‹ Amusements sérieux et comiques :Chapitre 7 sur 26 · AMUSEMENT CINQUIÈME L'OPÉRA · texte numérisé non relu

AMUSEMENT CINQUIÈME L'OPÉRA

Quatre heures sonnent, allons à l'Opéra (*) ; il nous faut au moins une heure pour traverser la foule qui en assiège la porte.

Vous parlez mal, me dit mon Siamois : on ne doit point dire la porte de l'Opéra ; et selon l'idée magnifique que je me suis faite de l'Opéra, on n'y doit entrer que par un portique superbe.

En voici l'entrée, lui répondis-je, en lui montrant du doigt un guichet fort sombre. Et où donc, s'écria-t-il ? Je ne vois là qu'un petit trou dans un mur, par où on distribue quelque chose. Avançons, que veut dire ceci ? quelle folie : donner un louis d'or pour un morceau de carton ! Mais je ne m'étonne plus qu'on l'achète si cher : j'aperçois sur ce carton des caractères qui ont apparemment quelque vertu magique.

Vous ne vous trompez pas tout à fait, lui dis-

je ; c'est un passeport pour entrer dans le pays des enchantements : entrons-y donc vite, et plaçons-nous sur le théâtre (1). Sur le théâtre ! repartit mon Siamois : vous vous moquez ; ce n'est pas nous qui devons nous donner en spectacle, nous venons pour le voir. N'importe, lui dis-je, allons nous y étaler : on n'y voit rien, on y entend mal ; mais c'est la place la plus chère, et par conséquent la plus honorable. Cependant comme vous n'avez point encore d'habitude à l'Opéra, vous n'auriez pas sur le théâtre cette sorte de plaisir qui dédommage de la perte du spectacle. Suivez-moi dans une loge : en attendant qu'on lève cette toile, je vais vous dire un mot des pays qu'elle nous cache.

L'Opéra est, comme je vous l'ai déjà dit, un séjour enchanté ; c'est le pays des métamorphoses : on y en voit des plus subites. Là, en un clin d'oeil, les hommes s'érigent en demi-dieux, et les déesses s'humanisent ; là le voyageur n'a point la peine de courir le pays, ce sont les pays qui voyagent à ses yeux ; là, sans sortir d'une place, on passe d'un bout du monde à l'autre, et des Enfers aux Champs-Elysées. Vous ennuyezvous dans un affreux désert ? un coup de sifflet vous fait retrouver dans le pays des dieux ; autre coup de sifflet, vous voilà dans le pays des fées.

Les fées de l'Opéra enchantent comme les autres ; mais leurs enchantements sont plus naturels, au vermillon près.

Quoi qu'on ait fait depuis quelques années quantité de contes sur les fées du temps passé, on en fait encore davantage sur les fées de l'Opéra (x) ; ils ne sont peut-être pas plus vrais, mais ils sont plus vraisemblables.

Celles-ci sont naturellement bienfaisantes ; cependant elles n'accordent point à ceux qu'elles aiment le don des richesses : elles le gardent pour elles.

Disons un mot des habitants naturels du pays de l'Opéra ; ce sont des peuples un peu bizarres : ils ne parlent qu'en chantant, ne marchent qu'en dansant, et font souvent l'un et l'autre lorsqu'ils en ont le moins d'envie.

Ils relèvent tous du souverain de l'orchestre, prince si absolu, qu'en haussant et baissant un sceptre en forme de rouleau qu'il tient à la main, il règle tous les mouvements de ce peuple capricieux.

Le raisonnement est rare parmi ces peuples ;

comme ils ont la tête pleine de musique, ils ne pensent que des chants, et n'expriment que des sons ; cependant ils ont poussé si loin la science des notes, que si le raisonnement se pouvait noter, ils raisonneraient tous à livre ouvert.

* Ce pays de l'Opéra fournit tant de singularités que j'ai résolu d'en faire un traité particulier, aussi bien que de la Comédie (1).

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