OLIVIER DE CASTILLE
Après la mort de Charlemagne, vivaient en Castille un Roi et une Reine, chéris de leur peuple, et qui s'aimaient tendrement. Leur seule peine était de ne pas avoir d'héritier. Après de longues années, le ciel leur accorda un fils qui fut nommé Olivier. Mais sa naissance coûta la vie à la Reine, et le Roi mena longuement le deuil de sa compagne bien-aimée.
Les supplications de ses conseillers le décidèrent cependant à se remarier. Il épousa la belle Reine d'Algarve, veuve elle-même, et qui avait un fils, Artus, de l'âge
* Ce filigrane 8e retrouve dans le papier de documents conservés aux archives de la ville de Gand, et datés de 1458.
2 Cf., sur ce personnage, F.- V. Gobthals, Histoire de la maison de Wavrin (Bruxelles, 1866), pp. 48-50. D'après ce généalogiste, l'existence connue de Jean de Wavrin est limitée entre les années 1415 et 1471.
d^Olivier. Les deux adolescents devinrent rapidement amis. La nouvelle Reine ne tarda pas à remarquer la grâce d'OHvier et conçut pour lui un amour dont elle lui fit Taveu. Saisi d'horreur, Olivier résolut de quitter la cour de son père.
Il partit secrètement et arriva dans un port de mer où il s'embarqua pour Constantinople, en compagnie d'un autre chevalier. H avait laissé à Artus une lettre et une fiole remplie d'eau claire; si celle-ci venait à s'obscurcir, ce serait un signe qu'Olivier aurait besoin de l'aide de son loyal compagnon. Pas n'est besoin de décrire la douleur que le départ d'Olivier causa à Artus et au Roi de Castille.
Cependant, après deux mois de traversée, une violente tempête se déchaîne et le navire qui poi*te Olivier est mis en pièces. Olivier et son compagnon inconnu seraient perdus si un cerf ne les portait miraculeusement jusqu'à la côte d'Angleterre. Recueilli et réconforté, Olivier est bientôt remis ; son compagnon Jean Talbot est si malade qu'il prie Olivier de le conduire jusqu'à sa résidence, à Canterbury. Il y meurt bientôt, laissant une dette que ses parents ne veulent pas payer; aussi ne pourrait-il être enterré en terre bénie sans le dévoûment d'Olivier qui rembourse la dette.
Quelque temps après, Olivier apprend que le Roi d'Angleterre a fait « crier * un tournoi de trois jours, dont le prix sera la main de sa fille unique, la princesse Hélène. Il se dirige vers Londres, pour prendre part au tournoi. En route, il est attaqué par des larrons, dont il repousse victorieusement l'attaque; ayant mis pied à terre pour bander ses blessures, il a le grand déplaisir de voir s'enfuir son cheval, et avec celui-ci, la cassette renfermant son argent. Au moment où il se répand en lamentations sur sa mésaventure, survient un chevalier qui s'offre à lui fournir armes, monture et serviteurs, à condition de recevoir la
moite de tout ce qu*il gagnera aa tournoi. Olivier s^empresse d'accepter, il se rend dans un ermitage, que lui indiqitô le chevalier, et oii celui-ci viendra le chercher pour le mener à Londres.
Au bout de cinq jours, le chevalier mystérieux se présente à l'ermitage, accompagné d'une nombreuse suite de gentilshommes, de pages et de valets, tous habillés de noir et montés sur des chevaux noirs. Après s'être armé, Olivier monte sur le destrier moreau, qui est pareillement harnaché de noir et qu'on vient de lui amener.
Le tournoi comprend trois journées, la première est réservée k la joute, la deuxième au combat à Tépée et la troisième à la lutte corps à corps, la hache d'armes à la main et Tépée au côté.
Aussitôt que la princesse Hélène, accompagnée de la cour, a pris place sur l'estrade qui lui est réservée, et où se trouvent aussi les princes et princesses désignés comme juges, commencent les joutes. A la vue d'Hélène, Olivier est tellement transporté par la beauté de la princesse qu'il s'élance comme un fou, la lance en arrêt et va renverser une petite estrade couverte de spectateurs, à la grande risée de l'assistance. Mais il prend bientôt sa revanche en désarçonnant un Boi d'Irlande et tous ceux qui, successivement, viennent se mesurer avec lui.
A la tombée de la nuit, Olivier qui ne s'est pas fait connaître et qu'on a dénommé le « chevalier noir » , Olivier retourne à l'ermitage sur le conseil de son protecteur. Le lendemain son escorte vient le chercher : cette fois, elle est tout habillée de rouge, et le coursier d'Olivier est un cheval bai couvert d'une housse de drap d'or.
Pendant la seconde journée, Olivier accomplit des prouesses sans nombre, et ses terribles coups d'épée transforment en boucherie le théâtre du tournoi, jusqu'à ce que le Roi donne l'ordre de cesser le carnage. A l'issue de la
journée, Olivier, cette fois le « rouge chevalier », se retire de nouveau à Termitage.
La troisième journée, Olivier et ses gens sont vêtus tout de blanc ; le combat à la hache est aussi favorable au héros que les luttes précédentes, et le Roi d'Angleterre est forcé de nouveau d'y mettre fin, après qu'Olivier a fendu jusqu'aux dents la tête d'un roi d'Irlande.
Au moment de quitter la place, Olivier s'aperçoit que tous ses gens ont disparu. Il va se mettre en route vers l'ermitage, quand vingt chevaliers viennent le chercher de la part du Roi d'Angleterre, pour le mener au banquet. L'un d'eux cède son logis au pauvre Olivier, fort déconfit de se voir réduit à aller au palais avec son armure. A peine est-il arrivé à Tauberge, que l'hôtesse lui annonce qu'un chevalier lui a fait apporter des effets et une caisse remplie d'argent; bientôt surviennent aussi des gens, vêtus de blanc, engagés à son service. Olivier revêt les habillements qui lui ont été remis et qui sont des trois couleurs qu'il a portées au tournoi : les chausses d'écarlate ; la robe de satin blanc fourrée de zibeline, et le pourpoint de damas noir. C'est ainsi qu'il se rend à la cour, où il est reçu en grand honneur.
Quand on lui demande de se faire connaître, il se contente de dire qu'il est d'Espagne et pauvre chevalier, ce à quoi personne n'ajoute foi. Après le banquet, les juges du tournoi désignent Olivier comme vainqueur du tournoi. Le Roi voit bien que le choix ne déplaît pas à Hélène, mais, craignant de donner sa fille et son royaume à un inconnu, il impose à Olivier un an d'attente.
Cependant, le prix du tournoi, un large collier d'or, enrichi de pierres précieuses, est solennellement apporté à Olivier qui remercie le Roi et lui demande d'être attaché à sa cour. Le Roi accède à ce désir et lui permet de choisir lui-même la dignité qu'il veut occuper; à la surprise
générale, Olivier demande d'être Técuyer tranchant de la princesse, ce qui finit par lui être accordé.
Le but du héros est naturellement de pouvoir se trouver souvent auprès d'Hélène ; mais le trouble dans lequel le jette la beauté de la princesse le fait se blesser en remplissant sa charge. Il est forcé de garder la chambre ; l'absence d'Hélène le plonge dans une mélancolie qui deviendrait dangereuse, si la princesse, avec l'assentiment de son père, ne venait le voir et le consoler par de douces paroles. Ainsi récx)nforté, Olivier guérit rapidement.
Or, vers le temps de Pentecôte, arriva à la cour un messager chargé par les Rois d'Irlande, honteux de leur défaite au tournoi, de déclarer la guerre au Roi d'Angleterre. Celui-ci confie à Olivier le soin d'aller les combattre. Les deux armées étant venues en présence, les Irlandais sont défaits et prennent la fuite. Olivier les poursuit jusque dans leur pays, et assiège une ville oii règne le fils du Roi qu'il a tué à Londres ; après de longs efforts, il parvient à s'en emparer.
Ayant conquis toute l'Irlande, Olivier se prépare au retour. Il dépêcha un chevalier en avant afin d'annoncer ses victoires au père d'Hélène. Celui-ci fit préparer une entrée solennelle au vaillant guerrier qui n'avait pas fait moins de six rois prisonniers. A l'issue des fêtes, le Roi accorda à Olivier la main de sa fille et le mariage se fit en grande pompe.
Les deux époux eurent successivement deux enfants : Henri et Clarisse dont les ébats les remplissaient de joie. Comme le royaume était en paix, Olivier se distrayait volontiers à la chasse. Il advint, qu'en poursuivant un sanglier, il s'égara et tomba sur le fils de sa victime ; le Roi irlandais le fit prisonnier et l'emmena dans son pays, où il l'enferma dans une forteresse.
Le Roi de Castille étant mort, Artus, Roi d'Algarve, lui
avait succédé comme régent, en attendant le retour d^Olivier. Il ne manquait jamais d^examiner soigneusement la fiole que son frère lui avait laissée. C'est ainsi qu'il vit s'obscurcir le liquide au moment où fut pris Olivier. Ârtns s'en alla aussitôt à la recherche de celui-ci, et, traversant le Portugal, l'Espagne, l'Allemagne, là France, il passa en Angleterre.
Parti de Calais, il débarqua en Irlande, où il chemina longtemps et où il rencontra notamment un terrible lion, qu'il parvint à tuer. La nuit suivante, il fut attaqué par un monstrueux dragon, contre lequel il dut soutenir une lutte des plus vives, et qu'il ne put terrasser qu'après avoir reçu de nombreuses blessures. C'est alors que, couché sur le sol, Artus vit apparaître un chevalier vêtu de blanc, qui guérit ses plaies et lui révéla l'endroit où se trouvait Olivier.
Frappé de la ressemblance qu' Artus présentait avec Olivier, le chevalier l'engagea à se rendre d'abord à Londres, afin que sa vue console le Boi et Hélène qui croiront retrouver leur héros perdu. Artus suit cet avis et est reçu à bras ouverts. Hélène, malade de chagrin, se sent revivre, et quand, la nuit venue, Artus se couche dans son lit, ce n'est que grâce à un subterfuge, qu'il peut éviter des embrassements trop intimes : il a fait vœu, dit-il, de ne point approcher de sa femme avant d'avoir fait un pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle.
Il part le lendemain pour son soi-disant pèlerinage et va délivrer Olivier. En retournant en Angleterre, Artus raconte ses aventures à Olivier; quand il arrive au récit de sa nuit à Londres, son compagnon, outré de colère, lui assène un tel coup qu'il le fait choir de chevaL Mais aussitôt qu'il a retrouvé sa femme, Olivier reconnait bien que son honneur n'a pas été souillé ; il s'empresse de retourner sur ses pas pour demander pardon à Artus.
Après une expédition où Artus tire vengeance de la
félonie du Roi d'Irlande, le loyal compagnon tombe graveraent malade. Dans un songe, Olivier entend une voix lui dire qu^Artus, pour être guéri, doit boire le sang de deux enfants chrétiens, garçon et fille. Il n^hésite pas à tuer ses deux enfants, et recueillant leur sang dans un bassin dWgent, il le porte à Ârtus à qui il le fait boire. Revenu chez lui, Olivier trouve ses enfants ressuscites par un miracle; après en avoir rendu grâces à Dieu, il fait, devant la cour assemblée, le récit des événements qui viennent de se passer. Puis il part pour TEspagne, oii il est couronné comme Roi de Castille.
Le chevalier mystérieux apparaît de nouveau à Olivier pour le sommer de tenir la promesse qu^il lui a faite avant le tournoi ; il lui réclame la moitié de tous ses biens, ainsi que de sa femme et de ses enfants, car c'est à sa victoire au tournoi qu'il les doit Esclave de sa parole, Olivier lève répée sur sa femme pour la couper en deux, quand le chevalier lui dit d'arrêter, n'ayant voulu qu'éprouver sa loyauté. Après s'être fait connaître comme l'âme de Jean Talbot qu'Olivier a sauvé de la damnation éternelle en payant sa dette et en le faisant enterrer en terre bénie, le fantôme s'évanouit.
Olivier donna sa fille Clarisse en mariage à Artus, qui par suite du trépas d'Olivier et de son fils Henri, réunit, quelque temps après, les couronnes de Castille, d'Angleterre et d'Algarve.