‹ Amphithéatre des sciences mortesChapitre 46 sur 182 · IV. — LE LIVRE DU SCEPTRE · texte numérisé non relu

IV. — LE LIVRE DU SCEPTRE

brutalité qu'il n'aurait pas avec la prostituée libre; il y contracte des habitudes lamentables qu'il implantera dans le mariage, pour le plus grand dam social.

Chez une noble nature, la pitié et l'horreur devraient être si fortes que ce lieu fut un lieu douloureux ; et quand on pense que des femmes riches, jeunes, belles, portant des noms historiques, mères de beaux enfants, se font conduire par plaisir dans ces endroits infernaux, et l'osent avouer dans l'intimité ! Le lupanar est entré dans les mœurs, si bien qu'à Alger, on mène des familles voir les prostituées, sous prétexte qu'elles sont arabes. Des provinciales distinguées, cultivées, dans un voyage à Paris, voudront aller dans une maison publique et le mari les accompagnera : de quel air ensuite, grand Dieu, pourront-ils se regarder?

L'horreur du mal, du laid et du banal, est la moitié de la vertu. Nous l'avons définie, une habitude du bien : or dès l'instant où cette habitude est rompue, une accoutumance contradictoire se produit et l'être humain devient capable des dernières ignominies ; il faut vivre à l'état hérissé pour vivre proprement, à l'état rébarbatif pour repousser les promiscuités sales.

On ne nettoie pas la boue de l'âme comme

celle des bottes, et quand on revient au foyer, on y rapporte quelque chose de sa vie extérieure et il y a des syphilis du coeur.

Telle la famille moyenne, tel l'Etat. Il n'y a que deux chaires pour prêcher sur les mœurs, Téglise et le théâtre.

L'Eglise a ses sacrements et ses pompes, à défaut d'éloquence ; mais le théâtre qu'a-t-il ? En troî? ans, on a vu s'ouvrir et prospérer une dizaine de marchés prostitutionnels, et le café concert a pénétré dans les bourgs de onze cents âmes : parallèment, combien de femmes qui se croient honnêtes sont allé entendre les Yvette G uilbert!

Or, on le peut constater à Paris, chaque fois qu'Antigone ou Œdipe paraît sur l'affiche, la salle est comble ; mais ce n'est pas l'intérêt de M. Claretie, auteur des « Muscadins, » et du « train 47, » ni de MM. Dumas et Pailleron,que le public s'habitue aux sublimités. Le rire malsain pour l'âme aide à la digestion ; les larmes seulement sont moralisatrices et tout théâtre qui rit est néfaste et vulgaire : car si on rit au Tartufe y c'est qu'il est mal joué.

A l'époque où Pasdeloup osait la chevauchée des Walkyries, au milieu d'un tonnerre de huées, Paris avait des oreilles d'âne, Paris ignorait la musique; aujourd'hui, trois concerts par dimaii-

Page 1