‹ Amphithéatre des sciences mortesChapitre 72 sur 182 · IV. — LE LIVRE DU SCEPTRE · texte numérisé non relu

IV. — LE LIVRE DU SCEPTRE

tront-ils en ordre un peuple aussi désordonné ? Mais ceci n'importe qu'aux Français, c'est-à-dire à trente-six millions d'hommes, qui se croient tout, et qui ne sont que les dégénérés d'un immortel passé.

L'homme du Sceptre est-il l'oint des passions nationales, l'agent de l'égoïsme d'un pays ou bien le médiateur providentiel entre ces passions et la la vérité salvatrice. Le jour où un professeur d'histoire expliquera en Sorbonne que l'infériorité du romain est dans son idée de Rome quand même, partout et toujours ; le jour où l'histoire sera philosophique au point de vue de l'humanité et non d^une tribu, ce jour-là, il y aura un esprit lucide et un cœur honnête réunis dans la même chaire, spectacle rare et certes édifiant.

Cette importance donnée à l'histoire de France ferait hausser les épaules atout esprit libre. Aimer quelque objet que ce soitjus qu'en ses verrues, au lieu de malgré ses verrues, appartient à la pathologie.

Le désintéressement chez l'individu enlève l'admiration et nul ne songe que, dans les faits, il enlèverait peut-être le succès. La tentative vaut d^être faite, pour neuve qu'elle soit : les patriotes aiment leur pays comme on aime une danseuse, à la Hulot ; plus ils sont trompés, plus

ils s'attachent, et à ceux qui rejettent cette manière aberrative et gâteuse, ils jettent les pires épithètes de sans-patrie.

Le mot sonne mal, s'il signifie le refus du devoir social, mais s'il répudie seulement une part

de la solidarité de l'individu avec l'Etat, il mérite examen.

Qu'est-ce que la patrie ? Est-ce le lieu où l'on est né, par exemple la mansarde du numéro 1433 de la onzième avenue, à Boston? Est-ce la ville de Boston elle-même ? Le District? la Province ? la latitude? la langue ? Personne ne le sait.

Un enfant vient au monde pendant une traversée à égale distance des deux continents, aura-t-il pour patrie celle du bateau ? Ce n'est donc pas le lieu.

Serait-ce la race ? quel rapport établir entre le massaliote et le Germain d'Alsace ? La patrie est donc un ensemble momentané de territoires solidarisés et régis par une constitution déterminée. Peut-on, autrement qu'en chanson, prétendre que la patrie représente un même intérêt pour tous ? Est-il équitable que celui qui ne possède pas le sol, le défende, sans rétribution ? Est-il logique que celui qui ne reçoit rien du pays, lui donne son sang ? Prenons un intellectuel qui n'a pu rester dans un lycée de l'Etat, à cause de l'enseignement

sans culotte ; qui a dû s'estropier un peu pour éviter l'armée ; qui a été emprisonné sans jugement pour n^avoir pas lu une affiche ; qui a perdu tous ses procès ? Je veux bien qu'il pardonne à l'Etat, mais donner sa vie pour son ennemi, c'est l'office d'un Dieu et non d'un citoyen. Ah ! si l'Etat avait une religion, il pourrait enseigner, au nom de Dieu, l'abnégation, mais l'Etat n'ayant aucune autorité morale, n'existant que par la poigne du gendarme et le fusil de l'armée, serait vraiment mal venu de demander à un être conscient, des aotes de conscience.

Il paraît qu'avant 1870, l'arrogance des officiers dépassait toute imagination et que les civils ont gagné beaucoup de sécurité à la défaite : ce côté de la question paraîtra petit, il ne l'est pas pour les intéressés.

On peut demander beaucoup au citoyen, sauf sa propre personne, car tout devient inutile et ironique, s'il ne dispose pas de lui-même.

Il y a vingt-quatre ans que tout est sacrifié à l'éventualité d'une guerre, où les hommes de ce métier pressurent tout le peuple : cependant, on ne s'est point battu et tout a été sacrifié à cette guerre qu'on n'a pas faite : on a troublé les savants, irrité les artistes, exaspéré les penseurs; les hommes de la paix ont été vexés et mal

menés, les ténors eux-mêmes n'ont pas été respectés. Cependant, on pourrait tolérer une sorte d'année de la paix de dix mille hommes, sans que le pays fût en péril. Qu'arrive-t-il? l'armée a perdu son prestige, l'individualisme offensé fulmine, le sentimentalisme sévit, et des livres paraissent, déclarant l'officier un irresponsable, le soldat de troisième classe, un élève martyr. Parmi les intellectuels, les écrivains et les artistes, la rage est si forte, que j'en ai vus quitter avec un dédain grossier de très honnêtes et belles dames, parce qu'on leur attribuait des défaillances en Thonneur du pantalon rouge. Imagine-l-on la situation du général commandant de corps entrant dans un salon, trouvant accoudé à la cheminée et accaparant l'attention un soldat de troisième classe, beau causeur et insolent? Quelle incohérence de mœurs; ce pays où Touvrier caporal flanque son patron au violon, ou un docteur es sciences sera rudoyé par son tailleur en sergent: quel carnaval et quelle complication !

Tel officier manque le mariage qu'il souhaitait, parce qu'il a puni un cousin de la jeune fille ; le pékin se venge dans le monde, le gradé pressure en sa caserne : et c/est ainsi qu'on fait les grands peuples, paraît-il !

Personne n'a songea atteler un zèbre à son cab.

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