LA GALANTERIE
Entrons dans ce charmant pays, et voyons d'abord... mais qu'y peut-on voir ? La galanterie autrefois si cultivée, si florissante, fréquentée par tant d'honnêtes gens (1), est maintenant en friche, abandonnée : quel désert ! hélas ! je n'y reconnais plus rien.
Suivons donc l'usage nouveau ; et sans nous amuser à la galanterie, passons tout d'un coup au mariage.
(a) Le mot est pris ici dans un sens favorable : empressement poli et respectueux auprès des femmes.
Il est bien difficile de parler du mariage d'une manière qui plaise à tout le monde. Ceux qui n'y prennent nul intérêt seront ravis que j'en fasse une description comique. Maudit soit le plaisant, dira ce mari sérieux ; s'il était à ma place, il n'aurait pas envie de rire. Si je moralise tristement sur les inconvénients du mariage, ceux qui ont envie de se marier se plaindront que je veux les dégoûter d'un état si charmant. Sur quel ton le prendrai-je donc ? J'y suis fort embarrassé.
Un certain peintre faisait un tableau de l'Hymen pour un jeune amant. Je veux qu'il soit accompagné de toutes les grâces, lui disait cet amant passionné. Souvenez-vous surtout que l'Hymen doit être plus beau qu'Adonis : il faut lui mettre en main un flambeau plus brillant encore que celui de l'Amour. Enfin, faites un effort d'imagination ; je vous paierai votre tableau
à proportion que le sujet en sera gracieux. Le peintre qui connaissait sa libéralité, n'oublia rien pour le satisfaire, et lui apporta le tableau la veille de ses noces. Notre jeune amant n'en fut point satisfait : Il manque, dit-il, à cette figure certain air gai, certains agréments, certains charmes ; enfin ce n'est point là l'idée que j'ai de l'Hymen : vous l'avez fait d'une beauté médiocre, vous ne serez que médiocrement récompensé.
Le peintre, qui avait autant de présence d'esprit que de génie pour la peinture, prit son parti dans le moment.
Vous avez raison, lui dit-il, de n'être pas content de la beauté de mon tableau, il n'est pas encore sec ; ce visage est embu ; et pour vous parler franchement, j'emploie mes couleurs de manière que ma peinture ne paraît rien dans les premiers jours. Je vous rapporterai ce tableau dans quelques mois, et pour lors vous me le paierez selon sa beauté : je suis sûr qu'il vous paraîtra tout autre. Adieu, Monsieur, je ne suis pas pressé d'argent.
Ce peintre remporta son ouvrage : notre jeune amant se maria le lendemain ; et quelques mois
IOÔ LES AMUSEMENTS
s'écoulèrent sans que le peintre parût. Enfin il reporta le tableau. Notre jeune mari fut surpris en le voyant : Vous me l'aviez bien promis, lui dit-il, que le temps embellirait votre peinture ; quelle différence ! Je ne la reconnais plus ! J'admire l'effet du temps sur les couleurs, et j'admire encore plus votre habileté. Cependant je ne puis m'empêcher de vous dire que ce visage est un peu trop gai, ces yeux un peu trop vifs : car enfin les feux de l'Hymen doivent paraître moins brillants que ceux de l'Amour ; ce sont des feux solides que les feux de l'Hymen (1). D'ailleurs, l'attitude de votre figure est un peu trop enjouée, un peu trop libre, et vous lui avez donné un certain air de badinage qui ne caractérise pas tout à fait... Ce n'est pas là l'Hymen enfin. Fort bien, Monsieur, lui dit le peintre, ce que j'avais prévu est arrivé ; l'Hymen est à présent moins beau dans votre idée que dans mon tableau : c'était tout le contraire il y a trois mois. Ce n'est point ma peinture qui a changé, c'est votre idée : vous étiez amant pour lors, vous êtes mari maintenant.
Je vous entends, interrompit le mari ; brisons là-dessus. Votre tableau est agréable au delà de mon imagination, il est juste que le paiement soit au delà de la vôtre : voilà une bourse qui contient le double de ce que vous pouvez espérer. Tenez,
Monsieur, laissez-moi le tableau. Non, Monsieur, répliqua le peintre, non, je ne vous le laisserai point ; je vous en veux donner un autre qui plaise aux amants et aux maris, et ce sera le chef-d'œuvre de la peinture. En effet, le peintre fit un autre tableau, où il se servit avec tant d'art de certaines règles d'optique et de perspective, que le portrait de l'Hymen paraissait charmant à ceux qui le regardaient de loin ; mais de près ce n'était plus cela. Il le fit placer au bout d'une agréable galerie, sur une espèce d'estrade, et pour monter sur cette estrade, il fallait passer un pas fort glissant ; en deçà, c'était le charmant point de vue, mais sitôt qu'on avait passé le pas, adieu les charmes.
Si vous comprenez la difficulté qu'il y a de peindre le mariage au goût de tout le monde, suspendez ici votre critique ; je vais vous présenter mon tableau, choisissez le point de vue qui vous convient.
Pour rentrer dans notre style de voyage, je vous dirai d'abord que le mariage est un pays qui peuple les autres ; la bourgeoisie y est plus fertile que la noblesse ; c'est peut-être que les grands seigneurs se plaisent moins chez eux que chez leurs voisins. Le mariage a la propriété de
faire changer d'humeur ceux qui s'y établissent : il fait souvent d'un homme enjoué un stupide, et d'un galant un bourru ; quelquefois aussi, d'un stupide et d'un bourru, une femme d'esprit fait presque un galant homme.
On se marie par différents motifs : les uns par passion, les autres par raison ; celui-ci sans savoir ce qu'il fait, et celui-là ne sachant plus que faire.
Il y a des hommes si accablés de quiétude et d'indolence, qu'ils se marient seulement pour se désennuyer : d'abord le choix d'une femme les occupe ; ensuite les visites, les entrevues, les festins, les cérémonies ; mais après la dernière cérémonie, l'ennui les reprend plus que jamais.
Combien voyons-nous de maris et de femmes qui dès la seconde année de leur communauté, n'ont plus rien de commun que le nom, la qualité, la mauvaise humeur, et la misère ?
Je ne m'étonne pas qu'il y ait tant de mauvais ménages, puisqu'on se marie tout à sa tête, ou tout à celle des autres.
Tel qui se marie à sa tête, ne voyant pas dans une femme ce que tout le monde y voit, est en
AMUSEMENT SEPTIEME ICÇ
danger d'y voir dans la suite beaucoup plus que les autres n'y ont vu.
Tel autre, qui n'a pas la force de se déterminer par lui-même, s'en rapporte à la marieuse de son quartier, qui sait à point nommé le taux des établissements, et le prix courant -des filles à marier. Ces connaisseuses ont le talent d'assortir les conditions, les biens, les familles, tout enfin, hors les humeurs et les inclinations dont elles ne se mettent point en peine.
Avec l'entremise de ces femmes d'affaires, on fait un mariage comme une emplette : on marchande, on surfait, on mésoffre (a), enfin on est pris au mot.
D'autres, qui n'ont pas le loisir de marchander, vont lever une riche veuve chez un notaire, comme on lève une charge aux Parties casuelles (b).
(a) Mésofjrir, mot vieilli, signifiait : offrir d'une marchandise beaucoup moins que sa valeur.
(b) C'est-à-dire : comme on acquiert une charge vacante au bureau des parties casuelles. Sous l'ancien régime, les parties casuelles sont « les droits qui reviennent au roi pour les charges de judicature ou de finance quand elles changent de titulaire ». Par extension, l'expression désigne aussi le bureau établi pour le recouvrement de ces droits.
IIO LES AMUSEMENTS
Ce n'est pas tout à fait la faute de l'entremetteuse si l'on est trompé en femme : elles vous donnent un mémoire. On n'examine que les articles de la famille et du bien ; on laisse à côté la femme, qu'on ne retrouve que trop dans la suite.
Après tout ce que je viens de dire, je ne crains point d'avancer que ceux qui se marient peuvent être heureux.
Mais ce n'est point se marier, c'est négocier, que de prendre une femme pour son bien.
Ce n'est point se marier, c'est se contenter (a), que de prendre une femme pour sa beauté.
Ce n'est point se marier, c'est radoter, à certain âge, que de prendre une jeune femme pour avoir de la société.
Qu'est-ce donc que se marier ? C'est choisir avec discernement, à loisir, par inclination et sans intérêt, une femme qui vous choisisse de même.
Le pays du mariage a cela de particulier, que
(a) Au sens de : contenter ses désirs.
les étrangers ont envie de l'habiter, et les habitants naturels voudraient en être exilés.
On peut être exilé du mariage par les séparations ; mais il n'y a de véritable sortie que celle du veuvage.
Quoique le veuvage suppose la mort de l'un des deux époux, il me paraît moins à craindre que la séparation.
Les séparés sont des animaux sauvages, incapables des plus beaux nœuds de la société.
Dans les causes ordinaires de séparation, on donne le tort à la femme ; mais souvent le mari est cause que la femme a tort, et il a lui-même le tort d'avoir appris au public que sa femme avait tort.
On doit s'attendre que je vais parler ici (a) du veuvage : c'est un grand sujet et très fertile ; mais il est trop difficile à traiter.
Comment parler des veuves ? Si je ne les dépeins qu'à demi fâchées de la mort d'un mari,
(a) Ce tour est correct dans l'ancienne langue. Nous dirions aujourd'hui : On doit s'attendre à ce que je parle
je blesserai la bienséance : si j'exagère leur affliction, je blesserai la vérité.
Quoi qu'en puissent dire les mauvais plaisants, il n'y a point de veuvage sans tristesse. N'est-ce pas toujours un état fort triste, d'être obligé de feindre une tristesse continuelle ? Le triste rôle à jouer que celui d'une veuve qui ne veut point faire parler d'elle (x) !
Il y a des veuves à qui les sanglots et les larmes ne coûtent rien ; j'en ai connu une au contraire qui faisait de bonne foi tout son possible pour s'affliger : mais la nature lui avait refusé le don des larmes. Cependant elle voulait faire pitié aux parents de son mari : ses affaires dépendaient d'eux.
Un jour, son beau-frère qui était fort affligé, lui reprochait qu'elle n'avait pas versé une larme : Hélas ! lui répondit la veuve, mon pauvre esprit a été si accablé de ce coup imprévu, que j'en suis devenue comme insensible ; les grandes douleurs ne se font point sentir d'abord, mais dans la suite je suis sûre que j'en mourrai.
Je sais, lui répliqua le beau-frère, que les douleurs trop grandes ne se font point sentir
d'abord ; je sais encore que les douleurs violentes ne durent guère : ainsi, Madame, vous serez tout étonnée que la douleur de votre veuvage sera passée (a) avant que vous l'ayez sentie.
Une autre veuve se désespérait, et ce n'était pas sans sujet : elle avait perdu en même jour (b) le meilleur mari et la plus jolie petite chienne de Paris.
Ce double veuvage l'avait réduite en un état qui faisait craindre pour sa vie. On n'osait lui parler de boire ni de manger ; on n'osait pas même la consoler. Il est dangereux d'obstiner (c) la douleur d'une femme, il vaut mieux laisser agir le temps et l'inconstance. Cependant, pour accoutumer petit à petit la veuve à supporter l'idée de ses pertes, une bonne amie lui parla d'abord de sa petite chienne. Au seul nom de Babichonne, ce fut des hurlements, des transports ; elle s'évanouit enfin : Que j'ai bien fait, s'écria la prudente amie, de ne point parler du mari : elle serait morte tout à fait !
(;>) Comparer la note (a) de la page 111.
(b) >vous dirions : le même jour, on : en un même jour. Comparer : en même temps.
(c) Obstiner, au sens transitif, était du s! vie familier, e1 signifiait : être eause que l'on s'obstine, en contredisant mal à propos.
Le lendemain, le nom de Babichonne fit couler des larmes avec tant d'abondance, qu'on espéra que la source en tarirait bientôt, et l'amie zélée crut qu'elle pouvait hasarder le nom du mari.
Hélas ! lui dit-elle, si le seul nom de Babichonne vous afflige tant, que serait-ce donc si on vous parlait de votre mari ? mais je n'ai garde : la pauvre Babichonne ! Vous n'en trouverez jamais une semblable ; cependant elle est bien heureuse d'être morte, car vous ne l'auriez plus aimée : peut-on aimer quelque chose après avoir perdu un mari ?
C'est ainsi que cette amie habile mêlait adroitement l'idée du mari avec celle de Babichonne : sachant bien que quelquefois deux fortes douleurs se détruisent l'une l'autre en faisant diversion. Elle remarqua qu'au nom de Babichonne les pleurs redoublaient, et qu'elles (a) s'arrêtaient tout court au nom du mari ; c'était, sans doute, le saisissement : on sait que les pleurs ne sont que pour les douleurs médiocres. Quoi qu'il en soit, la pauvre affligée passa plusieurs jours et plusieurs nuits dans cette alternative de pleurs et de saisissements.
(a) Ainsi portent les deux textes successifs. Ce féminin s'explique par une confusion avec larmes.
Enfin, la bonne amie fit chercher une petite chienne, et en trouva une plus jolie que la défunte : elle la présenta ; mais la veuve ne l'accepta qu'en pleurant. Heureusement, la nouvelle chienne se fit tant aimer en huit jours, qu'on ne pleura plus Babichonne ; et voici la conséquence que l'amie en tira.
Si une chienne nouvelle a fait cesser les pleurs, peut-être -qu'un mari nouveau fera cesser les saisissements. Mais hélas ! l'un ne fut pas si facile que l'autre : la nouvelle chienne s'était fait aimer en huit jours , et il fallut plus de trois mois pour faire consentir la veuve à se remarier.
Quoique je me sois donné plein pouvoir de quitter mon voyageur siamois tant qu'il me plairait, je ne veux pas le perdre de vue : j'ai besoin qu'il autorise (a) certaines idées creuses qui me sont venues à propos de la Faculté et de l'Université. Ce sont deux pays où les idées simples et naturelles ne sont pas les mieux reçues ; il faut qu'un voyageur parle, s'il se peut, la langue des pays par où il passe : je vais donc guinder mon style et figurer mes expressions, pour être plus intelligible aux docteurs.
(a) Qu'il couvre de son autorité, ou, en quelque sorte, qu'il prenne à son compte.
AMI SEMEXTS