LA SANS-<5UL0TTEE1E
Depuis quelques heures, ralliance de tous les partisans de paix plâtrée était consommée. On avait eu nouvelle au comité, que des conférences entre les coalisés allaient s'ouvrir à Vienne ; on prétendait en outre que le Grand 'Turc reconnaissait la république; il fallait donc précipiter l'installation du gouvernement. Or, pour l'avoir vite et fort, force était de le prendre comme Danton le proposait. Et Robespierre le Continental avait enfin dit : « Soit ! f* — tant pis si l'avenir peut lui être escamoté par un seul vote. Le présent commande. — Comment! les procureurs syndics des communes seront supprimés ? — Oui, — Des agents nationaux vont être créés? — Oui. — Et cela après la protestation si énergique de Billaud? — Oh! par pudeur, les rectilignes, les immuables savent si bien masquer leur changement de front que les Sans- Culottes naïfs n'en pourront juger. Ces procureurs-syndics que l'on anéantit, on déclarera les conserver sous le nom d'agents nationaux, et le tour sera fait : de magistrats les voilà fonctionnaires, c'est-à-dire instruments du pouvoir; mais au coup d'œil rien n'est changé. — Mais croyez-vous donc que les magistrats parisiens... — Quoi! inuets à la Commune, dominés aux Jacobins, ils ne régnent plus guère qu'aux Cordeliers, où ils ont toute leur langue ? Eh bien ! ce dernier noyau parisien qui, à leur souffle, pourrait germer et se faire arbre, on le divisera, et même à l'avance. Camille est déjà prêt.
Camille ? — Oui, bien ; l'enfant terrible du quartier de l'idée et qui se moque bien de l'idée ; ami de Danton, ami de Hobespierre, ami de DUlon, de Richer-Serisy, dePeltier , de Marcandier , ami de tout le monde , mais aussi prêt à mordre tout le monde, — ce gamin, à qui la calomnie ne pèse rien , qui de sa plume tue les
hommes comme il ferait une mouche et qui naguère griflfait à mort Brissot et compagnie ; — c'est celui-là qui, pour plaire encore à Danton-Robespierre , houspillera les municipaux mauvaises têtes , ses anciens camarades, ses ex-complices, ses ci-devant défenseurs. Cette nuit même, esquissant son programme , il écrit le plus gaillardement du monde qu'ils ne sont tous que des patriotes de fraîche date, tandis que lui, Camille, est le Doyen des Jacobins, le Nestor des Cordeliers, — qu'il est le Vieux. Et Robespierre, que cette bourde ébahit plus que toutes les gasfconnades de Barère, d'applaudir à la tactique. Ah! ça ira!
Voilà donc pourquoi, le 11 frimaire, Carnot le médiocre avait le verbe si haut ; pourquoi le lendemain, à la Convention, l'antiparisien Bourdon de l'Oise demandait d'urgence le vote du gouvernement provisoire ; pourquoi Camille voulait lire à la tribune un ouvrage, — c'était son prospectus, — qui prouvait que la patrie était en danger ( — Il n'y a de danger que pour les aristocrates, lui cria un Sans-Culotte montagnard. — Je ne suis pas un modéré (1), bégaya Camille qui dut se rasseoir; pourquoi , le 12, la Convention décrétait à la diable — Anacharsis écoute ! — « qu'aucun déserteur étranger ne sera plus admis à servir dans les armées, que les lois des 2 et 27 août, relatives aux avantages accordés aux déserteurs, sont considérées comme non avenues, et que le Comité proposera les moyens d'occuper utilement ces militaires ; »» pourquoi aussi, le 13 frimaire, Danton se faisait voir de nouveau aux Jacobins, parlait d'ultrarévolutionnaires mais au milieu des murmures, et que
(1) Nouvelles politiques. •
Robespierre preinait sa défense ; enfin voilà pourquoi, le 14, dès l'ouverture de la Convention, le décret interdisant toute convocation dos comités révolutionnaires était rendu, puis expédié par des ordonnances à la Commune. Or, pendant qu'à travers la ville les membres des comités dont on défend la réunion vont, et viennent tout déroutés, l'attentat à la souveraineté du peuple s'accomplit dans rassemblée ! . . . Malgré les cris et les protestations de la pauvre Montagne aux trois quarts dépeuplée, le gouvernement provisoire est décrété, — et c'en est fait de la volonté communale en France.
« Le Comité de salut public est particulièrement chargé des opérations majeures en diplomatie; il traitera directement ce qui dépend de ces mômes opérations ; » ainsi s'exprimait le premier article de la troisième section du décret; et ces seules lignes impliquaient, en efiet, l'entière confiscation des consciences clubées de la grand'ville et l'étoufiement des vingt-quatre millions d'hommes départementalisés à l'entour. Pays d'égalité dans la mort, la France ne va plus effrayer l'Europe féodale. On devra s'entendre.
— Oui, si le gouvernement improvisé fonctionne! — Ah ! c'est vrai ! A l'appel des magistrats parisiens, n'estce pas, la ville s'insurge? — Non, Paris ne bouge; ses magistrats se taisent ; tous se courbent, acceptant la loi. — Comment ! ils abdiquent soudain en face des usurpateurs ? — Oh ! point, mais ils croient que leur soumission sera plus efficace que tout cri d'alarme. L'intronisa- . tion du Comité de salut n'est que le résultat de la coalition des tripoteurs et des pacifiques à principes. Laissons-les seuls en présence, et vous verrez bien leur malaise. A la moindre pique, Danton ^jettera le masque, Robespierre
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ouvrira les yeux, et l'idée parisienne-cosmopolite aura sa renaissaiice.
En effet , dès les premières heures il y eut embarras. Pour faire, au plus vite, acte de gouvernement, Robespierre prend occasion de je ne sais quelle proclamation anglaise affichée dans Toulon ; « Je vais lire, phraset-il autoritairement, la réponse de la France aux libelles des tyrans coalisés ; » et le voilà qui prêche Dieu. On le laisse aller, on applaudit même ; mais Barère, à sa suite, vient demander qu'on décrète la liberté des cultes, — La déclaration des Droits la proclame, crie la Montagne. Pourquoi donc un décret? Quelle est cette comédie? — Mais Robespierre aussitôt : « 11 faut réprimer le fanatisme ; » et il donne pour rime à ce mot : philosophisme, protestantisme, et il déclare que c'est le proscrit Rabaut Saint-Etienne qui, en haine du culte catholique, a co^spiré les fêtes de la Raison ; — rappelant ainsi le beau projet de fêtes communales imaginé par l'antiparisien en 1792 et appliqué par le Parisien Chaumette en ce moment même. Or ce rappel était une menace; il signifiait encore : ** Les philosophes, les Sans-Culottes seront pour nous des Girondins: prenez-y garde 1... »» Aussi, quoique ce soit coutume d'accepter en tout aveuglement les premières mesures d'un gouvernement nouveau, cette menace fit réfléchir les amis de Dantoji et Messieurs du Marais, qui marchandèrent leur note pendant un jour entier.
Autre signe néfaste. Le Comité a dépêché en Suisse vers Soulavie un agent secret pour annoncer à l'ex-jésuite la bonne nouvelle gouvernementale. C'est l'ancien hdte de Robespierre, Humbert, qui a été choisi. Les Jacobins départementaux, étonnés des discours que tient sur
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son passage l'agent de la paix plâtrée, arrêtent l'homme comme mauvais patriote.
Autre symptôme de mal. Des aristocrates de Lille comparaissent devant le tribunal révolutionnaire de Paris. Les jurés, dont les consciences s'aflfolent, acquittent ces conspirateurs; si bien que Robespierre est contraint de protester lui-même contre cet arrêt.
Enfin, comme les Montagnards présents à Paris ne cessent de gronder, l'Incorruptible leur souffle à l'oreille qu'il rabattra de ses idées premières, et ^'il dit ainsi (1), c'est qu'il est bruit soudain que Danton prépare déjà son coup pour le 22 frimaire : renouvellement du Comité !
Donc, en dépit du décret contre les déserteurs et de l'annulation des lois des 2 et 27 août, le philosophe cosmopolite se montrait non moins calme que les magistrats parisiens. Comme eux il s'attendait à voir la machine gouvernementale se détraquer au premier choc. Mais vingt-quatre heures s'écoulaient à peine que des officieux du Comité de salut vont droit au philosophe, et de la meilleure grâce du monde ils lui disent : « Vous savez?. on n'attend que votre démission? — Comment? Qu est-ce? — Votre démission de député. Pas plus à la Convention qu'aux armées, nous. Français, nous ne pouvons souffrir d'étrangers. » ^
Dire ce qui se passa dans 1 ame d'Anacharsis à cette effronterie, est-ce possible?... II. y eut étourdissement, puis anéantissement. Il se fit répéter. On lui répéta donc: « Il faut donner votre démission. *» On ajouta même : « Faites vite, ou sinon nous vous ferons expulser par décret, »
(1) Lettrt inédite de Robeepierre âHmt£,
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Non, jamais cet homme, à ses heures d'alanguissement, n'avait imaginé qu'un autre homme, son semblable, pût un jour se permettre pareille insulte à sa raison, pareil mépris pour son passé, pareille négation de son être. Vingt ans de travail et quatre ans de lutte, le vœu des électeurs de l'Oise et celui des électeurs de Saône-et-Loire, le décret qui légitimait Français le Prussien Cloots, et enfin l'élévation du philosophe à la présidence jacobine, — de tout cela, les gens qui lui parlaient ne semblaient avoir conscience. Ma foi! en face de ce cynisme gouvernemental, il eut vraiment peur; et le voilà criant : « A moi, les Montagnards ! A moi, les Jacobins-Cordeliers ! A moi, les philosophes ! A moi, les réfugiés ! . . .
Au cri de détresse, tous accoururent, et, cette fois, tous clamèrent autour du Parisien cosmopolite, — les Montagnards : u T'expulser ! Nous te nommerons plutôt président de la Convention ! » — les Cordeliers : « Nous te soutiendrons au club ! »» — les philosophes : « Votre cause est la nôtre, nous allons voir ! »» — et les réfugiés -belges, liégeois, bataves : *^ Protégez-le! Le protéger, c'est nous défendre ! . . .
Anacharsis reprit tout son courage. En vérité le Comité va réfléchir.
Mais, le lendemain, 17 frimaire, les Vandenhyver, qu'on avait arrêtés depuis quinze jours pour la troisième fois, comparaissaient devant le tribunal révolutionnaire, comme complices de la Dubarry. — Eh bien?...
Le 18 frimaire, on les guillotinait. — Et puis? — Anacharsis n'a pas quelque inquiétude? — Pourquoi? —
Le 19, Charles Duval annonçait dans le Journal des hommes libres , sous la rubrique , Besançon qu'une vaste conspiration était ourdie â Paris même contre les
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magistrats parisiens; et, le soir, à la Jacobinière, on décidait que, le 22, il y aurait séance extraordinaire pour épurer les conventionnels Jacobins, dont Anacharsis. — Après? — Le philosophe ne soupçonne rien? — Quoi donc ?
Le 20, on donnait nouvelle que les Suisses afaient acclamé avec enthousiasme le discours de Robespierre sur la politique toute d'abstention du. Comité à l'extérieur. — Mais enfin ?. ..
Enfin, le 21, était crié dans les rues un nouveau numéro du Vieux Gordelier! — Oh! lisez et vous comprendrez!... Camille insulte, à la fois, et le magistrat parisien Anaxagoras Chaumette, et le Gaulois cosmopolite Anacharsis Cloots. « Ah ! ces deux grands philosophes qui vont à la conquête des sacristies! Ah! le savant Cloots qui croit pousser à la roue de la raison et c'est à la roue de la contre-révolution ! Ah! le Prussien ! Ah! les deux pensionnaires de Pitt !...»»
Eh bien ! Charles Duval n'avait-il pas bien dit ? Oui,' tous les pacificateurs -plâtriers sont coalisés pour quelques heures encore afin d'achever l'étoufiement de l'idée révolutionnaire. Danton a requis la confiscation de la vie municipale en France ; à Robespierre le soin de réprimer l'élan cosmopolite. Demain, 22 frimaire, le myope expulsera Cloots de la Jacobinière. — Comment! les frères et amis vont se laisser escamoter leur président de la veille? Impossible de croire à pareille aventure! Et la preuve que non, c'est que, le même soir, par manière de protestation contre les coquineries de Camille, ils saluent de toutes leurs voix le substitut -journaliste parisien Hébert, qui se présente pour l'épuration. Donc, ils ne lâcheront pas Cloots !... Mais alors le comité gouverne-
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mental ne pourra s'installer, et TEurope ne voudra pas traiter. — Hé ! nous y comptons bien !...
C'était, en effet, sur la ruine de l'Orateur du genre humain, représentant des souverains opprimés, qu'on allait asseoir le gouvernement dit révolutionnaire, prototype de tous ceux que l'Europe féodale acceptera désormais dans la France départementalisée.
Dès le matin du 22 Robespierre avait pris position, choisi son terrain. Les nouvelles étrangères du Moniteur, qu'on commençait à prendre pour organe, sortaient bien, ce jour-là, du Comité. A la première page, en tête même , on lisait sous la rubrique Prusse : « Le marquis Lucchesini est parti de Berlin pour Vienne ; le comte de Lehrbach est parti de Vienne pour Berlin ; » et suivaient l'éloge (est-ce croyable ?) de l'Autrichien Kaunitz, l'éloge du Prussien Hertzberg, oui, d'Hertzberg qui a recouvré la confiance de son roi ! Puis, sous la rubrique Za Haye : « Le Comité de salut public de la République française s'acquiert un nom redoutable en Europe. Notre aristocratie ministérielle se trouble... » L'annonce des entrevues entre les coalisés qui vont mettre l'hiver à profit, le Comité faisant trembler les cabinets; et l'éloge d'Hertzberg au nom des intérêts français, d'Hertzberg encore une fois fidèle à son roi !... Mais te voilà jugé d'avance. Prussien renégat sans religion ni nation ! Cache-toi, taistoi, fais le mort, cosmopolite Sans-Culotte ! Courbe-toi à l'exemple d'Hébert et de Chaumette ! Ton expulsion des Jacobins est de salut public puisque le nom d'Hertzberg est de bénédiction publique.
Tout beau ! Anacharsis ne se tait pas. Il parle aussi^ lui législateur et non point municipal. Dès le matin il a position prise tout comme l'Incorruptible, son
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collègue. — Où donc? — Non seulement dans le journal montagnard des Hommes libres, mais dans ce même J/ôniteur où Robespierre gouyernementalise. — L'ejffronté ! — Ni les injures de Camille, ni les jugements du tribunal, ni les habiletés des gouvernants, ni l'étranglement des voix parisiennes, rien ne peut l'abattre. Aussi indomptable que Tautre est incorruptible, il a toute sa verve, toute sa franchise, toute son indignation rayonnante.
Ah ! l'homme du Comité français s^nspîre des cabinets prussien et stathoudérien ! Eh bien ! lui , le soi-disant Prussien, ce n^est pas en Prusse qu'il demandera appui; l'esprit du Cosmopolite ne sort pas même de France. Sans aller plus loin que frontières, Anacharsis se présente entouré des mêmes hommes qu'au 19 juin 1790 : les ambassadeurs des souverains opprimés. Le 27 brumaire, le comité des insurgents bataves, affilié aux Jacobins et séant à Saint-Omer, lui avait adressé l^&xpressîon de leur reconnaissance pour sa harangue révolutionnaire du 6 octobre. Le 22, au Moniteur et dans le Journal des Hommes libres, apparut tout au long la réponse d'Anacharsis, sorte de manifeste dont le Sans-Culotte batave seul avait eu l'étrenne quelques jours auparavant.
« Citoyens,
« L*estime des patriotes est la plus belle récompense de l'homme yertueux ; la gloire de propager des principes vrais et salutaires est au-dessus de toutes les gloires. Je ne donnerais pas un canton de ma République universelle pour toutes les couronnes de la terre et du ciel.
«« Citoyens, vous êtes mes interprètes, vous me tradui-
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sez, vous me multipliez par la voie de l'impression ; vous opérez sur moi le miracle de IsipréseTice réelle. La France applaudit au zèle qui nous dévore polir la maison du Seirgneur Genre humainy le souverain unique, indivisible, impérissable.
« Vous me recommandez la persévérance et du courage; cela n'est pas difficile quand on touche au port, quand on a bravé tous les forbans et toutes les bourrasques. Mes chers amis, en vérité, il n'y a plus de mérite à poursuivre une carrière qui s'élargit et s'aplanit majestueusement. Je me nourris de l'orgueil d'avoir marché cinq années dans un sentier scabreux, entre la potence des rois européens et la guillotine des fédéralistes français.
« Enfin me voilà libre avec les Sans-Culottes reconnaissants ; comment aurais-je l'ineptie de renoncer au fruit de mes veilles, aux charmes de nos fêtes sans-culottides, aux jouissances de notre franc-parler philosophique, pour servir des rois toujours ingrats, persécuteurs et rancuniers I
** J'ai fait sauter la tête d'un monarque : mon caractère de régicide est indélébile. C'est avec le sang du dernier tyran de l'Europe que je laverai mes mains teintes du sang de Louis XVL
« Homme indépendant toute ma vie, mon premier salaire, ce sont les 18 francs du peuple libérateur. Renoncerais-je au plus honorable des services, à des récompenses inappréciables, à nos triomphes immortels, pour accompagner les tyrans et les traîtres à la lucarne de la guillotine? Cela serait plus fou que perfide.
« Je suis ce que j'ai toujours été, et je finirai comme j'ai commencé, en dépit de tous les émissaires qui calom-
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nient les orateurs dont la loyauté montre au peuple les abîmes d'une paix plâtrée. Les tyrans aux abois veulent terminer la guerre adroitement, et sans évacuer la Gaule- Belgique ; or, pour que cette pacification réussisse, il faut avant tout arracher la langue et la plume au Gaulois Cloots, natif de Clèves, en deçà du Rhin, et, par conséquent, Prussien comme les Gaulois d'Avignon étaient Italiens. Salut et fraternité. »
Député à U CouYentioo BAtionale par le département de rOise.
Tel fut le chant du coq d' Anacharsis au matin du 22. Ainsi opposait-il l'intérêt de la maison du Seigneur Genre humain aux intérêts des maisons d'Orange,, de Brandebourg et autres que voulait ménager Robespierre. Ainsi rappelait-il son caractère indélébile à ceux qui l'incitaient à reprendre son masque honteux de Prussien. Ainsi posait-il bien la question qui, le soir, allait se résoudre aux Jacobins par son épuration : la France indépendante et libre, c'est-à-dire sans-culottisée avec le Rhin pour barrière, ou la France dictatorisée, grâce à la paix plâtrée de Robespierre. Oui, pour que cette pacification réussisse, il faudra lui arracher la langue et la plume ! — Allons ! l'affaire sera chaude ce soir, disait* un chacun après lecture faite. Jamais Anacharsis n'avait paru moins fou ! On sentait l'héroïsme. Ses amis' s'exaltèrent. Chaumette le municipal, obligé d'obéir à la loi dans son conseil, jura bien de venir en aide au camarade, en allani le même soir chez les Cordeliers prêcher l'idée parisienne-cosmopolite. Pendant sa passion à la Jacobinière, Anacharsis songera qu'on le glorifie dans le quartier de l'idée, et il aura consolation.
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Ceux des députés mitoyens-modérés qui se piquaient de philosophie s'intéressèrent également à leur collègue,
. en lui voyant si ferme attitude. Ces messieurs voulaient bien la paix, oui; mais si l'escamotage d'Anacharsis y pouvait aider, il était assurément tout profit pour les idée» sacerdotales de Robespierre : ce qui les fâchait. En cas d'échec ou de victoire, le Comité allait donc perdre l'oreille de la Convention. — « Mon tour est venu, » put se dire Danton.
Mais, si avant l'ouverture de la séance conventionnelle on s'écriait : « Quel homme ! " en parlant de Cloots, — chacun, à peine assis , se prit à dire : « Quel homme ! » à l'adresse de Robespierre.
Le myope, aussi, avait vu l'article-Cloots au Moniteur y et dès le matin. Ne pouvant pas laisser croire tout ce jour que le Prussien serait, le soir, de résistance, vite aussi il ripostait. Sa gibecière gouvernementale était, grâce à Barère, inépuisable. Il ripostait comme Anacharsis par une lettre qu'il faisait aussi venir des extrémités de la
. France et qu'il avait glissée dans la correspondance.
C'était une proclamation envoyée, disait-on, de Marseille et signée des représentants en mission : Barras, Fréron, Robespierre jeune etRicord. Miracle ! Cette proclamation faite, paraît-il, pour la Commune marseillaise con-venait aussi bien à la Commune parisienne. Au lieu des signatures : Robespierre jeune et Barras, le secrétaire eût pu lire : Robespierre aîné et Barère (1). — « Braves républicains! des intrigants, dont nous aurons bientôt fait une justice éclatante, cherchent à nous replonger dans de nouveaux malheurs, eii excitant de nouveaux troubles.
(1) Moniteur,
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Voudraient-ils donc en, provoquant des actes de désobéissance à la Conyention nationale et aux représentaoïts du peuple qui ont reçu d'elle des poiïvoirs illimités (c'est dire le comité lui-même) , voudraient-ils ressusciter le mrOnstre du fédéralisme et rallumer les torches de la guerire civile ? Il est de notre devoir de vous éclairer sur les pièges qu'on vous tend. Nous avons sauvé une fois le Midi, nous le sauverons encore, nous conserverons notre courage...
... Doutez-vous, citoyens, que les Anglais n'aient des intelligences dans notre cité? On parle de République une et indivisible (entendez universelje), et le fédéralisme est enraciné dans les cœurs ! On parle de soumission aux lois, et on se permet de discuter si on les exécutera! On ^u'ie d'obéissance à la Convention nationale, seul centre (et non Paris) de l'unité républicaine et de tous les po«T voirs qu'elle tient du souverain, et on élève sans cesse une lutte criminelle des volontés particulières contre la vo» lonté générale ! On ne veut voir que Marseille (Paria !) dans toute la République ! Eb ! que deviendrait aujourd'hui cette même Marseille (Paris I). si les autres départemesits ne la nourrissaient pas? Elle périrait dans les cofnvulsiO'ns delà £»mine.' (Isnard le Girondin n'eàt pas éit mîeafx).
» £& Comité ie salut public de la Convention nationale Tèmis a ordonné de mettre cette commune en état desiéffe, D n'j a que des citoyens profondément pervers ou égarés quiaieiktptt calomnier ks mietifs du Comité de salvit public. Que p0«v«2-vou» cmoidare? Quatre représe»taiïts dtt peuplev V^f c^esy eut hàt kurs preiives (ivous^ Barwe, Robeiçkrre, Bilknâ, Oamot), so»* dans vos murs et veillent à v^tre traziqwllité.
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« Quelle est donc cette autorité rivale qui oserait se mesurer dans Marseille (Paris) avec l'autorité nationale? Qu'elle paraisse et elle sera écrasée !
u Peuple, magistrats, autorités militaires, sociétés populaires, qui vous êtes ralliés hier autour des représentants du peuple, ne laissez point propager de vaines alarmes. Reposez-vous sur nous !... Soyez calme!... Laissez aux tribunaux le soin de frapper. Le sol de la liberté sera purgé de tous les conspirateurs et de tous les traîtres; nous allons prendre à leur égard de grandes mesures qu'on cherchera peut-être à calomnier ; mais cette nouvelle trame sera déjouée.,. Notre résolution imperturbable est d'arracher le masque des intrigants qui veulent égarer le peuple, etc.. Marseille, 14 frimaire! »»
Telle fut la sinistre lettre dont la Convention écouta la lecture, sans oser comprendre. Robespierre, d'une bouchée, avalait Paris ; et, sous le nom de Marseille, la ville sans nom, il menaçait la ville par excellence de l'état de siège! Que dis-je? cauchemar affreux! on pouvait déjà s'imaginer l'état de siège décrété à Paris, puisqu'il était déjà décrété à Marseille, et sur un simple ordre du Comité encore ! Mais cette pièce n'était qu'un lever de rideau. Dans la journée, en effet, Barère lui-même monta à la tribune, fit appel au bon esprit des sociétés populaires et obtint un décret déclarant qu'on ne cesserait de poursuivre les fédéralistes, les intrigants, les agents déguisés des puissances étrangères, les fonctionnaires publics qui trahissaient la confiance du peuple, etc. ! Hein! que d'habiletés, que de manœuvres! que de mesures vagues! et surtout que de flatteries à l'adresse des sociétés populaires, ces voix de la ville, dont l'étouffement est le rêve du Comité.. . Toutefois, quandBarère, eberchant encore une force
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pour le soir, annonça, à la fin delà séance, que les pouvoirs des gouvernants étaient expirés depuis deux jours, l'abîme s'ouvrit soudain pour le Comité même (1). Une voix demande la prorogation. — « Non, le renouvellement! s'écrie Bourdon de l'Oise. Certains membres de ce Comité ne plaisent pas à toute la Convention. »> — « Oui, le renouvellement par tiers, » formule Merlin. — « Mais la loi prescrit que le Comité doit être renouvelé en entier tous les mois, observe Cambacérès. Je demande que demain on procède à cette mesure. » — En vérité Robespierre dut bénir le jurisconsulte. Ce rappel à la loi et l'ajournement de son application sauvaient le comité du coup de main dantoniste. Qu'on triomphe ce soir à la Jacobinière, et la prorogation des pouvoirs est assurée.
Aussi quelle queue, quelle foule, deux heures après, rue Honoré, à la porte de la société mère ! — « A quinze livres tournois la place ! Venez voir si le politique va triompher du philosophe ! si l'homme de haute main escamotera le conventionnel Sans-Culotte ! si les Jacobins
'feront bon marché de leur président de la veille! — A quinze livres, vingt livres, vingt-cinq livres tournois la carte !... — Oui, l'idée cosmopolite va faire le plongeon! — Non! répliquait l'autre, la politique de tradition ne peut avoir raison de l'idée révolutionnaire. L'homme de l'Univers tiendra bon! — Et l'homme de secte donc! Et l'on entrait, philosophes. Jacobins, Sans-Culottes, fédéralistes, amis de Danton. A peine entré, chacun de chercher des
yeux les jouteurs. Anacharsis était là debout, qui envoyait maints saints fraternels aux Sans-Culottes des tribunes. Des députés montagnards, tels que Léonard Bourdon et
(1) Journal de Perlet. — Nouvelles politiqwt.
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Charles Duval, des Jacobias-Cordeliers^ tels qu'Hébert et Momoro, faisaient groupe âAitourde sa personne. Robespierre, lui, était au pied de la tribune, assis.
Cependant la séance s'ouvrit et l'épuration commeuça. Tous les conventionnels appelés se succédaient à la ti*ibune, ceux-ci admis. Bourdon de l'Oise, Billaud, Bentaîbole, comme patriotes rectilignes; ceux-là exclus. Coupé, Casablanca, Duhem, l'un comme désapprouvant le mariage des prêtres, l'autre comme n'ayant pas voté la mort du roi, le troisième parce qu'il détestait Pache et avait voulu diviser la Montagne. « Bon c^lal «» disait Anacbarsis. Enfin ce fut au tour de Robespierre d'être épuré; mais au milieu des applaudissements, sans être même interrrogé, il monta, parut, descendit et revint s'asseoir au pied de la tribune. Puis les amis d'Anacbarsis, Léonard Bourdon, admis; Charles Duval, admis; puis l'ex-marquis d'Aoust, exclu comme ex-noble. Et Anacharsis disait : « On ne s'avisera pas, j'espère, de m'aocuser d'avoir la taché originelle, moi qui, par mon ambassade, ai provoqué,.. » quand — c'est à son tour! on ap-* pelle Anacharsis Cloots. Tous les silences se fondirent en un seul. Chacun regarda monter àla tribune le célèbre orateur. Anacharsis, embrassant d une vue toute cette salle qui n'était qu'yeux et oreilles, se rappela Jean Hus au concile de Constance, Luther A la diète de Worms. — Le président Fourcroy, le chimiste, qui se plaisait tant à parler de son père sans-culotte, de ses sœurs sansculottes, commença l'interrogatoire (1) :
— Ton nornl
(1) Cloots, Appel au genre humai».
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— Le liea de ta naissance?
— Clèves, dans le département futur du Rhin-e<^Meuse. Voilà pour ma naissance physique. Quant à mon berceau moral, c'est l'université de Paris, où je suis venu à l'âge de onze ans. Or j'en ai trente-huit; il y a donc vingt-sept ans que je suis Parisien.
— Que faisais-tu avant la révolution?
— J'étais homme libre, indépendant, cosmopolite, -citoyen de l'Univers. J'étais en horreur aux maîtres de la terre et du ciel.
— Et depuis la révolution?
— Législateur.
— Depms quand Jacobin?
— Depuis l'an 1789,
— Comment as-tu voté à la Convention?
— Dans le sens de la Montagne.
Tête haute, voix ferme, beau d'attitude, ainsi dit le Parisien-cosmopolite Anacharsis. Toujours le grand silence. Le président consulte la société et les tribunes... Où donc Robespierre? Immobile encore. Cependant on le sent, on l'attend... Mais qu'est-ce? là-bas quelqu'un s'est levé. Une voix, voix anonyme traverse la salle. Attention! le 4rame se noue. On prépare l'entrée de Tlncorruptible :
« — J'aime beaucoup Anacharsis, j'ai la plus haute idée de son civisme; mais je voudrais m'éclairer sur ses liaisons avec les Vandenhyver. Je suis un peu mouciard de mon métier!... *»
Ah! la corde est passée. — A cette voix, à ce souffle les lumières ont baissé, la salle devient caverne, et l'accusé n'est plus qu'un patient sous les pieds duquel la tribune va céder comme ferait une trappe. Le grand inquisiteur s'est remué. Il se prépare.
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Mais imperturbable, souriant même, Anacharsis se tourne vers l'interrogeant, et, de Taccent le plus sonore : « — Citoyen, nous faisons le même métier, car j'espionne pour les Sans-Culottes. Les Vandenhjrver étaient mes banquiers. Il me fallait un correspondant pour payer ma pension au collège. J'ai conservé les mêmes relations dans le courant de mes voyages ; ils touchaient mes rentes sur l'Hôtel de ville. Des contestations religieuses et politiques interrompirent nos rapports de société. Je ne les voyais que très-rarement pour mes propres affaires, lorsque j'appris leur première arrestation. J'aurais juré qu'ils n'étaient pas criminels, car il y a de la différence entre un modéré, un peureux, un dévot et un coupable de lèsenation. Je m'informai de l'objet de la dénonciation, où il n'était pas plus question de la Dubarry que de la Vierge Marie. Les deux autres arrestations m'auraient paru aussi insignifiantes que la première , si mes coliques du Comité de sûreté générale ne m'avaient pas désabusé. »
M — Pouvons-nous regarder comme patriote un baron allemand ?... (Hein! qui parle? Ecoutez, c'est lui! c'est la voix de l'oracle. H est au pied de la tribune, debout cette fois!... Silence ! le sacrificateur tient le couteau!...) Pouvons-nous regarder comme Sans-Culotte un homme qui a plus de cent mille livres de rente ? Pouvons-nous croire républicain un homme qui ne vit qu'avec les banquiers et les contre-révolutionnaires ennemis de la France? Non, citoyens, mettons-nous en garde contre les étrangers qui veulent paraître plus patriotes que les Français eux-mêmes. Cloots, tu passes ta vie avec nos ennemis, avec les agents et les espions des puissances étrangères ; comme eux, tu es un traître qu'il faut surveiller!... (Quel
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début ! quelle tempête ! Baron allemand, cent mille livres de rente, banquiers, contre-révolutionnaires, étrangers, espions, tu es un traître!... Les oreilleîs jacobines n'ont jamais été si grandes ouvertes. Et celles d'Anacharsis, donc!...)
« Citoyens, Cloots vient de tout vous expliquer; il connaissait lesVandenhyver (les Vandenhyver!) et les connaissait pour des contre-révolutionnaires ! (bonne consonnance!...) Il nous assure qu'il a cessé de les voir, mais c'est encore là une fourberie de Prussien. (Prussien!...) Pourquoi donc, Cloots, si tu connaissais les Vandenhyver (Encore?...) pour des contre -révolutionnaires (Toujours?...) es-tu venu solliciter leur élargissement au Comité de sûreté générale. Qu'as-tu à répondre? »
Anacharsis allait réj^ondre, mais Robespierre, dont l'interrogat n'était- qu'une figure de rhétorique, poursuivit sa harangue sans se laisser interrompre, et, d'indigné qu'il était, devenant soudain ironique :
« Mais ces inculpations sont peu de chose, quand il est question de monsieur Cloots (Monsieur Cloots! comme jadis il 3isait Monsieur Brissot !...); ses trahisons tiennent à un système mieux ourdi !
« Citoyens, vous l'avez vu tantôt aux pieds du tyran et de la cour, tantôt aux genoux du peuple... Lorsqu'une faction liberticide dominait au milieu de nous, lorsque tous ses chefs tenaient les rênes du gouvernement, Cloots embrassa le parti de Brissot et de Dumouriez. Lorsque ces derniers servaient les puissances étrangères (Notez bien!) et nous faisaient la guerre, le Prussien Cloots (Notez bien, le Prussien!...) appuyait leurs opinions avec frénésie ; il faisait des dons patriotiques (0 le'misérable !), vantait les généraux (0 le traître!) et voulait qu'on at-
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taquât tout l'uiiivers... (Ruinez-yous donc pour THumanité!...)
« Sa conduite ne lui en attira pas moins le mépris de la faction. L'amour-propre lui fit publier un pamphlet intitulé : Ni Marat ni Roland,,. Il y donnait un soufflet à ce dernier, mais il en donnait un plus grand à la Montagne. (C'est faux!...)
« J'accuse Cloots d'avoir augmenté le nombre des partisans du fédéralisme. Ses opinions extravagantes, son obstination à parler d'une république uiûverselle, à inspirer la rage des conquêtes (C'est faux !) pouvaient produire le même effet que les déclamations et les décrets séditieux de Brissot et de Lanjuinais.
« Et comment monsieur Cloots pouvait-il s'intéresser à l'unité de la république, aux intérêts de la France? (Voilà le politique!) Dédaignant le titre de citoyen /r^wf^w, îl ne voulait que celui de citoyen du monde. Eh! s'il eût été honFrançais, eût-il voulu que nous tentassions la conquête de l'univers? Eût-il voulu que nous fissions un àèi^Kriemeiii français du Monomotapaî (On rit!) Eût-il voulu que nous déclarassions la guerre à toute la terre et à tous les éléments? (On rit plus fort!) Ces idées |W^tendues philosophiques pouvaient-elles entrer dans la fête d'un homme sensé, ni même dans celle d'un homme de bien?... (Applaudissements.)
« Il est une troisième crise dont monsieur Cloot« pourra se vanter (Attention! Robespierre devient tigre...), mais ce ne sera que devant des imbéciles ou des fripons. (Philosophes, le prêtre de l'État vous renvoie la balle!) Je veux parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, mûri par le temps et la raison, eût pu devenir excel-
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lent (Ah!...), mais dont la violence pouvait entraîner les pins grands malheurs, et qu'on doit attribuer aux calculs de l'aristocratie. (Bonne chute!...)
« Gobel, dont vous connaissez tous la conduite politique, était du nombre de ces prêtres qui se plaignaient de la réduction de leurs traitements et dont l'ambition voulait ressusciter l'hydre du ci-devant clei^é !!!... Et cependant nous avons vu cet évèque changer subitement de ton, de langage et d'habit, se présenter à la barre de la Convention nationale et nons offrir ses lettres de prêtrise. Eh! Cloots, nous connaissons tes visites et tes complots nocturnes. Nons savons que, couvert des ombres de la nuit (0 le tragédien!), tu as préparé avec l'évêque^ Gobel cette mascarade philosophique. Tu prévoyais les suites funestes que peuvent avoir de semblables démarches ; par cela même, elles n'en plaisaient que davantage à nos ennemis!...
Et Robespierre de raconter son entarevue avec Cloots, le jomr de l'abdication de Gobel. Il avait confondu Cloots, qui avait pâli, qui n'avait osé répondre. Et chacun de regarder Cloots, pâle à cette heure encore. Alors, précipi-' tant ses mots, accentuant plus sa phrase : « CitoyeAS, reprit Robespierre, regarderez-vons comme patriote un étranger qui veut être plus démocrate que les Français, et qu'on voit tantôt au Marais tantôt au-dessus de la Montagne? Car Cloots ne fut jamais à la Montagne : il fut toujours au-dessous ou au-dessus. Jamais il ne fut le défenseur du peuple français, mais celui du genre humain. (Oui, c'est là sa gloire 1.. .)
« Hélas! (Robespierre va plevrer) hâba^! malheureux patriotes, que poavoos-nous fiure, environnés d'ennemis qui combattent au milieu de nos rangs ! Ils se couvrent
d'un masque, ils nous déchirent, et nous sentons les plaies sans savoir d'où partent les traits meurtriers. Nous ne pouvons plus rien faire, notre mission est finie... (L'auditoire est ému.) Les lois les plus sages, par le moyen des traîtres qui sont répandus dans tous les comités de l'Assemblée ! dans toutes les administrations ! dans tous les bureaux! tournent au désavantage de la République. Nos ennemis, élevés au-dessus même de la Montagne, nous prennent par-derrière pour nous porter des coups plus mortels. Veillons, car la mort de là patrie n'est pas éloignée. Eh ! non, je ne compte pour rien celle des patriotes ; ils doivent en faire le sacrifice. Mais, hélas! celle de la patrie est inévitable, si les lâches ne sont reconnus. » (A ces mots toute la Jacobinière éclate en cris, en serments, en menaces. Puis : Silence! Robespierre continue.)
« Citoyens, je vous prie de faire une réflexion : quand nous avons décrété des lois rigoureuses contre les nobles, Cloots a été excepté ; quand nous avons décrété l'arrestation des étrangers, Cloots a encore été excepté,^ que dis-je? excepté! dans ce moment-là même Cloots fut élu président des Jacobins : donc, par une conséquence infaillible, le parti étranger domine au milieu des Jacobins. (Tout le monde se regarde.)
« Oui, les puissances étrangères ont au milieu de nous leurs espions, leurs ministres, des trésoriers et une police. Mais nous, nous avons le peuple qui veut être libre et qui le sera... .(Nouvelle tempête dans la Jacobinière !) Les banquiers conspirent impunément ; ils ne font remonter nos assignats au pair que pour accaparer notre argent; quand ils veulent des attroupements aux portes des boulangers, elles sont assiégées. (Oui, mais Cloots?...) Ils disposent de la paix dans cette ville, et les patriotes intré-
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pides, les amis de la République sont exposés à mille dangers. (Mais Cloots?...) Paris fourmille d'intrigants, d'Anglais et d'Autrichiens. Ils siégéht au milieu de nous avec les agents de Frédéric. (Ah! nous y revenons!...) Cloots est un Prussien!... cria alors Robespierre. Je vous ai tracé l'histoire de sa vie politique... Prononcez!... »
Et ce fut tout. Robespierre s'était rassis. En ce moment ce qu'on vit à la tribune était affreux. Il y avait en montre un corps roide, allongé, regard vide, bouche tombante : un noyé. Tout en parlant, le myope écumant s'était mis à tourner autour de sa victime , qu'il avait éclaboussée de toute sa rage, en avant, en arrière, de toutes parts (1). A chaque jet d'injures, le philosophe avait perdu de sa vie et s'était senti, comme engloutir. Cependant des idées singulières venaient en tête à ce patient pendant son agonie. « — En vérité , c'est Mahomet qui parle, se disait-il, mais est-ce bien de moi qu'il parle?... »» Et il éprouvait le même doute que le fameux circoncis Balthazar Orobio, qui, plongé dans les cachots de l'inquisition à Valladolid, s'interpellait lui-même : « Orobio, est-ce toi? Non, je ne suis pas moi. Anacharsis, est-ce toi? Non, je ne suis pas moi (2) ! »»
Cependant, quoique Robespierre eût crié : « Prononcez! » l'Assemblée ne se prononçait guère. Si quelques applaudissements éclataient encore, c'était moins à la gloire du myope que pour dire au mort : « A ton tour, parle donc, ressuscite ! »» Et, miracle ! en effet, sous l'influence des regards qui convergeaient sur lui, Cloots se ranimait, Cloots ressuscitait, il reprenait vie, il va reprendre
(1) Tissot, ItévolutUm françaiiê.
(2) Cloots, Appel ou genre humain.
langue... Quand une voix encore fend la salle : C'est une proposition qu'on fait ! On demande de rayer du tableau tous les ûobles, tous les prêtres, les banquiers et les étrangers! Quoi! exclure en bloc non-seulement les banquiers, les étrangers, les nobles, mais aussiles prêtres! Est-ce possible 1 Ah ! le beau coup de filet ! Tous les chapeaux se lèvent, et, ma foi, c'est voté ! — Eh bien? — Eh bien? — Mais Cloots? — Cloots n'a plus à répliquer. — Comment?
— n est compris dans la mesure générale. On n'a que faire de ses explications personnelles. Qu'il descende de la tribune; à la porte! et sur-le-champ. — Mais à quel titre? Est-ce comme noble, lui qui a provoqué l'abolition des titres de noblesse ? Est-ce comme étranger, lui qui, décrété Français avec tous les philosophes du monde, a été pendu en effigie dans son pays natal? Est-ce à titre de prêtre, enfin, lui que Robespierre vient justement d'accuser comme antiprêtre. Qu'on s'explique!... — Pasd'explications! — Mais les mensonges de Robespierre...
— Acquis sans réplique à l'Europe et à la postérité. Et un gros de Jacobins, en efiet, entoura la tribune et se mit en devoir d'appliquer aussitôt la proposition décrétée à la personne d'Auacharsis. Par ce tour de passe-passe parlementaire, le philosophe était escamoté. Ce ne fut qu'en le voyant descendre de force de la tribune que l'assemblée eut conscience du vote qu'on venait de lui surprendre. Quand Anacharsis traversa la salle, il y eut des murmures aux galeries. C'était préparé d'avance, disaient les voix. Aucune huée n'aggrava le malheur du banni sur son passage, au milieu de ses ex-frères jacobins, dupés eux-mômes. Anacharsis remit la carte qu'il avait à sa boutonnière. Puis, en sortant : « On ne m'arrachera qu'avec la vie, dit-il, l'empreinte jacobine gravée, dans