LA QUALITÉ OU DE LA PERVERSITÉ
JVom divin : mNDX %nSN, Tsevaoth Elohim.
Sephire : Hod.
Série : Archanges.
Signe : Le Scorpion.
Arcane : Quintodénaire.
Funeste sur le plan commun, la perversité est mortelle en magie : ce péché propre aux décadences se remarque particulièrement chez les êtres cultivés. Il infeste l'art de son redoutable parfum ; comme il est spirituel il projette toujours un vif éclat, semblable à ces prodigieuses fleurs qui recèlent un poison. Il y a en cérébralité un point confinant à la fois au bien et au mal, un plan indivis entre le beau et le laid où paraissent la chimère et le monstre. Toutes les dénominations du péché contre le Saint-Esprit, malice, obstination contre la vérité connue, s'appliquent à cette dépravation. On dirait que Tinstibct envahisse le cerveau et, y revêtant de la subtilité, apporte dans l'en-
tendement qui le complique la basse tendance des reins.
L'intellectuel a beaucoup de peine à se défendre contre cette débauche presque patricienne, parce qu'il y faut beaucoup de culture.
Tristan et Yseult sont le dernier mot de la perversité musicale et nul ne s'en doute parmi ceux qui ont mis à l'index imbécilement l'œuvre si catholique de Balzac,
Pour voir ce que vaut la compétence de la congrégation de l'Index, il n'y a qu'à remarquer avec quelle routine ignorante elle juge ; on chercherait vainement en ses réprobations un seul morceau de musique. N'est-ce pas comique, que les lettres et tous les arts soient susceptibles de mauvaiseté et que la seule musique reste toujours pure, même quand elle se nomme Chopin, Balakirew ?
N'est-ce pas risible que l'archevêché de Lyon qui a défendu d'aller entendre Hérodiade pour les blasphèmes du libretto n'ait rien vu aux blasphèmes de la partition ; et que ces grands sots du clergé contemporain et un Père Cornu par exemple, jésuite et insulteur du talent catholique, se soit emporté contre les peintures des Diaboliques, au moment où se jouait cet entr'acte symphonique A'Esclarmonde, la plus cynique ordure de la musique dramatique.
Les bas policemen de la vertu bourgeoise veulent interdire l'étude du nu aux artistes ; ils ne verront
jamais Tindécence du laid et des peintures de Saint- Sulpice. Littérairement, je ne crois pas qu'il faille reculer devant les peintures vives de la concupiscence ; mais je crois qu'il faut les encadrer de notions claires, avertissantes, préservatrices. Quant à ceux qui visent en art ou en lettres la titillation du lecteur, ce sont des prostitués et non pas des pervers. Je suis bien aise de le dire à cette prétendue seigneurie littéraire qui d'une plume inlassable agace les deux sexualités et cherche même à les contrarier sodomiquement, ils sont sales et rien de plus.
La perversité qui est imprimable en chronique et compréhensible au lecteur de journal n'est pas même de la perversité. Si odieux et néfaste que soit ce vice de l'esprit, il n'est pas à la portée de chacun, et presque tous se flattent qui y prétendent. Car un pervers n'agit point: du moment que son désir est réalisable il peut être criminel ; il cesse d'être pervers puisqu'il est possible.
La perversité en occulte s'appelle sorcellerie : c'est la plus grande billevesée du monde, quoique l'étonnement soit extrême de trouver en la même matière des crimes et des niaiseries en égales proportions.
Si la- magie est le couronnement de la religion, la sorcellerie en est le bas-fond ; le mage est un dévot sublime, le sorcier un dévot corrompu.
Le premier sorcier fut un imbécile très crédule qui, ne pouvant obtenir par la prière légitime, la satisfaction de ses vices, imagina d'inventer une caricature de toute puissance nommée le Diable, afin d'être exaucé en ses crimes par un Dieu du mal.
Jusqu'ici le mouvement d'imagination est intéressant; il y a un effort curieux dans cette bêtise humaine si entêtée qu'elle crée un Dieu pour bénir ses vices.
Mais le sorcier, incapable d'inventer davantage et de combiner un culte, se décide sur cette idée d'enfant, que le diable étant le contraire de Dieu, son rite sera le rite divin renversé. Sitôt, la brute fait des signes de croix à rebours, retourne le triangle et dit la messe en sens inverse.
En cette voie de folie le sorcier, pour donner de la consistance au diable, blasphème Dieu, se pollue, déraisonne et au paroxysme de la folie, sans quitter ce parti d'honorer le diable par tout ce qui offense Dieu, ne sachant qu'inventer, après la sodomie et la bestialité, toujours poursuivi par les rites du vrai Dieu auquel il croit très fermement, en une sorte d'éclat ultime de rage et d'abominable ivresse, il saisit un enfant nouveau-né et régorge, parodiste épouvantable de la divine Eucharistie.
Il y a là une telle horreur que la colère la plus sainte se lève dans l'âme et rêve des anciens supplices.
A bout de crimes, le sorcier n'est pas à bout de ridicule.
Le sacrilège tourne sitôt au droguiste, le criminel au bas marchand, le profanateur au simple escroc.
De ses profanations, le sorcier fait des pommades, des onguents, des talismans qu'il débitera aux naïfs, et '|;
dont il se servira lui-même.
Le résultat apparent et souvent faux de tant d'atrocités consiste à vivre à l'écart dans la suspicion générale, à forcer par la crainte le don d'un morceau de pain, à faire radoter dans les veillées, et le comble de la gloire pour le sorcier, c'est un nœud d'aiguillette, une crevaison de bête ou une récolte perdue.
Vraiment, cela fait grand pitié, et l'imbécillité seule dénommerait ce cas, si en effet ce niais n'était dangereux.
Note bien ceci, mon disciple, le sorcier est redoutable en tant qu'homme méchant, hardi et exalté, non pas en tant que magicien.
Ce sont ses instincts qui sont puissants et non pas ses grimaces, mais ses grimaces fomentent ses instincts et les portent au plus haut point de nuisance ; voilà toute la question.
Définis donc la goétie, l'entraînement du mauvais. Qu'il s'entraîne à tuer en contemplant des vitres de changeur, ou en égorgeant une poule noire au carrefour de quatre chemins à minuit; qu'il se crée l'obses-
sîon d'une luxure par la rêverie, où par des pollutions solitaires agrémentées de vociférations ; la puissance est dans la tension de volonté et non dans ' les moyens employés pour la tendre.
Tout l'attirail du goétien ne doit être à tes yeux que le bibelot de l'occulte, la partie propre à émouvoir les femmes et les paysans.
De nos jours, il n'y a plus assez de foi pour faire un sorcier.
Un écrivain sans conscience a peint cyniquement la messe noire, contemporainement dite, pour allumer les sens du lecteur dans un journal poUutionnel ; or, la messe noire a pour hostie un chevreau, c'est-à-dire un jeune enfant qu'on égorge, et l'écrivain dont je parle n'a plus qu'à avouer sa sale imagination gratuite, ou qu'il est complice decetassassinat, en ne dénonçant pas publiquement les indices, s'il en possède, sur de pareils criminels.
Ce qui prête actuellement un semblant d^existence à la sorcellerie, c'est la jonglerie d'un habile chenapan auquel on a fait bien de Thonneur en restaurant la goétie sur son nom.
Il y a plus de six ans, un ami me manda qu'il y avait en telle ville de province, un personnage mystérieux et fort savant en magie, et m'envoya le premier numéro d'une revue que lançait ce personnage.
Le chevalier Péladan, mon père, par sa situation de dfirecteur des Annales du surnaturel , se trouvait depuis longtemps l'homme le mieux informé de France sur toute manifestation dite surnaturelle, noire ou blanche . Au prononcer du nom dudit personnage, il m'apprit ' que c'était un prêtre défroqué, condamné en justice comme escroc, et qui avait offert au prétendant Naundorif un saint chrême spécial, fait du sang de sou ris blanches nourries d'hosties consacrées. .
J'écrivis à l'ami occultiste ce renseignement; il n'en tint compte, vint passer un certain temps dans la ville du prétendu sorcier et ne mé confia pas son impres-» sion. Ce défroqué restaurant les niaiseries de Vintras et de Rose Tamisier, écrivit et débita mille sottises occultes et pieuses. Il doit continuer, mis en goût par M. Huysmans, auquel i'avais fait refuser par tous les occultistes aucun renseignement sur la magie, connaissant son remarquable talent de falsificateur/
Le chanoine Docre de là-bas n'est autre que le sorcier aux souris blanches qui ma foi, joliment^ spirituellement pour un sorcier, a dicté à M. Huysmans ses propres méfaits, en les attribuant à un chanoine que je connais, que j'estime et qui est une âme douce, bonne et seulement trop impatiente en sa foi ; quant . au docteur Johannès qui lève les vénéfices, c'est
notre sorcier du Garmel, peint par lui-même, et écrit
par la plume complaisante ou abusée de M. Huysmans.
Eh bien ! la vérité nette, claire de cette prétendue magie noire, la voici :
Un prêtre intelligent et même instruit, mais vicieux, défroqué, escroc, deux fois perd.u, se sauve par des simagrées occulto-piétistes ; et non seulement se fait entretenir par un bon imbécile qui le croit saint, mais pousse rétonnante farce jusqu'à se faire attribuer les deux filles du brave homme afin d'aider les élémentals à s'incarner.
Imaginez Tartufe prophète en face d'un Orgon
mystique, obtenant non seulement la nichée et la pâtée, \ mais la couchée avec les filles de son bienfaiteur qui est aussi son disciple ; ajoutez à ces deux filles quelques autres femmes hystérico-mystiques, et vous avez un imposteur complexe, non pas un sorcier.
11 faut certainement une certaine force de personnalité pour jouer ce rôle et le tenir même'^aux yeux de naïfs ; mais si vive que soit la comédie, elle reste comédie. Que le Tartufe goétien soit arrivé à s'empoisonner l'entendement de ses propres supercheries, et que son manège impie de faire servir la religion à la satisfaction de sa paillardise ait obscurci sa raison jusqu'à le laisser croire à sa propre puissance, cela est probable. Cette puissance cependant est une chimère et M. Huysmans, qui a demandé au personnage de m'en-
voûter pour motif d'expérience, peut prendre acte ici de ma douce joie, en apprenant que j'allais être traité comme un Valois.
On n'envoûte que ses inférieurs, et ni les justes, ni les mages ; mais l'envoûtement qui ne réussit pas revient sur celui qui l'a tenté, et j'ai grand peur que le Vintras II et M. Huysmans ne se soient donné une forte migraine en mon honneur; l'un dans le vain effort d'étonner et de faire croire en lui, l'autre obéissant à une loi secrète qui l'excite, récitateur des vilenies à prétentions occultes contre le romancier qui en 1882, a restauré littérairement en sa pureté l'idéal pythagoricien du mage de lumière sous les traits de Mérodack.
Retiens donc, mon disciple, que la sorcellerie est le mode d'exaltation des forces nerveuses chez les êtres également croyants et criminels, qui ne peuvent ni cesser de croire, ni renoncer à méfaire, et qui mixturent foi et péché en se créant une religiosité du mal. Laisse donc à Teau-fortier, et aux hommes d'écriture artistes, toute cette pénombre où grouillent les formes cocasses que la pauvre cervelle humaine inventa pour ses crimes aux époques de foi.
Le sacrilège suppose la foi corrompue mais vive, et non pas la foi de l'individu, mais toute une atmosphère sociale croyante. Il n'y a donc plus de sorciers, c'est-
à-dire de criminels s'exaltant par des exercices religieux. Il y a toujours des criminels, c'est-à-dire des volontés mauvaises.
Le scélérat contemporain est sceptique : fouille la poche des condamnés à mort, aucun pacte ne s'y trouvera. La magie noire, cette forme religieuse du mal, n'exista jamais que comme extériorité, et même comme extériorité elle est morte et ne ressort plus que de l'érudition ou de l'artifice du conteur.
CONCORDANCE CATHOLIQUE
ARCANE DENO-QUINAIRE
Le ^éché contre le Saint-Esprit est irrémissible parce qu'il comporte la délibération, la persévérajice et la théorisation : Voltaire par exemple me semble aussi insauvable que Judas, quoique nous ne puissions préjuger qui l'emporte en Dieu, de la justice ou de la miséricorde.
Tout emploi de la méthode occulte pour satisfaire ses passions, constitue le péché irrémissible par excellence et celui qui se servira du magnétisme (on dit * suggestion à l'Académie), pour persuader une femme sera jugé non plus en fornicateur ou adultère, mais en sacrilège et profanateur. Quiconque donne en spectacle les phénomènes de l'atmosphère seconde, dits magnétiques, devrait être excommunié ; l'expérience, de magie qui n'est pas secrète, devient scélérate"; et l'Eglise, en défendant aux fidèles de s'occuper de magie, a grandement raison ; cette matière ne doit être touchée que par les cardinaux de la haute culture.