‹ Amusements sérieux et comiques :Chapitre 10 sur 26 · V UNIVERSITÉ · texte numérisé non relu

V UNIVERSITÉ

Dans le pays latin tout est obscur : les habitations, les vêtements, le langage, et les raisonnements même.

La noblesse ni la bravoure ne servent de rien pour parvenir aux dignités de la République des Lettres : ce sont les plus savants, et souvent les plus opiniâtres, qui usurpent la domination. Là chaque maison est un royaume, ou plutôt un empire, où chaque souverain a son sceptre, sa justice, ses lois et ses armes : et tel d'entre eux est si puissant, qu'il gouverne quatre nations dans un seul collège (1).

Il y a longtemps qu'on travaille à défricher le pays de la science ; cependant il n'y paraît guère : la seule chose qu'on y explique nettement, c'est qu'un et un font deux ; et ce qui fait que cela est si clair, c'est qu'on le savait avant que d'en avoir fait une science.

Quoi qu'il en soit, la géométrie est d'un grand

usage ; elle sert entre autres choses à éprouver l'esprit, comme le creuset sert à éprouver l'or : les bons esprits s'y raffinent, les esprits faux s'y évaporent.

Les géomètres travaillent sur un terrain si solide, qu'après avoir bien posé la première pierre, ils élèvent sans crainte leurs bâtiments jusqu'aux cieux.

Sur un terrain bien différent, les philosophes bâtissent des édifices superbes qu'on appelle systèmes : ils commencent par les fonder en l'air ; et quand ils croient être parvenus au solide, le bâtiment s'évanouit, et l'architecte tombe des nues.

Le pays des systèmes est fort amusant (x) : entre autres singularités on y voit une populace d'aiguilles s'assembler autour d'une pierre noire, de grands hommes courir après les petits corps ; on y pèse l'air, on y mesure la chaleur, le froid, la sécheresse et l'humidité : grandes découvertes pour l'utilité de l'homme ! Sans étudier, il n'a qu'à jeter les yeux sur un petit tuyau de verre, pour connaître s'il a froid, s'il a chaud, s'il pleut, ou s'il fait beau temps.

Attiré par ces belles connaissances, on cherche

Il8 LES AMUSEMENTS

des guides pour avancer dans la philosophie (x) : on aperçoit un ancien Grec, qui depuis deux mille ans est maître d'un chemin creux et obscur ; d'autre part, on voit un jeune téméraire qui a osé frayer un chemin tout opposé. Celui-ci est si artistement aplani, qu'on y marche plus à son aise, et qu'on croit même y voir plus clair que dans l'autre. Ces deux guides se tuent de crier : C'est ici, c'est ici l'unique route qu'il faut tenir pour découvrir tous les secrets de la nature. Si l'on me demande lequel des deux a raison, je dirai que l'un a pour lui la raison de l'ancienneté, et l'autre la raison de la nouveauté ; et en cas d'opinion (a), ces deux raisons entraînent plus de savants que la raison même.

Celui qui entreprend le voyage de la philosophie, voudrait bien suivre ces deux guides tout à la fois ; mais il n'ose s'engager dans des chemins où l'on ne parle que d'accidents et de privation. Il se sent tout à coup saisi du froid, du chaud, du sec et de l'humide, pénétré par la matière subtile, environné de tourbillons, et si épouvanté par l'horreur du vide, qu'il recule au lieu d'avancer (2).

(a) C'est-à-dire en madère d'opinion, dans les choses qui relèvent de l'appréciation, du « sentiment » personnel.

AMUSEMENT HUITIEME IIÇ

On se doit consoler de ne point avancer dans ce pays ; car ceux qui n'y ont jamais été en savent presque autant que ceux qui en reviennent.

Avant que de faire passer mon voyageur de l'Université à la Faculté, il est bon de lui faire remarquer que,

Dans le pays de la science, on s'égare.

Dans le Palais, on se perd.

Dans les promenades, on se retrouve.

Et on ne se cherche plus dans le mariage.

On avance peu à la cour.

On va loin avec les femmes.

. Et on ne revient guère du royaume de la Faculté (a).

(a) Il s'agit, bien entendu, de la Faculté de médecine.

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