SCÈNE CINQUIÈME Alcmène, Mercure
Alcmène fait quelques pas dans la chambre, un peu inquiète. Quand elle se retourne, elle voit Mercure en face d'elle.
MERCURE. — Salut, princesse.
ALCMÈNE. — Vous êtes un dieu, pour être venu ainsi, avec cette audace à la fois et cette discrétion ?
MERCURE. — Un dieu mal famé, mais un dieu.
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ALCMÈNE. — Mercure, si j’en juge d’après votre visage ?
MERCURE. — Merci. C’est à mes pieds que les autres humains me reconnaissent, aux ailes de mes pieds. Vous êtes plus habile ou plus apte à la flatterie.
ALCMÈNE. — Je suis tout heureuse de voir un dieu.
MERCURE. — Si vous voulez le toucher, je vous y autorise. À vos mains, moi, je reconnais que vous avez ce droit.
(Alcmène doucement caresse les bras nus de Mercure, touche son visage.) Je vois que les dieux vous intéressent.
ALCMÈNE. — Toute ma jeunesse s’est passée à les imaginer, à leur faire signe.
Enfin l’un d’eux est venu!.. Je caresse le ciel! J'aime les dieux.
MERCURE. — Tous? Je suis compris dans cette affection ?
ALCMÈNE. — La terre s'aime en detail, le ciel en bloc... Vous d’ailleurs,
Mercure, avez un si beau nom. On dit aussi que vous êtes le dieu de lPéloquence… J’ai vu cela tout de suite, dès votre apparition.
MERCURE. — À mon silence ? Votre visage aussi est une belle parole. Et
vous n’avez pas un préféré parmi les dieux ?
ALCMÈNE. — Forcément, puisque j'ai un préféré parmi les hommes.
MERCURE. — Lequel?
ALCMÈNE. — Dois-je dire son nom?
MERCURE. — Voulez-vous que j’énumère les dieux, selon leur liste officielle, et vous m’arrêterez ?
ALCMÈNE. — Je vous arrête. C’est le premier.
MERCURE. — Jupiter ? ALCMÈNE. — Jupiter.
MERCURE. — Vous m’étonnez. Son titre de dieu des dieux vous influence
a ce point? Cette espèce d’oisiveté suprême, cette fonction de contremaître sans spécialité du chantier divin ne vous détourne pas de lui, au contraire?
ALCMÈNE. — [l a la spécialité de la divinité. C’est quelque chose.
MERCURE. — Il n’entend rien à l’éloquence, à l’orfèvrerie, à la musique de ciel ou de chambre. [l n’a aucun talent.
ALCMÈNE. — Il est beau, mélancolique, et il n’a sur ses augustes traits aucun de ces tics qui habitent les traits des dieux forgerons ou poètes.
MERCURE. — Il est beau, en effet, et coureur.
ALCMÈNE. — Vous n'êtes pas loyal en parlant ainsi de lui. Croyez-vous que je ne comprenne pas le sens de ces passions subites qui précipitent Jupiter dans les bras d’une mortelle? Je m'y connais en greffes, par mon mari,
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qui a trouvé, comme vous le savez peut-être là-haut, la greffe des cerises.
En classe aussi on nous fait réciter que le croisement avec la beauté et même avec la pureté, ne peut s’opérer que par ces visites et sur des femmes trop honorées de cette haute mission.
Je vous déplais, en vous disant cela ?
MERCURE. — Vous me ravissez.….
Alors le sort de Léda, de Danaé, de toutes celles qu’a aimées ou qu’aimera Jupiter vous paraît un sort heureux ?
ALCMÈNE. — Infiniment heureux.
MERCURE. — Enviable ?
ALCMÈNE. — Très enviable.
MERCURE. — Bref, vous les enviez?
ALCMÈNE. — Si je les envie? Pourquoi cette question ?
MERCURE. — Vous ne le devinez pas ?
Vous ne devinez pas pourquoi je viens ici, et ce que j’ai à vous annoncer, en messager de mon maître ?
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ALCMÈNE. — Dites toujours.
MERCURE. — Qu'il vous aime... Que Jupiter vous aime.
ALCMÈNE. — Jupiter me connaît ?
Jupiter daigne savoir mon existence ?
Je suis fortunée entre toutes.
MERCURE. — Depuis de nombreux jours, il vous voit, il ne perd aucun de vos gestes, vous êtes inscrite dans son regard rayonnant.
ALCMÈNE. — De nombreux jours ?
MERCURE. — Et de nombreuses nuits.
Vous pâlissez!
ALCMÈNE. — C’est vrai, je devrais rougir!.… Excusez-moi, Mercure. Mais je suis navrée de penser que je n'ai pas toujours été digne de ce regard! Que ne m’avez-vous prévenue |
Mercure. — Et que dois-je lui dire ?
ALCMÈNE. — Dites-lui que je serai désormais digne de cette faveur. Un
on
autel en argent se dresse déjà pour lui dans le palais. Dès le retour d’Amphitryon, nous elèverons un autel d’or.
MERCURE. — Ce n’est pas votre autel qu’il demande.
ALCMÈNE. — Tout ici lui appartient!
Qu'il daigne choisir un objet parmi mes objets preférés!
MERCURE. — Ii l’a choisi, et il viendra ce soir au coucher du soleil le demander lui-même.
ALCMÈNE. — Lequel?
MERCURE. — Votre lit. { Alcmène n’affecte pas une surprise démesurée.) Préparez-vous! Je viens de donner mes ordres à la nuit. Elle n’aura pas trop de toute la journée pour amasser les éclats et les sons d’une nuit de noces célestes.
Ce sera moins une nuit qu’une avance sur votre future immortalité. Je suis heureux d’intercaler ce fragment d’éternité entre vos moments périssables. C’est
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mon cadeau de fiançailles. Vous sourjez ?
ALCMÈNE. — On sourirait à moins.
MERCURE. — Et pourquoi ce sourire ?
ALCMÈNE. — Tout simplement parce qu'il y a erreur sur la personne, Mercure. Je suis Alcmène et Amphitryon est mon mari.
MERCURE. — Les maris sont très en dehors des lois fatales du monde.
ALCMÈNE. — Je suis la plus simple des T'hébaines. Je réussissais mal en classe, et j'ai d’ailleurs tout oublié. On me dit peu intelligente.
MERCURE. — Ce n’est pas mon avis,
ALCMÈNE. — Je vous fais observer qu'il ne s’agit pas en ce moment de vous, mais de Jupiter. Or, recevoir Jupiter, je n’en suis pas digne. Il ne m’a vue qu’illuminée de son éclat. Ma lumière à moi est infiniment plus faible.