‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 42 sur 142 · OBSERVATIONS SUR LES VINS DE CETTE RÉGION · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LES VINS DE CETTE RÉGION

Les vins de cette région sont plus communément blancs, en sorte que nous ouvrirons chaque section par des cépages à raisins blanes. Il y a bien aussi quelques vins rouges d'une certaine distinction ; mais les cépages auxquels ils sont dus sont la plupart de la famille des Pinots, que nous avons traitée avec tous les détails qu’elle méritait au chapitre de la région centrale, la Champagne et la Bourgogne devant leur grande réputation au choix que ces anciennes provinces ont fait de ces sortes de vignes.

Les vins de la partie française de la région qui fait le sujet de ce chapitre jouissaient aussi autrefois d'une bonne renommée ; car nous voyons dans les Chroniques de Froissart , année 1327, que les vins de l'Alsace étaient recherchés des Anglais à l’égal des vins de Gascogne. Mais c'était alors qu’on n’y cultivait que des Plants Gentils, que nous appelons Nobles dans le canton que j'habite , au sud de Tours; ces plants étaient les diverses variétés du Pimot de Bourgogne.

Les qualités des vins qui ont conservé des droits à être recherchés, sont d’être légers et délicats, prompts à étre mis en consommation ; mais aussi d'une assez courte conservation, défaut assez commun à tous les vins produits par les Pinots ; j'entends parler seulement des vins de la Meuse, de la Moselle et de la Meurthe, car il en est tout autrement de ceux du Rhin, qui sont d’une durée indéfinie et qui n’acquièrent même de mérite qu’en vieillissant. Tous ces vins sont bien déchus de leur ancienne réputation, au dire d'un auteur fort expert en cette matière, Julien, et aussi d'un de mes correspondants, conseiller à la cour royale de Metz, pour les vins de la Moselle. Quelle en est la cause? la substitution aux plants fins de plants grossiers dits de grosse race, proscrits jadis par divers arrêts du parlement de Metz, et antérieurement, en 1338, par une loi de la république Messine ; et, depuis la révolution, ou autrement depuis le progrès des lumières, l'addition du sucre de fécule ou glucose en grande proportion à la vendange dans la cuve pour le vin rouge et pour les vins blancs dans les poinçons , au moût qui vient d’être entonné. Quant à l'Alsace, il faut réunir à ces causes l’anéantissement de la sage institution des jurés-experts ,

sans l'intermédiaire desquels aucune pièce de vin ne pouvait se vendre à l'étranger.

Nous avons cependant, dans un département que jai placé dans cette région, quelques vins dont la réputation s’est soutenue et même mériterait de s'étendre; ce sont les vins du Jura, particulièrement ceux d’Arbois et de Salins, et depuis un quart de siècle les vins mousseux de ces mêmes vignobles.

Je suis bien porté à croire que si Henri IV, qui avait un goût décidé pour le vin d'Arbois (‘) et qui répara si galamment la courté vengeance qu'il avait tirée de son cousin le duc de Mayenne en calmant ses esprits agités par quelques rasades de ce:vin déjà renommé, eût connu les jolis vins mousseux qui se font maintenant aux Arsures, à Pupillin et autres bons vignobles des environs d’Arbois, et surtout ceux des environs de Salins, il eût poussé son innocente vengeance jusqu’à voir rouler à ses pieds ou du moins chanceler le chef des ligueurs. Je dois dire cependant que je n’en parle ici que par induction : je ne connais bien, je ne peux affirmer pertinemment que l'exquise qualité des vins mousseux de Salins , de la façon de M. Thiébaud-Colomb , qui en a expédié près de deux cents bouteilles dans ma commune.

Quant aux vins mousseux de l'Allemagne et de la Hongrie, si j'énonçais mon opinion sur eux, je craindrais de troubler les jouissances du patriotisme ingénu des rares et modestes consommateurs de ces vins, jouissances qui

(1) Ce vin provenait du vignoble du château de Blandans. Dans une excursion qu'il fit en 1595 en Franche - Comté, on lui servit de ce vin ; il le trouva si bon, qu’il demanda qu'on lui en envoyât à Paris: ce qu'on ne manqua pas de faire depuis dans toutes les bonnes années.

ne sont jamais partagées par les amateurs assez riches pour payer huit ou dix francs une bouteille de vin mousseux de France.

Toutefois ces contrées produisent d’autres sortes de vins que des mousseux et vraiment dignes d’être mentionnés , soit en vins rouges, soit en vins blancs secs, soit en vins de liqueur; dans cette dernière espèce, la Hongrie peut se faire honneur d'être la productrice des plus renommés, le Tokay et le Menesch; la Franconie et l'Alsace en fabriquent aussi qui jouissent de quelque réputation sous le nom de vins de paille; mais le nombre des vins secs distingués est plus considérable; le célèbre vin de Johannisberg doit être placé en tête dans l’ordre de leur mérite, et presque concurremment les vins de Rudeshein, de Steinberg, de Graffenberg, de Hochheïm sur le Mein et de Markbrunn au duché de Nassau : ceux aussi du mont Kahlemberg et les autres Gebirgwein ou vins de montagne dans la basse Autriche ; en Hongrie, les vins de Bude, d'Erlau, de Neszmely, de Rust, d'Ædenburg et le Bakator; enfin celui de Cotmar en Moldavie, comparable aux meilleurs et les surpassant même, au goût de quelques amateurs.

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