‹ Amy Robsart. Les jumeauxChapitre 120 sur 156 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Me fait peur quand je passe et marche à ma rencontre. C'est moi-même ! Aux barreaux aussi, quand je me montre, Je vois le laboureur s'enfuir épouvanté.

Il s'assied et rêve.

Le sommeil ne met pas mon âme en liberté. Dans mes songes jamais un ami ne me nomme ; Le matin, quand j'en sors, je ne suis pas un homme Allant, venant, parlant, plein de joie et d'orgueil. Je suis un mort pensif qui vit dans son cercueil.

— C'est horrible ! — Jadis, — j'étais enfant encore, — J'avais un grand jardin où j'allais dès l'aurore.

Je voyais des oiseaux, des rayons, des couleui*s, Et des papillons d'or qui jouaient dans les fleurs ! Maintenant!..

Il se lève.

Oh ! je souffre un bien lâche martyre ! Quoi donc ! il s'est trouvé des tigres pour se dire :

— Nous prendrons cet enfant, faible, innocent et beau, Et nous l'enfermerons, masqué, dans un tombeau.

11 grandira, sentant, même à travers la voûte,

L'instinct de l'homme en lui s'infiltrer goutte à goutte ;

Le printemps le fera, dans sa tour de granit,

Tressaillir comme l'arbre et la plante et le nid;

Pâle, il regardera, de sa prison lointaine,

Les femmes aux pieds nus qui passent dans la plaine ;

Puis, pour tromper l'ennui, charbonnant de vieux murs,

Sculptant avec un clou tous ses rêves obscurs,

Il usera son âme en choses puériles ;

Vous creuserez son front, rides, sillons stériles !

Les semaines, les mois et les ans passeront;

Son oeil se cavera, ses cheveux blanchiront;

Par degrés, lentement, d'homme en spectre débile

Il se transformera sous son masque immobile,

Si bien qu'épouvantant un jour ses propres, yeux,

Sans avoir été jeune, il s'éveillera vieux !

— Oh ! je le suis déjà. Mon âme est bien lassée ! Enfant par les terreurs, vieillard par la pensée. Homme jamais ! Mon Dieu, vous êtes sans pitié !

Il se jette dans le fauteuil, la tête et les bras à plat sur lu table, comme abîmé dans son désespoir. Après un instant de silence, il se lève péniblement et va de nouveau examiner le rayon de lumière qui, pendant toute la scène, se meut insensiblement sur le pavé.

Il n'a pas du trajet encor fait la moitié.

Il laisse tomber sa tête avec angoisse et semble se replonger dans sa rêverie.

0 ma mère ! pourtant je vous aurais aimée !

— J'étouffe ! —

Il va à la fenêtre du fond, monte les marches et regarde dans la campagne.

Dieu ! là-bas, comme cette fumée Monte blanche et joyeuse et s'en va dans le ciel !

Au fond du cachot, du haut des marches.

— Quoi ! l'homme fait sa gerbe et Fabeilie son miel, Ouoi! le fleuve s'enfuit, quoi î le nuage passe, ]/hirondelle des tours s'envole dans l'espace,

La nature frissonne et chante dans les ])ois,

Tout est plein de concerts, de murmures, de voix,

Tout est doux, tout est beau sur la terre où nous sommes;

Et rien ne dit au monde, et rien ne crie aux hommes :

Vous êtes tous heureux, vous êtes libres, vous !

Eh bien, dans ce donjen, là, sous de noirs verrous.

Privé de brise fraîche et de chaude lumière,

Enviant sa fumée à la pauvre chaumière.

Un prisonnier languit que les cachots tueront.

Dont nul ne sait le nom, dont nul n'a vu le front.

Un mystèi^e vivant, ombre, énigme, problème,

Sans regard pour autrui, sans soleil pour lui-même !

Triste et morne captif, ô comble de douleurs,

Qui pleure sans pouvoir même essuyer ses pleurs !

11 revient sur le devant du théâtre.

— Oh ! baigner un seul jour, dans l'air qui partout vibre. Mes cheveux, ma poitrine et mon visage libre.

Page 1