LES PROMENADES
Nous avons à Paris deux sortes de promenades : dans les unes, on va pour voir et pour être vu ; dans les autres, pour ne voir ni n'être vu de personne.
Les dames qui ont l'inclination solitaire, cherchent volontiers les routes écartées du Bois de Boulogne, où elles se servent mutuellement de guides pour s'égarer.
Les détours de ce Bois sont si trompeurs, que les mères les plus expérimentées s'y perdent quelquefois en voulant retrouver leurs filles (1).
Du Bois de Boulogne on vient dans le Cours : c'est une forêt en galerie, où il est permis aux chevaux de se promener, et non pas aux hommes (2) .
Dans un climat voisin, qu'on nomme les Tuileries, on va respirer l'air au milieu d'un nuage de poussière étouffante, qui fait qu'on n'y voit
point ceux qui n'y vont que pour s'y montrer.
L'incommodité de ces promenades, c'est qu'on y est tourmenté de plusieurs insectes ; des mouches en été, des cousins en automne, et en tout temps des nouvellistes (1).
En arrivant au bout de la grande allée des Tuileries, mon compagnon de voyage fut enchanté du plus agréable spectacle qui se puisse présenter à la vue ; il n'y avait que des femmes ce jour-là, et l'allée en était toute couverte (2).
Je n'ai vu de ma vie, me dit-il en souriant, une volée si nombreuse ! la charmante espèce d'oiseaux !
Ce sont, lui dis-je sur le même ton, ce sont des oiseaux amusants, qui changent de plumage deux ou trois fois par jour.
Ils sont volages d'inclination, faibles de tempérament, et forts en ramage.
Ils ne voient le jour qu'au soleil couchant, marchent toujours élevés à un pied de terre, et touchent les nues de leurs superbes huppes (3) ; en un mot, la plupart des femmes sont des paons
dans les promenades, quelques-unes sont des pigrièches dans leur domestique, et des colombes dans le tête-à-tête.
Voilà une description bien hardie, me dit mon Siamois. En bonne foi, me dit-il, ce portrait est-il d'après nature ? Est-ce bien là la femme ? Oui, sans doute, lui répondis-je ; mais je connais des femmes qui s'élèvent au-dessus de la femme, et peut-être même au-dessus de l'homme : à l'égard de celles-là, je n'ai que faire de les distinguer des autres, elles se distingueront bien d'ellesmêmes.
Rien n'est plus difficile à définir que les femmes : et de toutes les femmes, les Parisiennes sont les plus indéfinissables.
Les femmes espagnoles sont toutes espagnoles, les Italiennes toutes italiennes, les Allemandes toutes allemandes ( a) ; mais dans les Parisiennes on trouve des Espagnoles, des Italiennes et des Allemandes.
(a) Il faut comprendre : ... tout espagnoles ... tout italiennes... tout allemandes, — ce qui est d'ailleurs le texte de la première édition. A cette époque, les règles d'accord de tout au sens adverbial n'étaient pas encore fixées.
Parmi nos Françaises, combien de nations différentes ?
La nation policée (a) des femmes du monde.
La nation sauvage des provinciales.
La nation libre des coquettes.
La nation indomptable des épouses fidèles.
La nation docile des femmes qui trompent leur mari.
La nation aguerrie des femmes d'intrigue.
La nation timide... mais il n'y en a plus guère, de celles-là.
La nation barbare des belles-mères.
La nation fière des bourgeoises qualifiées (1).
La nation errante des visiteuses régulières.
(a) Une nation policée, dans l'ancienne langue, est une nation qui possède une organisation politique stable et définie.
Et tant d'autres, sans compter la nation superstitieuse des coureuses d'horoscope ; on devrait renfermer celles-là, et détruire la nation des devineresses (x) qui les abusent, et qui sous prétexte de deviner ce que font les personnes, leur font faire des choses qu'elles n'auraient jamais faites .
Je me laisse un peu trop emporter à mon sujet : c'est une chose étrange, qu'on ne puisse parler des femmes avec une juste modération ; on en dit toujours trop ou trop peu : on ne parle pas assez des femmes vertueuses, et l'on parle trop de celles qui ne le sont pas.
Les hommes leur rendraient justice à toutes, s'ils pouvaient en parler sans passion ; mais ils ne parlent guère de celles qui leur sont indifférentes ; ils sont prévenus pour celles qu'ils aiment, et contre celles dont ils n'ont pu se faire aimer.
Ils font passer ces dernières pour déréglées, parce qu'elles sont sages, et plus sages qu'ils ne voudraient. Ce déchaînement des hommes devrait faire la justification des femmes ; mais par malheur la moitié du monde prend plaisir à médire, et l'autre moitié à croire les médisances.
La médisance est de tout temps et de tous pays ; elle est presque aussi ancienne dans le monde que la vertu.
On devrait punir plus rigoureusement la médisance que le larcin ; elle fait plus de tort à la société civile : et il est plus difficile de se garder d'un médisant que d'un voleur.
On convient que l'un et l'autre sont fort méprisables ; cependant on les estime quand ils excellent. Un railleur fin et délicat fait les délices de la conversation ; et tel qui s'approprie habilement le bien d'autrui s'attire la vénération de ceux même à qui il coupe la bourse.
Et voyant le triomphe de ceux-ci, on dirait que ce n'est ni la médisance ni le vol qu'on blâme dans les autres, mais seulement leur malhabileté : on les punit de n'avoir su atteindre à la perfection de leur art.
Vous vous éloignez de votre sujet, me dit mon Siamois, vous parlez de la médisance en général, et il ne s'agissait que de celle que les hommes font ordinairement du beau sexe ; je vous y ramène, à propos de certaines lois qui furent autrefois proposées par un législateur de Siam (x).
Une de ces lois permettait aux femmes de médire des femmes ; premièrement, parce qu'il est impossible de l'empêcher ; et de plus, parce qu'en fait de galanterie, telle qui accuse sa voisine, en peut être aussi accusée, selon la loi du talion. Mais comment voulez- vous qu'une femme se venge d'un homme qui aura publié qu'elle est galante ? Publiera-t-elle qu'il est galant ?
Je voudrais bien savoir pourquoi il est plus honteux à un sexe qu'à l'autre, de succomber à l'amour. Mais traiter sérieusement cette question, ce serait trop occuper l'esprit ; amusons-le seulement par une pensée comique.
Les hommes ont mis leur gloire à conquérir les femmes, et les femmes ont mis la leur à se bien défendre : celui qui se fait aimer chante victoire ; celle qui aime se confesse vaincue.
S'il était vrai que les dames fussent plus faibles que nous, leurs chutes devraient être plus pardonnables ; et voici ce que le Siamois conclut en leur faveur.
Il faut bien, dit-il aux hommes, que vous vous sentiez plus faibles que vos femmes, puisque vous voulez qu'elles vous pardonnent tout, lorsque vous ne leur pardonnez rien.
Il semble, continue-t-il, qu'aussitôt que vous avez acquis une femme par contrat, il lui doive suffire d'être tout à vous, sans qu'elle ose vouloir que vous soyez tout à elle : quelle tyrannie aux hommes, d'avoir ainsi usurpé le droit d'être infidèles impunément !
Ils n'ont pas tant gagné à cela qu'ils pensent, dis-je à mon voyageur ; les maris n'ont-ils pas la meilleure part de la honte qu'ils ont attachée à l'infidélité de leurs femmes ? Et pour en revenir à la médisance, peut-on médire d'une femme sans faire tort à son mari ?
Puisque la médisance contre les femmes a des suites si dangereuses, et qu'on ne peut l'empêcher, je voudrais au moins qu'on fût obligé de prouver clairement les fautes dont on les accuse. Comme les preuves en pareil cas sont difficiles, cela calmerait les fureurs de langue de nos jeunes calomniateurs.
Ils pourraient se déchaîner contre celles qui sont fardées ; car on voit clairement ce qu'elles ont de trop sur leur visage, mais on ne voit pas ce qui manque à leur honneur.
C'est cette difficulté de prouver qui fait qu'on
médit si hardiment des plus sages ; car dans les choses où il est impossible de démontrer la vérité, on prétend que la vraisemblance suffise (a).
Attaquer de la langue une vertu entre deux fers (b), c'est médisance. Publier qu'une personne sage ne l'est pas, c'est calomnie. Dire qu'une laide n'est pas belle, ce n'est ni médisance ni calomnie ; mais c'est un crime atroce, que les dames ne pardonnent jamais.
La plupart sont encore plus jalouses de leur réputation sur la beauté que sur l'honneur ; et telle qui a besoin de toute la matinée pour perfectionner ses charmes, serait plus fâchée d'être surprise à sa toilette, que d'être surprise avec un galant.
Cela ne m'étonne pas: la première vertu, selon
(a) Dans le sens : on veut que la vraisemblance suffise. C'est la nuance qu'indique le subjonctif.
(t>) On disait anciennement d'une pièce de monnaie : Elle est entre deux fers quand, placée dans la balance pour être pesée, elle faisait équilibre sans trébucher. Or, pour être de poids, une pièce devait trébucher, à cause du petit excédent ménagé en prévision de l'usure. Ainsi, dire d'une vertu féminine qu'elle est entre deux fers, c'est l'assimiler à une pièce trop légère, en état d'équilibre incertain.
les femmes, c'est de plaire ; et pour plaire aux hommes, la beauté est un moyen plus sûr que la sagesse.
Les uns aiment dans une femme la douceur et la modestie ; les autres n'ont du goût que pour la vivacité et l'enjouement ; mais l'agrément et la beauté sont de tous les goûts.
Une jeune personne qui n'a d'autre patrimoine que l'espérance de plaire, est bien embarrassée quel parti prendre (a) pour réussir dans le monde : est-elle simple ? on s'en dégoûte ; prude, on la fuit ; coquette, on l'abandonne. Pour bien faire, il faudrait qu'elle fût prude, simple et coquette tout ensemble : la simplicité attire, la coquetterie amuse, et la pruderie (b) retient.
S'il est difficile aux femmes de se maintenir avec les hommes, il leur est bien plus difficile encore, de se maintenir avec les femmes mêmes : celle qui se pique de vertu s'attire l'envie ; celle qui se pique de galanterie s'attire le mépris ;
(a) Est bien embarrassée du parti qu'elle doit prendre. Cette tournure elliptique est exceptionnelle.
(t>) La pruderie, au xvne siècle, était la qualité d'une personne modeste et réservée dans ses manières. Le mot n'avait pas toujours, à cette époque, la nuance défavorable qu'il a maintenant.
IOO LES AMUSEMENTS
mais celle qui ne se pique de rien échappe au mépris et à l'envie, et se sauve entre deux réputations.
Ce ménagement (a) passe la capacité d'une jeune fille : celles qui sont jeunes et belles, sont exposées à de grands périls ; pour s'en garantir elles auraient besoin de raison, et par malheur la raison ne vient qu'après que la jeunesse, la beauté et le péril sont passés. Pourquoi faut-il que la raison ne vienne pas aussi tôt que la beauté, puisque l'une est faite pour défendre l'autre ?
Il ne dépend pas d'une fille d'être belle ; le seul trait de beauté qu'elles pourraient toutes avoir et qu'elles n'ont pas toujours, c'est la pudeur ; et de tous les traits de beauté, c'est le plus facile à perdre.
Celle qui n'a point encore aimé est si honteuse de sa première faiblesse, qu'elle voudrait se la cacher à elle-même ; pour la seconde, elle se contente de la cacher aux autres ; mais la troisième, elle ne se soucie plus de la cacher à personne.
(■>) Au sons de : conduite habile et mesurée. Comparer la noie (a) de la page 132.
Quand la pudeur est une fois perdue, elle ne revient pas plus que la jeunesse.
Celles qui ont perdu la pudeur s'en font une affectée, qui s'effarouche bien plus aisément que la naturelle : j'en connais qui s'alarment au moindre mot équivoque, et qui marquent trop de crainte des choses qu'elles ne devraient point savoir.
Une fille de ce caractère était dans une assemblée avec sa cadette qui sortait d'un couvent. Quelqu'un conta une aventure galante ; mais il la conta en termes si obscurs, qu'une fille sans expérience n'y pouvait rien comprendre ; plus le récit était obscur, et plus cette cadette était attentive, et elle marquait naïvement sa curiosité. L'aînée voulant témoigner qu'elle avait plus de pudeur que sa cadette, s'écria : Hé, fi, ma sœur, pouvez-vous entendre sans rougir ce que ces messieurs disent ?
Hélas ! répondit naïvement la cadette, je ne sais pas encore quand il faut rougir.
Cette heureuse ignorance est toute opposée à l'habileté de ces héroïnes de politique, qui conservent une espèce d'ordre dans le désordre même.
Tout est réglé chez une femme qui sait son monde : celui qui perd son argent par complaisance cède la place à celui qui prête son carrosse pour la promenade ; le jeune héritier commence où la dupe ruinée a fini ; tel qui paie la collation est relevé par un autre qui la mange : et quand l'officier entre par la porte, il faut que le marchand sorte par la fenêtre.
Cette régularité des coquettes n'empêche pas que les femmes de bien ne les méprisent, et ce mépris n'empêche pas qu'elles ne les imitent : n'apprennent-elles pas d'elles le bon air, le savoir-vivre, et les manières galantes ? Elles parlent, s'habillent et s'ajustent comme elles ; il faut bien suivre le torrent : ce sont les coquettes qui inventent les modes et les mots nouveaux ; tout se fait par elles et pour elles. Cependant avec tous ces avantages, il y a une grande différence entre les unes et les autres : la réputation des femmes de bien est plus solide, celle des coquettes est plus étendue.
Je m'aperçois que je m'arrête trop dans cet endroit de mon voyage : on s'amuse toujours plus qu'on ne veut avec les femmes ; puisque nous y sommes, faisons voir à notre Siamois le pays
de la galanterie (a), dont elles font tout l'ornement.