LE JEU
Le jeu est une espèce de succession ouverte à tout le monde ; j'y vis l'autre jour deux Gascons hériter d'un Parisien, qui ne se serait jamais avisé de les mettre sur son testament.
Le lansquenet (a) est une espèce de république mal policée (b), où tout le monde devient égal ; plus de subordination : le dernier de tous les hommes, l'argent à la main, vient prendre audessus d'un duc et pair le rang que sa carte lui donne (x).
On bannit de ces lieux privilégiés, non seulement la subordination et le respect, mais encore toutes sortes d'égards, de compassion et d'humanité ; les cœurs y sont tellement durs et impi-
(a) Le mot lansquenet désignait alors non seulement le jeu de cartes, mais aussi les lieux et assemblées où on le jouait.
(b) Une république dont la " constitution » est mauvaise Voir la note (a) de la page (J3.
toyables, que ce qui fait la douleur de l'un y fait la joie de l'autre.
Les Grecs s'assemblaient pour voir combattre des athlètes, c'est-à-dire pour voir des hommes s'entre-tuer : ils appelaient cela des jeux ; quelle barbarie (*) ! Mais sommes-nous moins barbares, nous qui appelons un jeu l'assemblée du lansquenet, où, pour user de l'expression des joueurs mêmes, on ne va que pour s'égorger l'un l'autre (2) ?
Un jour mon voyageur entra inopinément dans un lansquenet ; il fut bizarrement frappé de ce spectacle. Mettez- vous à la place d'un Siamois superstitieux, et qui n'a aucune connaissance de nos manières de jouer, vous conviendrez que son idée, toute abstraite (a) et toute visionnaire qu'elle paraisse, a pourtant quelque rapport à la vérité : voici les propres termes d'une lettre qu'il en écrivit à son pays.