‹ Amsterdam et VeniseChapitre 7 sur 9 · ASPECT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ASPECT GÉNÉRAL

Un mot d*un homme el*esprit. — Toutes les gares se ressemblent. — Une heureuse exception. — Arrivée ^ Venise. — Ombre et soleil. — Joie et tristesse. — Une première impression. *-* Sur mer. — « La reine de TAdriatique. — Émotions et sensations. — Marines et paysages. — Les écluses de Scbellingwoude. — L*Y et ses rivages. Amsterdam. — Son port. — Sensations et émotions.

Un homme d'infiniment d'esprit disait qu'il ne devrait être permis aux étrangers d'entrer la première fois dans Paris, qu'en passant sous l'Arc de triomphe de l'Étoile, en descendant les Champs-Elysées, et en traversant la place de la Concorde et les boulevards; Cet homme d'esprit avait pleinement raison. Quelle idée voulez-vous qu'un étranger pût concevoir de la « grande ville ", en entrant dans Paris par la barrière Saint-Jacques ou le faubourg Saint «Denis? Il avait beau se pencher à la portière de sa chaise de poste (en ce temps«là, les chemins de fer n'existaient point encore), dévorer des yeux les rues, les ruelles et les maisons. La vue, l'odorat, tout en lui était blessé. La pi*emière impression était désastreuse; et tous ceux qui se mêlent d'analyser leurs sensations, savent le rôle immense que cette première impression joue dans la vie.

Depuis l'invention des chemins de fer, c'est encore bien pis. L'arrivée dans une ville, quelle qu'elle soit, est toujours d'une banalité désespérante. Toutes les gares se ressemblent. Ces vastes hangars , moitié fer et moitié cristal , ces serres énormes où fleu« rissent les wagons et les locomotives, on l'on est aveuglé par la famée, assourdi par les coups de sifflet et le roulement des wagons, oppressé par une odeur insupportable de houille et de graisse, appartiennent toutes à la même famille. Point d'émotion spéciale.

point de caractère particulier, rien qui distingue un pays d*un antre, si ce n'est le langage , le costume des employés et leur brutalité plus ou moins grande. Et puis ce sont les voitures qu*il faut retenir, les bagages qu*il faut obtenir. Au milieu de tous ces tracas , de ce brouhaha intense, la première impression est perdue. C'est un vol que le progrès a fait à l'imagination.

Venise cependant offre une exception à la règle. L'arrivée n*y est point banale, et dès qu'on est descendu de wagon, le caractère particulier de cette ville si particulière apparaît dans sa nouveauté originale. Le courrier qui vous attend ne vous offre point de monter en voiture, mais bien de descendre en bateau. La gondole est là avec ses gondoliers. Vous n'y songiez plus. Préoccupé de vos paquets , de vos billets et de vos malles , vous aviez oublié le lieu où vous êtes, et ce que vous venez voir. Une seule parole vous rend à la réalité. Vous rentrez brusquement dans un monde à part, que vous rêvez depuis longtemps. Vous suivez votre nouveau guide; vous descendez les grandes marches de pierre, vous entrez dans la gondole et vous prenez place dans la petite chambre noire, sur les grands coussins de cuir rembourrés de duvet.

Là, étendu, presque couché, mollement bercé par le mou-* vement cadencé de vos deux rameurs, vous regardez défiler, par le carreau du felze, les palais de marbre et de brique, les églises inondées de soleil, et les gondoles noires qui volent à côté de vous sur la surface argentée du Grand Canal. Mais tout à coup l'on tourne brusquement. Vous voilà dans une ruelle étroite , naviguant entre deux longues murailles qui vous cachent le ciel. On rase les poteaux de bois peint; on frôle les marches des palais verdies par la mousse et descellées par le temps. Le silence, que vous remarquiez à peine quand le soleil animait tout sous vos yeux, semble devenir plus intense. Seuls le bruissement de l'eau et le cri mono* tone du gondolier viennent troubler ce recueillement étrange d'une ville qui semble endormie. Cette obscurité et ce silence vous pénètrent d'une vague inquiétude. Il semble qu'on traverse un lieu abandonné depuis longtemps, et cette sohtude vous pèse. Mais voilà la lumière qui revient. Voilà de nouveau le Grand Canal avec ses

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-palais dentelés, ses terrasses de granit et ses façades de marbre. C'est la vie, c'est la joie, c'est la gaieté exubérante.

Du premier coup vous avez ressenti ces deux grandes impressions qui sont le propre de la Venise actuelle : la mélancolie de sa grandear passée, et la folie joyeuse de sa lumière éternelle. Vous

voyez que Venise fait exception à la règle. Mais , quelles que soient les émotions que vous venez d'éprouver, elles n'approchent point de celles qui vous attendent si vous abordez la ville du côté de la mer. Partons, s'il vous plaît, de Trieste ou d'Ancône. Embarquons-nous le soir. Le lendemain matin, quand le soleil aura

salué la nature , nous monterons sur le pont. Fouillant Thorizon du reg[ard, cherchant à percer la brume, nous nous efforcerons de démêler, des nuages qui nous la cachent, la merveille que nous cherchons. Tout à coup, au-dessus des flots verts, en avant des montagnes bleues dont les assises se perdent dans le brouillard, nous la voyons surgir. Elle scintille au milieu des îles qui l'entourent. Ses palais blancs et roses semblent flotter sur l'Adriatique. On dirait un collier de perles égaré sur un tapis de velours émeraude.

Mais nous avançons toujours, le spectacle grandit. Malamocco, le Lido, Saint-Erasme, forment le premier plan. A droite, Murano et le cimetière; à gauche, San Clémente, San Spirito et la Grazia semblent des sentinelles avancées. Au centre , les monuments se dressent; le campanile et les dômes de Saint-Marc, le clocher rose de San Giorgio-Maggiore et la coupole de Santa Maria délia Salute dessinent, sur le ciel bleu, leurs courbes arrondies ou leurs sommets pointus. Les formes n'apparaissent point encore claires et précises. Pas de contours exacts ; ce sont des taches roses et blanches qui font saillie sur un horizon bleu d'une douceur exquise et sur les flots verts qui s'argentent aux rayons du soleil. A droite, à gauche, au milieu, partout, les palais de marbre, et au-dessus d'eux les cimes des monuments qui s'éparpillent dans la brume dorée comme les notes joyeuses d'une folle chanson.

A chaque instant, le spectacle change. A mesure que nous approchons, tout ce délicieux chaos se débrouille : les campaniles dedsinleni'leui^ profil délicat ' et leâ'dèmes leut* coiffure obèse; les palaisi découpent lèvre bdlcohj dentelés et leurs toitures orientales; les oontoii^S' ^'accusent' davantage, mais les tons restent les mêmes. La ville conserve des teintes blanches et roses, le ciel et la mer leuTir* nuances ventes «et bleues^. '

Spectacle merveilleux 1 Gn* quelques minutes l'enthousiasme qxiil inspire nous transporte dans un monde idéal. Fatigues, ennuis, dégpoùts^ tout est oublié. II suffît d'un regard jeté sur ce tableau superbe pour ne plus se souvenir de la propreté douteuse du bord, du lit incommode et malsain où l'on a passé tant de nuit^/et des

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visages anguleux et moaotones qu'on a depuis longtemps sous les yeux.

Tout cela disparait comme par enchantement. Ou ne voit et l'on □é veut voir que la ville féerique. On est là haletant, ému, attendri. Ah ! comme ils devaient être heureux ces intrépides enfants de l'Adriatique , quand , après avoir surmonté des périls et des ohstacles sans nombre; quand, après avoir risqué cent fois leur vie pour leur patrie hien-aimée, ils retrouvaient leur Venise si belle et leur cité de marbre si joyeusement ensoleillée!

VEKISE La Madone Jea Lagunes.

Nous voilà maintenant dans la lagune. Sur ces bas-fonds la mer prend des colorations étranges. Il nous faut entrer dans le Canal et, pour un instant, la terre et les maisons qui sont proches nous cachent la ville à laquelle elles servent de remparts. IjCS bouées nous entourent balançant sur les eaux leurs têtes vertes et noires. Puis apparaissent les vaisseaux à l'ancre, les phares blancs, les palissades et les petits forts, qui montrent au-dessus des flots leurs créneaux garnis de terre et leurs embrasures armées de gros canons noirs. A di'oite une longue bande de prairies s'étend à perte de vue. Des maisonnettes faites de planches, peintes en'

couleur claire et perchées sur des pilotis, projettent en avant de petits ponts verts ou bleus, qui s'avancent dans la mer.

Puis, au milieu, des poteaux de bois et, surmontant une grosse poutre, la petite niche aux parois bariolées qui abrite l'image de la Madone. Devant elle, nuit et jour, brûle une lampe en miniature qu'entretient la piété des matelots et que le vent balance au gré de ses caprices. Plus loin, nous doublons la pointe du Lido. Les maisons, les phares et les bateaux se succèdent, s*enlevant en taches foncées sur le bleu tendre du ciel, et mirant dans les eaux limpides leurs masses à la fois sombres et gaies. Une minute encore et nous voici de nouveau devant la ville de marbre.

Plus on approche et plus elle semble belle. A droite, le jardin public arrondit ses cimes verdoyantes ; les vaisseaux majestueux semblent dormir sur les flots , tandis que les grandes barques avec leurs voiles jaunes paraissent voler à leur surface. Les palais, les dômes et les clochers, les quais de pierre et les ponts de marbre, les campaniles rouges, la brique rose et le marbre blanc^ les fenêtres bleues et les toits noirs, tout se colore et s'illumine. C'est un concert merveilleux des plus riches couleurs, un cliquetis des nuances les plus vives et les plus joyeuses.

Toutes les merveilles de la cité sans pareille se déroulent alors devant nous. Les tours de l'arsenal, le quai des Esclavons, le Palais ducal, la liibrairie vieille, la Piazzetta et ses colonnes, les dômes de Saint-Marc, le Grand Canal avec la Sainte, la Dogana di Mare avec ses statues et sa boule d'or, tout cela brille, étincelle, éblouit; tout cela nous charme, nous émeut et nous électrise. On sent son cœur qui bat plus vite; il semble qu'une fièvre de joie et d'amour s'empare de l'être tout entier , et dans ces quelques minutes, ivre de soleil et de lumière , on croit appartenir à un monde en dehors et se trouver tout à coup transporté dans le royaume des fées.

Mais le port, qui jusque-là avait été calme et tranquille, s'anime tout à coup ; le vaisseau s'arrête et les gondoles accourent ; elles tournent autour de nous. Debout à l'arrière, le gondolier nous hèle, avec son meilleur sourire et sou salut le plus gracieux.

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Encore quelques minutes et nous voilà à son bord. Son frêle esquif s'ébranle, et bercés par son mouvement cadencé, nous rasons la surface de Feau, éblouis par le soleil et caressés par la brise.

Voyez combien la différence est grande entre la vulgaire arrivée par le chemin de fer et cette entrée majestueuse que nous venons de faire dans le port de Venise lu Belle. C'est toujours par la mer qu*il faut pénétrer dans les cités maritimes. G^est par là seulement qu'il est permis de juger la ville dans son ensemble, et d'embrasser d'un regard ses beautés multiples.

Vous plait-il que nous agissions de même avec Amsterdam ?

Laissons pour les gens d'affaires le chemin de fer hollandais et le chemin rhénan. Supposons que nous venons du Zuiderzée. Nous nous sommes embarqués à Harlingen, à Lemmer, à Enkhuizen ou simplement à Rampen. Nous venons de franchir les écluses de SchelUngwoude. Les grandes portes ont tourné sur leurs gonds énormes scellés dans le granit. Le sifflet, s'est fait entendre et notre bateau s'est mis en marche, lançant dans les airs un joyeux panache de blanche fîimée. Nous 'voilà au milieu de TY. Les rivages qui sont encore proches déroulent à perte de vue de verdoyantes prairies, émaiUées de bestiaux noirs et blancs. Sur la droite, l'Over-p toom et Nieuwendam semblent cacher leurs maisons noires et ronges dans les grands champs de colza qui les entourent. Plus bardis, le cloqher relève la tête, lance dans les airs sod faite pointu, et le moulin à vent tourne follement ses grandes ailes verted, qui craquent à chaque souffle qui passe. Puis c'est la pointe du Waterlaad,.du pays de l!eau, qui s'avance dans le golfe et semble tendre la main aux jetées de la ville ^ et par derrière, le pays de la Zaan avec. ses myriades de moulins noirs, aux ailes jaunes et rouges^ qui, dans l'éloignement, semblent une armée bourdonnante de gigantesques sauterelles, abattues sur la prairie sans fin.

Devant nous les « Tjalks » ventrus, couchés sur le côté , laissant flotter leur « zward », la voile brune gonflée par le vent, le pavillon tricolore au haut du mât, sillonnent en tous sens la plaine argentée. Les u stoombooten n gagnent bruyamment l'entrée du Grand Canal, qui doit les mener à la pointe du Helder. Les bateaux roux, chargés

de lait et de légumes, dirigent vers la grande ville leurs montagnes de provisions, et les pêcheurs nonchalants, aux chemises rouges avec leurs vestes brunes, couchés sur le pont de leurs barques arrondies, attendent le milieu du jour pour franchir les écluses et commencer leur course aventureuse.

Au loin, la ville nous apparaît perdue dans une brume azm*ée d'une douceur extrême. Ses campaniles et ses clochers se dessinent à peine. Ses vingt mille pignons forment une immense bande noire qui borde Thorizon , et qu'on prendrait à cette distance pour une dentelle énorme plaquée sur un drap d'argent.

Bientôt nous longeons la digue de l'Est. Les bâtiments qu'elle abrite dressent leur forêt de cordages et de mâts. Derrière eux, les Docks de la marine royale profilent leurs longues silhouettes brunes, et le bruit de la ville, qui devient plus intense, commence à peupler l'air d'une joyeuse animation.

Mais notre bâtiment décrit une courbe savante. Tout à coup il fait face à la grande cité. Nous marchons droit sur elle et, à mesure que nous approchons, ses lignes se dessinent et ses contours s'accusent.

Le premier plan appartient de droit à une flottille de légers bateaux qu'on charge ou qu'on décharge. De petits vapeurs, prêts à partir, appellent, avec leur cloche joyeuse, le voyageur en retard. Les grues gémissent en enlevant les marchandises. Les tonneaux roulent sur le pont, et les ballots s'engouffrent dans les écoutilles béantes. Puis, derrière, c'est le quai avec son animation joyeuse, sa population particulière et son personnel à part. Les uns fument et causent, attendant qu'on les appelle au travail; les autres .déchargent les voitures ou chargent les bateaux. Les omnibus passent, les camions s'arrêtent, les marchandises arrivent. On les entasse sur le quai posément , tranquillement, méthodiquement, sans désordre et sans fièvre.

Plus loin se dressent les maisons longues, étroites, effilées et peintes en couleur sombre. Par leurs fenêtres sans nombre et toutes encadrées de blanc, elle semblent regarder les travailleurs et surveiller le port. Leur perron de granit, avec sa petite balustrade, les défend contre les indiscrétions du dehors,. et l'ehtabie-

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