoup de vignobles ; dans quelques - uns il est même cultivé exclusivement. De longs détails descriptifs me paraïîtraient superflus : qui ne

reconnait ce cépage à ses feuilles inférieures frappées de rouge longtemps avant la maturité du raisin, et qui deviennent complétement de cette couleur au moment des vendanges; ensuite à ses grappes rouges aussitôt qu'elles sont formées , arrondies , bien fournies de grains serrés, ronds, noirs et dont le suc est d'un rouge cramoisi ? Le mot de gros ne s'applique pas au volume de la grappe ou des grains, mais à l'intensité de la couleur. Il y a une variété dont le suc est moins foncé, et dont le feuillage est aussi moins rouge; nos vignerons l'appellent

GROS NOIR FEMELLE, c'est le

BETTUE de l'Isère.

Une autre aussi, encore peu répandue, du nom de

HAUTE-ÉGYPTE , peut-être L'EGIZIANO des vignobles de Naples, et qui gagnera probablement peu de terrain, parce qu'elle est encore plus délicate que les précédentes et bien moins productive. C’est regrettable, car elle jouit au plus haut degré de la qualité qui fait rechercher les cépages de cette famille: son suc est encore plus noir, ses feuilles sont plus petites, plus découpées, moins cotonneuses que celles de notre Gros Noir commun; ses grappes sont rares, petites et peu fournies. C'est le savant Faujas de Saint-Fond, selon M. de Bernardy, qui à imtroduit et multiplié ce cépage dans le canton de Loriol, où il avait son habitation. Le même M. de Bernardy a semé des pepins de cette variété, et il en a obtenu de nouvelles qui étaient plus fertiles, mais dont le suc était moins coloré ; du moins celle que je possède et que je tiens de lui présente ces différences.

Il ne faut pas se laisser troubler le jugement par cette

interrogation d'un ampélographe alsacien, qui, ne connaissant que le Teinturier le plus commun, s’écrie au sujet de cet article: «Qui ne voit pas que c’est là un « Temturier dégénéré par la vieillesse des souches par « linfluence du climat et d’un terrain chaud ? » Je réponds à cela qu'il y a beaucoup de non-voyants, c'est-à-dire de voyant les choses d’une manière différente de celle de M. Stoltz, et ce sont tous ceux qui connaissent les quatre variétés de Teinturier, y compris celle du Jura, dont je vais parler. Je les cultive toutes les quatre , les deux premieres depuis une cinquantaine d'années, les deux dernières depuis une douzaine seulement, dans le même sol et pour ainsi dire côte à côte. Ce n’est done pas l’aspect d'une vieille souche qui à fait établir par M. de Bernardy et par moi cette curieuse variété dite Egisiano, et il m'est en conséquence impossible de la regarder comme un exemple de dégénération de la vigne. Je n’ai rien dit du climat, car celui de la Touraine et particulièrement de la Dorée est pour le moins aussi tempéré que celui de l'Alsace. Malheureusement l'auteur ne possédait pas de collection de vignes, et il ne s’est pas donné la peine d'en visiter ni consulter aucune. Voilà sinon l’'excuse, du moins la source de son erreur et de bien d’autres que j'ai signalées à la Société centrale d'Agriculture et dont j'ai offert la démonstration complète ; mais elles ne font que déparer un peu un ouvrage estimable et bon à consulter en faisant ses réserves.

Peut-être trouvera-t- on que j'aurais dû garder pour la région orientale le

TEINTURIER DU JURA ou PLANT DE TACHE (Arbois).

TACHAT (de l’Isère); mais je n'ai pas voulu détacher de cette famille un de ses membres les plus intéressants. Il diffère du commun par ses bourgeons plus droits, par ses feuilles moins rouges, divisées par des sinus plus larges et plus profonds : elles sont aussi plus rugueuses sur les deux faces, ce qui provient de ce que les petites nervures sont bien plus saillantes en dessous et plus creuses en dessus, et enfin par plus de vigueur.

Les trois premiers ont besoin d’un sol riche pour donner quelque profit, et ils craignent le voisinage des cépages plus robustes, tels que notre Côt. On cultive beaucoup le Gros Noir commun le long des rives du Cher, dans ce que nous appelons terres des Varennes, et on vend le vin aux Parisiens, qui le mêlent à des vins blancs d’un faible prix pour en faire des vins rouges. Les deux premières variétés ne sont pas sujettes à la coulure.

On cultive encore dans les vignobles de cette région plusieurs autres cépages, parmi lesquels quelques uns mériteraient d'être étudiés. Je citerai entre autres le fertile

MILGRANET (du Tarn); j'en ai une souche greffée qui donne bien autant qu'une dizaine de ceps environnants, qui sont à la vérité des Pinots de Bourgogne. Il faut y ajouter les

BOUILLENCS , le blane, le rouge et le noir du même pays, le

GROS-MORILLON d'Indre-et-Loire, le

LIGNAGE de Loir-et-Cher, illustré par Boileau, le

GASCON de l’Orléanais, que je crois être la

PETITE PARDE de la Gironde, le

MOURELET de Tarn-et-Garonne, etc., qui payent bien la ferme du terrain qui les nourrit et la culture qu'on leur

M RÉGION CENTRALE. 295 donne. Quoique je finisse par un et cœtera, je ne crois pas en oublier beaucoup qui soient de quelque intérêt.

Cependant, comme un habitant du département du Cher m'a exprimé, dans une lettre de remerciement d’un envoi de plant que je lui avais fait, son regret de n’avoir pas trouvé un article sur le cépage cultivé dans son pays sous le nom de

GENOUILLÉ ,

Je dois réparer cette omission, avec d'autant plus de raison que voilà ce qu'il m’en a écrit: « Je pense que vous n estimez pas ce cépage à sa valeur; c’est lui qui a produit dans les champs forts cet excellent vin dont se délectait César durant ses expéditions dans les Gaules, et nous en faisons tant de cas que nous avons arraché tout notre Côt pour le remplacer par le Genouillé.» Je m'excuse donc de n'en avoir pas parlé dans une précédente édition ; j'ignorais ce qu'on vient de lire, et mon silence était motivé par cette double considération : la première, que les vins du Berry n'ont plus la même réputation que du temps de la conquête des Gaules, qu'il ne s’en exporte maintenant qu'une minime quantité ; l’autre m'avait été inspirée par la saveur plate de son fruit et sa disposition à pourrir; ce qui ne prévenait pas en faveur du vin qu’on pouvait en tirer. Du reste, je conviens que la souche est d’une grande fécondité, et le seul motif de cette préférence vient de l'abondance de son produit, qui est en raison inverse de sa qualité, comme cela arrive presque toujours. J’espère que mon correspondant agréera mon excuse, d’autant plus que je me suis montré de bien bonne composition en admettant ses conjectures.

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