AMUSEMENT NEUVIÈME LA FACULTÉ
Le pays de la Faculté est situé sur le passage de ce monde à l'autre.
C'est un pays climatérique (»), où l'on nous ait respirer un air rafraîchissant, très ennemi de la chaleur naturelle (1).
Ceux qui voyagent dans cette contrée dépensent beaucoup, et meurent de faim.
La langue y est fort savante, et ceux qui la parlent sont très ignorants.
On apprend ordinairement les langues pour pouvoir exprimer nettement ce qu'on sait ; mais il semble que les médecins n'apprennent leur jargon que pour embrouiller ce qu'ils ne savent point.
(a) Ce mot est expliqué dans la note (') de cette même page, à la fin du volume.
Que je plains un malade de bon sens ! Il faut qu'il ait à combattre tout à la fois les arguments du médecin, la maladie, les remèdes, et l'inanition. Un de mes amis, à qui tout cela ensemble avait causé un transport au cerveau, eut une vision fiévreuse qui lui sauva la vie : il crut voir la fièvre sous la figure d'un monstre ardent, qui poursuivait à pas continus et redoublés un malade, qu'un conducteur vint prendre par le poignet pour le faire sauver à travers un fleuve de sang : ce pauvre malade n'eut pas la force de le traverser, et se noya. Le conducteur se fit payer, et courut à un autre malade entraîné par un torrent d'eau de poulet et d'émulsion. Mon ami profita de cette vision, congédia son médecin, et cela lui fit du bien, car rien ne l'empêcha plus de guérir tout seul i1).
L'absence des médecins est un souverain remède pour celui qui n'a point recours au charlatan.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des charlatans de bonne foi : cet étranger, par exemple, est fort sincère. Il débite de l'eau de fontaine à trente sols la bouteille : il dit qu'il y a dans son eau une vertu occulte qui guérit des plus grands maux ; il en jure, et jure vrai, puisque cette eau
le guérit lui-même de la pauvreté, qui renferme les plus grands maux (1).
A Paris il en est des médecins comme des almanachs : les plus nouveaux sont les plus consultés : mais aussi leur règne, comme celui des almanachs, finit avec l'année courante.
Quand un malade laisse tout faire à la nature, il hasarde beaucoup ; quand il laisse tout faire aux médecins, il hasarde beaucoup aussi (2) : mais hasard pour hasard, j'aimerais mieux me confier à la nature, car au moins on est sûr qu'elle agit de bonne foi, comme elle peut, et qu'elle ne trouve pas son compte à faire durer les maladies.
Il y a quelque rapport entre les médecins et les intendants. Les intendants ruinent les maisons les mieux établies, et les médecins ruinent les corps les mieux constitués ; les maisons ruinées enrichissent les intendants, et les corps ruinés enrichissent les médecins.
On devrait obliger tous les médecins à se marier : n'est-ce pas une justice qu'ils rendent à l'État quelques hommes pour ceux qu'ils lui enlèvent à toute heure ?
Je pardonne à ceux qui sont à l'extrémité de leur vie, de s'abandonner aux médecins, et à ceux qui sont à l'extrémité de leur bien, de s'abandonner au jeu.