CHAPITRE
DE L’AINHUM
Laissant de côté, tout ce que présentent de factice, d’arbitraire et de conventionnel, les descriptions des premiers médecins qui observèrent l’aïnhum, nous allons en faire un exposé sommaire, mais en rapport avec les idées acluelles, et tel qu'il doit être décrit dans les traités de pathologie, où il a le droit de cité depuis Tilbury Fox (1).
L'ainhum, qoique décrit la première fois au Brésil, est plus fréquent sur la côte d'Afrique; et, si les observations ne sont pas plus nombreuses, c'est que les malades viennent rarement réclamer les svins du chirurgien, « leur barbier ayant une grande habitude pour soigner cette affection, soit par excision, soit par ligature (2). »
Cest une maladie spéciale aux races colorées, qui ne
(1) On Skän diseases. London 1876.
(2) Thèse de doctorat. Montpellier, 4873, Dr Despétis.
J. Rouget
DS
semblent pas perdre leur impressionnabilité native par un long séjour dans une contrée étrangère, et parmi elles certaines tribus, les nègres Nagos, les Hindous appartenant au rameau tamoul, y semblent plus prédestinées. L'étiologie est encore pleine d’obseurité, et le nombre même des causes oscasionnelles que l’on cite est une preuve de leur non valeur. Paterson, aceuse la grande obliquité des tendons des deux derniers orteils, qui chez les nègres sont épatés, spatulés, et par suite plus exposés à l'influence du traumatisme; mais on a rencontré Painhum chez des indiens, dont le pied est bien conformé, et quelquefois d’une rare élégance. Les contusions, les chocs continuels auxquels sont exposés des pieds sans chaussures, ne peuvent avoir une influence irrécusabie, puisque da Silva l’a vu chez des nègres portant des souliers. De plus des populations entières, qui ignorent l’usage des chaussures, n’en sont pas moins à l’abri de l’ainhum. On a mis en cause (Hermann Weber) (1) une pratique des nègres, qui consiste à placer sur le petit orteil un lien serré, mais ce fait est loin d’être constant dans les commémoratifs. Les conditions hygiéniques ne révèlent rien, et nous refusons de croire à l’influense de l'humidité, de l’impaludisme, et de la puce chique. prétextée par certains auteurs; seule l’hérédité a un rôle manifeste: l'ainhum se retrouve chez plusieurs membres d’une même famille. C'est le seul fait positif qu’on ait jasqu'à présent retiré desinvestigations les plus minutieuses, car
(1) Foco citato.
LT LEE les renseignements fournis par les nègres ne méritent ordinairement aucune croyance.
Les femmes semblent moins atteintes que les hommes, mais il n’y a pas de statistique rigoureuse, et cette différence vient peut-être de ce que les malades exami és sont surtout des hommes émigrés, engagés pour renforcer l'équipage des navires ou former des contingents quasimilitaires.
L'ainhum n’est pa scongénilale: il ne s’observe jamais chez le nouveau-né, il n'apparait qu'après la puberté et souvent à un âge même voisin de la vieillesse, [l ne frappe que les orteils surtout Ie cinquième, quélquefois le quatrième, très-rarement les autres; le: prétendues observations d'ainhum des doigts, et des membres rapportées par Guyot et Fontan sont pour nous des méprises dont nous ferons plus loin le procès. Dans un relevé de einquanteobservations le D' F. Roux a trouvé le cinquième orteil atteint 45 fois, et le quatrième dans les cinq autres cas. Presque toujours c’est donc le petit orteil qui est le siège primitif de la lésion, et lorsqu'elle débute par le 4*°, le 5% est envahi bientôt après.
Ordinairement l’ainhum s'établit d’une facon insidieuse sans douleur, sans inflammation, sans aucun gonflement, par un sillon à la face interne du petit orteil; laugmentation de volume ne vient qu'ensuite.
Dans les commémoratifs on ne retrouve généralement rien, quelquefois un traumatisme remontant à une date plus ou moins éloignée, ou quelque diathèse ou maladie concomitante, telle que: une fois le raumatisme (Pereira Guimaraes), une fois des douleurs lombaires (Dupouy) et
OD
plusieurs fois des affections cutanées (Guimaraes, Corre, Guyot).
Au début, le sillon n’est qu'une légère dépression un peu moins que demi-circulaire, occupant la face inférointerne de la racine des orteils, et coïncidant avec le pli digilo plantaire. Il est généralement lisse, quelquefois recouvert d’écailles épidermiques, rarementulcéré, et secrétant ur liquide ichoreux. Il augmente, devient bientôt circulaire et se creuse en mêmetemps. « Si sur un petit
doigt modelé en cire on appliqueun très mince lien cir-
culaire, en arrière de la tête de la première phalange et « qu’on le serre bien perpendiculairement à son grand « axe, en ayant soin de s'arrêter au moment même où [a «section va se compléter, on aura un sillon profond, en «coup de couteau, formé par deux surfaces parallèles « réunies par un petit pédicule central de faible dimen- «sion (1). » Tel est alors l’aspectde l’organe malade. Quelquefois même le mince pedicule n’est visible que par l’écartement des surfaces opposées de la scissure; il s'étrangle assez lentement. Au début il est constitué par les parties molles formant les téguments, et l’os phalangien. Ce n’est ni sur l'articulation métatarso-phalangienne, ni sur l'articulation phalango-phalanginienne que porte la lésion, mais le plus souvent sur le milieu de la première phalange. Plus tard l'os se réduit de volume sans se ramollir, puisil se rompt de lui-mème ou sous le moindre heurt au niveau du point rétréci. Mais la partie
(1) Da Silva Lima.
te du petit orteil située en avant du sillon est augmentée de volume: elle est devenue globuleuse ou ovoïde, offrant l'aspect d'une petite patate, d'une olive ayant trois ou quatre fois la grosseur de l'orteil normal.
La direction de l’orteil se modifie avec le processus pathologique: les tendons internes sont attaqués les premies par le mal, vu la prédominance du sillon de ce côté; les tendons du bord externe lemportent alors, il y a rupture d'équilibre des forces musculaires, À une période avancée, le pédicule n'étant plus formé que de parties molles est incapable de conserver sa direction normale, il sefait un déplacement par rotation ef suivant l'axe antéro-postérieur. Le bout postérieur est porté en dehors, il s’écarte du quatrième orteil, tandis que le bout antérieur se rapproche par son extrémité libre de l’orteil voisin: ils forment done avec l'anoulaire un triangle irrégulier. De plus, vu la grande mobilité du pédicule, l'orteil peut prendre toutes les directions, et par son propre poids entrainé vers le sol il rend la marche pénible.
La sensibilité est intacte dans les parties malades : il n'y a généralement pas de douleur spontanée, mais la pression des parties gonflées provoque des élancements, des picotements fort désagréables et quelquefois une douleur s’irradiant du coté du pied; cette douleur également produite par les heurts fréquents auxquels sont exposés les nègres puisqu'ils marchent pieds-nus, les détermine à se faire opérer.
L'ainhum est une affection essentiellement apyrétique et sans retentissement sur la santé générale. Ses lésions sont souvent doubles, symétriques, mais toujours plus