LE CERCLE BOURGEOIS
C'est promener trop longtemps mon voyageur, de pays en pays ; épargnons-lui la fatigue de courir le reste du monde.
Pour en connaître tous les différents caractères, il lui suffira de fréquenter certaines assemblées nombreuses où l'on voit tout Paris en raccourci. Ces assemblées sont des espèces de cercles bourgeois, qui se forment à l'imitation du cercle de la cour (x). Disons un mot de celui-ci, avant que de parler de l'autre.
Le cercle est une assemblée grave et mal assise sur de petits tabourets arrangés en rond ; là toutes les femmes parlent, et pas une n'écoute ; là on raisonne sur rien, on décice de tout, et les conversations les plus diversifiées sont des rondeaux, dont la chute est toujours ou fine médisance ou flatterie grossière.
Le cercle bourgeois est une assemblée fami-
Hère, un conseil libre, où les affaires du prochain se jugent souverainement sans entendre les parties.
Ces tribunaux connaissent également des matières sublimes et des populaires : tout est de leur ressort. Là le caprice préside, et c'est là proprement qu'on trouve autant d'opinions différentes qu'il y a de têtes : le même juge y est tantôt sévère et tantôt indulgent, tantôt grave, tantôt badin ; et on en use là comme j'ai fait dans mes Amusements : l'on y passe en un instant du sérieux au comique, du grand au petit ; et quelquefois une réflexion subite sur la coiffure d'une femme empêche la décision d'un point de morale qui était sur le tapis.
On y prononce vingt arrêts tout à la fois ; les hommes y opinent quand ils peuvent, et les femmes tant qu'elles veulent : elles y ont deux voix pour une.
La liberté qui règne dans le cercle bourgeois donne lieu à toutes sortes de personnes de s'y faire connaître et d'y connaître les autres ; là chacun parle selon ses vues, ses inclinations et son génie.
Les jeunes gens disent ce qu'ils font, les vieil-
lards ce qu'ils ont fait, et les sots ce qu'ils ont envie de faire.
L'ambitieux parle contre la paresse, le paresseux contre l'ambition.
Le négociant déteste (a) la guerre, et le guerrier maudit la paix.
Le savant méprise le riche, en souhaitant des richesses ; le riche méprise tout net la science et les savants.
Les gens raisonnables blâment l'amour, et les amants se révoltent contre la raison.
Ceux qui ne sont point mariés condamnent les maris jaloux, et ceux qui le sont les justifient.
Un jeune étourdi plein de vigueur et de santé témoignait par ses discours qu'il se croyait immortel, et qu'il craignait que son père ne le fût aussi. Un vieillard, choqué de cette idée, entreprit le jeune homme : Apprenez, lui dit-il
(a) Pris dans un sens aujourd'hui perdu, le mot est ici synonyme de maudire.
d'un ton sévère, que tout âge est égal pour la durée de la vie : un homme de quatre-vingts ans est encore assez jeune pour vivre, et un enfant de quatre jours est déjà assez vieux pour mourir.
Je comprends, répliqua l'étourdi, que vous êtes assez jeune pour vivre aujourd'hui, et assez vieux pour mourir demain.
Ceux que vous venez d'entendre n'ont eu qu'à parler pour faire paraître ce qu'ils étaient : d'autres, dans leurs discours et dans leurs manières, paraissent tout le contraire de ce qu'ils sont.
Vous admirez la vivacité d'un Provençal qui brille par ses saillies d'esprit : ne vous y laissez pas tromper, ce sont des saillies de mémoire ; l'imagination n'y a guère de part.
Un tel se pique à bon droit de bel esprit ; c'est un aigle dans les sciences : en affaires, c'est un étourneau ; et ce bœuf qui rumine dans la conversation est un furet dans les finances.
Apercevez- vous cette figure inanimée, cet indolent qui s'étale dans un fauteuil ? Il ne prend aucune part à tout ce qui se dit en sa présence.
Vous concluez de là, que de plus grandes affaires l'occupent, que sa tête en est pleine : rien n'est plus vide ; cet homme est également incapable de s'appliquer et de se réjouir. Il s'endort au jeu, il baille aux comédies les plus divertissantes ; il a une charge considérable, il a une belle femme, et n'est pas plus occupé de l'une que de l'autre.
Bélise entre dans l'assemblée : vous en jugez mal (a), parce qu'elle est trop enjouée, trop libre en paroles ; cependant, c'est une Lucrèce dans sa conduite ; et sa compagne, qui parle en Lucrèce, est peut-être une Lais par ses actions.
Cette jeune personne sans expérience n'entend qu'avec horreur prononcer le mot d'amour ; sa mère lui en a fait des portraits si horribles qu'elle croit le haïr : vous imaginez- vous qu'elle le haïra toujours ? Cela n'est pas sûr : une fille qui hait l'amour avant que de le connaître est en danger de ne le pas haïr longtemps.
Ce nouveau riche qui répand l'argent comme de l'eau, quand il s'agit de paraître, vous éblouit par sa magnificence ; il donne même, et cache de bonne grâce la peine qu'il a à donner. Ah !
(a) Vous portez sur elle un jugement défavorable. L'emploi de en pour représenter des personnes est fréquent au xvne siècle.
la belle âme ! s'écrie-t-on. Hélas ! ce n'est qu'à force de bassesses d'âme qu'il a gagné de quoi paraître si généreux.
J'explique peut-être les choses un peu plus qu'il ne faut, et je démasque trop les personnages de mon cercle. Mais quand je voudrais les épargner, et qu'ils auraient eux-mêmes assez d'habileté pour cacher leurs défauts, je vois venir une femme pénétrante qui les déchiffrera bien plus impitoyablement que moi.
Cette femme s'avance ; que son air est modeste ! Elle ne lève les yeux que pour voir si les autres femmes sont aussi modestes qu'elle.
Elle a tant de vertu, dit-on, qu'elle ne peut souffrir celles qui en ont moins qu'elle ; celles qui en ont davantage lui déplaisent aussi : c'est pourquoi elle n'en épargne pas une.
Je demandais un jour à une femme de ce caractère pourquoi ses exhortations étaient toujours moitié morale, moitié médisance. Parlez mieux, s'écria-t-elle, la médisance me fait horreur. A la vérité je suis quelquefois obligée, pour m'accommoder au goût du monde, d'assaisonner mes remontrances d'un peu de sel critique ; car on
veut de l'agrément partout, même dans la correction. Il faut bien faire passer la morale à la faveur de quelques traits de satire. Parlez plus sincèrement, lui repartis-je, et dites que vous voulez à la faveur d'un peu de morale faire passer force médisances.
Revenons à cette faiseuse de portraits qui prend séance dans notre cercle : elle sait si bien son métier, qu'en un seul trait d'histoire elle vous peindra deux ou trois caractères différents, sans compter le sien propre, que vous connaîtrez par sa manière de raconter.
Connaissez-vous, dit-elle, ce négociant ? Il est très honnête homme ; son industrie a commencé sa fortune, et sa probité l'a achevée : il est comblé de biens. Mais tout riche qu'il est, hélas, que je le plains ! Sa fille a échoué avant que d'arriver au port du mariage, et sa femme a fait naufrage dans le port même.
Ensuite elle vous fera admirer la politique d'une sage indigente, qui reçoit tout d'un financier sans lui rien accorder : Cela s'appelle, dirat-elle, une vertu à l'épreuve. Mais par malheur pour cette vertueuse personne, le monde juge mal des choses ; on croit que chez les financiers,
en amour comme en affaires, les articles de la recette suivent de près ceux de la dépense, et que ces messieurs-là sont accoutumés à recueillir aussitôt qu'ils ont semé.
A mon égard, continue cette charitable personne, je serais bien caution que l'homme d'affaires dont j'ai parlé, n'a d'autres vues que de retirer des occasions du vice celle à qui il fait du bien ; je le connais à fond, je faisais l'autre jour son éloge en bon lieu : je disais que personne n'est plus généreux, et qu'il n'a rien à lui.
J'en conviens, dit un mauvais plaisant qui m'interrompit ; on peut dire que l'homme que vous louez n'a rien à lui, car il n'est riche que du bien d 'autrui.
C'est trop écouter cette médisante ; il est temps que quelqu'un l'interrompe, pour sauver la réputation de tous ceux qu'elle connaît, et de ceux même qu'elle ne connaît pas.
Celle qui va l'interrompre, c'est une femme savante, qui vient se plaindre à un poète de sa clique, qu'une de ses compagnes va se marier : Quelle perte pour nous, s'écrie-t-elle ! Plus de commerce d'esprit, plus de conversations sa-
vantes, plus de prose, plus de vers : le mariage absorbe tout. La pauvre fille ! Elle écrivait avec tant de délicatesse ! Son style était enjoué, ses pensées fines, ses applications justes : adieu la délicatesse, adieu la justesse ! Car enfin, pour une femme qui compose, un mari est une distraction continuelle.
Oui, certes, répond le poète, le mariage enchaîne l'esprit aussi bien que le cœur, et par malheur encore, le cœur se dégage, et l'esprit demeure dans les fers. Un mien ami, tant qu'il fut garçon, produisait chaque semaine un volume de poésies gaillardes. Depuis trois ans qu'il est marié, je n'ai pu tirer de lui qu'une élégie plaintive, et quelque épître chagrine.
Savez-vous bien, reprit la savante désolée, ce que notre amie m'allègue pour excuse ? L'amour, Monsieur, l'amour : la belle raison pour se marier ! L'amour a-t-il jamais inspiré le mariage aux poètes ? Que ne garde-t-elle sa tendresse pour rendre ses poésies plus touchantes et plus animées ? L'amour réveille l'imagination, mais le mariage l'endort.
Cette fille m'a bien trompée, continue-t-elle ; à l'entendre parler, on eût dit qu'elle aurait eu plus de délicatesse que de passion, et plus d'ima-
gination que de sentiment : je croyais qu'elle me ressemblait, et que son cœur était tout esprit. Mais hélas ! et son cœur et son esprit sont tout corps ! Quand je lui en fais des reproches, elle répond que l'amour fut toujours ami des poètes, et que j'ai tort de vouloir les mettre mal ensemble. Je vous en fais juge, Monsieur, n'est-ce pas elle qui cherche noise (1) ? Quand on a intérêt de ménager l'amour, il ne faut pas en venir aux extrémités avec lui ; c'est le pousser à bout que de se marier.
S'il n'y avait que l'amour à perdre en se mariant, reprend le poète, ce serait peu ; mais qui ne sait que l'Hymen effarouche les Grâces et les Muses ? J'ai lu dans une fable inconnue aux anciens qu'Apollon s'étant marié un jour, l'Hippocrène tarit le lendemain.
Un génie marié est un génie stérile. En effet, les productions de l'homme sont bornées : il faut opter, de laisser à la postérité ou des ouvrages d'esprit, ou des enfants.
Mais j'aperçois un objet des plus tristes, qui vient interrompre la conversation comique du vieux poète garçon, et de la femme de lettres.
C'est un homme en grand deuil ; il a outré
l'appareil : la queue de son manteau couvre toute l'antichambre, et le bout de son crêpe est encore sur l'escalier (*). C'est un spectre de drap noir ; que vient-il faire dans une assemblée de plaisir ? Il sort de l'enterrement : que ne va-t-il achever de pleurer chez lui ? Cependant il est homme de condition ; il a perdu son père, on lui doit des compliments de condoléance. Mais pourquoi vouloir partager sa douleur ? Il ne vient ici que pour vous faire part de sa joie ; la succession est si grosse, qu'il ne sait à qui le dire : il cherche partout qui le félicite. Il faut pourtant s'affliger d'abord avec lui par bienséance : Que je suis fâchée ! lui dit une dame... Je suis bien aise, dit notre orphelin, en prévenant le triste compliment, je suis bien aise de vous trouver si à propos : on m'a dit, Madame, que vous avez un bel ameublement dont vous voulez vous défaire ; je m'en accommoderai.
Je ne puis vous exprimer, lui dit un cousin, combien je suis sensible à votre affliction, et j'irai au premier jour chez vous pour vous témoigner... Je déloge demain, dit brusquement notre homme, je prends une maison magnifique : vous la connaissez, c'est celle que ce banquier faisait bâtir quand il fit banqueroute ; ses créanciers m'en accommodent.
Un troisième consolateur vient encore à la charge, et la larme à l'œil lui fait en longs compliments l'oraison funèbre du défunt. Ce que j'estime le plus dans mon père, continue l'héritier, c'est qu'il ne m'a laissé aucune dette : si vous saviez l'ordre admirable qu'il a mis à ses affaires, et les grands biens que j'ai trouvés... Hé ! corbleu, Monsieur, s'écrie un misanthrope chagrin, votre père mourut hier, pleurez du moins aujourd'hui ; vous vous réjouirez demain de la succession.
Bon, répond un sournois, qui feint de vouloir l'excuser, son père l'a assez affligé d'avoir vécu jusqu'à soixante et quinze ans ; on ne peut pas s'affliger devant (a) et après la mort d'un homme. D'ailleurs, c'était un parâtre, un dénaturé, qui n'a jamais fait plaisir qu'à lui-même ; il plaignait (b) à ses enfants jusqu'à l'éducation, et je dirais volontiers pour Monsieur son fils : Enfin, mon père est mort, et sa mort est le premier bien qu'il m'ait fait de sa vie.
Notre sot est charmé qu'on lui prouve qu'il a raison de se consoler : le sournois malin l'engage
(a) Avant.
(b) Au sens de : donner à contre-cœur et avec parcimonie.
insensiblement dans une conversation indifférente, puis ensuite dans une plus enjouée ; et lui qui ne rit jamais se met à rire par malice, pour obliger le fat (;v) à rire aussi. Il pousse enfin la chose jusqu'à lui faire chanter avec lui la contre-partie d'un air à boire. Et quand il est à l'endroit le plus gai, il s'arrête tout court, et le tire doucement par le bras : Monsieur, lui dit-il d'un ton affligé, je vous demande pardon si j'ai violenté votre douleur pour vous faire chanter dans le triste équipage où vous voilà. A ces mots, l'homme en deuil baisse les yeux : il est si honteux de se surprendre en chantant, qu'il sort sans dire un seul mot, et même sans achever l'air à boire qu'il avait commencé (x).
Il y a longtemps qu'on a remarqué que la tendresse filiale n'est pas comparable à l'amour paternel. Il y a longtemps aussi qu'on en a cherché les raisons : je ne sais si quelqu'un a trouvé avant moi celles que je vais dire ; originales ou non, les voici.
Je suppose qu'un fils aime son père selon toute l'étendue des obligations qu'il lui peut avoir, et que le père n'aime son fils que parce
(a) Parfois, dans l'ancienne langue, fat est employé comme simple- synonyme de sol.
qu'il lui appartient : la tendresse paternelle l'emportera encore, car l'amour de propriété est toujours plus fort que l'amour de reconnaissance.
Un père qui perd son fils perd un bien qui lui appartient, et le fils perd un maître à qui il appartenait : vous sentez bien la différence de ces deux pertes.
Il y a peu de pères qui aient obligation à leurs enfants, et nous devons tous au moins la vie à nos pères. Croirait-on que ce fût une raison pour les moins aimer qu'ils ne nous aiment ? Cette raison est bien injuste, elle est pourtant naturelle : nous n'aimons guère ceux à qui nous devons, nous aimons mieux ceux qui nous doivent ; et l'on se console plus aisément de la mort d'un créancier que de celle d'un débiteur.
C'est cette nature injuste qui fait qu'un orphelin se réjouit de la mort d'un père qui se serait affligé de le voir seulement indisposé.
Un père regarde la vie d'un fils comme une continuité (a) de la sienne propre : ce fils cesse-
(a) Pour continuation. C'est une impropriété, aussi contraire à l'usage du temps qu'à l'usage actuel.
t-il de vivre, le père commence à sentir la mort. Combien d'enfants au contraire ne commencent à goûter la vie qu'après la mort de leurs pères ?
La mort d'un jeune homme touche bien autrement un vieillard que celle d'un vieillard ne touche un jeune homme ; l'expérience l'apprend, et mille raisons le prouvent. Une des principales, c'est la différence des réflexions que la mort fait faire aux uns et aux autres.
Mon père meurt à soixante et dix ans, dit en lui-même cet homme qui n'en a que trente ; j'ai donc encore du moins quarante ans à vivre. En calculant ainsi on se flatte, mais on se console. Mon fils vient de mourir, il n'avait que trente ans, j'en ai soixante ; j'ai beau me flatter, je ne vois rien de consolant dans ce calcul.
Selon l'ordre naturel, le père doit finir avant son fils. Si tous les enfants mouraient de douleur à la mort de leur père, le genre humain périrait bientôt. N'est-ce point pour prévenir ce malheur que la nature a pris soin d'endurcir le cœur des enfants ?
Ce qui fait encore qu'un père a plus de natu-