‹ Amusements sérieux et comiques :Chapitre 13 sur 26 · FRAGMENT D'UNE LETTRE SIAMOISE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UNE LETTRE SIAMOISE

Les Français disent qu'ils n'adorent qu'un seul Dieu : je n'en crois rien ; car outre les divinités

(a) Voir la note (b) de la page 70.

vivantes auxquelles on les voit offrir des vœux, ils en ont encore plusieurs autres inanimées, auxquelles ils sacrifient, comme je l'ai remarqué dans une de leurs assemblées où je suis entré par hasard.

On y voit un grand autel en rond, orné d'un tapis vert, éclairé dans le milieu, et entouré de plusieurs personnes assises comme nous le sommes dans nos sacrifices domestiques (1).

Dans le moment que j'y entrai, l'un d'eux, qui apparemment était le sacrificateur, étendit sur l'autel les feuillets détachés d'un petit livre qu'il tenait à la main : sur ces feuillets étaient représentées quelques figures ; ces figures étaient fort mal peintes (2). Cependant ce devait être les images de quelques divinités, car à mesure qu'on les distribuait à la ronde, chacun des assistants y mettait une offrande chacun selon sa dévotion. J'observai que ces offrandes étaient bien plus considérables que celles qu'ils font dans leurs temples particuliers.

Après la cérémonie dont je vous ai parlé, le sacrificateur porte sa main en tremblant sur le reste de ce livre, et demeure quelque temps saisi de crainte et sans action ; tous les autres, attentifs à ce qu'il va faire, sont en suspens, et immobiles comme lui. Ensuite, à chaque feuillet qu'il retourne,

ces assistants immobiles sont tour à tour agités différemment, selon l'esprit qui s'empare d'eux : l'un loue le Ciel en joignant les mains, l'autre regarde fixement son image en grin:ant les dents (a), l'autre mord ses doigts et frappe des pieds contre terre ; tous enfin font des postures et des contorsions si extraordinaires, qu'ils ne semblent plus être des hommes. Mais à peine le sacrificateur a-t-il retourné certain feuillet, qu'il entre lui-même en fureur, déchire le livre et le dévore de rase, renverse l'autel et maudit le sacrifice : on n'entend plus que plaintes, que gémissements, cris et imprécations. A les voir si transportés et si furieux, je jugeai que le Dieu qu'ils adorent, est un Dieu jaloux, qui pour les punir de ce qu'ils sacrifient à d'autres, leur envoie à chacun un mauvais démon pour les posséder.

Voilà le jugement que peut faire un Siamois sur les emportements des joueurs : que n'auraitil point pensé s'il se fût rencontré là des joueuses ?

Non, jamais l'amour n'a causé tant de désordre parmi les femmes que la fureur du jeu. Comment peuvent-elles s'abandonner à une passion, qui altère leur esprit, leur santé, leur beauté, qui altère... que sais-je, moi ? Mais ce tableau ne

(a) Grimer les dénis est, dans l'ancienne langue, la forme régulière pour : grincer des dents.

leur est point avantageux : tirons le rideau dessus (1).

Je ne sais pourquoi les lieux publics où l'on joue ont usurpé le beau nom d'académie (2), si ce n'est qu'on y apprend quelquefois, aux dépens de tout son bien, à gagner subtilement celui des autres.

On trouve dans Paris quantité d'académies, qui ont toutes des vues différentes dans leur établissement :

Académie de musique, pour exciter les passions.

Académie de philosophes, pour les calmer.

Académie pour observer le cours des astres.

Académie pour régler le cours des mots.

Académie d'éloquence et de peinture, qui apprend à immortaliser les hommes.

Académie d'armes, qui enseigne à les tuer.

Il y a outre cela quantité d'académies bachiques,

où les bons gourmets et les fins coteaux («) enseignent l'art de boire et de manger, art qui s'est beaucoup perfectionné depuis peu. Ce sont de riches particuliers qui tiennent ces académies pour leur plaisir, car on ne va plus guère dans celles qui sont publiques, parce qu'on a remarqué que plusieurs jeunes gens, pour y avoir vécu délicieusement quelques années, se sont mis en état de mourir de faim le reste de leur vie.

Si le pays des traiteurs est désert, celui des cafés en récompense est fort peuplé (1).

Chaque café est un palais illuminé, à l'entrée duquel paraît une Armide ou deux qui vous charment d'abord, pour vous attirer dans des enfoncements à perte de vue.

Là, plusieurs chevaliers errants viennent se placer à une même table sans se connaître ; à peine se regardent-ils, lorsqu'on leur apporte une certaine liqueur noire, qui a la vertu de les faire parler ensemble (2) ; et c'est alors qu'ils se racontent leurs aventures. Aux charmes du café,

L'ordre des Coteaux, vers la fin du xvne siècle, était une « académie bachique » où n'étaient admis que les gourmets du goût le plus délicat. Par extension, « un coteau » était un membre de cet ordre.

on joint la fenouillette, qui achève d'enchanter les chevaliers : par la force de cet enchantement, l'un est forcé de s'abandonner au sommeil, l'autre s'attendrit pour Armide, et l'autre comme un Roland furieux va signaler sa valeur en courant les rues.

Disons un mot du riche pays des Bourdonnais (1) ; c'est là que le luxe vous conduit dans des Pérous en magasin, où les lingots d'or et d'argent se mesurent à l'aune ; et telle femme, après y avoir voyagé avec quelque étranger libéral, porte sur elle plus que son mari ne gagne, et traîne à sa queue tout le bien d'un créancier.

D'un côté tout opposé, le bon marché vous mène dans une contrée où le hasard vous habille : là quantité d'importuns officieux appellent le passant, l'arrêtent, le tiraillent, et lui déchirent un habit neuf pour l'accommoder d'un vieux (2).

Dans un pays voisin, on voit un grand jardin pavé, ouvert indifféremment à tout le monde ; on y voit, en hiver comme en été, des fleurs et des fruits en même temps ; tous les jours on les cueille, et toutes les nuits il en revient de nouveaux (3).

Autour de ce jardin, s'arrangent quantité de nymphes, qui habitent chacune dans leur tonneau (x) ; non seulement elles ont cela de commun avec Diogène, mais ainsi que ce philosophe elles disent librement au premier venu tout ce qui leur vient en pensée.

Je n'aurais jamais fait, si j'entreprenais de parcourir tous les pays qui sont renfermés dans Paris ; la robe, l'épée, la finance, chaque état enfin y fait comme un pays à part, qui a ses mœurs et son jargon particulier.

Vous y voyez le pays fertile du négoce.

Le pays ingrat de la pierre philosophale (2).

Le pays froid des nouvellistes.

Le pays chaud des disputeurs.

Le pays plat des mauvais poètes.

Le pays désert des femmes de bien.

Le pays battu des coquettes, et une infinité d'autres, sans compter les pays perdus habités

AMLSF.ML.NTS

par plusieurs personnes égarées, qui ne cherchent qu'à égarer les autres : elles sont d'un facile accès et d'un dangereux commerce ; quelquesunes ont le secret de plaire sans ménagement (a), et d'aimer même sans amour.

(a) C'est-à-dire sans user de l'habile circonspection qui est généralement nécessaire pour plaire. Comparer la note (b) de la page 100.

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