SCENE QUATRIÈME
Alcmène et Ecclissé, la nourrice, entrent par les côtés opposés.
ALCMÈNE. — Tu as l’air bien agité, Ecclissé.
ECCLISSÉ. — J’apporte les verveines, maîtresses, ses fleurs préférées.
ALCMÈNE. — Préférées de qui? Je préfère les roses.
ECCLISSÉ. — Vous oseriez orner cette chambre de roses, en ce jour ?
ALCMÈNE. — Pourquoi pas ?
ECCLISSÉ. — On m'a toujours dit que Jupiter déteste les roses. Mais peut-être après tout avez-vous raison
de traiter les dieux comme de simples hommes. Cela les dresse. Je prépare le grand voile rouge ?
ALCMÈNE. — Le grand voile? Certes non. Le voile de lin simple.
ECCLISSÉ. — Que vous êtes habile, maîtresse! Que vous avez raison de donner au palais l’aspect de l'intimité plutôt que l'éclat des fêtes. F’ai préparé les gâteaux et versé l’ambre dans le bain.
ALCMÈEN*T. — Tu as bien fait. C’est le parfum préféré de mon mari.
ECccLissé. — Votre mari aussi, en effet, va être très fier et très heureux.
ALCMÈNE. — Que veux-tu dire, Ecclissé ?
ECCLISSÉ. — O maîtresse chérie, voilà votre nom célèbre pour les siècles, et peut-être le mien aussi, puisque J'ai été ta nourrice. Mon lait, voilà ton fard.
no AMPHITRYON 38
ALCMÈNE, — Il est arrivé quelque bonheur à Amphitryon ?
Eccuissé. — Il va lui arriver ce qu’un
prince peut rêver de plus heureux pour sa gloire et son honneur.
ALCMÈNE. — La victoire?
EccLissé. — Victoire, certes! Et sur le plus grand des dieux! Vous entendez ?
ALCMÈNE. — Quelle est cette musique, et ces cris ?
ECCLISSÉ. — Mais, chère maîtresse,
c'est que Thèbes toute entière sait la nouvelle, Tous se réjouissent, tous se félicitent de savoir que grâce à vous, notre ville est favorisée entre toutes.
ALCMÈNE. — Grâce à ton maître!
ECCLISSÉ. — Certes lui aussi est à l'honneur!
ALCMÈNE. — Lui seul!
ECCLISSÉ. — Non, maîtresse, vous.
Toute la Grèce retentit déjà de votre gloire. La voix des coqs s’est haussée
AENDPH IIS RYTO NE 318 TI
d’un ton depuis ce matin, disent les prêtres. Léda, la reine de Sparte, que Jupiter aima sous la forme d’un cygne, ét'qui était de passage à Thèbes, demande à vous rendre visite. Ses conseils peuvent être utiles. Dois-je lui dire de monter ?
ALCMÈNE. — Certes.
ECCLISSÉ. — Ah! maîtresse, il ne fallait pas te voir tous les jours dans ton bain, comme moi, pour penser que Îes dieux ne réclameraient pas un jour leur
dû!
ALCMÈNE. — Je ne te comprends pas.
Amphitryon est dieu ?
EccLissé. — Non, mais son fils sera demi-dieu. { Acclamation, musiques). Ce sont les vierges. Elles ont distancé les prêtres dans la montée, à part ce chausson d’Alexeia, naturellement, qu’ils retiennent. Ne vous montrez pas, maîitresse, c’est plus digne... Je leur parle ?..
112 AMPH'RTRMONRER
Si la princesse est là, mes petites ? Oui, oui, elle est là ! ( Alcmène se promène, quelque peu énervée.) Elle est mollement étendue sur sa couche. Ses regards distraits caressent une énorme sphère d’or qui soudain pend du plafond. De la main droite elle porte à son visage un bouquet de verveine.
De la gauche, elle donne à un aigle géant, qui vient d’entrer par la fenêtre, des diamants à becqueter.
ALCMÈNE. — Cesse tes plaisanteries, Ecclissé. On peut fêter une victoire sans mascarade.
EccLissé. — Son costume, vous voulez savoir son costume ? Non, elle n’est pas nue. Elle a une tunique de linge inconnu, qu’on appelle la soie, soulignée d’un rouge nouveau, appelé la garance.
La ceinture ? Pourquoi n’aurait-elle pas de ceinture? Pourquoi ce rire, là-bas, oui, toi, Alexeia ? Que je t’y reprenne ! Sa ceinture est de platine
et de jais vert. Si elle lui prépare un repas ?.… Son parfum ?
ALCMÈNE. — Tu as fini, Ecclissé ?
EccLissé. — Elles voudraient savoir ton parfum. (Geste menaçant d’Alcmène.) C’est un secret, mes petites, mais ce soir Thèbes en sera embaumée...
Quelle ne devienne pas une étoile qu’on ne voit que tous les six mois? Oui, je la mettrai en garde. Et comment tout cela se sera passé ? Oui, je vous le promets, vierges, je ne vous en cacherai rien. Adieu. Voilà qu’elles s’en vont, Alcmène. Elles montrent leur dos ravissant, et se retournent pour sourire!
Ah, comme un dos est éclairé par un sourire! Les charmantes filles!
ALCMÈNE. — Je ne t'ai jamais vue aussi folle!
ECCLISSÉ. — Oh oui, maîtresse, folle
et affolée! Car sous quelle forme va-t-il venir ? Par le ciel, par la terre, par les eaux ? En dieu, en animal, ou en humain ?
ee
Je n’ose plus chasser les oiseaux, il est peut-être en ce moment un des leurs. Je n’ose résister au chevreuil apprivoisé, qui m'a poursuivie et cornée.
Il est là, le gentil animal, qui niaffe et brâme dans l’antichambre. Peut-être dois-je lui ouvrir? Mais qui sait, peutêtre est-1l au contraire ce vent qui agite les rideaux! J'aurais dû mettre le rideau rouge! Peut-être est-ce lui qui effleure, en ce moment les épaules de ta vieille nourrice. Je tremble, un courant m'’agite.
Ah! je suis dans le sillage d’un immortel!
O maîtresse, c’est en ceci que Jupiter aujourd’hui a été le plus habile : chacun de ses êtres et de ses mouvements peut être pris pour un dieu! Oh!
regarde, qui entre là, par la fenêtre !
ALCMÈNE. — Tu ne vois pas que c’est une abeille... Chasse-la!
ECCLISSÉ. — Certainement non! C’est elle! C’est lui, veux-je dire, lui en elle, en un mot! Ne bougez pas, maîtresse,
je vous en supplie! O salut, abeille divine! Nous te devinons.
ALCMÈNE. — Elle s’approche de moi, à l’aide!
ECCLISSÉ. — Que tu es belle en te gardant ainsi! Ah! que Jupiter a raison de te faire danser ce pas de crainte et de jeu. Aucun ne révèle plus ta candeur et tes charmes. Sûrement elle va te piquer.
ALCMÈNE. — Mais, je ne veux pas être piquée!
EccLissé. — O piqûre bien-aimée!
Laisse-toi piquer, Ô maîtresse! Laissela se poser sur ta joue. Oh! c’est lui sûrement, il cherche ta poitrine! (Alcmène abat et écrase l'abeille. Elle la pousse du pied.) Ciel! Qu’as-tu fait? Quoi, pas de foudres, pas d’eclair! Infâme insecte, qui nous fait de ces peuis!
ALCMÈNE. — Vas-tu m'expliquer ta conduite, Ecclissé ?
oo
ECCLISSÉ. — Tout d’abord, maîtresse, recevez-vous les députations qui montent pour vous féliciter ?
ALCMÈNE. — Amphitryon les recevra avec moi demain.
ECcLissé. — Evidemment, c’est plus
naturel. Je reviens, maîtresse. Je vais chercher Léda.