AIM PI PRIMIONN ES
ALCMÈNE. — Vous avez entendu ?
JUPITER. — J'ai entendu.
ALCMÈNE. — Mon amant Jupiter ?
JUPITER. — Amant veut dire aussi
ami ; une voix céleste peut employer le style noble.
ALCMÈNE. — J'ai peur, Jupiter, tant de choses sont troublées tout à coup en moi par ce seul mot |
JupiTEerR. — Rassure-toi
LA voix CÉLESTE. — Adieux de Fupiter et de sa maîtresse Alcmène.
JuPiITER. — C'est quelque farce de Mercure. J’y vais mettre bon ordre.
Mais qu’as-tu Alcmène ? Pourquoi cette pâleur ?, Faut-il.te le redire, j'accepte l’amitié.
ALCMÈNE. —— Sans réserves JUPITER. — Sans réserves.
ALCMÈNE. — Vous l’acceptez bien
vite ! Vous montrez une vive satisfaction à l’accepter !
JupiTErR. — C’est que je suis satisfait.
ALCMÈNE. — Vous êtes satisfait de n'avoir pas été mon amant ?
JupiTER. — Ce n’est pas ce que je veux dire.
ALCMÈNE. — Ce n’est pas non plus
ce que je pense ! Jupiter, puisque vous êtes maintenant mon ami, parlez-moi franchement. Vous êtes bien sûr que jamais vous n’avez été mon amant |
JUPITER. — Pourquoi cette question ?
ALCMÈNE. — Vous vous êtes amusé
tout à l'heure, avec Amphitryon. Il n’y a vraiment pas eu de lutte entre son amour et votre désir C'était un jeu de votre part. Vous aviez d’avance renoncé à moi. Ma connaissance des
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hommes me pousserait à croire q'ie c’est parce que vous avez déjà eu satisfaction.
JupiTER. — Déjà ? Qu’entends-tu par déjà ?
ALCMÈNE. — Vous êtes sûr que vous
n'êtes jamais entré dans mes rêves, que vous n’avez jamais pris la forme d’Amphitryon ?
JuPITER. — T'out à fait sûr.
ALCMÈNE. — Peut-être aussi cela vous a-t-1l échappé. Ce n’est pas étonnant avec tant d’aventures….
JUPITER. — Alcmène |!
ALCMÈNE. — Alors tout cela ne prouve pas un grand amour de votre part. Evidemment, je n'aurais pas recommencé, mais dormir une fois près de Jupiter, cela aurait été un souvenir pour une petite bourgeoise. Tant pis !
JUPITER. — Chère Alcmène, tu me tends un piège !
ALCMÈNE. — Un piège ? Vous craignez donc d’être pris ?
JUPITER. — Je lis en toi, Alcmène,
j'y vois ta peine, tes desseins. J’y vois que tu étais résolue à te tuer, si j'avais été ton amant. Je ne l'ai pas été.
ALCMÈNE. — Prenez-moi dans vos bras.
JUPITER. — Volontiers, petite Alcmène. Tu t’y trouves bien ?
ALCMÈNE. — Oui.
JUPITER. — Oui qui |
ALCMÈNE. — Oui, Jupiter chéri.
Voyez, cela vous semble tout naturel que je vous appelle Jupiter chéri ?
Jupiter. — T'u l’as dit si naturelle.
ment
ALCMÈNE. — Pourquoi justement l’ai-je dit de moi-même ? C’est ce qui m'intrigue. Et cet agrément, cette confiance que ressent pour vous mon corps, d’où vient-il ? Je me sens à l’aise avec
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vous comme si cette aise venait de vous.
JuPITER. — Mais oui, nous nous entendons très bien.
ALCMÈNE. — Non, nous nous entendons mal. Sur beaucoup de points, à commencer par votre création d’ailleurs, et à continuer par votre habillement, je n’ai pas du tout vos idées. Mais nos corps s'entendent. Nos deux corps sont encore aimantés l’un vers l’autre, comme ceux des gymnastes, après leur exercice. Quand a eu lieu notre exercice ? Avouez-le moi ?
JUPITER. — Jamais, te dis-je.
ALCMÈNE. — Alors, d’où vient mon trouble ?
JUPITER. — C’est que malgré moi,
dans tes bras, je me sens porté à prendre la forme d’Amphitryon. Ou bien peut-être que tu commences à m’aimer.
ALCMÈNE. — Non, c’est le contraire, d’un début. Ce n’est pas vous qui êtes entré tout brûlant dans mon lit après le grand incendie de Thèbes ?
JuPITER. — Ni tout mouillé, le soir où ton mari repêcha un enfant.
ALCMÈNE. — Vous voyez, vous le savez |
JuPITER. — Ne sais-je pas tout ce
qui te concerne ? Hélas non, c'était bien ton mari. Quels doux cheveux Î
ALCMÈNE. — Il me semble que ce n'est pas la première fois que vous arrangez cette mèche de cheveux, ou que vous vous penchez sur moi ainsi.
C’est à l’aube ou au crépuscule que vous êtes venu et m'avez prise
JupiTER. — Tu le sais bien, c’est à l'aube. Crois-tu que ta ruse de Léda m’ait échappé ? J’ai accepté Léda pour te plaire.
ALCMÈNE. — O maître des dieux, pouvez-vous donner l’oubli ?
JuPITER. — Je peux donner l’oubli, comme l’opium, rendre sourd, comme la valériane. Les dieux entiers dans le ciel ont à peu près le même pouvoir que les dieux épars dans la nature.
Que veux-tu donc oublier ?
ALCMÈNE. — Cette journée. Certes, je veux bien croire que tout s’y est déroulé correctement et loyalement de la part de tous, mais il plane sur elle quelque chose de louche qui m'oppresse. Je ne suis pas femme à supporter un jour trouble, fût-ce un seul, dans ma vie. Tout mon corps se réjouit de cette heure où je vous ai connu, et toute mon âme en éprouve un malaise.
N'est-ce pas le contraire de ce que je devrais ressentir ? Donnez à mon mari et à moi le pouvoir d’oublier cette journée, à part votre amitié.
JuPiTER. — Qu'il en soit fait comme
tu le désires. Reviens dans mes bras, le plus tendrement que tu pourras, cette fois.
ALCMÈNE. — Soit, puisque j’oublierai tout.
JupPiTER. — Cela est même néces-
saire, Car ce n’est que par un baiser que je peux donner l’oubli.
ALCMÈNE. — C’est sur les lèvres aussi que vous allez embrasser Amphitryon ?
JuPITER. — Puisque tu vas tout oublier, Alcmène, ne veux-tu pas que je te montre ce que sera ton avenir ?
ALCMÈNE. — Dieu m'en garde.
JuPITER. — Il sera heureux, crois-moi.
ALCMÈNE. — Je sais ce qu’est un avenir heureux. Mon mari aimé vivra et mourra. Mon fils chéri naîtra, vivra et mourra. Je vivrai et mourrai.
JuPITER. — Pourquoi ne veux-tu pas être immortelle P?
ALCMÈNE. — Je déteste les aventures ; c’est une aventure, l’immortalité !
JUPITER. — Alcmène, chère amie, je veux que tu participes, fût-ce une seconde, à notre vie de dieux. Puisque tu vas tout oublier, ne veux-tu pas, en un éclair, voir ce qu’est le monde et le comprendre ?
ALCMÈNE. — Non, Jupiter, je ne suis pas curieuse.
JUPITER. — Veux-tu voir quel vide, quelle succession de vides, quel infini de vides est l'infini ? Si tu crains d’avoir peur de ces limbes laiteux, je ferai apparaître dans leur angle ta fleur préférée, rose ou zinia, pour marquer un moment l'infini à tes armes.
ALCMÈNE. — Non.
JUPITER. — Ah ! ne me laissez pas aujourd’hui toi et ton mari, toute ma divinité pour compte | Veux-tu voir
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l'humanité à l’œuvre, de sa naissance a son terme. Veux-tu voir les onze grands êtres qui orneront son histoire, avec leur belle face de juif ou leur petit nez de lorraine ?
ALCMÈNE. — Non.
JuPITER. — Pour la dernière fois, je te questionne, chère femme obstinée !
Tu ne veux pas savoir, puisque tu vas tout oublier, de quelles apparences est construit votre bonheur, de quelles illusions votre vertu ?
ALCMÈNE. — Non.
JupiTER. — Ni ce que je suis vraiment pour toi, Alcmène ? Ni ce que recèle, ce ventre, ce cher ventre |
ALCMÈNE. — HÂtez-vous !
JUPITER. — Alors, oublie tout, excepté ce baiser ?
IT l’embrasse.
ALCMÈNE, revenant à elle. — Quel baiser ?
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Jupiter. — Oh, pour le baiser, ne me raconte pas d’histoires ! J’ai juste-
ment pris soin de le placer en deçà, de l'oubli.