‹ amphitryon 38Chapitre 38 sur 42 · RER · texte numérisé non relu

RER

je suis ravie | Je n'hésite plus ! Je vous offre mon amitié. Vous l’aurez vierge.

UPITER. — Qu’entends-tu par là P P C’est un mot courant sur la terre ?

ALCMÈNE. — Le mot est courant.

JUPITER. — Amitié... Il est vrai que de si haut, certaines pratiques des hommes nous échappent encore. Je t’écoute.. Lorsque des êtres se cachent comme nous, à l’écart, mais pour tirer des pièces d’or de vêtements en loque, les compter, les embrasser, est-ce là l’amitié ?

ALCMÈNE. — Non, c’est l’avarice.

JuPITER. — Ceux, quand la lune est pleine, qui se mettent nus, le regard fixé sur elle, passant les mains sur leur corps et se savonnant de son éclat, ce sont là les amis ?

ALCMÈNE. — Non, ce sont les lunatiques !

JUPITER. — Parle clairement ! Et

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ceux qui dans une femme, au lieu de l’aimer elle-même, se concentrent sur un de ses gants, une de ses chaussures, la dérobent, et usent de baisers cette peau de bœuf ou de chevreau, amis encore

ALCMÈNE. — Non, sadiques.

JuPiTEer. — Alors, décris-la moi ton amitié. C’est une passion.

ALCMÈNE. — Folle.

JUPITER. — Quel est son sens ?

ALCMÈNE. — Son sens ? Tout le corps, moins un sens ?

JuPiTER. — Nous le lui rétablirons, par un miracle. Son objet ?

ALCMÈNE. — Elle accouple les créa-

tures les plus dissemblables et les rend égales.

JUPITER. — Je crois maintenant comprendre ! Parfois, de notre observatoire, nous voyons les êtres s’isoler en groupes de deux, dont nous ne per-

200 AMPHYTRION 38 cevons pas la raison, car rien ne semble devoir les accoler : un ministre qui tous les jours rend visite à un jardinier, un lion dans une cage qui exige un caniche, un marin et un professeur, un ocelot et un sanglier. Et ils ont l’air en effet complètement égaux, et 1ls avancent de front vers les ennuis quotidiens et vers la mort. Nous en verions à penser ces êtres liés par quelque composition secrète de leur corps.

ALCMÈNE. — C'est très possible. En tout cas, c’est l’amitié.

JUPITER. — Je vois encore cet ocelot.

Il bondissait autour de son cher sanglier. Puis, dans un olivier, il se cachait, et quand le marcassin passait grognant près des racines, se laissait tomber tout velours sur les soies.

ALCMÈNE. — Oui, les ocelots sont d'excellents amis.

JUPITER. — Le ministre, lui, faisait

dans une allée les cent pas avec le jardinier. Il parlait des greffes, des limaces ; le jardinier, des interpellations, des impôts. Puis, chacun ayant dit son mot, ils s’arrêtaient au terme de l’allée, le sillon de l’amitié sans doute tracé jusqu’au bout, et se regardaient un moment bien en face clignant affectueusement l’œil, et se lissant la barbe.

ALCMÈNE. — Toujours, les anis.

JuUPITER. — Et que ferons-nous, si je deviens ton ami ?

ALCMÈNE. — D'abord je penserai à vous, au lieu de croire en vous... Et cette pensée sera volontaire, due à mon cœur, tandis que ma croyance était une habitude, due à mes aïeux.. Mes prières ne seront plus des prières, mais des paroles. Mes gestes rituels, des sigues.

JUPITER. — Cela ne t’occupera pas trop ?

ALCMÈNE. — Oh ! non. L'amitié du

go

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dieu des dieux, la camaraderie d’un être qui peut tout, tout détruire et tout créer, c’est même le minimum de l’amitié pour une femme. Aussi les femmes n’ont-elles point d’amis.

JuPITER. -— Et moi, que ferai-je ?

ALCMÈNE. — Les jours où la compagnie des hommes m'aurait excédée, je vous verrais apparaître, silencieux ; vous vous assiériez, très calme sur le pied de mon divan, sans caresser nerveusement la griffe ou la queue des peaux de léopard, car alors ce serait de l'amour, — et soudain vous disparaîtriez.. Vous auriez été là ! Vous comprenez P

JUPITER. — Je crois que je comprends. Pose-moi des questions. Dismoi les cas où tu m'appelais à l’aide, et je tâcherai de répondre ce que doit faire un bon ami.

ALCMÈNE. — Excellente idée ! Vous y êtes ?

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JUPITER. — J'y suis !

ALCMÈNE. — Un mari absent ?

JuPITER. — Je détache une comète

pour le guider. Je te donne une double vue qui te permet de le voir à distance, et pour l’atteindre une double parole.

ALCMÈNE. — C'est tout ?

JuPiTER. — Oh ! pardon ! je le rends présent.

ALCMÈNE. — La visite d’amies ou de parentes ennuyeuses ?

JUPITER. — Je déchaîne sur les visiteuses une peste qui leur fait sortir les yeux des orbites J’envoie un mal qui leur ronge le foie et dans leur cerveau une colique Le plafond s’effondre et le parquet s’écarte... Ce n’est pas cela !

ALCMÈNE. — C’est trop ou trop peu |

Jupiter. — Oh ! pardon encore, je les rend absentes...

ALCMÈNE. — Un enfant malade ?

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JUPITER. — L'univers n’est plus que tristesse. Les fleurs sont sans parfum.

Les aniniaux portent bas la tête !

ALCMÈNE. — Vous ne le guéririez pas ?

JUPITER. — Evidemment si ! Que je suis bête !

ALCMENE. — C’est ce que les dieux

oublient toujours. Ils ont pitié des malades, ils détestent les méchants. Ils oublient seulement de guérir, de punir.

Mais en somme vous avez compris.

L'examen est très passable.

Jupiter. — Chère Alcmène.

ALCMÈNE. — Ne souriez pas ainsi, Jupiter, ne soyez pas cruel ! N’avezvous donc jamais cédé devant une de vos créatures ?

JUPITER. — Je n'ai jamais eu cette OCCasion.

ALCMÈNE. — Vous l’avez. La lais-

serez-vous échapper ?

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JuPITER. — Relève-toi, Alcmène. Il est temps que tu reçoives ta récompense. Depuis ce matin, j'admire ton courage et ton obstination, et comme tu ourdis tes ruses avec loyauté, et comme tu es sincère dans tes mensonges. Tu m'as attendri, et si tu trouves un moyen de justifier ton refus devant les Thébains, je ne t’impose pas cette nuit ma présence.

ALCMÈNE. — Pourquoi en parler aux Thébains ? Que le monde entier me croie votre maîtresse, vous pensez bien que je l’accepte, et qu’Amphitryon l’acceptera ! Cela nous fera des envieux, mais il nous sera agréable de souffrir pour vous.

JUPITER. — Viens dans mes bras, Alcmène, et dis-moi adieu.

ALCMÈNE. — Dans les bras d’un ami, oh Jupiter, j'y cours !

La voix CÉLESTE. — Adieux d’Alcmène et de son amant Jupiter.

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