LA SANS-CU3L0TTEEIE
tombe mort, que trouve-t-w sur lui ? Lettre du seigneur Proly à sa mère-; propositions de paix fetites aa nom du' ministre Lebrun. Ainsi va Proly, toujours ayant la corde et disant toujours : « Ah I la guerre ! Avant cinq ans la France ne saurait la faire 1 » Au comité, dans les escaliers, dans les antichambres, il' est partout, sortant d'ici, près d'entrer là. Un mot à chacun, tant il est affable I mais qui les compromette tous, ce qui peut être utile. — Qu'avezvous en poche? — Une note pour Hérault. Je rédige pour lui. — Qui cherchez- vous? — Barère. Il m'a mandé. — Avez-vous Robespierre dans votire manche? — Parbleu! Taschereau n'est-il pas là? — Vous connaiasez. Cloots? — Nous sommes cousins. — Et CoUot? — Collot qui sera dans quelques jours membre du comité ? Il est de la bande aussi bien que son confrère dramatique Dtabuisson. Collot loge dans la même maison que Taschereau, rue Favart;. comme moi avec Desfieux rue Saint-Marc... Et il allait L...
Desfieux aussi allait (1). Toujours en chaâse, mademoiselle Desfienx, disait Pereyra. le gouailleur, élève de Beaumarchais le cynique. Quel commis voyageur, en^effet^ que ce beau marchand de vins de Bordeaux!. Est-il courtier des Girosidins, des Jacobins, de Danton ou du comité? Nul ne sait. Mais pour tous il a du vin. Où qu'il aille c'est .toujours dtt comité de correspondance de la société mère qu'il part, et toujours y revient-il, d'o4 qu'il vienne. Au 31 mai, le voilà à cent cinquante lieues de Paris, en Suisse y à Sàle» Que fait-il là, lui qui poussait si bien à l'émeute? Pourquoi s'enfuir lorsqu'elle éclate? Hé! la. Suisse est à cette heure le seul pays où la jeune France puisse donner rende^rvous à la vieille Europe. Tous les
(1) Procès des Hébertistes,
gàte-sauces diplomatiques y font cuisine. Et c'est pourquoi, quand vient la crise, Desfieux y court, cent mille livres en portefeuille, l'un des chefs de l'opposition anglaise , lord Bedford comme second , et Barthélémy le résident comme introducteur. A Bàle, on peut parler bas à la Prusse, à l'Angleterre, pendant qu'au Nord Proly parle bas à l'Autriche. On y peut voir aussi le fils d'Égalité pour le compte de Danton, peut-être... — Qui prétend cela? Tout le monde. Et quand revient Desfieux, interrogé il ne dit pas oui, il ne dit pas^non. Comme au temps de Lebrun, il ne rouvre pas moins boutique de missions, en dépit de la Sans-Culotterie. Qui veut courir à Lyon, calmer Marseille, justicier Bordeaux, surveiller Nantes? demandez-moi. Et le soir, comme par le passé, il dépouille encore la correspondance jacobine en compagnie de l'ami Pereyra.
Ah! Pereyra le marchand de tabac! Voilà le juif! Voilà le Bayonnais ! martyr de l'inquisition portugaise et délivré par Figaro-Beaumarchais, toujours humain! Comme le bonnet rouge fait bien qu'il a planté pour enseigne, dès 92, sur la façade de sa maison rue Saint-Denis! A ce bonnet il doit sa fortune! Aussi il braille, il gouaille, il tonne, et comme pas un. Tout le monde l'entend et tout le monde le-croit, le bon compagnon ! Quels services ne peut-il pas rendre? Beaumarchais le savait mieux que quiconque, lorsqu'en 90 il écrivait à... A qui?... Chut! au ministre Montmorin (1) : « Je vous le donne pour l'homme le plus capable de bien servir l'État dans tous les détails fureteurs dont les événements exigent que vous soyez instruits. » ... Assez!... Vous comprenez?... Fort bien,
(1) CcUalogue Fossé d'Àrcosse.
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Aussi comme il marche fier de ses mérites au bras de Dubuisson, le régisseur-auteur du théâtre Louvois! Comme il buvait hier à pleine gorgée le vin de Desfieux, rue de la Grange-Batelière, chez Custine ! Comme il le boit encore aujourd'hui chez Gusman Tocsinos, chez l'abbé d'Espagnac, ou au tripot de la Sainte-Amaranthe-Demeurs, en compagnie de Danton, de Fabre, de Camille, d'Hilarion Chabot, de Bedford et d'O'Quin, un Irlandais qui entretient une des petites Sainte-Araaranthe , et justement celle qu'a épousée le fils Sartine. Ah ! voilà de joyeux convives! tous de nature diplomatique! Ecoutezles après boire, car ton bordeaux n'est pas triste, mademoiselle Desfieux; ni maigres tes repas, eZo^â^ Gusman, descendant duCampéador... — « Cent écus par tête! » peut dire fièrement le petit hidalgo. — écoutez comme Danton parle de la postérité, Desfieux de la paternité, Fabre de la probité, Camille de la fidélité ; — le tout par manière de joyeuseté!... Mais âlence! Maintenant que les bouchons ont sauté, que la banque saute! maître Taschereau, exattaché d'ambassade en Espagne et marchand de draps comme feu M. Guillaume, faites le jeu !
Faites le jeu au tripot, soit ; mais celui de la France,
* plus ne le ferez, mes drôles, disait Anacharsis. Le temps
de la mystification girondine est passé. En cas d'échec ou de trahison, ce n'est pas en vos mains qu'iront les afiaires de la Sans-Culotterie. Tu arrives de Valenciennes, Dubuisson? M'est avis que c'est là ton dernier voyage, mon ami. Et toi, Pereyra, dis aux compères que jamais sectionne viendra plus, comme après la reddition de Mayence, vous prier de courir en sauveur à la frontière. C'est fait devons, pacificateurs-plâtriers! Et Robespierre, malgré vos murmures contre moi, ne semble guère édifié des
vertus de votre tourbillon. Pour Dantoa, je vous le laisse : c'est un bon diable ! Mais qu'il cesse vite de faire son lion qui dort et qu*on réveille ; on sait maintenant qu'il rugit faux. S'il s'est écrié plus haut qu€ personne : «* Levonsnous en masse ! » c'est bien pour glisser encore au ministère de l'intérieur un homme à lui, Parél au lieu d'Hébert que l'opinion désignait. Mais, après tout, qu'importe? Qu'est-ce que Paré ^ qu'est-ce que Desforgues et Destournelles, trois écloppés qu'il dit ses hommes? Que peut cette trinité d'impuissants en face du ministère de la guerre, que l'idée parisienne-cosmopolite envahit tout entier, le ministère aux six cents bonnets rouges? Voj^ez! c'est comme du temps de Pache, rue de la Grange-Batelière 1 Une Babylone -fournaise d'intelligences, toutes entassées, \onfondBes, échauffiées dans les bureaux sans aombre de cette titanesque pétaudière d'acti^îité. Et Bouchotte, un simple colonel à la tète de toutes ces têtes. Et Vincent, Hébrard Vincent, vingt-sept ans, ex-*secrétaire du club des Cordeliers, comme seicrétâire général. A lui la gloire d'avoir dénoncé Custine, au moment même où Camille pleurait sur le pauvre aristocrate Dillon l Chefe de division : Jourdeuil, Sijas, Audouin, Gauthier, d'Aubigny, Hubert-Leclerc. Celui-ci de septembre, cet autre du 10 août, tous de cette baaade de demoiselles que Danton lui-même, à son heure d'enthousiasme, lâchait par la France, Tan passé, pour enfanter la Conventioa. Or^ pas un n'a perdu de son tempérament. A Wr souffle Paris devient l'arseaaal ée tout l'empire. Le forgeron fetit dea canons, le bourgeods lave sa cave et broie le salpêtre, l'horloger laisse là ses montres et fabrique le fusil, le eordofiinier lait fl de l'escarpin et taiUet usa. soulier poua? les. pieds nus qui courent slibol frcmtières. Vite, Le chimiste
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Chaptal à Grenelle, à la poudrière ; Hassenfratz et Dufaurny à Tarsenal ; et Monge, Fourcroy, Vandermonde, toute la science en réquisition ! En môme temps, circulaires aux commissaires-ordonnateurs , circulaires aux directoires des départements, circulaires aux comités de surveillance des sections. Et chaque matin, aux armées du Nord, aux armées du Rhin, des Alpes, des Pyrénées, des côtes de la Rochelle, des côtes de Cherbourg, les journaux sans-culottes ! — cinquante mille livres ont été décrétées pour leur envoi, — le Journal des hommes libres, le Journal de la Montagne, le Journal Universel et le Père Dîcchesne d'Hébert, mot d'ordre parisien, et le JSatave d'Anacharsis et de Cook, organe du cosmopolitisme.
« Allons, mes chers collègues, ça ira, fit encore Anacharsis, aux deux missionnaires de la croisade civique près l'armée des Ardennes, Perrin des Vosges et Massieu son ami, l'évèque marié. Ça ira! Je veux que notre évêque de Beauvais eatonne un Te Deum à Bruxelles le jour de. la Toussaint. Vous savez que je prêche depuis longtemps la levée générale: mes vœux s'accomplissent... » Et il leur traça un plan de campagne, le même qu'il avait proposé le 5 mai aux Jacobins en sonnant le tocsin d'alarme : « ... Partez de la Meuse avec cent mille hommes, jetez- vous dans Liège, puis allez droit devant vous par le canton de Bouillon et de Saint-Hubert, pendant qu'on masquera Namur par des forces imposantes. L'ennemi se dégarnira nécessairement en Flandre et en Alsace, et noias Técraserons sur toutes nos frontières, à moins qu'il n'ait la prudence de repasser bien vite dans l'empire des esclaves. Liège se lèvera. Les tyrans se troairepont entre deux feux. Alors la route de Berlin et
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de Vienne leur paraîtra plus courte que celle de Paris.
« Au nom de la patrie, mes chers collègues, au nom du genre humain, au nom de toutes les victimes d'une guerre longue et sanglante, dites et répétez que l'expédition liégeoise est le remède radical des maux intérieurs et extérieurs de la république.
u L'hiver prochain sera v€*aisemblableraent très-rigoureux, mais nous nous chaufferons aux dépens de ces maudits déraophages qui souillent aujourd'hui la rive gauche du Rhin. C'est ce que je vous souhaite. "
Et Anacharsis,. voyant les journaux reproduire sa lettre, et sans hésitation cette fois, ne se mit plus en peine des cabaleurs et des intrigants ; mais il rappela vite son esprit — des frontières à l'intérieur, afin de s'employer sans répit à l'autre moitié de l'œuvre de salut.
Quel est donc ce silence qui dans la Convention a succédé aux cris des fédérés? Chut ! Ecoutez. On parle, ettoujours à la barre. Rien qu'une voix faible et grêle, toute nue, mais par le silence même faite toute-puissante. A elle seule, miracle ! elle emplit toute la salle, elle tend toutes les oreilles, elle occupe tous les cœurs. Chacun des conventionnels s'est levé ; tous regardent, penchés, avides d'entendre; ils s'inclinent presque, ces hommes, devant un enfant qui est là. Ce petit être désormais — c'est le grand être. Par cette voix qui épèle, murmure lointain des voix à naître, et mille fois plus forte pourtant que le gros tonnerre d'un Jehovah-buisson, — l'avenir parlait. Amené par des instituteurs, l'enfant récitait les Droits de l'homme et demandait une école selon la nature. — « Oui, dit Anacharsis, à l'œuvre ! Que le même jour où les Sans- Culottes vainqueurs nous crieront des bords du Rhin : «« La Gaule est libérée de l'Europe, » toutes les trente
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mille communes puissent répondre : « Et les Gaulois libres à jamais, » chacune montrant son école. — Et Anacharsis de courir aussitôt, non plus dans les salons, auprès des dames, comme au temps de la législature, mais à l'hôtel de Brionne, au comité de l'instruction publique, dont il est membre. « Je suis du grand comité, »» dit-il. Et il n'en bouge.
Hôtel de Brionne, en effet, on ne prend pas des mesures temporaires comme au pavillon de Flore. Si l'un est dit comité sauveur, celui-là est bien comité créateur. Les membres y fondent, y avisent pour l'éternité. A eux de tirer l'homme de l'enfant. Or ils sont en nombre. Vingt-six membres divisés en treize sections. Anacharsis retrouvait là les deux patriotes avec lesquels il s'était rencontré pour la première fois, dans la fameuse nuit de l'ambassade, à la porte de l'Assemblée constituante : Romme et Léonard Bourdon. Aussi bien que l'Orateur, ces deux vétérans de la révolution avaient encore toute leur ardeur de néophyte. Le mulet d'Auvergne, qui s'était plu à buriner sur le bronze la déclaration des droits, gardait toujours mémoire du serment du Jeu de Paume. Il l'avait ouï; c'était comme s'il eût juré lui-même et d'hier. Pour Léonard, — s'il n'avait plus de centenaire à produire, — sa couronne d'instituteur était le groupe d'enfants qu'il élevait selon la nature. Il avait même l'honneur d'instruire les orphelins des martyrs de la liberté. Mais outre Léonard et Romme, c'étaient- encore Laignelot le tragique, Guyton le chimiste, Charles Duval le journaliste, d'Aoust un ci-devant converti, le mathématicien Arbogast, et Fourcroy, Lakanal, Edme Petit, Bouquier, puis Coupé de l'Oise, Thomas Lindet, Villar, trois prêtres, trois philosophes, avec un quatrième, mais janséniste.
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Grégoire plus grand que Grégoire le Grand. « Ah ! disait Anacharsis, si je pouvais amener Grégoire à traiter le fils de Dieu comme à Blois il a traité le Père du peuple! >» — Et, confondus, ces hommes de tempéraments différents s'animaient du même esprit. Si les politiques du pavillon de Flore ont des hésitations, les logiciens de l'hôtel de Brionne n'ont pas la main tremblante. Ce ne sont pas des programmes à la Talleyrand, à la Condorcet qu'ils rédigent. Déjà ont-ils culbuté les académies, dispersé toutes les corporations à pensions, sciences et arts, balayé l'université qui, l'an passé encore, s'annonçait fille aînée du roi. Que dis-je? avant tout ils ont fait une la langue des intérêts : poids et mesures, et monnaie. Voilà un bien social plus fort que la tradition chrétienne et monarchique ; aussi peut-on sans crainte déchristianiser....
— ... Mais quoi? Qu'est-ce? Quelle nouvelle? Anacharsis, jette ta plume, lève le siège, vite au secours! — Il y a défaite? — Il y a trahison, et non plus aux armées mais dans les villes. Toulon est livré aux Anglais, aux Espagnols par des Français, Girondins ou royalistes ; peutêtre aussi Marseille!... La flotte est brûlée. Cinq cents patriotes pendus. Deux représentants au cachot. On tue au nom d'un enfant, de Charles Capet, de Louis XVII. Les Anglais, au nord, près de prendre Dunkerque; au midi, prenant Toulon; à l'ouest, payant la Vendée; vont-ils prendre Nantes et*Bordeaux? — En route, en avant, Sans- Culottes! — En route? Mais comment oser? Écoutez les cris qui s'éveillent encore dans Paris même : — « Tout cela va finir. Nous allons y mettre ordre, disent les muscadins déguisés en garçons de café pour échapper à la réquisition.» — «Vive York! York pour roi! » murmurent
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d'autres Yoix dans les groupes. Ecoutez le soir ces roulements d'équipages. Filles et agioteurs s'empressent au théâtre de la Nation, au théâtre du Lycée pour applaudir à l'Anglais ou pleurer sur la Reine. Ecoutez encore ce que raconte ce sans-culotte: « Il y a des municipaux gagnés i Antoinette à la Conciergerie voit des conspirateurs. " Enfin, cours à l'hôtel de ville, regarde sur la place. Inutile d'écouter. C'est assez de voir. Foule affamée, décharnée, acharnée, criant : ** Du pain! » autour d'Hébert et de Chaumette, épuisés aussi de paroles ; et Ton est à l'anniversaire des massacres de septembre. Que faire?...
Qae faire? — Entourés des Jacobins et ^es députés des 48 sections, Pache, Chaumette, Hébert allèrent le crier le lendemain à la Convention : A l'ordre du jour la terreur! Une armée révolutionnaire qui parcourt les départements et fasse rendre gorge aux accapareurs. Otii, que Paris fasse la police de la France entière. Six mille hommes et douze cents canonniers. Jetons entre les traîtres et nous la barrière de l'éternité ! Oui, l'éternité pour Brissot et complices ! l'éternité pour Antoinette ! — « Soyons brigands, s'écrie un enthousiaste. — Non, soyons justes, » reprerinent-ils tous. — Et l'on réorganisera le tribunal révolutionnaire, et l'on renforcera le comité de salut public, et l'on destituera tous les prêtres fonctionnaires, et Ton épurera toutes les autorités, à commencer par la commune parisienne. Plus de commerce, rien que le maximum! La France jusqu'alors était en état de guerre; qu'elle soit jusqu'à la paix en état de siège. A l'ordne du jour la terreur! — Terreur pour les égoïstes, terreur pour les fédéralistes, terreur pour le riche sans entrailles, pour l'ambitieux sans probité, po«.r
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l'intrigant sans pudeur, terreur pour tous ceux, enfin, qui n'ont pas le sentiment de la dignité attaché au titre d'homme libre. Il faut que la France soit ou qu'elle périsse tout entière. Le soupçon se promène sur toutes les tètes. Malheur aux suspects ! Et les prisons multipliées s'ouvrent toutes grandes ; aussitôt les voilà toutes pleines, cependant que le tribunal prononce impassible.
Ah ! c'est alors qu'avec la terreur apparut la prière, cette fille de la peur. Elle attendait les députés à leur porte, les arrêtait au passage, les suivait dans la rue, s'asseyait auprès d'eux à la Convention, se retrouvait encore à leurs côtés le soir à table. Infatigable, elle prenait tous le? tons, tous les masques, toutes les formes. Bouche tes oreilles, ferme tes yeux, Montagnard ; qu'importe ! Plus tu résistes, plus les voix se font déchirantes, corruptrices. Ils clament d'autre sorte, ces aristocrates menacés, que les Sans-Culottes qui gémissent par bande à la porte des boulangers. C'est à devenir tigre comme le sera Carrier, fou comme Joseph Lebon, ou à s'enfermer entre quatre murs comme Robespierre.
Anacharsis eut, comme les autres, ses sollicitateurs et sollicitateuses. La terreur lui ramena ses amis d'autrefois. Mais il ne se fit pas tigre, il ne devint pas fou, ni ne se claquemura. Né pour être sociable, tel il resta; en philosophe il écouta ; autant qu'il put il soulagea.
Et d'abord ce fut une femme, une ci-devant, la trèschère amie de sa première jeunesse, — qui donc? — la belle madame de Cheminot, de la rue Neuve-des-Mathurins(l). La voilà! Ah! combien changée! — Suppliante aujourd'hui, elle venait au bout de dix ans éprouver cette
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amitié à toute épreuve que Jean-Baptiste lui avait jurée tant de fois. — Elle avait fait le voyage d'Angleterre, disait-elle. A ce dire, Anacharsis sentit son cœur se fendre. Il ne pourrait sans doute payer sa dette de Jean- Baptiste : la suppliante était une émigrée. — Une émigrée! non pas! Elle était bien allée en Angleterre, oui ; mais uniquement pour y contracter mariage, une alliance avantageuse ! Elle y avait séjourné un peu de temps, c'est vrai; mais, sans mentir, rien que le temps de mener à bien son mariage. Par erreur, par malveillance surtout , on avait inscrit son nom sur la liste des émigrés à côté de celui de mademoiselle de Cicé, mais elle se faisait fort d'établir sa résidence en France, «à l'aide de nombreux certificats , attestations , témoignages ; elle aura même et au delà les neuf signatures exigées par la loi. Au reste, elle a déjà vu au département le citoyen Aubry, chef du bureau d'administration des biens des émigrés; il connaît l'aflFaire aussi bien que le citoyen Régnier, qui a présidé le Directoire en 92 et qui est aujourd'hui membre du tribunal de cassation... — « Que voulez-vous donc de moi? dit Anacharsis. — Un simple renseignement, à peine une démarche, l'afiaire traîne. Et si vraiment mon nom doit rester sur la liste, s'il est trop tard pour réparer l'erreur , alors , sans plus attendre ni supplie!*, je saurai reprendre pour toujours le long chemin de l'exil ; non , je me trompe, mon chemin sera plus court... » Et elle soupira: « L'échafaud! »» — Quand la dame eut fini de dire, Anacharsis était tout à ses ordres. u Vous avez vu Régnier, le président d'autrefois; il faudrait, je crois, approcher du président actuel, le citoyen Dufourny. — Oui, c'est bien cela! — Mais l'homme libre n'est guère praticable ; homme de loi d'amour, tou-
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joavB il gronde s'il ne tempête. On pourrait d'abord s'adresser au procureur-syndic, Lhuillier, tout son contraire, la douceur même. — Allons 1 — Lhuillier est l'ami d'Hérault , mon ami. Mon ami est la providence des jolies femmes; car, avec lui, n'en déplaise au Comité de salut public dont il est membre, les dames vont toujours devant. Volontiers s'emploiera-t-il pour vous> belle dame ! » Et le lendemain, en effet, Hérault était au bras d'Anacharsis, et tous les deux â la place Vendôme, au département. Pas de Lhuillier, rien que Dufourny. «^ Qu'est-ce que c'est? — On voulait voir Lhuillier. — Pourquoi? — Pour un renseignement'. Nous reviendrons. «On revient. Voilà Lhuillier. On lui fait signe» « Qu'y a-t-il? — Venezvous dîner demain ou après-demain avec nous? — Où?
— Chez une dame. — Chez une dame? Il n'y a pas de mystère? — H n'y a pas de mystère. — Alors, j'amènerai Bufourny. — Soit; amenez Dufourny. «Et, le jour dit, Lhuillier et Dufourny étaient à table chez madame de Cheminot, l'un à droite, l'autre à gauche de la dame, causant, mangeant, buvant : «« A la santé de la Montagne !
— A la vôtre, citoyenne! — Mais... fit Anacharsis à l'homme libre, quand on fut au dessert. — Oui, à propos^ dit Hérault à Lhuillier, c'est la citoyenne... »» Et l'histoire du certificat de résidence commençait, quand Dufourny prend feu ; Lhuillier aussitôt de se bouoher les oreilles', voyant l'autre furieux. •* Est-ce pour me perdre que vous m'avez attiré ici? cria l'homme de la loi d'amour, et il regarda Lhuillier. — Mais il ne s'agit pas... dit Anacharsis. — 'Venez au département. Je ne suis point Basire ! — Mais écoutez danc. — Point d'affaires. Je n'écoute rien. Venez au département- Je ne suis point Basire; je ne suis point Chabot I » Et il se leva; Lhuillier
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aussi. Et comme Anacharsis veut expliquer, et comme Dufourny ne veut pas qu'on explique; et comme Hérault les poussait tous deux yers une autre pièce : ** M'enfermer dans un cabinet! » hurla l'homme libre. Et d'un bond le voilà dehors, plus libre que jamais, Lhuillier derrière. « Vous voyez, dit Anacharsis à madame de Cheminot qui soufflait à peine, j'ai fait ce que j'ai pu; je ne saurais faire davantage. »> Et l'Orateur, rentré chez lui, murmurajt encore en s'interrogeant : « Que veutelle?... Ce n'est pas ma faute!... »
Mais , le lendemain , encore un suppliant. « Camarade, fais entrer, »» dit-il à l'artisan domicilié chez lui et dont il ordonnait les travaux. A l'annonce de la personne, Anacharsis sauta de peur ; il crut entendre Cheminot. « Reviendrait-elle? »» Il se retourne : un homme! Autre bond de surprise : M. de Villeminot, gendre du banquier Vandenhyver. C'était bien la dernière visite à laquelle il dût s'attendre. Depuis un an, ces messieurs de la finance ne s'étaient pas relâchés de leur mépris pour rOrateur des Sans-Culottes. A peine se voyait-on pour affaires. « Qu'y a-t-il donc aujourd'hui? — Mon Dieu! je cours partout, je viens à vous. Messieurs Vandenhyver père et fils sont arrêtés. » A ce cri une douce ré^ noiniscence vint frapper l'imagination d' Anacharsis, réminiscence de son jeune âge, plus vive encore que celle qu'il avait ressentie à la vue de madame de Cheminot. N'était-ce pas la famille Vandenhyver qui avait guidé, consolé son enfance, lorsqu'il était au collège, rue Saint- Jacques, si loin de ses parents? Sans hésiter, cette fois : ** Vite! allons! — Quoi! vous oubliez nos torts envers vous? — Quels torts? » Anacharsis, en effet, avait oublié. •* C'est le Comité de sûreté générale qui a fait arrêter?
Je cours au Comité, hôtel de Brionne, au-dessus de mon Comité d'instruction, un étage, c'est chez moi. >» Il monte, u Qu'ont- ils donc fait, ces peureux, ces modérés, ces •dévots? »» dit-il à Basire, qui n'est pas plus Dufourny que celui-ci n'est Basire. Car Basire n'a pas le caractère âpre €n révolution ; car il s'attendrit volontiers par distraction. Basire cherche. «* Les Vandenhy ver ont été dénoncés. Leurs papiers sont sous scellés comme ceux des autres banquiers. Dénonciation vague. Les prisonniers pourront sortir sous la responsabilité de deux gardes, qu'ils payeront. ^ Avec quelle joie l'Orateur alla porter cette bonne nouvelle ! « Non, ils ne sont pas si coupables ! Je le savais bien! Aujourd'hui, mise en liberté provisoire, et demain mise en liberté complète. » Le lendemain — non , — mais huit, dix jours après revenait M. de Villeminot. « Ils sont libres tout à fait ? — Hélas ! arrêtés, emprisonnés de nouveau, et par ordre du même Comité ! » Anacharsis aussitôt se remet en campagne. « Prenez garde! » lui dit cette fois Basire. Mais Anacharsis n'eut que faire de prendre garde. Le décret relatif aux banquiers en général que rendit alors, la Convention arrêta les suites de ce second emprisonnement. Les Vandenhyver redevinrent libres.
Et c'est ainsi qu' Anacharsis s'efforça de payer ses dettes de cœur, — mais sans être pour cela moins assidu au Comité d'instruction. Il le fallait bien. A cette heure, tout y redoublait encore d'activité. On pouvait se croire au ministère de la guerre. Les hommes de science y étaient aussi mandés, consultés, retenus. C'est Lalande, c'est Pingre, c'est Feri le mathématicien, Daubenton, Lamark, deux naturalistes; Richard et Desfontaine, deux botanistes; et le mécanicien Molard, et le chimiste Parmen-
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tier, et Touin ragronome , et Chabert le vétérinaire , Cels et Vilmorin les horticulteurs, et Tingénieur Préaudaux. Pour quelle œuvre sont-ils donc requis? Pour l'œuvre du siècle : la déchristianisation. Et l'on commence, haut la main, par déchristianiser le temps. Nonsèulement 04i le mesure à nouveau, on refond les années, les mois, les semaines, les jours afin d'avoir un calendrier rationnel, mais au lieu de l'almanach des sorciers sera un annuaire du cultivateur; au lieu des saints de la légende, les choux et les raves auront leur jour. Ah ! quelle fête pour Anacharsis d'assister à ce triomphe de la raison sur l'erreur! «L'avenir vous échappe! »» allait-il crier à Gobel dans son évêché. Mais Gobel affectait d'être aussi incrédule que Fauchet et Lamourette aux prédictions de l'Orateur. Rêverais-tu encore le patriarcat des Gaules , ô porte-mitre?...
Non moins que Gobel, et dans le Comité même, se montrait intraitable le janséniste Grégoire. Quels combats ne lui livra pas Anacharsis, lorsqu'on en vint à discuter l'organisation des écoles ! Grégoire plaidait pour l'omnipotence de l'État. Anacharsis prit en main la cause des pères de famille.
« Ni l'Orient, ni l'Occident, disait-il, ni les anciens, ni les modernes ne peuvent servir de modèle à la république une et indivisible. Une nation d'hommes égaux qui professent les principes universels n'exista jamais que sur le sol de la ci-devant France... — Mais les écoles?... — Très-certainement, nos écoles constitutipnnelles auront le sort de nos églises constitutionnelles ; le concours des talents, avec la surveillance du magistrat, sera préférable aux prédilections législatives. L'éducation doit circuler comme toute autre marchandise. Ce que noua
décréterons là-dessus sera momentané comme nos mesures révolutionnaires du maximum et de la réquisition...
— Mais, cependant, faut-il?... — Voici la règle du bon sens, poursuivait Anacharsis. Tout établissement dont tous profitent est aux frais de la nation. Un pont, une chaussée à deux cents lieues de ma deîneure, une école de génie qui ne fournirait que deux cents ingénieurs seront nationaux. Établissons des écoles militaires, des écoles de musique et d'équitation, des écoles de marine et de médecine, des bibliothèques publiques, des cabinets de physique, des laboratoires de chimie, des jardins de botanique , — si toutefois, répétait-il encore , une' grande nation libre a besoin d'un décret pour posséder tout ce que Tindustrie humaine, tout ce que l'émulation universelle offre naturellement aux hommes civilisés.
— Mais les écoles primaires?... — Oh! inutile pour cela d'un décret. L'instruction est une étoffe de première nécessité dans un pays libre. Peu de Français savaient lire sous l'ancien régime, et pour cause; tous les Français sauront lire sous le nouveau régime, et pour cause. Un cordonnier ne s'établit pas dans un canton où l'on ne veut que des sabots ; et partout où l'on voudra s'instruire , il se présentera des instituteurs sans l'intervention du gouvernement. »
Ainsi pérorait Anacharsis, mais sans convaincre Grégoire. Pour le gagner, l'Orateur l'eût mené pourtant volontiers au Prieuré Saint -Martin, où Léonard Bourdon avait étabM son école, et telle que les rêvait Anacharsis. Là, en effet, les enfants échappaient au catholicisme. Élevés sans préjugés, sur le pied de l'égalité la plus parfaite , ils suivaient paisiblement les lois de la nature. Faisant eux-mêmes leurs règlements, ils se lais-
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saient sans ennui instruire des belles-lettres, de Tallemand, de l'anglais, des lois du dessin et de la perspective, de l'histoire naturelle et des connaissances relatives à l'artillerie et au génie. Ils se livraient avec ardeur à la musique, à la voltige et à la danse. Aussi Léonard disait : « Ce n'est pas une école, c'est plutôt une société déjeunes Français, qui jouissent de leurs droits et qui ne s'attachent que mieux à leurs devoirs. » Anacharsis se plaisait à venir interroger ces enfants des Gaulois, qui,- non plus au cœur qu'aux lèvres, n'avaient trace de -latinité religieuse ou classique. Leur passion studieuse consolait bien l'Orateur de l'entêtement théologique des évêques Grégoire et Gobel.
Cependant, après avoir travaillé tout le jour à ramener l'homme à la nature, l'Orateur se sentait bien souvent en goût d'aller fraterniser avec elle. C'était septembre. En cette saison, au soir, la nature est si belle de santé, «i riche en harmonies qu'au moindre souffle il y a communion soudaine entre l'àme du monde et l'àme de l'homme. Vite, de Tair, des arbres, un ciel ! A la campagne!... Mais Anacharsis n'avait garde de dépasser l'horizon parisien. Jamais il n'eût poussé jusqu'à ses fermes de Crépy. A cette heure de bataille et de disette, quitter sans mission Içi vallée de la Seine! — l'Orateur aurait cru trahir. Il fallait que le vent lui soufflât toujours aux oreilles comme un murmure de la grand' ville. Aussi n'allait-il que hors barrières , emportant avec lui toutes ses émotions du jour, non pour les perdre à ce vent du soir, mais pour les raviver encore dans la société d'amis patriotes. Où il s'arrêtait, c'était bien le cosmopolite qu'on attendait.
Il prenait la même route qu'en 92, lorsqtf il se rendait
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à Auteuil, chez madame Helvétius. Mais, à mi-chemin, il détournait à droite, il montait la colline, s'arrêtait à Passy, rue Basse, derrière Téglise, maison du Belvédère. C'était là l'habitation d'été de son ami et collaborateur de Cock, le bel Hollandais. De Cock, en effet, avait tenu, lôrs de la trahison de cumouriez, une conduite tout autre que celle de M. de Nyss, qui avait suivi le général déserteur. Toujours à l'avant-garde, en compagnie de Westermann, de Cock s'était enfermé dans Gertruydenberg. Comme ses braves Compagnons d'armes, il en était sorti au bout d'un mois avec les honneurs de la guerre. Or, le Comité batave s'étant réinstallé à Saint-Omer près de la frontière, de Cock s'en trouvait encore à cette heure le délégué, Cependant de Cock était triste. Ses espérances n'avaient plus d'ailes. Des fenêtres de sa maison la vue s'étendait sur le Champ de la Fédération, où, quatre ans auparavant, l'ambassade des souverains opprimés avait fraternisé avec les députés du souverain triomphant. Bien souvent les regards des deux amis se portaient sur la place même qu'ils avaient occupée, ce jour-là, aux côtés des ambassadeurs des vieilles puissances. Mais, si l'Orateur s'écriait alors : « L'heure de l'accomplissement va sonner, »» de Cock hochait la tête et souriait tristement. Quoi donc? a-t-il toujours à cœur d'avoir été le jouet de Dumouriez? Est-ce la ruine prochaine.de la maison de banque Sertorius-Schukart qui l'accable? Non, mais de Cock se sentait empêché par je ne sais quels soucis. Il lui semblait que le Comité de salut public n'encourageait en rien la levée en masse. On avait sgourné l'application des principes constitutionnels à l'intérieur ; mais on suivait à la lettre les quatre articles traitant des rapports de la République
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avec les puissances étrangères. Enfin ce n'était que décrets relatifs aux proscrits : emprisonnement de personnes, confiscation de biens. Non - seulement on déclarait ne vouloir accorder jamais qu'un simple asile aux bannis européens, mais ou sévissait même de préférence contre les réfugiés de la première heure. Plus d'illusion ! le vent changeait. — Anacharsis avait beau dire que ce n'étaient là que des mesures temporaires, des distinctions nécessaires; que le décret qui frappait les réfugiés de la première heure était inapplicable; que ce décret, au reste, était de salut pour les Hollandais, qui dataient en France bien avant le déluge ; enfin, que les prisons devaient s'ouvrir pour les aristocrates étrangers aussi bien que français.
— En attendant, l'Ambassade elle-même est entamée, faisait de Cock en souriant; le Prussien Trenck est arrêté. '^"""^
- — Tustement, comme aristocrate, affirmait Anacharsis. On a bien fait. C'est un vieux fou, pour ne pas dire traître! Que ne se contentait-il d'être le premier à sonner le tocsin contre le panslavisme, au lieu d'écrire en faveur de Custine, quand tout le Paris sans-culotte demandait la tête du général? Et pourquoi prétendait-il entrer aux Jacobins sans contrôle, comme rédacteur du journal le Raisonneur 'î Non, Simon le député n'eut pas tort de dénoncer ses raisonnements comme entachés de suspicion. Trunck a deux fils qui servent en Prusse; et il a beau crier qu'il a sacrifié vingt-huit mille livres de rente et de grosses pensions pour prendre refuge sur la terre de liberté, je ne crois guère à ce sacrifice-là. Bref, on l'a prié de ne plus raisonner : c'est au mieux. Il en raisonne, on l'emprisonne ; il a le sort d'un suspect.
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— Mais Adam Lux, un des membres de la députation mayençaise ? Il est à la Force.
— Moins vieux, mais non moins fou que Trenck, disait Anacharsis, quoiqu'il s'affiche, à mon exemple, docteur en philosophie et cultivateur (1). Ah! la tète d'Allemand, qui s'éprend de tout cœur d'une Charlotte, comme un autre Werther ! Que ne se contentait-il, dans sa passion, d'aller lire, en rêveur, au bois deBpulogne, les Lettres de Brutus à Cicérone au lieu d'imprimer son Avis aux Français, où il déclare qu'il va concourir de toutes ses forces à nous détrôner, nous autres Montagnards, qu'il salue du nom de Messeigneurs les usurpateurs! Pour ce cri il n'a que la prison, quand tant d'autres auraient
^ l'échafaud!... Et puis voyez encore comme on s'intéresse
j à ce malheureux ! A peine son compatriote le docteur
I Wedekind a-t-il attesté son état de démence, que Laveaux,
l ami des Allemands, signale la déclaration dans le journal
\ même de la Montagne. Croyez-moi, Lux sera mis à l'hô-
Ipital, ou embarqué pour l'Amérique, à moins que, du
\fond de sa prison, il ne s'avise encore de réclamer l'hon-
Vieur de la guillotine ! . . .
^ Et, par contre, Anacharsis signalait à de Cock comme on en usait bien avec les étrangers patriotes. C'était l'Autrichien Junius Frey, dont Chabot n'avait eu qu'à présenter les œuvres aux Jacobins pour qu'aussitôt la société déclarât qu'elle se faisait gloire de garder dans son sein un philosophe aussi distingué que Junius. C'était le savant Forster, député mayençais comme Lux, et qui recevait de la Convention un traitement égal à celui des
(1) Journal de la Montagne, — les Écrits d'Adam Lux — et Charlotte Cordoj/f par J.-P.-F. Richter.
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représentants du peuple, comme indemnité de la perte de ses manuscrits à la prise de Mayence. C'était Pio le Napolitain, qui tenait toujours à la mairie le bureau des passe-ports et collaborait même au Journal de la Mon^ tagne.
Et si de Cock se rejetait sur les Belges et les Liégeois qui remplissaient Paris et qu'on afiFectait déjà d'appeler hautement des réfugiés, comme si personne ne voulait tenir compte du décret qui réunissait la Belgique à la France :
— Ce sont les voix des pacificateurs-plâtriers que vous entendez là, disait Anacharsis. Le tourbillon diplomatique s'efforce d'accoutumer l'oreille à cette appellation, afin de diviser entre eux les Gaulois. Rassurez-vous, Paris veille, Paris protège les annexés d'hier. Les administrateurs du département de Jemmapes île tiennent-ils pas séance rue du Cherche-Midi? Et les Liégeois, à qui les magistrats prétendus, belges veulent faire la loi, n'en sont- ils pas moins reçus à titre de frères et par les Jacobins et par la Commune parisienne ? Oui , la Sans- Culotterie balayera tous les projets? des pacificateurs anticiviques. L'idée cosmopolite est aujourd'hui toutepuissante, le nierez-vous encore?
— A table ! faisait de Cock en entraînant l'Orateur. Et c'était, en effet, la seule réponse à lui donner, car
la table du Batave était d'enseignement. Autour d'elle, à leur jour, venaient s'asseoir généraux , magistrats parisiens , ministres protestants , députés montagnao'ds : Westermann, ami de Danton et non moins grand ami de de Cock ; Hébrard- Vincent, le secrétaire général du ministre de la guerre ; Maron, le pasteur hollandais qui, dès 91, à Paris, avait consacré à la patrie le temple
des protestants ; le substitut de la Commune , Hébert, qui, en ville, habitait sur la même section que le bel Hollandais; le vieux général Laumur, nommé gouverneur de Pondichéry ; enfin l'un des adjoints au ministre de la guerre, le poëte Ronsin, avec qui Maron fraternisait volontiers comme coreligionnaire. Une mère, la citoyenne de Cock, enceinte de quelques mois, présidait à ces repas pendant lesquels tout le mystère d'iniquité se révéla au pauvre idéaliste. Oui, comme en 92, ce fut encore à table bien plutôt qu'à la Convention, qu'Anacharsis eut pleine conscience de la nouvelle intrigue et de sa puissance. A voir les entêtements pacifiques de Westermann , à entendre les emportements alarmistes de Vincent, à recevoir les confidences d'Hébert, Anacharsis comprit enfin le danger: la Sans-Culotterie était sur l'abîme. On voulait la paix, la paix quand même, à tout prix.
En dépit de la levée en masse décrétée, en dépit de l'armée révolutionnaire décrétée, en dépit de l'emprisonnement des suspects décrété, eh dépit des cris : Guerre aux tyrans! poussés chaque jour ; avec les tyrans on tentait de négocier encore, non pour les tromper, mais en suppliant, et c'était la principale aflFaire de ce bon diable dé Danton, à la tribune toujours si fort en gueule. Il négociait avec d'autant plus d'acharnement I qu'il gardait rancune aux vainqueurs sans-culottes du 31 mai... Car si, dans cette grande journée, les Girondins avaient été les vaincus, Danton, lui, n'avait-il pas été la dupe?...
Or, le jeu souterrain des pacificateurs, — quelle influence fatale n'avait-il pas eu déjà sur les affaires intérieures de la république ! Anacharsis en fut effrayé. Luimême déjà comptait comme victime sans se l'imaginer.
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Si l'ex-Prussien, aspirant à la république des hommesunis, avait été prié de ne pas mettre la main à la pâte constitutionnelle, ce n'était pas par crainte des calomnies girondines, comme on le lui avait dit : c'est — qu'on allait négocier.
Si, en outre, l'on avait ajourné l'application de la Constitution acclamée, ce n'était pas par crainte de faire le jeu des aristocrates de l'intérieur : c'est — qu'on voulait plaire aux vieilles puissances avec lesquelles on aspirait à négocier.
Si Hébert, le journaliste-magistrat parisien, héros du 31 mai, n'avait pas été élevé au ministère de l'intérieur, ce n'était point qu'on eût douté de ses talents, qui valaient bien, ma foi, ceux de Paré : c'est — qu'il ne convenait pas d'affirmer la sans-culotterie parisienne quand on avait à tâche de négocier.
Si, enfin, certains députés, comme Bourdon de l'Oise, s'attaquaient déjà au ministère sans-culotte de la guerre, et cherchaient noise aux généraux parisiens qui faisaient, comme Rossignol, leur apprentissage en Vendée, c'est — qu'il était à craindre que les généraux roturiers n'arrivassent bientôt aux grands commandements des frontières d'où on venait de déloger les nobles Dillon, Custine et autres généraux négociateurs. Et alors, plus de paix plâtrée possible, les roturiers feraient leur métier révolutionnairement jusqu'au Rhin.
On négociait donc. Et ce qu'à Bàle Desfieux avait proposé à la fin de mai (1) , ce qu'en juillet, à Valenciennes, Pereyra et Dubuisson étaient allés dire au duc d'York, le même Dubuisson courait de nouveau en Suisse le répé-
(1) Procès des Hébertistes — et les Séances du parlement anglais, 1794.
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ter : La paix! Faisons la paix! — Mais, s'il vous plaît, à quelles conditions? — Mon Dieu! aux conditions dictées ou plutôt conseillées par l'opposition anglaise, les Fox, les Sheridan, les Bedford : Restitution de la Savoie, engagement de respecter la Belgique, etc., etc. Il est vrai qu'en juillet, à Valenciennes, l'Anglais ayait répondu de haut à Dubuisson, parce qu'il se sentait à la veille d'acquérir Toulon et qu'il avait l'espoir do posséder Dunkerque; mais aujourd'hui que Dunkerque venait d'échapper à la prise par la bataille d'Hondschoote, l'Anglais faisait entendre, disait-on, qa'un gouvemementjacobin ne serait peutêtre pas un obstacle aux négociations. — Hein ! qujel progrès ! Et surtout quand on songe qu'il y a quatre mois l'Angleterre, savez-vous, non-seulement rêvait Toulon, rêvait Dunkerque, mais rêvait aussi Marseille, Nantes, Brest et Cherbourg! . . . Vite ! profitons, traitons! — Et c'est pourquoi Antoinette d'Autriche restait à la Conciergerie, toujours p*ès d'être jugée; et c'est pourquoi Hérault allait se vantant partout d'avoir écarté déjà par ses négociations une armée de soixante mille Prussiens (1); et c'est pourquoi dans Paris on se répétait : Pitt est le seul qui veuille la guerre pour se maintenir au ministère; et c'est pourquoi certains journaux n'hésitaient pas d'écrire que Danton, renfermé chez lui, recevait déjà des propositions ; et c'est pourquoi le Comité de salut, qu'on avait renforcé naguère de Collot et de Billaud, deux députés de Paris^ était battu en brèche à la Convention même. Enfin c'est pourquoi d'Amsterdam arrivèrent à Anacharsis les trois questions suivantes : P La Convention et les Jacobins persistent-ils
(1) Procès des DantonisteSf — les Nouvelles politiques^ journal, — et Clools, Diplomatie révolutionnaire.
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dans le projet d'avancer vers le Rhin? 2^ Si la France donnait la paix à ses ennemis, nous oublierait-elle dans son traité? 3** Supposé encore qu'elle entrera dans la Belgique, ne pousserait-elle pas vers la Hollande?
A ces questions, à ces rumeurs, à ces révélations : — Quoi! l'idée parisienne cosmopolite serait escamotée dans sa toute-puissance même? — Non, dit Anacharsis; non, dirent les Jacobins; non, dirent les Cordeliers; non, dirent les Montagnards. Aussitôt le ministre de la guerre, le maire et le substitut Hébert de parcourir tous les ateliers d'armes pour hâter la fabrication. Le 21 septembre, par toute la république, tous les célibataires de la pre^ mière réquisition s'enrégimentent avec l'enseigne : « Le peuple français debout contre les tyrans ! » — L'armée révolutionnaire est organisée : six mille hommes pour la plupart pères de famille et des plus honnêtes et des plus énergiques s'apprêtent sous les ordres de Ronsin, général élu, à déterrer les écus des agioteurs et les blés des* accapareurs > afin d'approvisionner la ville et les armées pendant la bataille. Ce que Danton a demandé lui-même pour endormir se réalise contre sa politique cachée. En même temps, aux Cordeliers, le secrétaire de la guerre Vincent, effrayé de voir que par un seul vote les tripoteurs peuvent culbuter le Comité de salut et s'emparer du centre d'action, réclame, sinon la mise enjeu de la Constitution, du moins l'organisation du pouvoir exécutif constitutionnel, et s'écrie : « Robespierre, Collot, Billaud sont les seuls du comité qui soient exempts de reproches. Danton veut nous en imposer par de grands mots ; cet homme nous vante sans cesse son patriotisme, mais nous ne serons jamais dupes de sa conduite auprès de Dumouriez. S*il ne transige pas avec les principes,
toujours est-il vrai qu'il n'est pas d'accord avec les patriotes connus depuis le commencement de la révolution. Il ne faut pas tant parler, il faut agir. »» Or, si Vincent ne peut faire agréer sa proposition, sa voix n'en a pas moins écho dans le Comité de salut, qui, jusqu'alors hésitant, change d'allure. L'idée parisienne - cosmopolite semble soudain l'envahir. Non -seulement, d'accord avec le ministre Bouchotte, il nomme d'un coup trois roturiers aux grands commandements : Jourdan, Delmas, Moreau ; mais Barère, qui, hier encore, tripotait pacifiquement, vient proclamer la liberté des mers, au grand dommage de la Grande-Bretagne et des amis de l'alliance anglaise ; mais Robespierre, mais les Jacobins, mais les Cordeliers, mais toutes les sociétés populaires demandent qu'on juge les Girondins, qu'on juge la reine, qu'on juge d'Orléans- Égalité : — les Girondins, dont la politique était à l'anglaise, ami Danton ; — la reine, qui devait servir d'à-point pour ta paix plâtrée, mon bon diable ; — d'Orléans, dont tu n'aurais pu te passer , . camarade ! . . . Tes intrigues avortées les poussent à l'échafaud comme elles forcent l'ami Thuriot de déloger du Comité de salut, Hérault de s'en tenir à l'écart. Enfin, si le Comité de siireté vient, le 3 octobre, requérir l'emprisonnement de soixante-treize membres de la droite, c'est bien encore pour paralyser ton action dans l'Assemblée. Va donc vite faire le plongeon à Arcis-sur-Aube. Tu ne peux rien à cette heure. En Angleterre même, Pitt aide à ton désarmement en ne convoquant pas extraordinairement les Chambres; et c'est, le 5 octobre, aux Jacobins, l'apôtre de la république gauloise qui achève ton désastre en prêchant la diplomatie révolutionnaire. En efiet, du haut de la tribune de la grande société
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populaire, Anacharsis vint répondre à la question que lui avaient faite les Sans-Culottes bataves :
« Citoyens opprimés, dit-il, ma réponse sera claire et satisfaisante... Ceux-là seront des membres très-peu recommandables qui, à l'instar de Brissot et consorts, et sous prétexte de la trahison de nos ci-devant généraux et ministres, s'opposeraient au développement d'un plan de campagne qui remet la France dans les limites naturelles de la Gaule. Car, à moins de prouver que notre situation géographique a changé depuis l'année dernière, je ne vois aucun argument plausible en faveur de nos imbéciles et de nos fripons qui prêchent lâchement le système perfide des Roland et des Beurnonvîlle.
*< Déjà l'opinion publique a fait justice de quelques individus qui voudraient, aux dépens de la Savoie et de Nice, de Liège et de Jemmapes, nous faire signer une paix plâtrée... Nos Sans-Culottes présument que rien ne sera stable dans la république, tant que la Gaule sera tronquée au Nord par les satrapes du Danube et de la Sprée, ou par un fédéralisme monstrueux. En effet, je le demande au plus habile, comment il terminera notre procès avec l'Europe, si les Français se contentent de rester sur la frontière factice des derniers rois de France... Ce serait donc en vain que Mons et Bruxelles, Liège et Mayence aui*aient compté sur une réunion solennellement" jurée et sanctionnée... Consolez-vous, frères et amis! Le peuple est debout, il voit par ses propres yeux ; et ceuxlà sont les principaux fonctionnaires de la république qui n'ont d'autre volonté que la raison du peuple, la raison éternelle. Quelle est donc la démence des tyrans et de leurs suppôts, de s'imaginer que les déclarateurs des Uroits de lliomme, oubliant leurs augustes destinées,
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signeraient jamais l'arrêt de mort du genre humain? Le philanthrope, après une semblable transaction, se poignarderait lui-même en s'écriant : « Vous avez vaincu, scélérats! »
« Rassurez-vous, Belges et Bataves, et vous, AUobroges... Si tous les hommes sont frères, à plus forte raison tous les Gaulois. Le secret de n'appartenir àpersonne, c'est d'appartenir à la république des i?m^5 rf^ V homme... Nos généraux ont été jusqu'à présent les munitionnaires de l'Autriche et de la Prusse^ et la république existe : donc elle est impérissable. La postérité rangera notre histoire parmi les fables orientales... C'est avec le télescope du bon sens que je prédis depuis 1789 la chute de toutes les factions hypocrites, de tant de sectes traîtresses. Je porte malheur à mes ennemis ; ils finissent tous par l'émigration, ou par la déportation, ou par le fer de la guillotine.
« Quant aux fourbes qui voudraient nous faire sacrifier les Pays-Bas à un arrangement quelconque aS^ec le cabinet de Saint-James, pardonnez-lewTy Seigneur^ car ils ne savent ce qu'ils disent... Nous parler de paix! quand nous avons dans Paris les mines du Pérou, les forges des Cyclopes, le levier d'Archimède et le coup de pied de Pompée!... Il est évident qu'aucune puissance de la terre ni aucun sophisme de nos rhéteurs ne sauraient retenir cet élan robuste qui rétablit la Gaule dans ses anciennes limites...
« MaiSy en nous étendant tout le long du Rhin, cet accroissement de prospérité rompra la balance politique ; mais rien n'arrêtera le torrent de la sans-culotterie.
« Voilà des mais incontestables ; cette perspective n'aîarmera que les coquins et les idiots... Examinez notre
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position géographique, et vous serez convaincus que Fembouchure du Rhin est essentielle à notre bonheur. Et encore, si le peuple souverain s'arrête sur le Rhin, ce sera par condescendance, par pitié pour les sots.
u Nos généraux n'imiteront pas Dumouriez, qui prêchait le fédéralisme dans la Belgique... Nous enverrons aux Belges des commissaires non suspects; nous leur'apporterons une charte non équivoque. Nous frapperons les administrateurs feuillants, et tous les administrés seront Jacobins... Nous répandrons les bienfaits et de notre acte constitutionnel et de notre acte de navigation. Ces deux actes ont une force attractive qui ramène toutes les plages commerçantes, tous les «pays civilisés vers le centre de l'unité républicaine. La France brisera les chaînes mercantiles dont Gromwell garrotta les deux hémisphères. » Et alors, rappelant son idéal :
« Nous apprendrons à nos voisins qu'une vaste république est comme une société d'assurances contre les incendies, les inondations, les invasions, les ouragans physiques et politiques. Plus cette république s'agrandit, et plus les citoyens malheureux sont assurés d'une indemnité qui ne coûte presque rien à personne. Il y aura beaucoup de contribuables et peu de contributions. »»
Puis, ayant prouvé économiquement que le blocus de la cité française ne serait levé que lorsque les Bouches du Rhin seraient ouvertes aux droits de l'homme :
« Je me résume, frères et amis, en proclamant la volonté du peuple français. Ce peuple magnanime ne veut pas recevoir la paix, il veut la dicter. Car l'homme le moins versé dans la diplomatie européenne prévoit une série d'agitations internes et de calamités universelles dans un désarmement précoce, dans un accommodement qui lais-
serait subsister une puissance aristocratique entre le Rhin et nous. Un traité pareil serait la honte des républicains, la gloire des oppresseurs et le désespoir des opprimés. Non, la France périra avec honneur bu nous dicterons la paix aux tyrans.
a La Belgique sera libre avec tous les départements de la République une et indivisible, avec l'embouchure de nos fleuves nourriciers dont les dominateurs actuels compromettent notre existence politique et physique. Et vous, généreux Sans-Culottes bataves, ne doutez pas qu'aussitôt après la déroute des Allemands, déroute inévitable si nous jetons cent mille hommes dans le pays de Liège, ne doutez pas, dis-je, que nous ne vous aidions à renverser le fauteuil du stadhouter, qui ne se soutient que par une influence étrangère. Il n'y a qu'un pas du département de Jemmapes au département des Bouchesdu-Rhin. C'est en Hollande que nous détruirons Carthage sans nous exposer aux caprices des vents et des flots; c'est du Texel que partiront nos escadres révolutionnaires : c'est en ressuscitant les Bataves que nous tuerons tous les tyrans. »
Ah! quel triomphe alors pour Anacharsis! Quel coup porté aux agents des puissances étrangères ! La société des Amis de la Liberté et de l'Égalité arrêta, comme elle avaitfaitaulQ août pourl'Appel à la croisade civique, l'impression de l'Adresse tyrannifuge et son envoi aux sociétés affiliées et aux armées. — « En une heure j'ai détruit le fruit de trois mois d'intrigues laborieuses, »» put s'écrier l'Orateur. Oui, mais la cabale ne se laissa pourtant pas égorger sans cri ni lutte. En sortant de la séance, Proly aborda un des secrétaires du club, le brave patriote lyonnais Gaillard, et lui dit avec autorité : » Il est conve-
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nable de faire la paix en renonçant à la Belgique !» Et le lendemain la cabale lançait à la tribune le soi-disant homme libre Dufourny, qui, se déclarant scandalisé par une phrase d'Anacharsis, tacha de faire rapporter l'arrêté de la veille. En exposant au vol que, dans une république, le riche et le pauvre peuvent vivre fraternellemeiit côte à côte, Anacharsis avait dit : « Le riche est le pourvoyeur du pauvre. » — « Quel blasphème d'aristocrate ! Quelle maxime anticivique ! >» s'écriait Dufourny. Mais quelqu'un remarqua bonnement qu Anacharsis n'avait point voulu prétendre que le pauvre est aux crochets du r\cbe, et l'arrêté fut maintenu. Cependant, quelques heures après, le Cosmopolite avait nouvelle que la cabale s'était manifestée à l'imprimerie de la jacobinière, dans la personne de maître Taschereau, qui avait sommé les imprimeurs de cesser leur travail, de la part même du Comité de salut public. — ** Mais... — Mais j'ai Robespierre dans ma manche, >» leur avait crié Taschereau. — Cette parole était-elle vérité? — On le pouvait croire. Car s'il avait poussé droit aux diplomates dantonistes, Anacharsis n'avait pas moins mordu au passage le comité sauveur. — Comment! il avait attaqué le comité, qui, à cette heure, criait bataille ! et parlait même, aux applaudissements des Sans-Culottes, d'une descente en Grande- Bretagne ! — Justement. Tout en écrivant sa réponse aux Bataves, Anacharsis, qui savait combien l'Incorruptible répugnait à la propagande armée, s'était soudain demandé si, par hasard, le comité lui-même, dont étaient Robespierre et Barère, n'avait pas aussi adopté sournoisement l'idée du renoncement à la Belgique, et si, plus habile que Danton, il ne cherchait pas à donner le change à l'opinion sans-culotte en prêchant la folie d'une expédition d'outre-
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Manche. — Ah! ce soupçon est d'un esprit malade, qui d'une confiance sans bornes tombe en défiance extrême. — Mon Dieu! à peine né, ce soupçon avait pris pied dans l'es- * prit du Gaulois Cloots, au récit que les réfugiés bataves lui avaient fait des horreurs commises à Menin et à Furnes par les républicains vainqueurs : ordre avait dû être donné, non plus d'agir fraternellement, mais de piller et de brûler en^Belgique comme on faisait en Vendée. Aussi, dans son adresse, Anacharsis s'était écrié par manière d'avis fraternel au comité : «* Gardons-nous de faire un désert de la Belgique. Les Belges sont plus dignes de la liberté que beaucoup de nos anciens départements. La Convention a reconnu le bon esprit des Flamands qui ont voté la réunion. Est-ce pour exciter les Pays-Bas à se lever en masse contre nous que Ton insinue à nos soldats de se livrer à la crapule?... Non, nous ne serons pas aussi incendiaires que Louvois! etc., etc. » — Nulle surprise, donc, que le Comité eût dépêché Taschereau pour s'opposer à l'impression de l'adresse en dépit du vote de la sociétémère. Mais Anacharsis, sans trop s'alarmer, courut à la Convention, avertit les Montagnards, et fit si bien qu'il obtint d'imprimer chez Beaudoin, par ordre de la Convention même. Alors il s'en revint chez Nicolas, l'imprimeur du Club, le força d'exécuter à son tour l'arrêté jacobin. Et voilà son adresse, qu'on menaçait d'étouffément, doublement publiée, grâce à l'intrigue des pacifiques euxmêmes. Non«-seulement Anacharsis lui donna pour épigraphe un extrait du livre XI des Annales de Tacite : « Croyez-moi, pères conscrits, consommons cette union de deux peuples qui ont des moeurs, des arts, des alliances communes. «. » — mais encore il lui mit en queue une belle petite note où, rappelant aux principes, il disait pour eo»-
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dure : « Nos maladies politiques et religieuses proviennent de la multiplication des êtres sans nécessité. Lis et réfléchis. »
Le succès fut prodigieux. On traduisit Tadresse , on la jépandit avec profusion dans la Belgique, dans la Hollande en dépit du stathouder, et les patriotes persécutés recueillirent comme une manne la parole de leur commettant. De toutes parts, des témoignages de gratitude furent prodigués à l'Orateur, comme en 90 à son entrée dans la carrière. — « Je vous remercie sincèrement, écrivit-on d'Amsterdam à de Cock, de m'avoir envoyé l'adresse de Gloots. Elle a été lue avec enthousiasme par un grand nombre de patriotes. Il ne faut que jeter les jeux sur la carte de France pour être de son avis. Je vous promets que cet écrit fera le plus grand bien dans nos provinces, où l'on n'est pas du tout informé de ce qui se passe. » — « Je félicite Cloots, écrivit aussi de Sedan an ex-commissaire du conseil exécutif, J. Dufrenne. Oui, si nous voulons une paix durable, il est indispensable de joindre les Bouches du Rhin à celles du Rhône. Il faut décréter que la réunion de la Belgique à la France subsiste toujours, malgré la retraite de nos armées occasionnée par la défection de Tiniame Dumouriez; qu'en conséquence, les états, les corporations, en un mot tous les privilèges n'en restent pas moins anéantis, etc., ^tc. » A Paris, les patriotes belges du département de Jemmapes s'empressèrent, a la suite d'Anacharsis, de protester contre les paciâc^.teurs-plàtriers : « Le peuple belge n'est pas mûr pour la liberté, nous dit-on. Si on entre en Belgique, il faut y aller en conquérants et^on en amis. Que les Belges payent! — Mais vous voulez donc forcer les Sans- Culottes limitrophes à se joindre à leurs ennemifl-nés?»
clamèrent les réfugiés belges. Par ces cris dcf résurrection, Anacharsis put juger combien le mal était déjà grand.
Cependant les journaux jacobins n'insérèrent pas encore l'adresse. Le Républicain de Charles Duval, pris luimême à Tamorce du comité, ne s'était lassé de dire depuis quelques jours : « Ce n'est pas en Belgique, ce n'est pas en Hollande qu'il faut aller, c'est à Londres. » Or il ne pouvait se déjuger tout à coup. Mais une semaine se passe, la nouvelle éclate : Victoire de Wattignies ! Les Autrichiens battus par le premier général sans-culotte, le brave Jourdan. Et ^tous alors de s'écrier : « L'Orateur a raison ! poussons jusqu'au Rhin !» Et la fameuse adresse s'étala dans les journaux revenus au bon sens.
Mais quoi ! ce fut au moment même où la sans-culotterie s'affirma aux frontières, qu'aux yeux d'Anacharsis se manifestèrent enfin" sans masque les autres pacificateurs-plâtriers qu'il avait soupçonnés. Oui, à l'heure où le canon de Jourdan témoigna pour Anacharsis, le Comité de salut public protesta contre le cosmopolitisme, bravant ainsi non-seulement l'opinion parisienne, mais la victoire.
Le 10 octobre, la Convention avait décrété que le gouvernement serait révolutionnaire jusqu'à la paix, c'est-àdire que la Constitution serait suspendue jusqu'à la paix; et Ana^charsis avait applaudi à cette mesure, croyant hâter par la conservation du comité sauveur la prise de possession des frontières rhénanes. Mais, le 16, le rapporteur du comité, Saint-Just, demandait que tous les étrangers nés sujets des gouvernements avec lesquels la république était en guerre fussent détenus jusqu'à la paix; et la Convention accordait la demande.
Ah! jusqu'alors Anacharsis avait fait bon marché des
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décret» concernant les étrangers, et de celui du 3 août, et de celui du 7 septembre, et de celui-là même qui prononçait la peine de mort contre tout déserteur qui désormais chercherait i^fuge en France. Dictés par la passion du jour, avec le jour ils s'oubliaient; les comités révolutionnaires de Paris n'avaient garde de les prendre à la lettre, et les certificats d'hospitalité protégeaient bien, du reste, les réfugiés patriotes contre les zélateurs formalistes. Mais, cette fois, comme le rapport, le décret était bref, sec, net. Sauf pour les femmes mariées à des Français et pour les chefs de grande industrie, nulle exception. Des patriotes, pas un mot. — Qu'est-ce cela? Anacharsis, n'osant encore conclure, réunit les patriotes bataves présents à Paris, leur rédige une pétition pour demander une exception en leur faveur, et les lance à la Convention : « Les Gueux de la Hollande sont les amis des Sans- « Culottes de France ; comme eux,» nous avons la liberté « pour dieu, la fraternité pour culte, et pour devoir : Mort « aux. tyrans!... Leurs ennemis sont les nôtres. » Ainsi parlent les pétitionnaires, et ils rappellent hautement quels services leurs banquiers ont rendu» depuis un an à la république aussi bien que leur légion, qui, hier encore, se couvrait de gloire à Wattignies. Mais la Convention, sans se prononcer, les renvoie par-devers le Comité de salut public lui-même, cependant qu'à leur suite elle déclare sans ambages à des Américains, pétitionnaires aussi, qu'ils ne sont pas soumis au décret, puisqu'ils n'ont cessé d'être les alliés de la nation française. « Allons! c'est certain, fit alors Anacharsis. Non plus que Danton, les mandataires du peuple qui composent le comité sauveur ne veulent qu'on pousse jusqu'à l'Escaut. »
Or, ce n'était pas par scepticisme comme le bon diable
que ceux-là faisaient fi de l'idée parisienne, c'était par doctrine. Ils n'avaient aidé à la culbute de Danton que pour faire le jeu de leur système. Sans souci des voix de la terre, les Robespierre, les Billaud, deux députés parisiens, élevés depuis une heure à peine au pouvoir, gouvernementalisaient déjà tout à leur guise, de concert avec l'ex-président des Feuillants Barère, et un ancien membre du club de la Réunion Carnet, deux antiparisiens. Les yeux hors frontières, non point vers Londres mais sur Vienne et Berlin, ils rêvaient de rattacher la France au vieux monde européen, non point en mendiant la paix comme Danton, mais en la dictant bel et bien, disaient-Ils. La cheville ouvrière du système était un ex-jésuite, ami d'Anacharsis.
« ... Ni la Suède, ni le Danemark, ni la Pologne, ni la Turquie, ni Gènes, ni Venise, ni le Portugal, nos anciens alliés, ne sont nos ennemis. Ils le sont de nos révolutions, mais ils sont les amis, les soutiens de Tindivisibilité de la France et' du maintien de sa force politique... Les Girondins ont armé l'Europe contre leur patrie... •
Voilà ce que l'ex-abbé Soulavie avait imprimé après le 2 juin en tète d'une édition nouvelle de ses prétendus Mémoires de Richelieu, ouvrage auquel Ânacharsis avait fait en 1791 toutes les politesses imaginables. L'ex-abbé, qui s'était jeté daus la diplomatie, revenait triomphant du Danemark. Agent accrédité de la République en ce pays, il était parvenu à maintenir cette puissance dans la neutralité. Le JouTTiÀl de la Montagne reproduisit le passage susmentionné, l'abbé diplomate fut consulté par le comité de Constitution sur les rapports à établir entre la France et les vieilles puissances; il y avait à Bàle un envoyé de la république , Barthélémy, dont l'oreille
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était toute aux tripoteurs Desfieux, Dubuisson, agents de la politique Lebrun-Danton; l'abbé diplomate fut envoyé à Genève, comme résident, afin de surveiller l'intrigue Barthélemiste , de réprimer la propagande du sans-culotte Rotando et de maintenir dans leur neutralité Genève et les Suisses. C'était là l'homme qui ordonnait à cette heure toute la politique du Comité de salut, grâce à l'influence qu'il avait sur Robespierre. On pouvait se rappeler qu'en mars, au moment du désastre de Belgique, le myope s'était écrié assez imprudemment, et à la grande surprise des Sans-Culottes, « qu'il conviendrait d'employer quelque chose de cet art dont le despotisme se sert pour diviser ses ennemis. » A son passage à Paris, Soulavie, trouvant le Jacobin en» de telles dispositions, l'avait initié aux premiers mystères de la diplomatie, et continuait par lettres à nourrir son enseignement. Or, par quels contes l'abbé diplomate endoctrinait-ill'incorruptible mandataire parisien, déjà entrepris par Barère et Carnot ? Écoutez (1) ! . . .
« Il faut nationaliser la révolution, ne plus voir que la France — et revenir à la politique traditionnelle du pays.
— Notre ennemi naturel, c'est l'Angleterre; nos alliés, les petites puissances, — républicaines pour la plupart.
— Étouffer l'esprit de propagande. — Expulsion sévère de tous les étrangers, — Meilleure tenue aux Jacobins, plus de dignité à la Convention. — Un gouvernement fort, stable. — Il faut armer, non pour aller au Rhin, — c'est la guerre éternelle, — mais afin de dicter la paix, — paix sans conquête. — ^Pitt et Kaunitz veulent nous fédéraliser; nous sommes leur jouet, — La paix est facile à cueillir.
(1) Papiers trouent cke% Robespierre,
Le roi de Prusse nous tend déjà le rameau. Il a éloigné de ses drapeaux les émigrés. Après la reddition de Mayence, il nous a bégayé presque une reconnaissance, et voilà qu'aujourd'hui il rappelle Hertzberg au ministère; Hertzberg, l'ennemi de l'alliance autrichienne. La coalition va se dissoudre. Ménageons la Prusse ! »
Et Robespierre, s'enivrant des secrets du polichinelle diplomatique, transporté dans le ciel des hommes d'État, ne voyant plus que l'échiquier européen,, laissait déjà les droits de l'homme pour le jeu des nations : Quoi! la fameuse déclaration? — Invention anglaise. — Le comopolitisme parisien? — ^Intrigue anglaise. — Mais la philosophie? Toute de contrebande anglaise ! aussi bien que l'idée protestante. En se révolutionnant, la France n'a eu qu'un but : se retremper afin d'accomplir sa mission providentielle. C'est l'Angleterre qui, depuis 89, a nourri toutes les factions, pour entraver cette renaissance; c'est elle qui nous a jeté aux jambes tous les réfugiés du continent pour soulever contre nous tous les gouvernements d'Europe. Ces prétendus patriotes sont venus pour brouiller, pour agiter quand il fallait réformer comme eût fait paisiblement un parlement vraiment national. Alors tous les grands actes révolutionnaires du 5 octobre, du 20 juin, du 10 août, du 31 mai... qui, pour le philosophe Anacharsis, avaient eu leur raison d'être dans Paris même, ne s'offrirent plus aux yeux du myope que comme les tristes effets d'une cause purement anglaise. Tous les hommes de la révolution, depuis Louis XVI jusqu'à Danton, et Mirabeau, et Necker, et d'Orléans, et Clavières, et Brissot, n'étaient que des jouets ou des instruments de la perfide Albion. Ah ! pauvre peuple, faisait alors l'Incorruptible, et il rêva d'apporter à ce pauvre peuple
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l'ordre et la paix, en anéantissant à jamais la noblesse, qui de tout temps s'était montrée antinationale, et en bridant l'idéologie, pour qu'il n'y eût plus en France que des idées françaises (1). C'était faire à l'instar de Louis XI, de Henri IV, de Richelieu, de Louis XTV.
Qu'ils durent rire les rois d'Europe, et le stathouder et Guillaume l'illuminé, et le César d'Autriche, tous enfin, quand ils virent ces révolutionnaires, qu'ils n'avaient pu vaincre de front, prêts à s'apprivoiser d'eux-mêmes et d'aussi bonne grâce dans la personne de l'Immuable ! Ces zélateurs humanitaires qui devaient tout entraîner, tout affranchir, tout renouveler, vont se remettre au pas continental. A l'esprit de propagande, les Jacobins crieront : « Anathème ! » et la ville alors sera muselée, paralysée ; car, pour traiter, vous savez, il faut un gouvernement fort, stable, imposant. Or, il sera d'autant plus fort, que Ija ville sera d'autant plus muette. Dompter Paris, voilà donc le grand œuvre !... — 'Que nous n'avons pu accomplir par nos armes, disent les rois d'Europe. — Je la dompterai, moi, par la vertu, dit Robespierre.— Soit, reprennent les compères couronnés.
Non moins que les rois sourit Anacharsis, dès qu'il crut avoir vent du système, mais parce qu'il entrevit, lui, toute la vanité du projet des septemvirs du comité. Rêver, à cette heure, tradition, nationalité!... — Mais vous ne savez donc pas?... — Quoi? — Quelle date avons-nous? — Eh ! nous sommes en octobre ! — Vous êtes en vendémiaire, vous entrez en brumaire, entendez-vous!... Depuis hier, le temps est déchristianisé. La tradition. Terreur vieille de mille ans s'est évanouie. Le comité créateur, le
i (1) Les discours de Robespierre aux Jacobins et à la Convention,
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comité de rinstruction publique, ce grand comité auquel j'appartiens a fait son œuvre, tout comme Tannée des Sans-Culottes à Wattignies !...
Oui, répétons-le, -^ le Comité de salut public, comité d'expédients, comité d'un jour, le comité des politiques, enfin, s'avisa de principes, — et il n'en pouvait prendre que de traditionnels, — non-seulement à l'heure où l'armée sans-culotte, commandée pour la première fois par un roturier, écrasait les vieilles bandes disciplinées des vieilles puissances traditionnelles, mais encore au moment où le comité des vrais principes, triomphant aussi de la tradition, rompait avec le passé du vieil homme, aux applaudissements de la ville par excellence.
Aussi on se moque bien de la diplomatie!... Vive la décade ! vive les sans-culottides ! Les saints de la légende sont délogés, le ciel catholique est à jamais éteint comme son enfer! Que l'instruction selon la nature commence; votons vite les écoles primaires et qu'elles s'ouvrent avec l'ère républicaine ! *
Et voilà la ville, dont les politiques rêvent l'étouffé-, ment, qui ordonne ses voix inspiratrices comme pour l'éternité; dans chaque section une société populaire se fonde ; trois fois par décade on y parlera administration, sciences, industrie, beaux-arts, littérature; les Jacobins- Cordeliers auront, eux, cinq séances , cependant qu'à la salle Saint-Jean, dans la Maison commune, le conseil général délibérera publiquement chaque soir, à l'exception pourtant des quintidi et décadi, jours où les municipaux se rendront aux assemblées de section, pour y maintenir les principes de la bonne sans-culotterie.
Les fortes têtes révolutionnaires étaient encore pour la plupart concentrées dans le quartier de lldée ; elles se
dispersent par la ville afin d'entretenir sur tous les points le feu sacré. De la rue Jacob Anacharsis saute à la rue du Mail, troquant ainsi la section sans-culotte des Quatre- Nations contre la section Lepelletier, qui est à mettre au pas.
Et c'est le journal des réfugiés, le Batave^ qui renfle son titre et s'affiche désormais comme S ans* Culot te batave; et c'est l'ancien journal de Loustalot, les Révolutions de Paris, qui ressuscite tout aux droits de l'homme, sous l'inspiration du vice-président du département de Paris, Momoro. Et c'est le conseil communal parisien qui envoie aux communes de France le compte-rendu quotidien de ses séances. Et c'est sur le théâtre le jugement dernier des rois que prononce le savant Sylvain Maréchal. Enfin, c'est la France, — entends, regarde, comité, et résiste si tu l'oses — c'est la France entière qui t'envoie de l'or par millions, de l'argent à pleines charretées pour la bataille, pour le triomphe. Riches comme le Pérou après quatre ans d'épreuves! De surprise l'Europe en sera terrorisée. Avant décembre, avant frimaire, au Rhin! au Rhin! — Mais d'où vient cet or? d'où cet argent? — Des autels du Dieu de la mort! On l'offre à la patrie, à la catholicité de? droits de l'homme, — Par quel miracle? — Miracle de propagande, accompli par les pères de la loi, à l'exemple des pères de la foi dans les forêts du nouveau monde !
Certain jour de 92 , Claude Fauchet était allé à Boissise-la-Bertrand, près Melun, faire visite à JM. Chalumeau, l'agronome. Or, pour fêter l'évêque constitutionnel, il y eut belle grand'messe à l'église, et ce pendant le curé prêcha. Mais, ô damnation ! ô scandale ! quel sermon tient-on là? Est-ce un homme? est-ce le diable en
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chaire ? Sa langue n'a rien d'oriental ni de parabolique. Fermez les yeux, et, sur mon âme ! vous croiriez ouïr M. Chalumeau lui-même. En effet, le vieux curé prêchait la mère Agriculture. Cultivons tout, cultivons tous, cultivons mieux : c'était le texte du bonhomme, Prenez des bains, lavez votre linge et peignez-vous : c'étaient les conseils qu'il donnait à ses ouailles? Santé est commencement de sainteté: c'était la conclusion du sermon. Fauchet l'apocalyptique frémissait sous son habit d'évêque. « Quel est ce Marat de village ? grondait l'homme de la loi d'amour. Car il a bien la taille du monstre parisien, et, comme lui, il branle l'occiput. En vérité, c'est le. reniflement du génie de Chabot! » Le Marat de village n'était autre que Parent, premier abonné et principal collaborateur de Cerutti, Grouvelle, Ginguené et Rabaut Saint -Etienne à la Feuille villageoise. Au lendemain de la fédération, Anacharsis avait salué l'apparition de ce journal voltairien qui, bible nouvelle, devait humaniser les paysans et ramener les prêtres à la bonne dame Nature. Cerutti mort, Rabaut Saint-Étienne proscrit, Grouvelle et Ginguené n'avaient pas moins poursuivi l'œuvre jusqu'en septembre; et, chaque jour, le sacerdoce avait lâché pied devant les arguments de ces messieurs. Si Fkuchet eût poussé jusqu'à Sacy, près Reims, il eût fait rencontre d'un autre Marat non moins tonsuré, le sensible Geruzez, qui prêchait la multiplication des routes, comme dans le Jura, à la Vieille-Loye , un autre. Gué*rillot, prêchait la pomme de terre : partout s'étaient multipliés les curés philosophes. Les églises se faisaient peu à peu maisons d'éducation selon la terre, et les prêtres, quittant la soutane et prenant femme, en dépit des Fauchet, des Grégoire et autres évêques constitutionnels,
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enseignaient d'exemple cette maxime que, dans une république, un toit doit-il au moins abriter une famille. Ah ! que de conventionnels à calotte s'étaient empressés, depuis 92, d'imiter l'évêque Thomas Lindet ! que d' évoques de province avaient fait comme les conventionnels ! que de desservants des campagnes comme leurs évoques ! tous dociles aux conseils des journaux parisiens et aux encouragements des sociétés populaires de leur pays ! Dans l'Hérault, département modèle en patriotisme, il y avait, en juin, cinquante curés mariés. Mais où la nature avait été le plus brillamment reconquise, c'était au cœur même de la France, dans le Cher, dans l'Allier, dans rindre, dans la Nièvre, dans la Corrèze. De Bourges, la ville centrale qu'avait rêvée Brissot comme l' antiparisienne, rayonnait l'idée parisienne elle-même, grâce à Pierre- Athanase Torné, ex- aumônier du roi de Pologne, ex-législateur de 91, actuellement évêque de cette métropole du centre. La messe se disait, là, bonnet rouge en tête, pique à la main, cocarde au cœur. Tout le chapitre de la cathédrale était marié, et Pierre-Athanase avait épousé lui-même, en mai, pour fêter le printemps, mademoiselle Bérard, nièce d'un administrateur de Sancerre. A Sancerre même, à Chàteaumeillant, à Saint-Amand, à Vierzon, à Aubigny, partout les curés mariés. Si les Fauchet et les Grégoire avaient proscrit de leur diocèse tout tonsuré refait homme, Torné leur avait ouvert tout son département comme terre de refuge. A l'occasion même, Torné ordonnait prêtres des laïques mariés. Ah ! le beaw mélange ! Aussi le directoire du Cher était si glorieux d'un pareil retour aux bonnes mœurs, qu'il avait arrêté d'adopter le premier enfant qui naîtrait d'un mariage de prêtre. Comme ils concouraient tous pour l'adoption,
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ces nouveaux serviteurs de la nature, fallait voir!... Et dans l'Allier, dans la Nièvre, dans la Haute-Loire et dans la Corrèze, où officiait Tévêque marié Jumel, pseudocollaborateur d'Hébert, disait-on, et que ses paroissiens saluaient, pour cette raison : le père Duchesne, — même joie, même sacrifice, et quel sacrifice ! mariage à double virginité : jamais année n'en avait tant vu! Si les femmes avaient aidé à l'établissement du, catholicisme, elles n'aidaient pas moins, cette fois, à la réhabilitation des réprouvés devant la chair.
C'est alors qu'avaient apparu les missionnaires de la croisade civique. Les paysans courent à l'église. Un homme est au prêche; nouvel apôtre, représentant la loi nouvelle. « Donne tes bras, tes chevaux, tes enfants, ton sang à la patrie. »» — Et les paysans donnent. — « Des dépouilles de ton ancien culte entretiens le culte nouveau. »» — Et les paysans laissent prendre. — « En route pour Paris les saints d'or et d'argent, la vaisselle d'autel et les chandeliers ! Que tout cela passe au creuset épuratoire de la Monnaie pour se faire gouttes, pour se faire pièces et revenir en pluie abondante et féconde à qui partout travaille. »» — Et les paysans escortent l'envoi. — Lève tes yeux en partant, Sans-Culotte ! Ce n'est plus la croix qui domine ton village, c'est le drapeau, nouveau symbole d'union, autour duquel tes fils combattent aux frontières, sous lequel tes filles accourent déjà pour se marier, non plus au son des cloches, voix d'en haut qu'on éteint, mais au bruit terrestre du tambour, instrument national, instrument de marche. Au rappel, aux roulements qu'on entend, les prêtres même ayant femme s'exaltent encore, font le dernier saut, passent la ligne. Hier tout à la chair; aujourd'hui, sains de tête, les voici
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tout à la raison ; sur les places, au milieu des masses, ils abjurent bomiement l'erreur divine pour confesser pleinement les réalités sans-culottes ; le représentant de la loi leur donne le baiser d'union, et les rachetés vont se perdre, enfin, tout entiers, dans la foule, dans la foule des hommes unis. Ah! .cette fois, ce n'est plus l'héroïsme de quelques-uns comme en 92. Non ! c'est l'organisation! c'est le constitutif! c'est l'a jamais! On ne compte plus par feux, on ne compte plus par âmes : en France, rien que des têtes !
Yoilà ce que Chaumette a vu dans son pays natal, à Nevers, où il était allé reconduire son père malade, et <5e qu'il rapporte au conseil de la Commune parisienne. Voilà ce que les lettres d'Isoré, de Dumont, de Cavaignac, de Laignelot, de Lequinio, de d'Artigoite et autres apprennent chaque jour à la Convention, aux Jacobins, et que recueille le Comité de l'instruction publique ; voilà enfin ce que confirme, le l^'' brumaire, la vue des millions -qui arrivent. A ces nouvelles, à cette vue, Paris éprouve à son tour la secousse électrique de la raison, qui s'est répandue d'un bout de la France à l'autre. « Ah ! dit Anacharsis, on n'accusera pas cette fois la ville d'avoir imposé sa justice. Paris a eu la prudence d'attendre le signal des départements, des communes pour renverser la marmite du diable !
Aussitôt toutes les têtes semblent avoir retrouvé l'enthousiasme de 89. Sur les ruines de la paroisse doit se bâtir la municipalité nouvelle ; on le sent! La déroute de la noblesse a fait le triomphe de la nation ; la déroute du clergé fera le triomphe de la commune. L'avenir se rouvre ! et c'est à qui saluera l'idée qui s'affirme. — Nous n'avions pas d'autre rêve, disent les fédéralistes
dont la justice a confisqué les chefs : Liberté ! — C'est bien cela, disent les tripoteurs dantonistes, qui, désarçonnés au dehors, acceptent vite cette monture toute fraîche pour rentrer en ligne : Vive la liberté ! Vive la . bagatelle! — Voilà bien la logique du siècle, disent les philosophes, disent les hommes de science, disent les riches, disent les sceptiques, disent les hommes du centre : Écrasons Tinfàme! — L'homme s'achève, disent les magistrats municipaux parisiens, qui, comme Momoro, avisent, au loin, les problèmes sociaux qui vont naître : Liberté dans Tunité ! — Et vite Chaumette, à la Commune, requiert contre les idoles ; et vite Desfleux, aux Jacobins, se plaît à lire longuement la correspondance anticléricale; et vite Proly multiplie les sociétés populaires ; et vite Momoro de poser les principes de la bonne sans-culotterie dans son journal, en même temps que Thyriot, Romme, Bourdon, Anacharsis, Charles Duval redoublent d'activité au Comité d'instruction publique.
Ah! que va dire H^rtzberg? Que pense Robespierre? Comment faire jamais fraterniser avec les vieilles puissances d'Europe tous ces trente mille nids de liberté, frais éclos, et qui, réunis, s'appellent Gaule ou France? Écoutez-les, pendant que Robespierre veille inquiet et qu'on se parle bas à Genève, à Vienne, dans la nuit; — écoutez-les crier, piailler, de toutes parts, comme moineaux qui sentent le jour : sociétés populaires, sections, directoires, comités, assemblée, et tous leurs cris discords s'harmonisent pourtant par leur nombre, que disje ? n'en font bientôt qu'un seul , que Paris va crier : Liberté des cultiss! En ce moment les assignats sont remontés au pair : les hommes libres se croient libres et riches pour T éternité !
Le 3 brumaire, Laignelot, membre du Comité d'instruction publique, écrit de la Rochelle, où- il est en mission, que les protestants et les catholiques se réunissent dans une même église. « Les temps sont venus, dit alors Thuriot aux Jacobins, de prêcher la morale de la République, de la Révolution! C'est elle qui fera de nous un peuple de frères ! >» — « A Nancy, vient dire, le lendemain, un autre membre du Comité créateur, les catholiques veulent qu'on déporte la nation juive, et il y a deux mille juifs aux armées ! Liberté des cultes! » — « L'ancienne consigne, crient les gendarmes à la Commune, était le bon Dieu, le feu, le bruit ; qu'on supprime le bon Dieu ! et que les prêtres observent le règlement qui proscrit le costume religieux dans les rues ! » — Et de toutes parts, et chaque jour : — Qu'on change les drapeaux des sections qui ont encore des saints en effigie !... Qu'on publie un recueil de traits de civisme pour remplacer l'ancien Testament, comme les Droits de l'homme remplacent le catéchisme ! . . . Qu'on empêche les instituteurs de mener leurs élèves à la messe !... Qu'on surveille les professeurs des collèges, qui donnent des versions anticiviques!... Voici mes patentes in utroque jure, dit l'avocat licencié Calmet; bonnes à brûler!... Je suis mal baptisé, dit Louis Picard, et il troque l'étiquette de Louis contre celle de Scœvola. — Pour changer de nom, qu'on s'adresse d'abord à sa section!... requiert Chaumette. Et le citoyen Barbe envoie au conseil ses lettres d'instituteur! Et les sociétés populaires viennent crier à la Convention : Qu'on se tutoyé!... Et ce sont les reliques et les cloches de Menin qui ont produit dix millions ; et c'est le deuxième envoi de la Nièvre, dix-sept malles remplies d'or! — A bientôt le troisième envoi!... Plus de prêtres, rien que
des instituteurs de morale!... Plus d'écus, rien que des assignats! Plus d'indigents! Une commission pour procurer du travail! — De la politesse dans les corps de garde! s'écrie le général Henriot. — Donnons aux places les noms des vertus principales, et aux rues y aboutissant les noms des vertus secondaires. Place de la Halle : place de la Frugalité ; rues voisines : rue de la Tempérance, de la Modération. Devant le Palais : place de la Justice; autour du Palais, rues vertueuses : de l'Équité, de l'Impartialité, de la Sévérité... Voici les dépouilles de l'église de Senlis, près Chevreuse; rien que le culte de la liberté ! — Qu'on sévisse contre les prêtres, qu'on les contraigne au mariage, ou qu'on les force d'adopter un enfant, un vieillard ! s'écrie-t-on de l'Yonne; plutôt quakers que catholiques!... Et c'est l'égalité des sépultures ordonnée ; et c'est la fille d'un supplicié adoptée par un citoyen, Bignon; Chaumette et Pache d'embrasser l'enfant en s' écriant : ** Voilà l'exemple des vertus douces qui se mêle à l'héroïsme de la liberté! » Une jeune fille de la section Bonne-Nouvelle s'appelait Reine; sur le réquisitoire du procureur, le conseil arrête qu'elle s'appellera Fraternité-Bonne-Nouvelle, et aussitôt, sous les drapeaux de la section, au son de la caisse, aux cris de : Vive la République! la jeune fille reçoit le baptême civique des mains de Chaumette : Premier baptême municipal parisien, quatorze brumaire !...
0 premiers cris d'éveil à la vie municipale, combien vous êtes sacrés ! Que d'impatiences ! Quô d'essais de force! Quelles naïvetés d'enfant! Mais comme le Comité créateur vous écoute et s'inspire !
En 1792, Anacharsis avait rêvé une France nivelée en paisibles communes et devenue la cité fraternelle de Phi-
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ladelphie; le 10- brumaire, le Comité d'instruction proposait, par l'organe de Romme, la réalisation du rêve, et la Convention décrétait : Sur la terre de liberté, ni villes, ni villages, ni bourgs, ni hameaux, — toutes communes, groupes de consciences rationalisées qui nationalisent, démocratisées qui démocratisent. A même heure, la pejtite commune de Ris, près Corbeil, qui, la première, en 89, avait organisé sa municipalité, venait dire la première : « Nos cœurs se sont électrisés à la voix du fils du maître d'école. Ce jeune homme nous a parlé de Brutus. Aussitôt nous avons délogé saint Biaise, et nous avons pris Brutus pour patron. Nous n'avons plus d'église. Nous ne vous offrons pas notre curé, ce serait un trop mauvais cadeau, mais nous vous offrons les douze cents livres qu'il coûtait à la nation. » Et la Convention d'approuver la première fermeture d'église.
Quatorze jours plus tard, Romme lisait le projet du Comité sur l'organisation de l'instruction primaire : Entre cinq instituteurs désignés par une commission ai hoc, les pères de famille dans chaque commune auront à choisir; et l'instituteur élu sera sous la surveillance d'un des pères. Vivat ! Anacharsis ! tu as bien su défendre les droits de la famille contre les droits envahisseurs de l'État!.,. Mais quoi! il y a des murmures!... Qu'est-ce à dire?..- Il faut reviser ce travail, dit le Comité de salut public, et ce même comité demande à présenter la liste des membres reviseurs. On accorde. En vérité, le Comité sauveur voudrait-il faire la besogne du Comité créateur? Il a déjà la main sur le Comité de législation; veut-il donc l'avoir sur tous? Dans quel but? — Pour qu'il y ait unité de mesures? — Mais puisque tout le monde va d'ensemble et qu'il y a unité d'esprit...
Voyez plutôt aux Jacobins! Desfieux annonce que la correspondance , interrompue avec le Midi depuis le 31 mai, s'est renouée tout entière, et il lit : Sa lecture n'est encore qu'un, tableau des crimes du fanatisme qu'il oppose au tableau des vertus républicaines. Qu'on imprime ce tableau !
Voyez à la Commune! La commission de bienfaisance vient dire qu'elle pétitionnera le ÛO brumaire pour que la Convention avise aux soulagements des pauvres. — « Les pauvres I s'écrie alors Chaumette plein de l'esprit municipal, il faut aller à eux avant qu'ils viennent à nous ; » et il requiert que toutes les dépouilles des sanctuaires soient envoyées à la Monnaie et qu'on demande à la Convention une avance de cent mille livres par mois pour entretenir les citoyens indigents. « Les sommes avancées, dit le procureur, seront remboursées avec- les assignats, quelaMonnaie échangera contre les richesses des églises. »
A la Convention! Encore Laignelot, le membre du Comité d'instruction, en mission à Rochefort : « Les prêtres catholiques qui fraternisaient hier avec les ministres protestants dans le même temple se sont déprêtrisés aujourd'hui, à la suite d'une fête en l'honneur de deux pauvres marins morts pour la patrie. A ces prêtres nous avons assuré une pension viagère de douze cents livres. » Bravo ! fait la Convention. Puis, après Laignelot, encore un membre du Comité d'instruction, Chénier. Il vient crier : « Régénérons l'espèce humaine ! » et il fait un rapport sur les fêtes de l'avenir; toujours bravo, impression décrétée.
Et courez aux théâtres, lisez les journaux sans-culottes ou non, interrogez les sections, sections des Piques, des Tuileries, Poissonnière, Bonne-Nouvelle, Panthéon, des
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Gravilliers (celle-ci a déjà pétitionné pour qu'il n'y ait plus de religion dominante), partout môme esprit, même désir.
Allez au faubourg Saint-Antoine, chez les artisans : « La section des Quinze-Vingts arrête que désormais le faubourg me sera plus dit Saint; » allez au lycée des Arts, dans le cirque du Palais-Égalité, où Fauchet le prêtre pérorait autrefois, mais où la science tient aujourd'hui ses cours, — phez les savants, même élan anticatholique. Le 20 brumaire, il y aura fête, fête donnée par les artistes chanteurs de TOpéra. Comme essai des cérémonies à venir, on exécutera l'hymne à la Raison, musique de Gossec, paroles de Chénier! Car les chanteurs nationaux aspirent à remplacer les chantres d'église. Et déjà courent-ils à la Commune prier Chaumette de les accompagner à la Convention : Chaumette demandera, en leur nom, qu'on fonde une école de musique nationale , le Conservatoire!...
Apprenez, enfin, ce qui se fait au club central des sociétés populaires. On y rédige une pétition, qu'on présentera aux législateurs toujours le 20 brumaire. La ville de Paris tout entière y prie la Convention de rendre une loi, puisqu'il en faut une encore, par laquelle un citoyen ne soit plus tenu de contribuer au salaire des prêtres : ^ L'immortelle déclaration des Droits de l'homme et du citoyen garantit la liberté des opinions et des cultes ; par conséquent, elle proscrit toute religion dominante, c'est-à-dire toute secte privilégiée. »
C'est au milieu de ces préparatifs que la nouvelle se répandit que les fanatiques Vendéens avaient passé la Loire, qu'ils se réunissaient aux Bretons, qu'ils allaient sans doute marcher sur Paris et qu'avant huit jours les
Sans-Culottes pourraient être martyrs des sectaires de la croix. — Ah ! l'envahissement de la France par les vieilles puissances a décidé de la royauté ; du passage de la Loire datera la fin de la religion dominante. On n'attendra pas même au 20 brumaire. Le dix août du catholicisme est aussitôt avancé de trois jour* D'un mot on livre le clergé aux communesu comme on avait livré le roi aux faubourgs.
Le 16, il s'agissait de réunir sept paroisses en une seule; Thuriot se lève et demande que la Convention n'ait plus à se mêler des affaires du culte ; que, sur les réclamations des districts, les administrations départementales soient autorisées à statuer définitivement sur la suppression et la réunion des cures. 0 triomphe ! décrété ! Aux citoyens d'adopter le culte qui leur plait ! à preuve que les citoyens de la commune de Mennecy, venant crier à la barre : « Qu'on nous débarrasse des saltimbanques tonsurés! » la Convention passe à l'ordre du jour en dépit des croix eir des vases dont ils accompagnent leur demande!... Tout est dit! Paris est libre d'agir!... Vite, agissons ! . . . Déchristianisons-nous !
Le soir, la salle des Jacobins était pleine (2). Députations de sections, députations de sociétés populaires, députation du Club central, on y comptait tout Paris. Léonard Bourdon, membre de l'instruction publique et premier instituteur selon la patrie, monte à la tribune et commence ainsi :
« Chaque jour la correspondance de la société et celle de la Convention nationale nous offrent l'exemple de prêtres qui se rendent à la lumière de la vérité. Je viens demander à tous mes frères qui ne sont pas prêtres s'ils n'imiteront pas ees exemples. Des communes, des villes,
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des eampagnes désavouent, envoient à la Convention les richesses de la superstition .en hommage à la patrie... La ville de Paris sera-t-elle la dernière à suivre ces grands, exemples? Non, citoyens.
« Respectons les gens abusés, les gens de bonne foi. Ne leur ôtons pas violemment leurs préjugés, mais écrasons la classe dont la superstition n'est que mensonge et tartuferie,.. ^
Alors, ayant rappelé que sa section, — section des Gravilliers, — avait déjà pétitionné pour la liberté des cultes :
♦* J'espère que dimanche, c'est-à-dire dans quatre jours, elle arrêtera encore que tous ses prêtres seront pensionnés et que tous les vases dits sacrés de son arrondissement seront envoyés à la Convention. Je prie chacun des auditeurs d'inviter sa section à faire de même.
« Remarquez, citoyens, que ce que ne peut la Convention, le peuple le peut. La Convention ne fait que déclarer l'opinion générale et c'est le peuple qui la forme. La nature inculque dans le cœur des hommes ces vérités : Sois heureux, sois vertueux, soit bon époux, bon père de famille. Voilà le vrai culte • Voilà le moyen d'honorer la divinité d'une manière digne d'elle.
u Appelons les prêtres et sommons-les de nous dire s'ils sont des imbéciles ou des fripons. Ils sont fripons s'ils nous enseignent des choses qu'ils ne croient pas ; ils sont des imbéciles s'ils nous enseignent des choses évidemment contraires au sens commun... ^
Alors Léonard s'écria : « Voilà la grande question de ce mois-ci. Le peuple s'est levé, une voix imposante viendra apporter son vœu à la barre. Elle dira, cette voix :
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*< Que tous les cultes soient libres; que tout citoyen « puisse adorer à sa fantaisie l'Être suprême ; que le ca- « tholique n'ait pas plus de privilège que le protestant ; « qu'aucun culte ne soit salarié par la nation; que cha- « cun, pour ses deux sous ou davantage, ait la faculté de « contribuer à la location d'un temple avec ceux qui « veulent prier comme lui; que l'on donne aux prêtres « actuellement salariés des pensions viagères, et que Ton <* rende aux veuves qui souffrent le superflu des églises « et des fabriques : alors la Convention pourra sans in- « convénient déclarer que ce cri est celui de la volonté « souveraine. »
« Profitez de ce moment et bientôt le bandeau de la superstition sera déchiré ! »»
Ainsi dit Léonard, et tous applaudissaient au prêche. Pendant une heure encore ce ne furent qu'éclats de bravos, car les députations se succédèrent à la tribune : section des Tuileries, section des Piques, section Poissonsière, section du Panthéon, etc., toutes venant jurer de suivre l'exemple de la section des Gravilliers. Enfin la députation du club central des sociétés populaires fit lecture de son adresse à la Convention, et des commissaires Jacobins furent aussi nommés pour appuyer l'adresse par leur présence à la barre. — Au 20 brumaire donc! — Non, à demain, plutôt! — A demain? — Oui, rendez-vous général au département. Et chacun déjà se disait bonsoir quand les députés des sections et du Club central se groupent encore dans la rue et partent en colonne. Qui tient la tête? 0 surprise! non-seulement Léonard, mais Anacharsis, flanqué du juif Pereyra. — Où va-t-on si tard? — Chez Tévêque.
Il était onze heures du soir: L'évêque dormait Peut-
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être rêvait-il patriarcat des Gaules, quand : : — « Le- Yez-vous! des fonctionnaires publics sont là qui ont des choses importantes à vous communiquer. » Voilà Gobel sur pied, courant au salon et bien saisi de trouver Tami Cloots et Léonard^ tous deux membres du comité d'instruction, et derrière eux juges de paix, artistes, commerçants, c'est-à-dire les députés du club central et les commissaires des sections. Anacharsis souriait : — « Citoyen, le moment est arrivé de se sacrifier pour la chose publique. » — L'évêque regarda le philosophe. — « Nous venons vous demander d'abjurer... •» — Abjurer! — Le vieillard bondit : — « Mais je ne connais pas d'erreur dans ma croyance, et je m'y tiendrai collé. » — Le philosophe reprit impassible : — « Nous venons vous demander d'abjurer... d'abjurer votre ministère. » — A cette malice, l'évêque devint plus calme. — « Il ne s'agit pas, dit rOrateur, de discuter si vos principes religieux sont ou non fondés. Élu du peuple , cessez vos fonctions. Paris le demande et c'est son droit. » — Alors chacun de la troupe de raconter à Gobel ce qui se passait. L'évêque connaissait le décret de la Convention ; il savait bien l'arrêté de la Commune relatif aux richesses des églises; voici maintenant ce qui vient d'avoir lieu aux Jacobins : on se rend demain à la Convention. — « Puisqu'il en est ainsi, dit Gobel, j'adhère volontiers à votre demande. Le peuple m'a élu, le peuple me renvoie; c'est le sort du domestique aux ordres de son maître. » — Anacharsis allait embrasser l'évêque! — « Cependant, poursuivit Gobel, je demande à ceux qui sollicitent ma démission le temps de consulter le conseil épiscopal, et je promets de faire ce qu'il décidera à la majorité. » — On ne pouvait mieux dire : pul ne répliqua. Mais pourtant
on ne va pas se séparer encore : la nuit est si avancée, les têtes si échauffées; comment dormir? — Au Panthéon, alors! — Au Panthéon? — Oui, pour purifier le temple de Voltaire, — grand homme notre patron, — en délogeant la patronne légendaire, sa voisine, qui lui fait ombre. Soyons logiques! à bas Geneviève avant Gobel; à bas la sainte avant l'évêque ! Au reste, sa chasse est un oracle! Si elle descend avec nous qui ne sommes point le parlement, le ciel abdique tout de lui-même ! Et les voilà courant, Anacharsis, Léonard et les autres, courant au Panthéon, prenant la châsse. — Elle descendra! Elle ne descendra pas! — 0 miracle de la raison! elle descendit, et le jour se levait qu'elle était déjà à monnayer. — « Le ciel abdique; et toi, Gobel? » — A cette question matinale que vint lui adresser l'Orateur, Gobel, entouré de ses vicaires, accueillit Anacharsis à bras ouverts. Gobel n'avait dormi non plus; il avait déjà réuni son chapitre, recueilli scrupuleusement les avis. A la majorité de quatorze voix contre trois, le conseil s'était prononcé pour la démission, tout comme le ciel. Oui, l'évêque est de la fête; il ira à la barre avec les sections. — Où le rendez-vous?— Au département! — Ainsi donc allait s'accomplir encore le premier rêve de jeunesse qu'avait eu le philosophe, à la production de^son grand argument : voir abjurer les prêtres aux mains du souverain. — « Ne dites qu'abdiquer! — Eh! pour moi c'est tout un! » — Et l'Orateur courut à la Commune.
^ — Qui demandes-tu, citoyen? Ton ami, sans doute; le citoyen greffier Dorât -Cubières? — Non, le citoyen procureur. — Anacharsis me demande! fit Chaumette; par quel hasard? »» — Il ne connaissait pas l'Orateur, mais il estimait ses principes. Anaxagoras se hâte : —
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« Qu'est-ce qui me procure le plaisir d'une visite aussi imprévue? — J'ai décidé Gobel à abdiquer ses fonctions épiscopales. — En vérité ? — A ne reconnaître d'autre culte public celui de. la raison. — 0 bojiheur! »» — Et voilà rélève de Jean-Jacques dans les bras du disciple de Voltaire. A Tavénement de la raison, ils fraternisent! Comme ils causent, comme ils raisonnent, comme ils bavardent, sans se lasser, tantôt sérieux, tantôt plaisants! Cesseront-ils donc ? Miracle ! ils parlent la même langue, le municipal parisien et l'Orateur du genre humain; l'homme de la commune et l'homme de l'univers; le fils du vigneron de la Nièvre et le fils de monsieur le conseiller privé de Sa Majesté Prussienne ; le pauvre mousse d'hier et le millionnaire de naissance ; le rêveur, or c'est le Voltairien; et l'homme d'application, or c'est le Jean-Jacquiste; Anaxagoras et Anacharsis, les deux débaptisés.
Bras dessus, bras dessous, ils se rendent au département; Momoro et Lhuillier attendaient. La Commune arrive, les députés de la Nièvre arrivent, Gobel et son clergé sont en route. — Dans une heure à la Convention! — Quand le philosophe, député de l'Oise, prit place à son banc, la séance, ou plutôt la fête avait déjà commencé sous la présidence de la Loi elle-même, ou plutôt de la Loi lui-même. Car Laloi est le nom du représentant obscur que les Législateurs oirt porté au fauteuil, tant ce nom, nom symbolique, leur paraît d'éclat et d'enseignement à cette heure: anticatholique. Déjà en 92, les AUobroges, lorsqu'ils avaient voté leur réunion à la France, n'avaient-ils pas voulu être présidés par M. Décret?...
De la Nièvre, Fouché annonce le quatrième envoi d'or et d'argent, plusieurs millions; de l'Oise, ton département, Anacharsis, on apporte plus de soixante mille livres.
Bonnes nouvelles des armées de la patrie ! vient dire le Comité de salut public ; victoire ! — A son tour, le comité d'instruction : Bonnes nouvelles de l'armée sacerdotale ! à Paris et autres lieux, déroute complète! Écoutez plutôt. C'était une lettre en date du 14 brumaire : « Citoyens représentants, je suis prêtre, je suis curé, c'est-à-dire charlatan. Jusqu'ici charlatan de bonne foi, je n'ai trompé que parce que moi-même j'avais été trompé. Aujourd'huije suis décrassé. Plus de prêtres ! Une pension pour ceux qui se déprêtriseront ! Plus de prêtres ne veut pas dire plus de religion, mais- plus de neuvaines, de sacrements, de cent mille dieux! » Ainsi disait la lettre ! Quel Meslier l'avait signée? Un Meslier, en effet, un curé de campagne, la bête noire de Fauchet : Parent de Boissise-la-Bertrand Le vieux prêtre ouvrait la danse sous la protection du président de la société populaire des Tuileries, Grouvelle, frère de Grouvelle le journaliste, ambassadeur actuel de la république en Danemark. Mais à peine l'Assen^lée a-t-elle pris en considération la demande du curé qu'arrive l'évêque Gobel en personne, précédé des autorités de Paris et suivi de ses vicaires, tous bonnet rouge en tête, signe de l'afifranchissement individuel. — « La république française ne veut plus avoir d'autre culte que celui de la liberté, de l'égalité et de la vérité, »» dit Momoro, car l'imprimeur précède l'évêque. — « La révolution amène toutes les opinions à un seul centre politique, dit Gobel; le souverain le veut ainsi. Je renonce à exercer mes fonctions de ministre du culte catholique. Les citoyens mes vicaires, ici présents, se réunissent à moi. Puisse cet exemple servir à consolider le règne de la liberté et de l'égalité ! Vive la république ! » Et Gobel dépose sur l'autel de la patrie sa croix et son anneau, et ses vicaires des
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boîtes gothiques. Le curé de Vaugirard se déprêtrise aussi, et Télamon et Nourmaire. Alors Chaumette : «4 Que la Convention, s'écrie-t-il, charge son comité d'instruction publique de donner dans le nouveau calendrier une place à ce jour, jour de la Raison! »» Alors Laloi, représentant symbolique de la loi : « Citoyens, vous venez de vous élever, au nom du libre exercice de tous les cultes, à cette hauteur de la révolution où la philosophie vous attendait. Oui, le culte de l'Être suprême n'exige que la pratique des vertus sociales et morales; telle est sa religion. Tl ne veut Me culte que celui de la raison : ce sera désormais la religion nationale. » — Laloi bredouillait d'émotion, mais l'émotion aussi empêchait l'assemblée de sourire au galimatias présidentiel : — « L'accolade à l'évêque! criaient-ils tous. — L'évêque est un être de raison, fit Laloi bredouillant toujours, mais je vais embrasser Gobel. »» — Et voilà le déprêtrisé sur le sein de Laloi luimê*e.
Aussitôt la tribune est envahie par les prêtres conventionnels. — C'est Coupé, député de l'Oise et membre du comité créateur, comme Anacharsis : « Curé de Sermaise, j'ai renoncé à mes fonctions, je renonce aujourd'hui à ma pension. » — C'est l'évêque de l'Eure, -Thomas^ Lindet, membre aussi du comité : « J'abdique mon évêché. Rien que la religion de la loi, et que le comité organise des fêtes nationales. »» — C'est Julien de Toulouse, ministre protestant, ami de Thuriot : « J'imite l'exemple" de Gobel le catholique, au feu mes titres! »» Et le ci-devant-ministre embrasse Coupé le ci-devant curé. — C'est Gay-Vernon, évêque de la Haute-Vienne : « Je déclare, avec la joie d'un cœur pur, que je ne veux être que citoyen. Rien que la loi ! » — Puis le curé Villars, membre aussi du comité
d'instruction : « Rien que la loi ! » — Puis l'évêqae de la Meurthe : « Rien que la loi ! »»
« Ce jour, c'est la nuit du 19 juin du clergé, disait Anacharsis radieux, et j'y ai part encore! Séance sublime!... »
« Oui, séance sublime ! va crier Chaumette à la Commune. Le fanatisme expire, tous les titres du charlatanisme en religion sont déposés sur la tribune. Tous les ministres de tous les cultes abjurent leurs erreurs, s'embrassent fraternellement. Nous sommes régénérés. Rien que la loi! »
« Séance sublime ! vont crier Momoro et Lhuillier au département; il faut que la fête civique, qui devait avoir lieu décadi prochain, au Lycée des Arts, se célèbre le même jour, mais dans l'église métropolitaine. Les musiciens de la garde nationale y chanteront des hymnes patriotiques , et la statue de la liberté y sera élevée en place de la ci-devant sainte Vierge! Rien que la loi! »
*« Séance sublime ! »» va crier Léonard à la section des Gravilliers ; et il annonce que ses élèves, élèves de la patrie comme seront désormais tous les enfants, se présenteront le lendemain à la Commune pour demander un drapeau, nouveau symbole.
Non-seulement au club central on s'entretient de la séance sublime, mais dans chacune des quarante-huit sociétés populaires (1). A la société des Tuileries, rue Saint-Nicaise, Thuriot se présente. Il n'est pas membre du club, on le reçoit d'emblée, on le porte au fauteuil : qu'il raconte la séance sublime ! Thuriot raconte, et tous de vouloir être embrassés par lui : Vilain d'Aubigny,
(1) Procès-verbaux mannacriti de là société populaire des ThuUeries.
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adjoint de Bouchotte, le peintre Regnault, le peintre Verjiet, Timprimeur de la Convention Beaudoin, et Froidure l'administrateur de police, et Delcloche le cordelier, le juif millionnaire Kermer, banquier genevois, et Séraphin-Marionnettes, et l'acteur Michot, et Léger l'acteur, Fantin le juge, Duplat le graveur, Souberbielle le ■chirurgien, Garnier membre du département, puis Saint- Paul, Monneron, Faloppe, Eude, Grange du Lycée des Arts, Maréchal le receveur, Jansens le libraire, et Dulaurens, et Niel, les marchands aussi bien que les artistes.
Mais paraît Lhuillier. Qu'il soit aussi de la société! Et le procureur du département les convoque tous à la fête du 20 brumaire. « Ah! qu'à l'avenir, ^'écrie Thuriot, tous les jours de décade, à dix heures précises du matin, on célèbre pareille fête de la vérité dans la salle de cette assemblée, et par des hymnes à la patrie, et par des discours de morale. Ecrasons la superstition et le fanatisme sous les principes de la Nature ! — Ecrasons î » répète l'assemblée. Et l'on adopte que, pour convoquer à la célébration de la décade prochaine les citoyens et citoyennes, lun appel au tambour remplacera le son des cloches.
Ainsi dans toute la ville. Mais Anacharsis, où donc ■est-il? A quelles oreilles a-t-il couru chanter la séance jsublime ? Chose étrange! au rebours des autres ce soir-là, soir même du jour de la résurrection, on le rencontre, mais seul, mais causant bas; visage éteint, il marche replié sur lui-même. Cuverait-il déjà toutes les joies qu'il a bues? En était-ce trop pour lui d'un seul coup? Au moins aurait-il dû nourrir son ivresse quelques heures encore, en allant soit au Département, soit à la Commune ou dans une société populaire quelconque. Ah! pour se tenir en haleine il a bien couru aussi, et, le seul des
membres du comité de Finstruction publique, il a couru, comme avant Tévénement à la Commune, — après l'événement vers d'autres encore qui, les premiers, devaient s'éjouir, — au Comité de salut public. Or, l'en voilà dehors!...
Il s'était précipité criant que désormais on n'avait plus à craindre ni le massacre ni la disette, ni le complot ni la défaite ; qu'à Paris on avait vaincu la Vendée, — quand, à peine entré au pavillon : Dieu ! c'est comme une cave où les dévots, à cette heure, enterrent leurs saints ! — tout aussi froid ! Il semble que les cris de joie d'à côté, quoique unanimes, n'en ont pu percer les murs. Robespierre est là. Même masque de commandeur qu'à la veille de la réquisition. Anacharsis, qui avait aux lèvres un eh bien! d'enthousiasme, — glacé soudain, bégaye à peine, ne sait pourquoi. — « Eh bien? articula mieux que lui Robespierre? — J'ai... j'ai amené Gobel à l'abdication! — Bel exploit! — Que dit-il?... L'Orateur n'a pas compris!... Un silence. — Alors, prenant l'accent d'un juge se jouant avec un coupable qu'il doit par forme tenir quelques minutes pour accusé : « Mais vous m'aviez dit dernièrement, fit l'Incorruptible, qu'il fallait entrer dans les Pays-Bas, leur rendre l'indépendance et traiter les habitants comme des frères?... Pourquoi donc cherchez-vous à nous aliéner les Belges en heurtant des préjugés auxquels vous les savez fortement attachés? — Qu'est-ce? Comment? Hein?... Se moque-t-il? Je cherche à nous aliéner les Belges I je suis cause qu'on n'entrera point dans les Pays- Bas !*Ai-je bien ma tête? Trahirais-je ma cause sans le savoir? La liberté des cultes serait-elle moins acceptable que la Constitution civile? Est-ce lui qui est 1q cosmopolite, moi qui saisie myope? Assurément il me gouaille... »
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Et, voulant savoir : « Oh! oh! voyons! dit- il avec assurance; le mal était déjà commencé. On nous a mille fois traités d'impies. — Oui, riposta sèchement Robespierre, mais il n'y avait pas de faits. — Pas de faits! Comment, pas de faits, légiste? Mais 92, mais 89, mais le dix-huitième siècle?... — Les vrais amis du peuple ne seront pas dupes de vos mascarades. »» — Et Robespierre lui tourna le dos ; et l'Orateur, se retrouvant dehors, se demandait encore, au bout d'une heure, ce qu'il avait ouï, et toujours répétait : « Mascarades ! Pas de faits ! Il n'y avait pas de faits ! »» — n'osant comprendre !
Était-ce croyable ? l'élan parisien n'avait en rien affecté le comité sauveur ! La toute-puissance de l'opinion, qu'on Voulait diriger et non pointsubir, — on la bravait encore. Que dis-je? voyant leur système traditionnel en péril, Robespierre-Barère avait déjà, par rage, jeté quelques pierres dans cet océan de consciences, comme pour dire : « Nous le comblerons, nous les ferons taire ! »»
Le matin même du 17, à leur souffle , le Journal de la Montagne y que rédigeait le robespierriste Laveaux, s'était scandalisé de voir Roussel, dans la feuille quasiofficielle du comité, renier Tidée de Dieu comme lien social. — Mais voix solitaire !... Toutes les feuilles parisiennes s'étaient faites l'écho de Roussel. Quand, à la Convention, on avait lu la lettre du vieux Parent, un membre robespierrisé. Sergent, avait voulu protester ; — ^ mais voix solitaire !.. . Léonard, Thuriot, la Montagne et le Marais, et les tribunes l'avaient foudroyé de leurs cris. ' — Après l'abdication de Gobel, une main cachée avait lancé à la tribune Grégoire le janséniste, qui s'était écrié : « Je ne me déprôtrise pas , moi ! »» — Voix solitaire encore!... — « On ne veut forcer personne, avait-on ré-
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pliqué en riant à l'aspirant au martyre. » — Enfin, un autre trouble-fête, Amar, du Comité de sûreté, était accouru, lettre anonyme en main, pour arrêter par la terreur l'épanouissement des âmes : « Fermez les portes! il s'agit d'un traître! Lecointe-Puyraveaux... ^ — Mais Toix solitaire toujours !... l'Assemblée entière avait fait fi d'Amar et de sa dénonciation. Non, rien n'arrêtera le déluge de la sans-culotterie. Nous irons au Rhin , et nous serons libres chez nous! Et le lendemain la folie de la raison redoublait encore. Partout de l'or; partout delà gaieté ! A la commune ! A la tribune! — C'est un jeu que ce déménagement ! C'est une ivresse que ce renoncement ! Et si Grégoire, tout en grâce, répugne à l'enthousiasme, voici un prêtre d'une bien autre étofiie, Sieyès le départemental sateur, qui, après quatre ans de silence, reprend langue, sort du Marais — pour sacrifier logiquement à la raison.
Or ce fut en ces pleines renaissances que, répété, commenté, le mot de Robespierre à Cloots : •* Mascarades ! »• fit éclat dans la ville insultée par son mandataire. Le Comité de salut public va-t-il être de danger public, puisqu'il ne veut se mettre au pas? — Aussitôt les magistrats parisiens Hébert, Chaumette verbalisent à la jacobinière. Hébert signale un esprit de coterie et même de népotisme qui s'empare de certains représentants. Chaumette, lui, passant la frontière, met tout à plat la main sur le jeu diplomatique et demande sans ambages qu'on rappelle de ^Suisse Tex-jésuite Soulavie. Est-il convenable, dit-il, que nous ayons des ambassadeurs auprès des autres puissances tant que nous sommes en révolution? — Et, à sa suite, Brichet le Cordelier dénonce qu'un ex-feuillarit, secrétaire du conseil exécutif, J. Fauchet, doit aller en Amé-
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rique prendre la place de Genest, qui cosmopolitise. C'était tout dire. Aussi le lendemain, 19, Robespierre, furieux comme un démasqué, riposte avec aigreur, avec violence, avec mépris. Il personnalise, il s'écrie : « Je voudrais les voir, ces hommes qui nous calomnient et qui se prétendent plus patriotes que nous. Ils veulent nos places? Qu'ils les prennent! — Eh! non, restez à votre poste, » répondent-ils tous. Mais pour lui faire comprendre ce qu'ils veulent... — Eh bien? — Non-seulement ils applaudissent encore Hébert, qui demande que la rédaction du Journal de la Montagne soit confiée au brave sans-culotte montagnard Charles Duval, qui naturalise, celui-là; mais, comme l'heure est venue de renouveler le bureau, de nommer un président, tous les Jacobins acclament... Qui l'eût cru?... Où est le myope?.. . Il a fui. — Ils acclament Anacharsis Cloots. Oui, l'Orateur du genre humain, le Parisien cosmopolite , le représentant des souverains opprimés, le Clévois, le Prussien de la rive gauche du Rhin, au fauteuil! — Philosophe, quel couronnement! L'aurais-tu jamais rêvé? En 1792, à la face même des vieilles puissances en armes, on te saluait Français : protestation contre la force brutale ! — cette fois, au nez même des pacificateurs-plâtriers, on t'élève à la présidence jacobine : protestation contre la tradition, contre le passé! L'exaltation de Marat sur le même fauteuil, en avril 93, ne fut pas plus grand événement! Ah! comme Anacharsis-Droits de l'homme aux Jacobins s'harmonise bien avec le Laloi symbolique de la Convention !
Sur l'heure , reprirent espoir les Belges, les Liégeois qui ne savaient plus où s'abriter, les Mayençais qui mouraient de faim, et les patriotes Hollandais, plus menacés que personne, puisque le stathouder annonçait déjà, dans
les journaux de la Haye, leur abandon comme une victoire (1).
Aussi de Cock dans le Batave : « Les Jacobins, F effroi des . tyrans, viennent de prouver par le choix de leur nouveau président qu'ils savent apprécier les vertus de tous les hommes de quel pays qu'ils soient, qu'ils récompensent et honorent les vrais amis de la liberté en même temps qu'ils sévissent avec une juste rigueur contre les suppôts des tyrans coalisés qui abuseraient des droits sacrés de l'hospitalité... Qu'ils se taisent donc à jamais, ces vils détracteurs de la nation française qui répandaient avec tant de complaisance , dans les pays étrangers, les plus noires calomnies sur la loyauté de ce peuple généreux et puissant. »»
Or, comme le Batave disait ainsi, un encens de parfums et d'harmonie monta de la ville par excellence : l'avènement d'Anacharsis concordait avec celui de la Raison.
Ah! le beau jour que le 20 brumaire! Ah! la bonne fête (2) ! Comme il se précipita, le nouvel élu, dans la cidevant église-cathédrale avec les ministres, avec les Montagnards, avec les autorités constituées, avec les Jacobins et les Cordeliers, avec tous les enfants de la liberté , bonnet rouge en tête ! Ces sombres voûtes, où l'on n'avait jamais entendu que le croassement des chantres d'église , psalmodiant sur un ton monocorde des litanies, des antiennes, des cantiques antédiluviens , s'emplissent comme d'une lumière soudaine , aux éclats d'un chœur de voix jeunes et pures que toutes les puis-
(1) LeBataw.
(2) Le Père Duchesne.
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sances magiques d'un orchestre soutiennent et entraînent :
Descends, ô liberté! fille de la nature, Le peuple a reconquis son pouvoir immortel : Sur les pompeux débris de l'antique imposture Ses mains relèvent ton autel.
Venez, vainqueurs des rois, l'Europe vous contemple ; Venez, sur les faux dieux étendez vos succès; Toi, sainte liberté, viens habiter ce temple ; Sois la déesse des Français !
Et ces chants partent de l'endroit mênie où, la veille, le Dieu du mystère descendait par. ordre et sur un mot. Mais l'autel n'est plus là. En son lieu se dresse une montagne élevée à la Philosophie. Et sur la cime est placée, non plus une statue morte, mais une femme, une jeune fille, chef-d'œuvre de la nature, manteau bleu, robe blanche et bonnet rouge, les couleurs nationales, — pique dans une main, flambeau de vérité dans l'autre, — et c'est à ses pieds toutes les jolies damnées de l'Opéra, qui, à leur tour, excommunient la calotte en chantant mieux que des anges l'hymne à la liberté. Oui, les magistrats parisiens ont requis pour la fête non-seulement la musique nationale, mais l'Opéra tout entier. Cette merveille parisienne du dix-huitième siècle, aux jouissances multiples de laquelle tous les aristocrates du monde aspirent, encore et dont la Commune n'a jamais cessé d'être glorieuse , — la voici qui verse la rosée céleste de ses accords dans des âmes sevrées jusqu'alors de toutes ces joies humaines , l'âme du pauvre artisan. A la fête du 10 août, on les initiait à la peinture, à Thistoire; aujourd'hui, c'est aux ivresses de la musique. Non, ce n'est plus un rêve salentin que cette société future de travail-
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leurs libres, d'où l'art se dégagera non moin» sacré dans son essence qu'au temps de la prétendue société à esclaves de l'aristocratique Athènes. Car voyez comme ils écoutent ! avec quelle émotion! avec quelle religion! Jamais leur imagination n'a tant idéalisé. Aussi comme ils s'écrient avec enthousiasme, avai^t même que le compère Chaumette ait parlé : « Plus de prêtres! Rien que la Nature pour Dieu! « — Et vantez-leur maintenant, pour voir, les pauvres mystères de la passion et la fête de l'àne dont les prêtres égayaient leur troupeau ! Les saucissons que la vieille monarchie enliessejetait au rassemblement humain, ofiFrez-les donc à ces Sans-Culottes — aujourd'hui réunis en famille autour de l'élément vraiment; conservateur de la société, la femme! C'est elle, en effet, qui doit tenir désormais la place du prêtre-dieu ! C'est elle, ^eul être adorable qu'on adore enfin, non plus comme vierge-mère ni comme maîtresse de roi, mais selon la nature — et dans sa grâce intellectuelle et dans ses vertus morales. Glorifiez aujourd'hui l'artiste, la citoyenne Aubry, demain vous honorerez l'épouse-mère en acclamant la citoyenne Momoro!... Mais .les chants, les discours ont cessé; les cris recommencent, se prolongent. On sort du Temple. On se rend en procession civique à la Convention. Au milieu d'une foule qui reflue jusque sur le toit des maisons, les canonniers ouvrent la marche. Ils portent au bout d'une pique la chape cousue d'or et la mitre de l'archevêque. Les dépouilles du prince de la calotte font bannière. Les ministres, les magistrats parisiens défilent. Puis des jeunes filles, cheveux flottants et couronnées de roses, toutes enlacées par des guirlandes. On dirait, à les voir, que c'est la Fête-Dieu ; mais, au lieu du Sacrement sous le dais, apparaît, sur un siège de verdure que
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soutiennent quatre hommes de la halle, la reine de rOpéra : — Vivat ! — sa mère à côté d'elle. 0 citoyenne Aubry, ouvre hardiment tes yeux sur cette foule ! Ne crains pas l'effronterie des regards ! Depuis tantôt vingt jours, les prostituées et les célibataires par état sont proscrits des rues : jamais ville ne fut plus sainte. Autour de toi, dans cette communauté laïque, tout est famille. Et les jeunes gens qui t'admirent, — défenseurs de la patrie, — n'attendent que ton sourire, rayon céleste qui électrise , pour voler aux frontières, y combattre et mourir, pensant à toi :
Est-ce bien vous, vous que je vis si belle, Quand tout un peuple entourant votre char Vous saluait du nom de Timmortelle Dont votre main brandissait l'étendard?... De nos respects, de nos cris d'allégresseï De votre gloire et de votre beauté, Vous marchiez fière; oui, vous étiez déesse, Déesse de la liberté (1) !
Et sous les yeux de la déesse, ex-constituants, fédéralistes, Jacobins, Cordeliers fraternisèrent ce jour-là.
A.voir cette unanimité soudaine des cœurs, le nouveau président des Jacobins admira ce miracle de la Raison. Il crut encore une fois que la régénération sociale allait faire oublier le vieux jeu politique, et il rêva une conversion universelle. C'est pourquoi, pendant la cérémonie, pendant la marche, pendant l'accueil à la Convention, on vit Ànacharsis aller de ci, de là. Aux ex-constituants : « Abjurez, murmurait-il, votre haine pour les Jacobins, et demain je vous présente au club ; » — aux fédéralistes : « Plus de divisions! Au nom de la Raison, suivez-moi ! » —
(1) Bélanger,
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aux royalistes par accommodement : « Dieu s'est retiré de vous : ne royalisez plus. Vite ! à la jacobinière ! » — Et, ma foi, s'ils ne disaient pas oui, ils ne faisaient pas fi non plus, les sceptiques. Quelques-uns même lui répondaient : « Comme il vous plaira! »
Sa fête, pourtant, ne fut pas sans nuages. Comme il se félicitait dans le jardin des Tuileries avec Fabre et Gobel de toute cette transfiguration, voilà qu'il entend : « Vous êtes de mauvais citoyens! Vous n'êtes pas de bonne foi! » Il se retourne et voit, sinon Robespierre, du moins une de ses ombres, qui les avait écoutés et qui se nommait : Renaudin, luthier juré au tribunal révolutionnaire. Anacharsis eut pitié de Renaudin, croyant que le luthier était le seul qui osât» à cette heure, par ordre de son chef de file , blâmer l'accord universel sur le terrain de la raison, — mais quelqu'un accourt lui apprendre que certains politiques dans la Convention venaient de bégayer tout au rebours de lui : « Divisons-nous! » et le lendemain ces politiques répétaient le blasphème plus haut encore. C'étaient des amis de Danton, qui, sachant que le Comité de salut répugnait toujours et malgré tous à l'opinion parisienne, tentaient de ressaisir la corde dans l'Assemblée en s'autorisant de la Raison même. Le Comité de sûreté, chargé de la surveillance intérieure, avait arrêté le député Osselin comme protecteur d'émigré. Aussitôt Basire accuse le tribunal révolutionnaire de faire des boucheries de députés ; puis son ami Chabot demande qu'on forme un côté droit, puis Thuriot applaudit à Chabot en se vantant d'avoir provoqué le mouvement du culte. — « C'est Paris tout entier, c'est tout le monde qui a culbuté la marmite du Diable, •»» répliqua, le soir du 21, la jacobinière indignée non moins qu' Anacharsis. Et,
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comme la Convention s'était laissé entraîner à la parole de Thuriot et des autres, voici les Jacobins qui chargent le procureur de la Commune, Chaumette, de rédiger une pétition que plusieurs milliers de citoyens, tant de Paris que des départements, iront présenter, et par laquelle, tout en menaçant de jeter Tépervier comme au 31 mai, sur les députés conspirateurs, ils demandent que tout membre qui voudra former un parti soit réprimé, et réclament, pour le Comité de sûreté générale, la plénitude des pouvoirs : — manière de blâme à l'adresse du Comité de salut, dont la politique extérieure embarrasse et alarme. Ah! comme cette pétition traduisait bien l'àme d'Anacharsis, qui, à cette heure, présidait !
Oui, à la face de l'Europe, U est au fauteuil jacobin le représentant des souverains opprimés ; — rayonnant, glorieux, confiant! — avec Brochet pour vice-président, et le chimiste Fourcroy, Delcloche, Froment, Quentin, Jay, Dubosq pour secrétaires. Que dis-je? il trône non-seulement en compagnie d'hommes, mais encore avec une femme à ses côtés, et qu'il a embrassée, dà, dès l'ouverture : la citoyenne Mary, veuve Guillot, qui, en 92, faisait le service de canonnier dans Lille, qu'assiégeait une autre femme, l'architigresse d'Autriche. Pour honorer^ son civisme, les Jacobins l'ont fait asseoir à la droite de leur président.
Or il était écrit, sans doute, que l'Orateur du genre humain aurait à saluer tous les héroïsmes de la révolution. Car son second baiser, et le môme soir, fut, quelle fortune! pour le pï*emier général sans-culotte, Jourdan., le vainqueur de Wattignies. Jourdan, appelé des frontières par le Comité de salut, venait rassurer les Sans-Culottes sur les intentions du comité. «« Nous avons pris ensemble
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les moyens les plus propres à accélérer la perte des tyrans, n disait-il. Et mettant la main sur la garde de son épée : « Ce fer ne me servira jamais, soyez-en sûr, que pour combattre les rois et défendre les droits du peuple ! »• Anacharsis alors, au milieu des applaudissements : « Les armées de la sans-culotterie seront toujours invincibles, lorsqu'elles verront des généraux sans-culottes les conduire aux combats. Après de longues trahisons, nous avons enfin trouvé un général de bonne volonté ; le vainqueur de Cobourg, le libérateur futur des Bouches de l'Escaut et du Rhin, c'est toi, Jourdan ; la société, satisfaite de te voir, t'invite à sa séance. » Et il tombait dans les bras du général, et il était bien sûr de ne pas embrasser un nouveau Dumouriez. .
Un autre jour, Anacharsis donnait l'accolade au dernier président des Jacobins de Lyon, un échappé de guillotine, l'acteur Saint- Amand : « Châlier, mon ami, disait Saint-Amand, eut dix boules pour la guillotine, et je n'en eus que neuf: j'échappai. Mais je voudrais avoir donné ma vie à ma patrie et que ma mort eût pu lui être utile. Jacobins, vous continuerez vos généreux efforts. Rendez la ville de Lyon à la liberté! » — Alors Anacharsis : Je vais répéter à la société la phrase sublime qui a valu à ce citoyen des persécutions. « Un jour tous les patriotes s'uniront pour concourir au maintien de la république universelle et au bonheur de leurs frères. Que dis-je? ils seront tous frères. Et l'univers ne sera qu'un temple qui aura pour voûte le firmament. »
Une autre fois, c'était un jeune chasseur du 18® régiment du Cantal qu'il saluait. Dandurand avait reçu trente blessures et tué quatre hommes dans un seul combat. *♦ Tes trente blessures, lui disait Anacharsis, sont trente
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certificats de civisme. La République n'oubliera jamais les actions de ses héros. Mourir pour la patrie, c'est un brevet d'immortalité. Mourir pour les tyrans, c'est une cartouche jaune dans les envers. Nos généreux soldats peuvent s'appliquer ce que Tacite disait des Romains : Tout en mourant ils songeaient à l'honneur de leur mort ! n Et il accolait Dandurand (1).
Mais l'embrassade n'était pas ses seules joies présidentielles. Il avait bien d'autres surprises , d'autres gaietés. On lui remettait un chiffon de papier. La lecture du chiffon, au dire des charlatans dévots, frappait de mort les bons Sans-Culottes, s'ils ne se convertissaient pas. Anacharsis lisait le papier, on riait, et le papier était brûlé sans avoir converti ni tué. Ou bien c'était la correspondance jacobine qu'on dépouillait, etRenouf, commissaire du pouvoir exécutif dans l'Oise, avait écrit : « Partout dans ce département les jeunes soldats s'enorgueillissent de pouvoir concourir à l'établissement de la république universelle d,e Cloots, à laquelle on croit ici volontiers ; surtout ceux de Clermont et ceux de Crépy !» Ah ! comme elle allait bien au cœur d'Anacharsis, cette nouvelle! Ses mandataires approuvaient donc toujours son apostolat! A l'exemple de Paris, le département de l'Oise ne voulait pas de paix plâtrée! « La ville de Crépy, disait encore Renouf, a fourni déjà près de cinq mille quintaux de farine au delà de son contingent, et elle a encore cent cinquante mille quintaux au delà de sa subsistance en attendant la moisson. » Quelle richesse! Quelle fertilité! Quel civisme ! Et Anacharsis applaudissait comme pas un à la ville de Crépy, oubliant tout à fait que c'étaient plutôt
(1) Journal de la Montagne,
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ses fermçs que la ville elle-même qui alimentaient ainsi la patrie. Car au salut de tous il avait consacré sou blé jusqu'au dernier grain, — tout comme sa vie!
Or, pendant qu'il présidait ainsi tout gauloisement dans la jacobinière, — aux entours de cette jacobinière, dans Paris, hors Paris, dans la France, c'était un joyeux branle que le cosmopolite, du haut de son fauteuil, semblait mener ; branle des ressuscites à la raison, et non plus des morts, comme le branle papal : on dansait, on chantait! En 89, autour des Chartres et des blasons en flammes, on dansait ; aujourd'hui, autour des bûchers de saints et de croix on danse. Comme Clovis, on brûle ce qu'on a adoré, mais en dansant. On danse sur les routes en apportant aux pères de la nouvelle loi les trésors du vieux culte ; et c'est en dansant qu'on entre dans l'Assemblée, et c'est en chantant qu'on lui parle. Que dis-je? voilà les représentants eux-mêmes qui dansent et qui chantent! comme jamais diplomate n'a dansé à un congrès ni courtisan à mariage de roi! Ah! Hertzberg! Ah! Robespierre! comment traiter avec des hommes qui dansent? comment parlementer avec des hommes qui chantent, — qui chantent la Marseillaise^ qui dansent la carmagnole tout comme les diables de Valmy? Sans aigreur et sans rage ils enterrent le passé. On vide le sac, et c'est en lançant en avant le pied pour la danse qu'on foule et qu'on souille les yeux en poix de résine dés douze apôtres, la chemise de femme de Saint-Louis, le grand Suisse de paille de la rue Aux-Ours, la vierge noire de messieurs les Anglais, et la chape de Moïse, et la verge d'Aaron; car ils sont de la fête les juifs : ils ont nettoyé leur synagogue de la rue des Boucheries. Et ils sont aussi de la danse, les protestants, car Maron, leur pasteur, est
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Venu dire à la Commune : « Voici les pièces d'argenterie de nôtre culte. Dans ma patrie adoptive, dans la France, dont la persécution sacerdotale avait banni mes ancêtres, jamais le sort de personne ne fut plus étroitement lié à la révolution que le mien. Recevez mon serment de concourir à étendre le règne de la Raison ! » — Donc, tous sont en humeur. Nulle étiquette, plus de dignité ! — Plus de dignité ? — Si bien ! Mais elle est toute en eux. Chaque humain qu'on rencontre, en cette double décade, a son sourire, a sa lumière, une auréole, et cette lumière dit bien sa force : l'idée lui flambe au cœur.
Au cri de : « Vive la patrie ! »» trente mille Parisiens s'élancent encore vers les frontières, — avides qu'ils sont de tenir le Rhin.
Au cris de : ** A bas l'erreur ! »» le collège de France ressuscite, le lycée des arts reprend vie, la bibliothèque nationale s'ouvre, non plus deux heures par semaine, comme sous la monarchie, mais bien six heures par jour ; Hébert dans sa section installe même la première bibliothèque de quartier; et l'Opéra va jouer désormais un jour sur deux. Savants, poètes, hommes de lettres, artistes, tous sont en éveil. La Harpe pérore en bonnet rouge; Lalande discourt au Panthéon, Monvel prêche à Saint- Roch; d'autres, six fois par décade, récitent, improvisent, déclament dans les sociétés populaires où les femmes et les enfants doivent toujours avoir place. Et les architectes s'associent pour se secourir, et les peintres aussi, et le jury des arts est institué : Fragonard, David Leroi, Monge, Naigeon, Gérard, Lesueur, Prud'hon, Laharpe, Ronsin, Fleuriot-Lescot, Chaudet, Laïs, Hébert, Pache, Ramey , Talma, Michot , Vicq d'Azir, Dufourny, Dupré, etc. , tous pêle-mêle. Non, jamais tant de voix n'ont clamé la
ANAGHÀRSIS, T. H. 17
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yérité ! jamais tant d'applaudissements n'ont été prodigués à l'intelligence ! jamais l'idéal ne s'est ru tant d'adoratemrs! Qoe l'organisation des écoles primaires s'achève à la Convention, et l'Infâme est à jamais écrasée dans les Ganlesf Oui, écrasée jusque dans sa charité même. Car il a d'aiH très entrailles, l'esprit* laïco-mnnîcipal, que l'esprit divino-paroissial : entrailles tout humaines. Quelle trinité providentielle que ces procureurs-syndics de la grande Com-m'une : Chaumette, Hébert, Real! Si Real est deèors battant les campagnes pour requérir le pain du corps ; si Hébert, prêchant toujours d'exemple par ses gueulerîes aux frcMitières, court les savants pour qu'ils fournissent aux Sans-Culottes un pain de l'esprit qui soît d'égalité, — Chaumette, lui, dans le conseil, ne cesse de requérir pour les malades, pour les convalesceiits, pour les morts, pour les tués, pour les pauvres, pour les femmes en couches. Pour les malades, les charitables par grâce les entassaient trois, quatre et cinq sur le même grabat. — » A chacun son lit, »» requiert le justicier municipal. Pour les morts, les charitables par grâce jetaient tout cadavre sans nom, à la Morgue, sur de la paille comme pourriture. « Que l'on étende avec respect les corps sur des tables de marbre, »» requiert le j'usticier municipal. Et c'est pour les convalescents des hospices de campagne; pour les mendiants infirmes, des maisons de refuge; pour les femnaes en couches, des asiles de maternité. La transfiguration sociale est complète. Aussi les poètes chantentils aux accords des Méhul, des Gossec, àes Gréttj :
Kemdus à la nature entière,.
Combien sont pliia grands nos destin»!.
Nous voyons partout notre mère; Nos ùkves sont tons les humadna.
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Et cependâsni; Anacbârsi's, du haad> ie fS(m {astsAemlj^m»' bin, battait la me»«re.
Depuis tantôt sefxante-dotize benDeti il la battai't, ^lasEBd, ne- sais pourcpioi, an dit : « Maîsr on ne voit plus Robespierre?.,. »* — Puis naît un hrmi : «- H se pî^pare quelcpïe diose au pavillon de Flore. » — Puis Charles Duval écrit : « On parle d'un manifeste de l'impérairice de Russie à ses esclaves, dans lequel elle raconte sa gloire... Ce manifeste pourrait bien avoir été fait à Paris. «- Quel est ce lang-age énigmatique? Bientôt des^ voix murmureni; dans le» groupes : « Il faut une religion pour le peuple! »r et ces voix, qui se disent san-SHnilottes, ajoutent : « Nous ne voulons pas de révolution nouvelle. » En<fin, l'un àes partisans de la paix plâtrée à Tanglaise, Dubui^son, accourt vers un ami d'Hébert : « Prévenez Hébert qu'on doit l'arrêter ! » Puis c'est à Chaumette : « Vous, P'acbe, Hébert, vous allez être pris comme agents de Pîtt. Robespierre a lâché le mot. — Qu'est-ce à dire?
— C'est-à-dire que le comité veut se faire décréter : Gouvernement provisoire. — Comment!' — Ainsi se pèrmet-il aujourd'hui d'interpréter le décret du 10 octobre •qui, pour justifier la suspension de la Constitution, a déclaré le gouvernement révolutionnaire jusqu'à la paix.
— Maïs cette interprétation?... — Hé ! vient en réplique à la ville qui veut se faire entendre et dont on ne veut rien entendre. L'opinion publique a parle haut et compromis le système de pacification du comité. On se fortifie d'autant contre elle. ^- Mai^ nous .ne laisserons pas...
— Allons donc! leur srége est déjà fait. Et d'abord le comité tient la Convention, plus que jamais, par la terreur et la reconnaissance. »
En efiet, le jour où la grande députation parisienne-
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départementale s'était présentée à la barre avec prière impérative, le Comité avait su soustraire l'Assemblée à cette pression de l'opinion publique, en empêchant les pétitionnaires d'être reçus ce jour-là; et si, le lendemain, on les avait accueillis, c'était pour leur dire que le Comité avait devancé leurs vœux de quelques heures, et qu'à sa demande, la Convention venait de voter justement ce qu'on réclamait. Indigné de cette jonglerie, le Montagnard Montant requit que le rapport sur les soixantetreize députés fût fait avant huit jours; et, terrifiée, la Convention décréta; mais ce décret devait être encore tout profit pour le Comité de salut, qui pesait déjà de tout son poids sur le Comité de sûreté : s'il n'obtient pas de la Convention ce qu'il veut pendant ces huit jours, la mort des soixante-treize est au bout ! — Non moins bridés étaient les amis de Danton absent. Le 26, à la Jacobinière, sous les yeux mêmes d'Anacharsis, une scène étrange avait eu lieu. Dufourny avait reproché à Chabot d'avoir épousé une Autrichienne, la sœur du philosophe Junius Frey, qu'il présentait aux frères et amis comme un banquier. Et, le 27, à l'ouverture de la Convention, on apprenait que Chabot, que Basire avaient été arrêtés la nuit même, comme prévaricateurs, disaient les uns, comme dénonciateurs, disaient les autres. Nouvelle terreur !
Donc, cedit jour, et comme on attendait les explications du Comité de sûreté sur l'arrestation nocturne des deux députés, — au lieu d'Amar, Robespierre apparaît. Il vient exposer aux yeux de la Convention ébahie un splendide tableau de politique étrangère : Respect à tous les gouvernements d'Europe.,. Grâce au Comité nous . sortons du chaos. Il faut rendre la république acceptable
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au continent. Les États-Unis, la Suisse, la Turquie sont les fidèles alliés de la France. Mais guerre à l'Angleterre ! Jusqu'à ce jour, nous avons été le jouet de Pitt... Comme Anacharsis, il dit bien : « L'univers est intéressé à la conservation de la France ; on ne peut nous partager, » mais, au rebours d' Anacharsis, il s'autorise de cette vérité pour conclure qu'on doit se montrer sage au dehors comme au dedans. Et il annonce le rappel de l'envoyé de France aux États-Unis, Genest, qui avait poussé les ' Américains à prendre parti pour la Révolution ; et il signale avec mépris, avec indignation, un club de Jacobins qu'on avait .ouvert à Constantinople ! Et* il flétrit sous le nom d'esprit girondin le sans-culottisme, et il parle d'une conspiration de l'étranger; enfin il s'écrie : « Nous sommes placés entre la lâcheté hypocrite et la fougue imprudente du zèle, mais nous nous dévouons ! » Du Rhin, de ses Bouches, de l'Escaut, de la Belgique, il ne sonne mot. Or, à cette résurrection de la diplomatie, la Convention coasse d'aise, oublie soudain Paris, le dix-huitième siècle et les Droits de l'homme pour le droit des gens et l'équilibre européen, applaudit, vote l'impression et la traduction de l'adresse en toutes langues ; un courrier même va partir pour la Suisse, l'adresse en poche. Alors BM'ère prenant la parole : «* Demain, Billaud- Varennes vous présentera l'idée d'un gouvernement intérieur a^n d'organiser surtout nos relations diplomatiques, et ce gouvernement sera énergique et révolutionnaire! » Mais Barère venait à peine de dire qu'une voix se fit entendre : « Permettez, citoyens collègues, que je vous mette à même de réparer un outrage fait à la raison par l'Assemblée législative, qui, sur les observations très-chrétiennes de l'évêque du Calvados, de guillotineuse mémoire.
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ajourna la réceptitm d'une Ae wses productiong philosophiques, le fruit de qnisme àeures de traTail par jour, dupa&t quatre aaanées oonséeutiyeB... » Qui parle aiam? Est-ee croyable ? Le philosopha cosmopcdite, membre du Comité d'iiistructi<m publique et président /actuel des Jacobins, Anacharsis Cloots. Il est fou? «Que nous veut-il, à pareille heure, avec son livre? et quel livre! la Certîrtude des prmDes du Mahométisme. C'était, en effet, le premier fruit, de ses veilles qu'il offrait à la Conventicm^ comme il l'avait présenté, mais vaâiaement, en ^, â l'Assemblée législative. — Mais, silence î Écoutez donc! Quelle malice ! — Arimë de son livre, il rappelle soudain l'esprit des conventionnels déjà noyés dams les rêves diplomatiques à la question intérieure qu'ik veaiaiefut d'oublier. En disant les Girondins, Rohespierre a mardu les Sans- Culottes parisiens; Anadstarsis égratigne, dès le premier mot, Robespierre, en sigBalaaat aussi un Giroadin, mais ennemi né de la raison celui-là, Claude FaTichet,el qui est aujourd'hui — entends-tu, Robespierre? — de guillotineuse mémoire. Puis il dit eomme en se jouant: M L'explosion philosophique qui frappe mos regards révoliationnaires est le résultat de cinquante ans de travaux et de persécutions... La conversion d'un graïad pemple nous prouve que les philosophes n'ont pas semé sur un Boi ingrat. « Et le voilà qui vante son 'COSiîMjpolitiBnae : « C'est la liberté, non le lieu, qui fait le citoyen, comme Ta fort bien dit Brutus, et comme l'a trèsnfort oubHé notre rapporteur sur la loi contre les étrangers ^Saint- Just). *» Et il prèc&e sa doctrine, qai est l'effacement ie tout gouvernement. Et il «'écrie : « La religion est le plus grand obstacle à mon utopie. ■» Et il rappeUe que la constitution montagnarde existe, «qu'elle ne laisse aux
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prêtres que des momeries, car elle leur feit restituer et notre morale ei notre argeat, et il remarque que la réquisiiion des hommes et des choses dirige tous les esprits vers le théâtre de la guerre libératrice. « Je ne réfuterai pas, ajout e-t-il enfin, les déraiscnneurs qui veinaient dans le mouvement du culte des intrigues contre-révolutionnaires, et qui s'imagineraient qa*on mène le peuple dans un précipice. Eassurez-vous, bonnes gens, le peuple ne se laisse plus mener, il a brisé ses lisières, il en sait phis que tous les docteurs. Quant aux aristocrates déguisés qui répètent leurs vieilles calomnies contre la Commune centrale, en ajoutant que les départements ne sont pas mûrs, je les enverrai dans la Nièvre, dans la Somme, à Rochefort, etc-, à moins qu'ils ne préfèrent le séjour de la Vendée... Il est^onc reconnu que les adversaires de la religion ont bien mérité du genre humain. » Et, sur ce, Anacharsis demande une statue dans le temple de la Raison pour le premier ecclésiastique abjureur, — l'intrépide, le généreux, l'exemplaire Jean Meslier. « La mémoire de cet honnête homme, flétri sous l'ancien régime, 4ioit être réhabilitée sous le régime de la nature. »
0 surprise ! comme on avait applaudi Robespierre on applaudit Anacharsis. Que dis-je? non-seulement la Convention accepte l'hommage de la Certitude, nœsL-seulement elle renvoie au Comité de F instruction publique la proposition d'ériger une statue à Jean Meslier, mais elle décrète l'impression et l'envoi aux départements du discours philosophique de l'Orateur, comme elle avait fait pour l'adresse politique de l'Incorruptible. En vérité, que vont comprendre les Sans-Culottes à la lecture de ces deux discours contradictoires, et tous les deux expédiés le même jour? L'un est du grand maître du Comité, oui, —
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mais l'autre est du président des Jacobins ; l'un dit la tradition française, oui, mais l'autre nous montre la logique révolutionnaire du siècle. D'une part, ce ne sont qu'histoires d'obscures intrigues ; de l'autre, principes régénérateurs. — Ah ! plutôt cet autre ! Vive l'œuvre d'Anacharsis ! Aussi l'embarras du myope ne fut pas de peu, en apprenant le triomphe obtenu derrière ses talons mêmes par le Cosmopolite. Il dut se demander si vraiment la Convention accepterait une paix tissée de ses mains, si même elle voulait bien la paix, car le passage le plus applaudi de son discours avait été celui-là juste où il s'était écrié vaguement pour plaire aux tribunes : « Au lieu de demander aux tyrans des fers et du pain, nous irons, s'il le faut, chercher du pain chez eux et leur porter la mort. »» A ce mot, tous les Conventionnels s'étaient levés, chapeaux en l'air, et la salle avait retenti des cris foudroyants de : « Mort aux tyrans! » — Et dire que c'est demain que Billaud doit lire son projet de gouvernement ! Ah! coûte que coûte, il faut pourtant qu'il passe. C'est pourquoi, le 28, Amar, du Comité de sûreté, précéda de quelques instants le rapporteur du Comité de salut. Amar venait annoncer enfin l'arrestation des députés Chabot et Basire : « Sous peu cette affaire sera étalée à vos yeux. ** Puis il ajouta (1) : « Vous avez chargé votre Comité de vous faire, le 1®^ frimaire, un rapport sur les soixante-treize députés détenus. Leur affaire peut toucher par quelques points à la conspiration qui vient de se découvrir. Laissez à votre comité le temps de réunir toutes les pièces et de mûrir un rapport d'après lequel vous vous déciderez à l'indulgence ou à la
(1) Journal de^Perlet «^ et Nouvelles politiques.
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sévérité, ou à toute autre mesuré que vous pèserez dans votre sagesse. » — Ah! qui a soufflé cette parole à Amar? Le Comité de salut? Oui. Il fera la pluie ou le beau temps, à sa guise. Votez donc son omnipotence, ou sinon... Chut! Malade, épuisé, s'évanouissant, Billaud montait à la tribune, lisait le projet : « La Convention est le cent-re du gouvernement. Le Comité de salut public surveille toutes les autorités. Il est chargé seul de la diplomatie. Les autorités constituées ne peuvent se réunir ensemble pour délibérer. Les fonctions du conseil exécutif (les ministres) seront restreintes d'après les bases de ce décret, etc., etc. — JL'impression du rapport! crièrent des voix. — Comment? — On n'entend pas! — Oui, ajournons la discussion. »» Et la Convention, en effet, quoique terrifiée par Amar, ajournait, afin de mieux discuter ce projet que le Comité espérait faire décréter de confiance, c'est-à-dire par terreur. En vérité, la Convention se montre aussi rétive au frein que Paris.
Ah ! Paris ! — Les Sans-Culottes de la ville hésitèrent de honte à se prononcer tout d'abord sur le discours de Robespierre et sur le rapport Billaud. — « Attendons l'impression. » Et ils affectaient de ne rien comprendre. Cependant les filles publiques, dont Chaumette avait réprimé le jeu, flairèrent sur l'heure une attaque à la Commune, et, comme pour aider au Comité, les voilà qui s'ameutent au nom de la religion apostolique et romaine avec les célibataires par grâce. En même temps, les agents de la paix plâtrée dantoniste vont' dire aux Communaux : « Eh bien ! êtes-vous convaincus ? N'êtes- vous pas attaqués sous la dénomination girondine ? Et la conspiration de l'étranger, conspiration non moins légendaire que la descente en Angleterre, qu'en dites- vous ? On vous y en-
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veloppera, camarades, comme nous, (XHnme les soixaatetreize, comme tout le monde. * — Mais les municipaux : « Eh ! laissez-nous avec vos contes ! Justement le Comité prie les Jacobins de choisir parmi eux les fonctionnaires du gouvernement provisoire. Est-ce là faire acte de traîtres? Les réfugiés belges, liégeois, mayençais moi^ trent quelque inquiétude? Qulls aillent à la barre! La Convention leur votera des secours. »» Et nul ne voulait voir les articles pacifiques que les journaux du Marais inséraient par ordres et Ton fermait l'oreille aux bruits de conspiration que le Oomité, disait-on, se plaisait à semer, et l'on niait que les Comités révolutionnaires des sections arrêta^nt 4 l'aveuglette sur l'avis du prétendu complot. Enfin, quand, le 1®' frimaire, oê fut nouvelle que Danton était de retour, avait reparu ; « Ah! nous y voilà! dirent les municipaux. Les tripoteurs voulaient nous diviser, Commune et Comité de salut, pour prépar rer la rentrée de leur chef!... • Hélas! ce qu'ils disaient là, ils ne le pensaient guère, les municipaux sans-culottes. Non moins que les gouailleurs diplomates, ils touchaient 4es yeux la chose. Mais comment avouer net leur duperie? Comment consentir à reconnaître, dès la première montre, que leur Robespierre, le premier des mandataires parisiens, l'homme à principes, à professions de foi, Tiacorruptible, l'immuable, l'immaculé! faisait girouette tout comme Danton, dès son exaltation? Quoi! au lendemain du haro sur les Girondins, nous crierions sus à l'unitaire! nous clamerions aux Lyonnais, Bordelais, Marseillais: « Vous savez, notre bien-aimé patriote? ii ne veut de la ville, non plus que Louis XVI, non plus que ceux des vôtres qu'on a fait mourir. Il n'a nulle foi dans le sans-culottisme, cette vitalité interne de la nation.
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£t janaâis la politique «xtéri&iupe n'a peaé 'd^un plus grand ^iâs sur la marche de notre révolsetion. En un mot, Ro- 4>eq»ierre est la proie de Barère!.... Non, nous n'avouerons point pareille ionte. Tâchons plutôt d« l'avertir, de le ramener^ de le recx)nquérir... — Au nom des Droits de rhomme, fit alors Anacharsis, que l'écart robespierriste bétonnait guère.
Le soir même du reto«ir.deDantojaL, TOrateur-président fit donc appendre aux Jaoobias le tableau montagnard des Droits qu'on y avait, dit-on, oublié d'exposer (1). ^ Offirir à la société le tableau des Droits, observa Anacharsts .an graveur, c'est lui rappeler l'objet de tomates ses affectiims, le prix de tous ses travaux! •» Puis, minute après, 1^ magistrats parisiens, Hébert et Momoro, gardant toujours le masque de la confiance, racontèrent, comme de gaieit^ de cœur, aux frères et amis, les infâmes propos qu'on leur tenait en ville. — Est-Kîe qu'il y a encore une commission des Douze ? Est-ce qu'on veut s'emparer de l'autorité? faisait en riant Hébert- — Mais qui dit cela? — Qui? Dubuisson,les diplomates, faisait Baïv^niient Hébert. — Et les prêtres, • ajouta Momoro. Les prêtres 1 c'était servir tout de suite la grosse pièce. Mais Robespierre, sans y répugner : « Vous craignez, dites-vous, les prêtres! Hé ! le fanatisme n'est pas votre plus cruel ennemi ! On veut entraîner les patriotes à de fausses mesures* La Convention n'a pas aboli le culte catholique. Celui qui veut -empêcher la nxesse est plus fanatique que celui qui la dit. ** Et le voilà pendant une heure insultant sournoiseiment à Gobel, lâchant un mot à r:klresse de Cloots qui préside : * Ce faiseur de livres, cet auteur de systèmes métaphysiques qui veut faire une religion de l'athéisme lui-même.» Et il affiche son système traditionnel en disant : « La
Convention, corps politique, non-seulement fera respecter les droits, mais le caractère du peuple français. »» Puis, s'étant écrié : « L'athéisme est aristocratique, »» il entame une longue profession de foi déiste, comme en 1792. Enfin, il parle d'une conspiration d'agents étrangers : « Ce sont eux qui machinent contre le culte, afin de nous rendre odieux et d'empêcher les nations neutres alliées de la France de se déclarer pour nous, » et il demande qu'on chasse de la société Desfieux, Pereyra, Dubuisson, amis de Proly, et qu'on fasse un scrutin épuratoire à la tribune « pour chasser également les agents des puissances étrangères qui, sous leurs auspices, se seraient introduits 4ans cette société et dans ses comités. »» Ce soir-là, pour la première fois, Robespierre s'avoua publiquement l'ennemi de la sans-cul otterie , tout en prenant conclusion contre les ennemis des Sans-Culottes. — Paris était vraiment menacé. Aussi, le lendemain, les magistrats parisiens Hébert et Chaumette couraient au Comité de sûreté afin de savoir qui, vraiment, les avait accusés de conspirer avec l'étranger et d'être des agents de Pitt. «< Laissez donc, dirent Amar, Vouland, Vadier, c'est Chabot qui s'est permis cette calomnie. »» Et comme Robespierre est là par hasard, il prend sans broncher la défense des calomniés. Cependant Hébert et Chaumette n'en déclarent pas moins qu'ils poursuivront l'afiaire et qu'ils reviendront demain encore.
Ce lendemain-là, 3 frimaire, on commença à la Convention la discussion sur le projet de gouvernement (1). Or Danton, retrouvant sa voix, déclara que le plan manquait de nerf et proposa de créer par toute la France
(1) Journal de Perlet, — Nouvelles politiques.
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des commissaires nationaux à poste fixe pour faire exécuter les lois. — «Je repousse la proposition de Danton et je demande la suppression des procureurs syndics des communes ; ils sont inutiles, dit Thuriot qui avait naguère applaudi au rêve fait par Chabot d'un côté droit, et qui voulait tuer à la fois et le Comité de salut et la Commune parisienne. — L'opinion de Danton et celle de Thuriot sont contraires à la souveraineté nationale, cria Billaud- Varennes au nom du comité. — A l'examen toutes ces propositions ! » fit l'assemblée.
Ah! quel trouble dans Paris quand on connut ce3 débats ! Les tripoteurs ont osé parler de la suppression des procureurs syndics, ces défenseurs des communos- Ils ont demandé des commissaires à poste fixe pour établir un gouvernement provisoire, n'émanant en rien du peuple, échappant à tout contrôle, et qu'un vote pourra culbuter. L'audace est telle que le comité lui-même a dû s'en indigner ! Qu'est-ce à dire? — Les têtes s'y perdaient. Aussi, le soir, le conseil de la commune était en feu. En même temps on apprend que dans la ville les femmes publiques, toujours excitées par les paroles de Robespierre, font encore scandale dans les temples de Raison et qu'en Vendée les brigands catholiques ont jeté des patriotes prisonniers dans le feu. Aussitôt Chaumette requiert que tous les prêtres soient incarcérés en cas d'émeute ; mais le conseil va plus loin : il arrête sur l'heure que tous les temples de toutes les religions seront fermés à Paris et qu'on priera la Convention d'exclure les prêtres de tout emploi, de tout travail fourni par l'État. — Et voilà que, par ce simple arrêté, sans scandale ni débats, avec enthousiasme est improvisée sur les ruines de la paroisse cette commune toute laïque souhaitée depuis
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mi èemi-siècïe par tous les philosopltes. Et cela, le jour mèim où des légistes égarés tentaient, nouveaux prêtres*, de confisquer par un seul vote toute la vie municipale de. la nation, c'est-à-dire son âme même.. « Ce que la Contention n« peut faire, le peuple le fait, » avait sowvent répété Càaumette. Ainsi faisaient donc ces notables commerçants, ces industriels, ces artistes, ces hommes àe science qui composaient le conseil de la grande commune- L-athéisme social est par eux appliqué, A Paris, les croyances sont désormais choses individuelles.
Si la proposition Thuriot-Danton , du 3 frimaire avait mis aux champs les Communaux, le Comité de salut dut être= stupéfié, le 4, de la réplique. Sa politique en pouvait culbuter. En effet, le tourbillon des diplomates anglomânes, qu'on avait expulsés de la jacobinière et qu'on arrêtait de tous côtés, se reprennent aussitôt d'audaice ; . ils écrivent sous l'anonyme à Robespierre pour le g®mailler comM-e nouveau pape, et sèment la rumeur que le comité s'apprête, pour avoir la paix, à céder au Piémont toute te Provence. Enfin, comme au théâtre on joue la tragédie d'Arétaphile, œuvre du commandant de l'armée révolutionnaire Ronsin, c'est à qui des spectateurs applaudira au eri dont rhéroïne éerase le tyran :
San» toi le peuple est ton*, et tu n'es rien sans lui !
Eh bien! qui le croirait? pour avoir raison de tout cet orage, les politiques du comité s'avisèrent d'une simple finesse. Il fallait que la Commusne se rétractât. La Feuille êw Saint fwètic falsifia l'arrêté communal. Au Heu de Fartîcle portant que les prêtres seront exclus de tout travail: fourni par l'État, on imprime que Chaumette a
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requis d'exclnre les prêtres de quelque classe d'ouvrage que ce soit. Si bien que Chaumette doit se récrier : » Mais je n'ai rien proposé; mais la Commune n'a rien dit de pareil. » — Cependant le comité n'en fait pas moins répéter que le procureur a youlu affamer les prêtres pour les ameuter. — Mais c'est vous qui, par vos calomnies, excitez les fanatiques ! — C'est plutôt vous par vos arrêtés. — Mais que voulez-vous donc? — Héî que vous censuriez le conseil ! — ^Et, comme Chaumette résiste alors, on voit Danton, le 6, en pleine Convention, flétrir à son tour du mot « mascarade religieuse » Tenterrement du catholieîsHie paroissial et s'otfrir en aide au Comité de salut. — Qooif cet homme dont les amis ont le plus poussé à la déprêtrisation?... — Oui, il culbute leur œuvre qui les rattachait à la Commune et il tend la main au comité même qui, à cette heure, emprisonne ses agents. Car il n'a qu'un but : obtenir ce qu'il a demandé le 3, — suppression des procureurs syndics, étouffement de la vie communale afin de créer un pouvoir fort, — mais tout à sa main. A la vue de ces avances dantonistes, Chaumette craignit que sa persistance n'entraînât le comité à se jeter dans les bras qu'on lui tendait ; il dut se soumettre. Le 8 frimaire il s'avoua donc coupable d'excès de zèle ; il requit le rapport de Farrêté au milieu du conseil qui s'^insurgrea presque. -»- Et qu'ils avaient raison, ces marchands ! La soumission de leur procureur était folie ! car, au moment même où le magistrat s'humiliait, Robespierre, triomphant de sa dupe, se moquait aux Jacobins de ïa manie philosophique du magistrat parisien, et cette même nuit, Billaud, remaniant son projet de gouvernement, y inscrivait, pour plaire à Danton, que les procureurs syndics ne seraient plus inamovibles.
Quand on apprit, le 9, que cet amendement avait été produit à la Convention et que la Convention, sans s'indigner, l'avait encore renvoyé à l'examen, les soupçons qui germaient firent explosion dans toutes les têtes : « La Constitution n'est pas suspendue pour un temps; mais pour* toujours; on veut autre chose que l'acte solennellement accepté. Il y a conjuration! » Et, pour la première fois, les Sans-Culottes, oui, eurent peur. Au comité, la place de CoUot d'Herbois, le seul qui eût pu les défendre, était vide depuis deux décades: — C'est certain, on l'a envoyé justicier Lyon pour faire en son absence justice de Paris. — Une partie de l'armée révolutionnaire était expédiée, son général eu tête, à la suite de CoUot : ■'— Plus de doute, on a imaginé cette expédition pour désarmer la grand' ville. — La Montagrte, au nom de laquelle on disait gouverner, était dépeuplée non moins que la droite de toutes ses énergies : — Oh! connu! on a jeté, système girondin, les grands Montagnards dans les départements pour s'en défaire. — Enfin, les trente mille réquisitionnaires se déversaient depuis dix jours en plus grandes masses vers les armées; — les Sans-Culottes crièrent : On a résolu de nous saigner des quatre membres pour mieux npus étouffer!, — Or les magistrats parisiens n'osaient répliquer à ces découragés : Non! on n'a rien imaginé ! mais on profite du vide que le jeu des dévouements a fait! — Ils n'osaient dire cela, car l'œu^e des politiques eût paru plus monstrueuse encore.
A ces rumeurs s'ajoutèrent enfin un orage de cris : Ayez pitié! Délivrez-nous!... — Sur ce, Anàcharsis luimême s'éveilla comme en sursaut de sa confiance en la force delà ville.
Le président cosmopolite des Jacobins n'avait pas cessé
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jusque-là de poursuivre sa tâche sans se laisser distraire. A ses yeux l'opinion publique, toujours grossissante, devait assurément engloutir la barque des factieux gouvernants. Aussi était-ce avec le même calme, le môme cœur, la même langue qu'il avait présidé la jacobinière depuis le '21 brumaire. Un curé converti se présentait-il sa femme au bras, le président cosmopolite s'écriait : « On peut dire maintenant avec vérité que la république est indivisible; car un peuple sans superstitions est nécessairement un peuple sans divisions. Les ornements de la vérité sont aux frais de la nature, mais le fastueux accoutrement du mensonge coûte cher à une nation. Le peuple français hérite de la dépouille du mensonge pour exterminer les ennemis de la vérité. Citoyen ci-devant prêtre, tu rends hommage aux principes éternels ; la société te souhaite, à toi et à ta famille, joie et prospérité. » Et au milieu des applaudissements, il embrassait le prêtre et aussi sa femme, qu'il faisait asseoir à ses côtés.
Deux époux, mariés du matin, demandaient-ils à être admis le soir à la séance, > — préférant aux clauses qui terminent ordinairement les mariages le plaisir d'assister aux délibérations des Amis de la liberté et de l'égalité : — « Élevez vos enfants futurs dans les principes de cette Société, les Droits de l'homme, » haranguait le président; et il les accolait tous deux encore. Enfin c'était avec un cri de triomphe qu'il annonçait avoir reçu mille exemplaires d'un décret déclarant que les Jacobins n'avaient pas discontinué de bien mériter de la patrie.
Mais qui s'en douterait? Les Jacobins arrêtèrent un Jour que leur président aurait à louer, par lettre, le Montagnard Châsles, dont une blessure reçue devant Lille venait d'attester le courage ; — Anacharsis, se rappelant que
ANAGHARSIS, T. II. 18
Châsles, ennemi des prêtres, n'en croyait pas moins à un Être suprême, le congratula au nom de l'Être suprême, comme eût fait Robespierre en personne, — tant l'Orateur, malgré son élévation, était resté d'humeur complaisante pour l'humeur d'un chacun.
Il n'avait pas non plus borné son action présidentielle aux quatre murs du ci-devant cloître > Sans se dépouiller de son titre, il s'était fait voiturer presque chaque jour dans les villages des environs de la ville (1). Là il avait prêché fraternellement aux patriotes campagnards l'anéantissement de la paroisse, l'avènement des municipalités, et à la suite de ce président sans pareil, les paysans avaient pris en dansant la route de Paris, leurs ânes portant le blé au marché et les dépouilles de leur église à la Monnaie.
Enfin il n'en avait pas moins fréquenté le comité d'instruction publique, où il tenait tête à la commission que le comité de salut y avait fait adjoindre pour en changer l'esprit.
Bref, en face du myope incorruptible, qui de plus en plus s'isolait, le philosophe semblait avoir pris à tâche de se communiquer, de se mêler, de se multiplier. Au club même des Cordeliers il s'était maintefois aventuré, afin d'applaudir aux efforts de ces Sans-Culottes parisiens, doués comme lui d'une éternelle jeunesse parce qu'ils ne divorçaient pas avec l'idée, ceux-là î . . . Mais, hélas ! estce croyable? ce fut justement en pleine Cordelière qu'il fut tiré de son ivresse, que le charme se rompit, qu'il redescendit sur terre, et que le chœur harmonique qui le berçait devint plaintes, devint cris, devint pleurs. —
(I) Beaulîeu, Révàlutiom.,,
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« Que se passe-t-il à Paris? Que faites-vous donc? Vous êtes plus que jamais vainqueurs; et un vent qui nous glace nous en arrive. Les royalistes, les modérés reprennent audace. On nous martyrise, on nous emprisonne! » Ainsi écrivent les patriotes de Lille, de Nancy et autres lieux aux gardiens des Droits de Thomme. Les Montagnards missionnaires aussi demandent explication aux Cordeliers : « Quels discours tient-on aux Jacobins ! Ils contredisent nos arrêtés!... » Et, dès que les oreilles d'Anacharsis ont perçu ces lamentations départementales, voilà qu'elles s'ouvrent encore à des cris tout voisins, appels parisiens qui l'enveloppent, mais chœur de détresse, cette fois : « A l'aide ! Délivrez-nous ! » clamé par quatre mille suspects emprisonnés dans la ville.
Oui, depuis dix jours et pendant qu'Anacharsis chantait l'émancipation des consciences, d'autres avaient murmuré sourdement : •« Arrêtez! Emprisonnez! » — Et ces autres n'étaient encore que ce même Comité de salut qui se masquait derrière le Comité de sûreté, lequel donnait ses ordres aux quarante-huit comités révolutionoaires parisiens qu'on excitait, qi/on menaçait (1).
Pour justifier aux yeux des patriotes l'établissement d'un gouvernement provisoire, il fallait une conspiration. Pour justifier cette conspiration, il fallait des arrestations. Le nombre des arrestations dit l'importance d'une conspiration. Or, plus la conspiration paraîtra grosse, plus le gouvernement que nous obtiendrons sera fort. On faisait donc arrêter au hasard, à outrance ; car la loi des suspects permettait,, quelle fortune ! d'arrêter sans con-
(1) Pache, Sur les factions st les partis.
trôle. En vertu de cette loi, les comités révolutionnaires prétendaient échapper à la surveillance de la Commune et ne relever que du Comité de sûreté, qui, soufflé par le Comité de salut, ne voulait qu'embastillements, nul élargissement. Aussi voilà le Luxembourg plein, Saint-Lazare plein, Pélagie plein, Port-Libre plein. Il faut improviser de nouvelles prisons, et cela chaque jour. Au département, Momoro s'est ému; il a requis la visite des bastilles (1). Chaumette, lui, a protesté contre les arrestations pour attaque aux personnes, en faisant relâcher Saucède, qui l'avait insulté (2); — mais vains efforts ! les incarcérations redoublent encore. C'est la conséquence, parait-il, de la lenteur de l'Assemblée à décréter le gouvernement. Et c'est pourquoi les cris : ^ Pitié ! Délivrez-nous ! •» jetés aux quatre vents.
Quand ces tristes voix mirent en éveil Anacharsis, on était au 10 frimaire. Le philosophe avait tenu, la veille, sa dernière assise jacobine, la dixième. Fourcroy le chimiste devait, le 11, s'emparer du fauteuil. Sur l'heure, le Cosmopolite résolut de couronner sa présidence en sauvant la ville, du suicido auquel les politiques du comité la poussaient pour arriver à teurs fins.
Après avoir, en bon patriote, assisté au prêche du citoyen Monvel dans la ci-devant église Saint-Roch, il court à la mairie, il veut voir Pache, le maire. « Il n'y a pas de temps à perdre, il y a péril!... »» 0 bonheur! il n'eut que faire d'achever. Non-seulement Chaumette qui était là, mais papa Pache s'inquiétait aussi de la ville minée sourdement ; tous deux délibéraient sur son sort.
(1) Nouvelles politiques.
(2) Catalogué Charavay,
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Comme il avait eu l'œil sur Dumouriez, comme il avait guetté les Girondins, papa Pache n'avait cessé non plus de veiller sur ce comité, coalition d'hommes très-divers sous tous les rapports intellectuels et moraux, opposés même sous tous les rapports sociaux et politiques. « Ils veulent se prolonger au pouvoir. C'est un désir naturel chez des hommes trentagénaires, » avait dit philosophi-. quement le vieillard, qui comptait bien sur leur division prochaine (1). Mais quand il remarqua qu'ils cessaient de s'épiloguer, de se contrarier au moins en face, et qu'ils mettaient tous en commun leur ambition et leurs moyens, il prit ombrage ; enfin, quand il les vit augmenter à dessein par les emprisonnements le vide fait dans Paris par les dévouements, sa conscience en révolte lui cria d'intervenir : on touchait à ses entrailles, à ses enfants. Juste en ce moment Anacharsis, non moins indigné, accourait vers lui : «« Il y a anarchie dans la ville. Les citoyens s'emprisonnent sans contrôle. On nous divise. Magistrats parisiens, que faites-vous donc? » Et l'Orateur proposait de convoquer au plus vite les comités révolutionnaires pour les admonester fraternellement. ** Il faut requérir! » — Oui, fit aussi le maire. Le lendemain, donc, Chaumette requérait en disant : « On agite le peuple! D'une part, on nous accuse de vouloir dictatoriser ; de l'autre, on vient nous dire qu'on doit nous opprimer. Obéissons à la Convention ! Il faut que la justice règne et que l'arbitraire cesse! — Oui, que l'arbitraire cesse, clama tout le conseil à l'adresse du Comité de salut. — Ah! poursuivit Chaumette, peut-être demain pour ce que je dis je serai calomnié. Mais rallions-nous autour de la
(1) Pache, Swr les factions et les partis. '
Convention, de la Montagne. Déclarons que nous ne voulons plus d'arbitraire- Nos ennemis eux-mêmes appartiennent à la patrie et non à l'arbitraire ! Convoquons les comités révolutionnaires pour quartidi prochain, 14 frimaire ! »» Et à l'unanimité , le conseil arrêtait la con- Tocatiôn. — Mais, demi-heure après, papa Pache était déjà mandé au pavillon de Flore.
Le Comité de salut et celui de sûreté sont réunis. Les espions que le Comité de salut entretient à la Commune ont donné avis de l'arrêté qu'on vient de prendre : — Vous voulez donc empêcher les emprisonnements? Vous êtes donc le jouet des contre-révolutionnaires? Et l'on parle d'usurpation de pouvoirs, de violation de la loi. Le maire déclare qu'on ne veut prévenir que des abus qui lui sont dénoncés. On lui cite alors la loi des suspects, qui porte que les comités révolutionnaires doivent communiquer avec le Comité de sûreté pour tout ce qui concerne les arrestations. Le maire répond que cette loi n'interdit pas formellement auxdits comités de s'entendre aussi avec la Commune; qu'elle ne peut même faire cette défense: les Droits de l'homme s'y opposent ; c'est anéantir la municipalité, sectionniser la ville comme ne l'a jamais rêvé la Constituante elle-même. A la voix de l'honnête vieillard, déjà les politiques se modéraient, quand l'un d'eux, Camot, revenant à la charge : « Il y a attentat ! Vous vous immiscez sans droit dans les arrestations; vous voulez ralentir l'ardeur des comités révolutionnaires. Nous ferons rendre un décret de blâme contre la Commune. » Les larmes aux yeux, Pache s'éloigna en disant : « Ah I ils tueront les patriotes! »
Si, en effet, Carnot avait ainsi tranché, c'est que le comité avait pris déjà une détermination fatale à la Tille.