CHAPITRE XXV
Panurge raconte comme il arriva aux Champs Elysées, les choses les plus mémorables qu'il y vit, avec le nom de plusieurs grands personnages qui lui furent montrés et nommés par son truchement Erminevade, avec les discours qu'eurent ensemble Monsieur Bonnet et Madamoyselle Bégitin,
M ... Si les cocus vous prescfieni, gardêz-vous Quê les cornes au front ne vous sortent à tous. S'il ne voit sa Margot assise dans le temple. Le presche sera court; et pourquoy f II luy semNe Qtte Charnier est partout, et ceuao qu'U ne voit pas A la dévotion, lui causent ce trépas.
Défroqué, oroy Bonnet, crains tu le cocuagef Porte à ton doigt Vanneau de Carvél... «
Tout le inonde connaît le conte de la Fontaine qui a mis en œuvre un récit de Rabelais, relatif au grand lapidaire du roi de Mellingue. Maître François emprunta cette donnée aux Italiens. Pogge en fait le sujet d'une narration où il met en scène son ennemi Philelphe (contes, édit. de 1712, p. 160, et tom. II,
D*OUVllAGE8 HfTéRVMANTS 79
p. 135 de redit, de F. Noél, 1798). L*Arioste, satire 5, traite le même sujet avec quelques variantes; chez lui c'est un peintre qui se plaisait à représenter Satan sans cornes, sans griffes, beau comme un ange. Le diable, par reconnaissance lui enseigne, pendant son sommeil, la précaution de Tanneau. Pareil conte se trouve aussi dans les Cent nouvelles nouvelles^ dans les Novelle de Malespini, dans les Epigrammi e novellete de F. Pananti (/fa^ia, 1803, p. 113). En anglais, il forme le iS*' des Hundred merry taies, or Shakespeare' s jest book (Lx>ndres, 1831, in-ii, et Prior Ta mis en vers.
Enfin, le volume de Reboul finit par quelques capucinades et par ce merveilleux Quatrain à la louange de Panurge :
On n'entend de la voix qu'une douce harmonie, Panurge, le mignon du Lygien troupeau.
Ce titre ausH fest deu, car du besson coupeau. Tu b%ês avec les floti, le parler d'Uranie.
Ij' Amour divisé, discours académique, où il est prouvé qUon peut aimer plusieurs personnes en même temps, également et parfaitement; dédié aux dames, par le sieur Dalibray. Paris, Langelier, 1661, in -8», avec privilège du roy.
Cet ouvrage, qui est une traduction, ou pour mieux dire, une imitation de la Difesa del doppio amore di Celia,fatta in discorsi accademici, de Gui* dubaldo di Bonarelli, a obtenu un certain succès. Ea
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outre de Tédition de 1661, une première avait déjà paru en 1653; ^^^^ ^^^ P^^*^ in-S» et un exemplaire en est conservé à la bibliothèque de TArsenal, à Paris. 11 y en a peut-être eu d'autres, mais toutes sont également rarissimes aujourd'hui. — Le comte Bonarelli, diplomate italien, mort en 1608, était comme on sait, un poète distingué. On lui doit la Philis de Sçyre ;dont la plus jolie édition est celle d'Elzévier, 1678, in-24, figures de Le Clerc), poème qui fut comparé au Pastor fido et à YAminte. On reprocha à Tauteur d'avoir donné à Célie, un des personnages de sa pièce, un amour également vif pour deux bergers à la fois ; il voulut se justifier par un traité fait exprès. Sa thèse fut reprise et même agrandie par M. Ch.Vion Dalibray, bon poète parisien. Dalibray avait d*abord pris le parti des armes, mais il trouva bientôt que c'était un métier de dupe. Il quitta ce métier, et, comme il avait quelque fortune, il passa tout le reste de sa vie à courtiser Momus, Comus, Bacchus et surtout Vénus. Le cabaret fut son Parnasse, et ses poésies, qui ne sont pas sans mérite, obtinrent beaucoup de succès. Il publia d'abord, en 1615, un petit roman traduit de l'espagnol et intitulé : Histoire comique, ou les Aventures de Fortunatus (v. Dict. des anonymes). Il paraît que ce livre eut du succès, car il en fut fait de nouvelles éditions à Rouen, etc., et il a été réimprimé dans la Bibliothèque bleue. Il donna ensuite, en 1632, une traduction de l'espagnol des Lettres d* Antonio de Pere^ ; puis, en 1647, "^ petit recueil intitulé : La Musette de S. D., Paris, Toussaint Quinet, in-8<> ; il donna plusieurs pièces de théâtre ; enfin, deux ans avant sa mort, il publia une nouvelle ^édition, plus complète cette fois, des
d'ouvrages wréitsssAjfTS 8i
Œuvres poétiques du sieur Daliàray. Pam, Jean Guignard, 1653, în-80. — Voici comme il se peint dans son cinquième sonnet :
Je ne vai9 point aux cottes exposer ma bedaine. Moi qui ne suis connu ni d'Armand ni du roi; Je ffeux soffoir combien un poltron comme moi Peut vivre, n'étant pas soldcU ni capitaine.
La gloire des combats n'est pas ce qui me toucha. Je veux mourir entier et sans gloire et sans nom ; Et, crois-moi, cher lAndor, si je meurs par la bouche. Que ce ne sera pas par cette du canon»
Ce volume des Œuvres poétiques du S. Dalibray est divisé en six parties : vers bachiques, satiriques, héroïques, amoureux, moraux et chrétiens. Les vers satiriques forment la meilleure partie du volume ; parmi ces épigrammes, il s'en trouve de fort piquantes, notamment 73 spécialement dirigées contre Gomor, ou pour mieux, dire Montmaur, professeur de langue grecque et célèbre parasite. La Métamor" phase de Gomor en marmite, pièce de 200 vers, est une facétie amusante et bien écrite. Voici un autre échantillon du style poétique de Dalibray :
SUR SON PBTrr CABINET DB TRAVAU..
Qros et rond dans mon cabinet.
Comme un ver à soie en sa coque.
Je te fabrique ce sonnet.
Qui de nos vanités se moque.
A quoi servent ces votstes lieux Où l'un Vautre on se perd de vuet Ne saiArions-nous apprendre mieux A mesurer notre étendue 1 Dedans ce trou qui me comprend.
Je suis plus heureux et plus grand Que si j'oceupois un empire.
82 CRITIOVE BT «XTRAITS
Xatteins ^ l'un à Vautre bout.
Et, 8'il m'ett permis de le dire»
J*y suis un Dieu qui remplit tout.
Pour en revenir à notre volume de V Amour divisé, après la dédicsict Aux dames, vient une Lettre adressée à trois dames. Dalibray s^exprime ainsi :
« Mesdames, vous trouviez hycr estrange, que je me disse et que je voulusse parestre également serviteur de vous trois ; vous jugiez que d en user de la sorte, c'estoit estre dissimulé, et n'en aimer proprement pas une, que d'en aimer tant à la fois. Je vous aime, Mesdames, parce que vous estes aimables, et vous aime toutes trois, parce que vous estes toutes trois aimables. Que devois-je donc faire en cette rencontre ? n'en aimer qu'une où il y en avoit trois ? ou n'aymer rien, où il y avoit tant à aimer? Je ne sçay, mais je vous aimay et vous aime encore toutes trois. Mon amour suivit ma connoissance ; vous me parustes toutes trois si belles, qu.e je ne pus faire de choix ; et quand j'en aurois peu faire, il y avoit trop à perdre. 11 me souvint du jugement de Paris, et combien il est dangereux de faire élection entre des personnes de vostre mérite. C'est pourquoy je ne donnay l'avantage à pas une. La majesté de l'une me surprit, la fierté de l'autre me vainquit, et la douceur de la troisiesme me gagna. Toutes trois vous estiez divines, quoy que chacune eust sa grâce particulière. Vous pouviez représenter les trois grâces, sinon qu'on auroit de la peine à soufPrir que pas une de vous eust tourné le dos et se fust cachée. Mais encore, Mesdames, pourquoy pensezvous qu'on ait feint qu'il y eust trois grâces ? pourquoy croyez- vous qu'on ait inventé cette dispute de
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la beauté en trois Déesses? Pardonnez-moy si je dy que c'est pour nous apprendre, que la beauté est divisée, et ne se rencontre pas toute entière en une seule personne. Nous devons donc Taimer comme elle se trouve, et puisqu'elle se trouve divisée en plusieurs subjets en mesme temps, nous devons Taimer en mesme temps, en plusieurs subjets. L'Amour est un Dieu qui nous force par tout à Tadorer : la beauté qui le fait naistre, doit aussi estre suivie en tous lieux, et sur tous les visages. En effet, quelle apparence d'aimer une Dame plustost que Tautre, à cause qu'elle aura esté veûe la première? N'est-ce pas soubsmettre l'amour à la fortune, et d'une action naturelle et judicieuse, comtne il faut que soit celle d'aimer, en faire une action entièrement casuelle et qui ne dépende que du hazard ? Quand l'oeil a receu une couleur, rejette-t'il pour cela les autres ? S'il le feit, on dit qu'il est malade : et tout de mesme de l'estomach, lorsqu'il ne souffre qu'une sorte de viande. On croit cette mère là dénaturée, qui n'aime qu'un enfant, quand elle en a plusieurs. L'Amant n'est-il pas déraisonnable, qui se restraint à l'amour d'une seule beai^, lorsqu'il en a plus d'une devant soy ? Il peut, il doit les aimer toutes, et d'une amour aussi parfaite, qu'une bonne mère aime ses enfans : car l'affection que porte la mère à ses enfans, est une espèce d'amour, et quand ce ne seroit qu'amitié, tousjours est-ce une amitié excessive, et qui tient de l'amour, comme la grande amour tient tousjours de l'amitié. Et c'est ce qui rend cette multiplicité d'amours plus facile. Car d'une amour deshoneste, on ne sçauroit pas seulement bien aimer une personne ; mais d'une amour telle qu'est celle que j'ay
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pour vous, Mesdames, on en peut aimer plus de mille à la fois. L*amour n'a esté donnée à l'âme que pour revoler au Ciel ; mais est-ce assez d'une aisle ou de quelques plumes pour s'élever si haut ? Les beaux visages sont comme autant de lumières qui nous éclairent dans les ténèbres de cette vie ; mais durant la nuit, ne sommes-nous pas éclairez de plus d'un astre ? Malheureux donc qui s'attache à un seul objet, comme s'il manquoit de moyens et de lumière pour aller plus avant 1 II est resveur et mélancholique, parce qu'il demeure dans une nuit espaisse et dans une perpétuelle solitude : pour luy, la nature est stérile, et le monde, n'est qu'un désert. Il est troublé d^inquiétudes, il est rongé de désirs, parce qu'il ne voit qu'une beauté, et qu'il vit dans la privation de toutes les autres.
« Mais celuy qui en aime plusieurs, est tous jours content, et tousjours dans la vraye voye ; il acquiert fans cesse, et quelque part qu'il aille, il trouve de nouveaux subjets de félicité. A vostre avis.
Mesdames, pourquoy peint-on l'amour comme un enfant ? n'est-ce point parce qu'il s'arreste et s'attache à tout ce qu'il rencontre de beau ? C'est un feu qui se prend tousjours à la plus prochaine matière, pourveu qu'elle luy soit propre. Mais encore que ce feu s'estende, il ne s'affoiblit pas pour cela, au contraire il en augmente sa force et sa vivacité.
a Quant à moy, je suivray les mouvemens que vos beautez et la raison m'inspirent : Je vous aimeray toutes trois ensemble, et (permettez-moy de le dire) si j'en trouvois cent autres aimables comme vous, j'en flimerois cent autres comme vous.
a Que ne peuvent mes yeux s'estendre autant que
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mon cœur I j'aimerois en mesme temps toutes les beautez qui sont au monde. Je regrette toutes celles que je ne connois point, ainsi qu'un bien qui m*est esté, et il me semble que je leur oste moy-mesme quelque chose, en ne leur erndant pas Thommage qui leur est deu. Non seulement je regrette les beautez de mon temps, que je ne voy pas, mais (ce qui vous semblera plus incroyable) de n'avoir peu ny voir ny aimer tant de beautez du temps passé, et je regrette encore toutes celles qui sont à venir, et que je ne m'attends pas, ny de voir, ny d aimer jamais.
Je vous envoyé trois sonnets sur le subjet de cette lettre, dont le premier est pour une Dame, que vous verrez qui n'estoit pas si scrupuleuse que vous, et suis. Mesdames,
Vostre très-humble et très-fidelle serviteur, Dalibray. »
Voici, pour échantillon, Tun de ces sonnets :
• Si j'ay plusieurs a/mours, je n'en suis point blasmable.
Je n'ayme poitr le moins que la seule beauté.
Que Phylis la première ait mon cœur arresté,
Hatray-je Cloris, si Claris est almxjkble f
J'admUre en celle-là, sa blancTieur adorable.
Et je la nomme un jour tout brillant de clarté ;
Dé ceUe-cy me plaist la douce obscurité.
Comme une belle nuit aux plaisirs plus sortable.
Ainsi mon jugem,enl fie peut faire de choia^.
Ou plustost il en fait miUe et mille à la fois ;
Je donne à mille et miUe, et ma voix, et mon âme.
Qu'on ne m'accuse point non pliM, d'estre un Hylas,
Sans rien perdre j'acquiers tousjours nouveUe flamme.
Et mon amour s'estend, mais U ne s'esleint pas. n
Ici vient un Avant-propos. Dab'bray y examine ce que c*est que Tamour, et il trouve que ce n'est qu*une folie*
«... Avicenne, et avec luy tous les autres médecins Arabes, appellent l'amour d'un nom qui veut dire fureur ; le mettent entre les espèces de folie, et ordonnent qu'on traite ceux qui en sont frappez, jus< tement comme on fait les autres fous.
« Je ne sçay si c'est Crysippe ou quelque autre philosophe qui a descrit si sagement cette folie, quand il a dit que l'amant est si fort ennemy de la raison, qu'il ne veut ny rien recevoir, ny rien ouyr qui en ait la moindre apparence. Il fuit, adjouste-t-il, ses persuasions et ses remonstrances, comme importunes, et se mocque d'elles, comme d'une pure ignorance en matière d'amour. Tant plus on le presse, et tant plus il résiste et se renforce ; plus on le chastie, plus il se cabre et devient incorrigible. Et qui pis est (dit encore ce prudent philosophe), non seulement l'amant est sans raison, mais il souhaite et fait en sorte que la personne aimée en soit dépourveûe. Certainement la personne aimée a une grande obligation à l'amant (mais dont il n'a garde de se vanter) puisqu'il ne désire autre chose, que de raisonnable qu'elle estoit, la mettre au rang des bestes. Adjoustez donc foy désormais. Mesdames, et vous laissez toucher à ces douces paroles qu'il vous dit, pour introduire chez vous son amour et sa fureur : il mérite bien qu'on l'en remercie ; il vous donne son cœur, pour vous oster l'esprit ; ce qui ne vous sert de rien, pour une chose sans laquelle nous n'estes rien, échange trop désavantageux véritablement, et trop infortuné ».
Dalibray examine ensuite les diverses théories que l'on peut bâtir sur l'amour : c'est la satisfection d'un besoin, d'une curiosité, d'une habitude éro-
DOUVRAGBS INTÉRESSANTS 87
tique. Le besoin et la curiosité se satisfont focilement, mais une longue hantise exclusive engendre la fetigue, puis le dégoût, le mépris, et enfin la haine entre les vieux amants. La jalousie est occasionnée par l'appropriation d*un objet; et si, pour l'éviter, on engraisse Tamour de trop d'aise et de commodité, il devient fade et ennuyeux. Sans la jalousie, appropriation de l'objet aimé, l'amour ne peut durer longtemps, ou du moins, il devient sage et raisonnable en s'étendant en général, sur le sexe aimé; et c'est là, en effet, le meilleur parti à prendre.
Dalibray cite comme autorités, à l'appui de ses opinions tous les grands hommes depuis Homère, Pythagore, Platon, Aristote, Averroés, Plotin,Virgile, Ovide, Lucrèce, Senèque,Cicéron, etc., jusqu'à Saint- Thomas, Saint-Denis, Saint -Augustin, Jean Scot, Suarès, Le Tasse, Pétrarque, etc., etc. Il cite même Jésus-Christ^ et voici le passage :
« Cette correspondance en amour est une loy, disje, si juste et si belle, que si il ne m'estoit mal séant de franchir mes bornes, maintenant que je parle de l'amour profane ; j'oserois dire que Dieu mesme, le souverain législateur, ne dédaigne pas de s'y soubmetire. J'aime, dit-il, ceux qui m'aiment; et ailleurs: si quelqu'un m'aime, il sera aimé de moy. »
Voici maintenant comment Dalibray traduit Bonarelli dans sa Difesa del doppio amore di Cîelia :
«... C'estoit justement en cet estât que languissoit cette bergère amoureuse, laquelle, non point à. dessein, mais avec la plus grande résistance qu'elle peust faire, se trouva tout à la fois par la force du ciel, des astres, ou de quelque autre cause d'amour, ardemment esprise de deux bergers. Hé I que pou voit-elle
fkîre en une si violente rencontre, sinon les aimer tous deux ? Elle les aimoit donc Tun et Tautre, non point pour leur donner du tourment et de la jalousie, car la pauvre fille n'avoit ny assez d'artifice, ny assez de malice pour cela ; mais parce que la tendresse et la pitié de son cœur ne pouvoit pas souffrir de ne pas aimer lun d'eux. Elle le dit elle-mesme à celle qui le luy conseille :
» Que je n'en aime qu'un t c'est discours superflu: Et qui sera celuy que je n'aimeray plus t
« Et parce qu'elle sçavoit qu'elle n'en pouvoit aimer qu'un, sans déplaire à l'autre, c'est ce qui l'af&igeoit. De sorte que la perfection qui manquoit à son amour, à ne pas quitter l'amdur de l'un, pour ne pas offenser l'autre, estoit suppléée par la douleur qu'elle avoit d'estre obligée de déplaire à l'un et à l'autre; et cette douleur estoit si forte, que pour s'en délivrer, elle vouloit avoir recours à la mort. Certes, si toutes les Dames qui aiment plus d'un serviteur, estoient capables de ces ressentimens, on ne blâmeroit pas tant leur fragilité; mais sans doute, elles se garderont bien de vouloir mourir pour cela, craignant de ne pas trouver les larmes de leurs amants aussi prestes à leur secours, que rencontra cette bergère, les pleurs de ses deux bergers.
« Arislote, voulant prouver qu'on ne peut avoir plusieurs amis, dit : La parfaite amitié, dit-il, est semblable à l'amour, parce que l'une et l'autre emportent avec soy une mesme surabondance et un mesme excez d'affection. Mais la surabondance, adjouste-t-il, ne peut estre qu'au regard d'une seule chose, donc, on ne sçauroit avoir que peu de parfaits
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amis. Ailleurs il dit que les puissances de Tâme sont naturellement foibles et débiles, si bien que, de même que l'œil ne peut pas long-temps tenir son regard attaché, sans que la veûe ne s affoiblisse, de mesme, dit il, Tamour ne sçauroit se respandre sur plusieurs objets sans s'évanouyr.
c< Ainsi de ces deux propositions d'Aristote, l'une de l'excez de l'amour, et l'autre du défaut et de la foiblesse de l'âme, nous poyrrions désormais fort bien conclure, qu'on ne peut aimer parfaitement plus d'une personne. Mais je ne pense pas que de ces propositions d'Aristote, on doive tirer de plus grandes conséquences qu'il n'en tire luy-mesme ; car 'de là il con- -clud seulement, qu'on ne peut pas avoir quantité d'amis, et ailleurs, qu'on ne doit en avoir ni trop, ni trop peu ; mais, il ne conclud nulle part qu'on n'en puisse pas avoir plus d'un.
« Je confesse donc que l'excès est au regard d'une seule chose, je confesse que la puissance de l'âme est foible, et je confesse encore qu'il est plus aisé et moins laborieux d'aimer parfaitement une seule personne que plusieurs : mais si, ny par l'excès d'affection, ny par la débilité de la puissance, nous ne sommes pas empeschez d'aimer parfaitement, et plus d'un amy et plus d'un enfant; sans doute que ny l'excès d'amour qu'Aristote dit estre semblable à celuy de l'amitié, ny la foiblesse de la faculté avec laquelle nous aimons nos maisiresses, qui est celle-là mesme dont nous aimons nos amis et nos enfans, n'empescheront pas que nous ne puissions aimer parfeitement plus d'une maistresse.
« Voilà les principales raisons qu'on peut apporter contre la perfection de la multiplicité d'amour, à ce
que je sçache : toutes les autres se peuvent réduire là. De sorte qu'y ayant satisfait (comme je suis bien aise de me le persuader , je n'ay plus à craindre d'ailleurs, que l'amour qu'on a pour plusieurs personnes, ne puisse estre parfait et en un souverain degré. II est vray qu'ayant eu à combattre contre une opinion qui a tout le monde pour soy, je n'ay pas eu peu d'affaire. Il a fallu pour cela remuer de plus grandes machines que je n'eusse voulu.
a II resteroit encore à dire, que cette multiplicité d'amours, dont j'ay parlé ne sçauroit nuire, mais peut plustost beaucoup servir à tous les amants. Car, ou ils sont fidelles, et n'ont qu'une amour, ou infidelles, et se trouvent par mal-heur enveloppez en plusieurs amours.
« Les infidelles ont icy de quoy se consoler d'autant que si d'aimer plus d'une personne en mesme temps avec ardeur, c'est une chose vray-semblable ; donc leur amour et leur infortune, n'est pas un monstre de nature ; ce n'est qu'une faute humaine, et un mal-heur accoustumé.
« Et pour ceux qui sont fidelles, ils ont subjet de se glorifier ; car si d'aimer plusieurs personnes en mesme temps avec chaleur, ce n'est pas une chose impossible ; n'en aimer donc qu'une, c'est une vertu de la volonté, et non point une nécessité de la nature : C'est pourquoy l'action mérite d'autant plus d'estre louée, qu'elle est moins forcée.
« Ainsi vous voyez (pourrois-je dire) que ce discours sert à toute sorte d'amants, il diminue la faute des infidelles, et accroist le mérite de ceux qui sont fidelles.
a Mais après que tout est dit, ce discours peut de
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vray servir aux amants, mais non à l'amour, car il les en doit délivrer à leur grand profit.
« Enfin, quoy qu'il en soit, en tout ce que j*ay dit jusques icy, je n'ay pas tant voulu soustenir mes fautes, s'il y en a, que les amander s'il se peut. Et comme le médecin trouve bon que le malade luy monstre sa playe toute ulcérée et envenimée qu'elle est, puisque ce n'est pas pour l'offenser, mais à dessein seulement d'en estre guery ; aussi personne de vous. Messieurs, ne devra trouver estrange, que je luy aye découvert mes sentîmens sur ce subjet, bien que peut-estre ils luy semblent désagréables et pleins d'erreur, puisque ce n'a esté ny pour troubler la clarté de vostre intelligence, ny pour corrompre la droiture de vostre jugement, mais seulement pour en recevoir quelque correction.
« Et quant à vous, Mesdames, quoy que vous n'ayiez pas besoin de conseil ny d'instruction pour ne pas aimer; néantmoins, parce que tantost, lorsque j'ay traité de la correspondance en amour, il m'a semblé que quelques-unes s'en offensoient, jugeant peut-estre que cela choquoit l'empire absolu que vous prétendez sur nos cœurs, sans que rien vous oblige à une amour réciproque ; il ne seroit pas juste que, après que vous m'avez honoré de vostre présence, vous vous en allassiez mescontentes de moy. Vous me pardonnerez seulement si j'ay attendu jusques icy à vous satisfaire, estant bien aise, dans le fort du discours, de ne pas l'affoiblir par la rétractation que je vay faire. Que les amants aussi me pardonnent, si je ne suis pas assez heureux pour leur estre en tout ce discours aucunement favorable. Je pensois avoir fait quelque chose pour eux, monstrant
que la correspondance en amour estoit nécessaire, et j'en estois bien aise ; mais ce lieu est trop illustre, et cette compagnie trop célèbre, pour cacher icy la vérité, qui doit éclater partout, et aux yeux de tout le monde. Il faut donc bien. Messieurs, avec vostre permission, que je me dédise.
(c S*il y avoit quelque amant trop philosophe, qui fondé sur les raisons que nous avons alléguées d*Aristote et des autres, voulust exiger trop rigoureusement et trop importunément le tribut de la correspondance amoureuse, il est bien juste. Mesdames, que vous éludiez Tart par Tart, et que vous vous deffendiez de la philosophie par la philosophie mesme. Si quelqu'un donc se présente et vous dit : « Je vous aime, aimez moy donc. Je vous aime, et je sens que mon âme est doucement ravie vers vous par une violence cachée, qui ne peut estre que la force de quelque ressemblance qu'ont mise entre nous le ciel, l'astre, le génie, ou que sçay-je moy ? tous les philosophes en parlent ainsi. Mais comment se peut-il foire que cette ressemblance, qui me porte si fortement à vous aimer ne vous émeuve seulement pas 7 Je vous aime, aime^ moy donc. Je vous aime, et quelle que soit la raisofi de mon amour, Tamour est un bienfait, et un grand bienfait, donc la loy de gratitude, et la reconn<>issance de ce bienfait demandent qu'on le récompense d'un autre bienfait, ou égal ou plus grand : ojr estil qu'il n'y a rien qui soit égal à l'amour que l'ajnour? rendez-moy donc amour pour amour. Je vou» aime, aimez moy donc. »
ce Mais en réfutant ce discours téméraire mot pour mot, respondez-luy de la sorte : O le beau raisonnement I vous m'aimez, et je ne vous aime point.
Vous vous sentez violenté; et je ne me sens pas touchée. Si vous estes forcé à m'aimer par mes mérites, je ne vous suis donc nullement obligée de vostre amour, puisque le bienfait qu'on fait par force n'oblige en rien. Et puis adjoustez à cela : Vous m'aimez, ou pour me faire du bien, ou pour vous en faire à vous mesme ; si c'est pour me faire du bien, cessez désormais de m'aimer, car on ne peut faire du bien à qui ne veut pas : Si c'est pour vous en faire à vous mesme, je ne vous en suis nullement redevable, car le bien que nous faisons pour l'amour de nous mesme, n'oblige point autruy. De là suivez : Mais quelle que soit vostre amour; ou vous en prétendez récompense, ou non ; si vous n'en prétendez point, ne trouvez donc pas estrange, de ne point obtenir ce que vous ne prétendez pas ; si vous en prétendez, vous ne la méritez donc point, car ce n'est pas une action honneste cfe faire du bien pour en recevoir récompense. Enfin concluez ainsi : Quand il seroit vray que je vous dusse quelque récompense pour vostre amour ; ce n'est pas à dire pour cela que je vous doive mon amour pour le vostre, la chose n'est nullement égale. Vous m'aimez, ou parce que vous le voulez, ou parce qu'il vous semble que je le vaux bien ; et moy, je ne vous aime point, parce que, ny je ne le veux, ny il ne me semble que vous le valiez. Toutes sortes de choses ne doivent pas estre sacrifiées à Jupiter, et il n'est pas raisonnable de donner à chacun pour toutes sortes de bienfaits, une mesme récompense. C'est vostre Aristote mesme qui le dit, et luimesme se rit de la sottise et folie de celuy-là, qui n'ayant rien d'aimable, aime une dame fort aimable, et croit devoir en estre aimé, parce qu'il l'aime. »
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« Et, pour dire le vray, Mesdames, vostre condition seroit trop fâcheuse, si toutes celles qui méritent d'estre aimées de chacun, estoient obligées de les aimer tous. La beauté de vo3tre visage seroit un trop pesant fardeau, pour ainsi dire à vostre cœur, si vostre cœur estoit obligé de chérir tous ceux que charme vostre visage. Non, non, si vous devez quelque reconnoissance à l'amour qu'on a pour vous, il suffira à Tun d'une parole, une parole, dis-je, non d'amour, mais de courtoisie ; à un autre, d'un regard, un regard, dis-je, non d'un amour parfait, mais d'une bienveillance légère. Il y aura tel amant peutestre, à qui ce sera une assez digne et agréable récompense, afin qu'il abandonne plustost sa malheureuse entreprise, et qu'il n'en reçoive pas plus longtemps du déplaisir, de luy témoigner d'abord beaucoup de sévérité et de rigueur. »
La Récolte ou moisson que Satan a faite chez lui en 1748, ou Critique sur Tétat présent du concubinage, de V adultère et d'autres vices qui sont présentement si communs sur la terre. Traduit de Tangl. par James de La Cour. Le tout orné dune histoire agréable et authentique des œuvres de Satan, tirée des mémoires de son intime ami et camarade Jack S.-N.-R., intéressé avec lui dans un très- grand nombre de ses aventures diaboliques. A Francfort sur le Mein, 1749, in-S». — Nyon, no 935.
Ce volume, qui est dû à un auteur inconnu, ainsi que le traducteur James de La Cour lui-même, qui
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est probablement un pseudonyme, est mal écrit et un peu ennuyeux; mais comme il est rarissime et que plusieurs des passages qui y sont contenus sont assez curieux, nous croyons pouvoir en donner quelques extraits. Il commence ainsi, sans autre préface : « L'état présent de la fornication, de taduîtere, du concubinage et d'autres vices en Angleterre et ailleurs.
« Lorsque quelqu'un qui ne connaît pas la ville, passe pendant la nuit dans les rues, il ne peut manquer d'être étonné d'où peut provenir ce grand nombre de courtisanes qui se présentent, pour un prix modique, afin d'obéir aux lois de la nature, et contenter Tinfàme cupidité d'un prostitué dans son ivresse.
a D'où diable viennent toutes ces putains ?
ce C'est là la demande ordinaire dans Fleet-street et qui se trouve dans la bouche de chaque étranger, lorsque tous les soirs elles sortent pour se promener depuis White Chapelle, jusqu'à Charing Cross, en aussi grand nombre que les maquereaux après le tonnerre dans les temps chauds.
« Il est vrai que les galants de ce siècle ne sont pas si corpulents, ni si robustes que cet Empereur Romain, qui a ravi l'honneur de dix vierges Samaritaines. Il n'est pas encore moins vrai qu'ils détruisent un grand nombre de beautés, en se repaissant seulement de rejetons, et en badinant je n'ose dire comment avec elles.
« Quel spectacle déplorable, n'est-ce pas, de voir une si grande quantité de petites créatures entassées comme des monceaux, dormantes dans les rues publiques, pendant les plus rigoureuses saisons, et
parmi lesquelles il s'en trouve dont la tête pourrait à peine atteindre la ceinture des culottes d'un homme^ qui sont déjà enceintes et devenues à charge aux paroisses dont les chefs charitables leur donnent un asile f
« J'ai souvent pensé que si on abolissait ces sales refuges de lubricité hors des portes d'une grande ville protestante, ce ne serait pas un ouvrage tout à fait indigne de notre manière de réformer ceux qui sont chargés du soin de faire nettoyer les impuretés des rues.
a II est vrai que nous lisons souvent les hauts faits d'un certain chevalier, et les excursions et injustices des gardes de nuit, leur rencontre des dragons dans les boutiques à brandevin, les orages qu'ils font tomber sur les caves enchantées de nuit et leur manière de conduire les dames en captivité.
« On a raison de dire que la contrainte, bien loin de dissiper et d'éteindre les passions, ne fait que les exciter encore davantage, ainsi que nous le trouvons dans le cas de la plupart des hommes mariés, comme les renards de Samson, qui faisaient encore plus de mal qu'auparavant, seulement parce qu'on leur avait lié leurs queues. Le dernier colonel C... croyait que, lorsque nous trouvons une jolie fille dans les rues après neuf heures du soir, soit avec une robe volante, ou avec une ceinture, il était permis de l'enfermer dans un carrosse de louage, et de la conduire dans le premier bain, comme étant une marchandise publique à laquelle un chacun a droit ; mais je dois laisser juger aux savans jusqu'où nos lois maintiendraient les sentiments de ce gentilhomme.
« Si la ville est surchargée de filles de mauvaise vie, on doit entièrement l'attribuer au grand nombre
de servantes qui y viennent chercher condition de tous les coins de l'univers, et aux débauches qui se font avec elles dans presque toutes les grandes familles où elles sont entretenues.
ce T^es maîtres, les laquais, les apprentis, etc., tâchent toujours de les corrompre, et aujourdliui il y a peu de ces jeunes créatures qui soient assez douées de vertu pour pouvoir résister à toutes leurs attaques.
« On m'a raconté que c*est la coutume dans le West d'Angleterre, lorsqu'une jeune fille prend congé de ses amies, et de ses parents pour aller à Londres y chercher fortune, que, tandis que quelques-uns d'entre eux lui souhaitent du bonheur et une bonne place, le charretier la lève pour la faire monter dans sa voiture et lui donne une grosse claque sur le derrière, en disant : Alerte, sordide garnement, un mois de gage ou un mois d'avis et de précaution pour aller.au lit tous les matins avec votre maître.
«... Qu'y a-t-il de plus commun que de trouver les fîUes des moindres marchands, couchées nonchalamment sur un lit exposé à la chaleur du soleil, à dix heures du matin, en été? Et quand on les avertit qu'il est temps de se lever, elles veulent être positivement sûres que leur thé est prêt devant leur lit. Alors, à peine daignent- elles commencer à frotter leurs yeux et leur postérieur et à mettre un jupon négligé, une robe de chambre, et des pantoufHes, au moyen de quoi, avec l'addition d'un mouchoir sale, d'un livre de comédie et d'une tabatière, mes demoiselles sont équipées, pour approcher de la table sur laquelle est leur déjeuner. C'est ainsi que leurs parents insensés, qui les aiment jusqu'à la folie, « 9
n'ayant quelquefois pas la valeur de cinquante pistoles à leur donner en mariage, ont la complaisance de leur laisser prendre des mauvaises habitudes. La moindre plainte d'une maladie imaginaire suffit pour exempter un enfant du travail ou de Técole, pendant des semaines entières. J'ai moi-même vu les filles de mon hôtesse courir quelquefois pendant toutes les matinées. Pourquoi, mes enfants, leur disais-je, n allez-vous pas à l'école ? — Oh 1 Monsieur, c'est que nous ne nous portons pas'bien.
tt L'impudence et la paresse gagnent bientôt de l'ascendant sur elles, d'où il arrive qu'une fille de quatorze ans, se croit aussi propre pour contenter l'impudicité d'un homme, et aussi mûre pour cueillir les fruits de cet infâme plaisir, qu'une femme de vingt-cinq ans, et alors nous avons devant nos yeux un étrange paradoxe, qui est de voir qu'une fille toute jeune, qui n'avait jamais pu apprendre à se servir d'une aiguille, devienne si surprenamment savante dans l'art de coudre avec les hommes.
«...J'ai souvent été surpris de voir combien peu d'hommes ou de femmes connaissent la vie, et qu'ils soient assez ignorants et imprudens, pour confier une jeune fille ou nièce dans de certaines voitures propres pour conduire dans des endroits de débauches, avec des jeunes rampans qui ne cherchent qu'à contenter leur lubricité, prêts et capables de leur ravir dans un instant toute la bonne éducation, qu'elles auraient pu acquérir dans leurs maisons paternelles et dans les écoles, et cela pour aller faire une promenade ennuyeuse de loà 12 milles à la campagne, lorsque chaque mouvement de ces voitures sur le chemin, produit non seulement une
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espèce de titillation, mais dont la situation même fournit la plus favorable occasion à ces jeunes débauchés pour dérober à une jeune fille tout ce qu'elle doit avoir de plus cher au monde.
«... Quels effets épouvantables n'ont pas produit les billets de comédie, d'opéra, et des masquerades, surtout lorsqu'ils tombent entre les mains d*habiles ingénieurs. Pour ne pas faire mention des préparatifs ou essais qu'on fait pour danser, et des autres tours de gaîté, qui ne sont souvent pas des récréations aussi innocentes que bien des parents créduleux se l'imaginent.
«... Lorsqu'on considère le nombre prodigieux de difficultés qu'une orpheline jeune et belle est obligée de surmonter dans ce siècle corrompu, on croirait volontiers, qu'elle est plutôt un objet de compassion que d'adoration, et au lieu de l'appeler divine, on lui donnerait le nom de misérable créature. Elle est non seulement obligée de se défendre contre les importunités des beaux frères aspirants, des oncles, des cousins, et des autres tuteurs qui sont chargés de sa conduite et de celle de ses biens, mais elle doit encore participer en commun avec le reste de son sexe, en écoutant les insinuations souvent réitérées des petits maîtres, et autres qui s'introduisent dans la plupart des familles, pour trahir les belles jeunes filles. De là vient la juste observation du docteur Anderson qui dit, « que de vingt vierges réputées « pour telles, à peine on en pourrait trouver sept, « qui apportent leur pucelage entre les draps du lit « nuptial. »
« Il est vrai qu'il y a des anciennes Dames, qui, sachant par expérience, combien il est dangereux
pour une jeune fille d'engendrer avant d'être mariée, veillent sur la conduite des leurs avec toute la diligence dont elles sont capables; parce que elles se revoyent en elles telles qu'elles étaient elles-mêmes à rage de quatorze ans. C'est pourquoi, elles ne les laissent jamais sortir pour aller en ville ni à l'église sans avoir un laquais pour les suivre. Il peut aussi arriver que Jean ou Pierre affectera d'abord l'air d'un bon innocent villageois, qui vient justement de se marier, cependant si on ne prenait pas un soin tout ^ particulier de bien garder ladite Demoiselle aussi bien que le passage de ses eaux, il pourrait bien par hasard foire une brèche irréparable à l'honneur de cette jeune créature. C'est ce dont nous n'avons qu*un trop grand nombre d'exemples.
« ... C'est une maxime parmi nos maîtres débauchés, lorsqu'ils sont à "la poursuite d'une jolie fille, d'examiner de près les endroits inférieurs de ses habillemens, etc. Une propreté plus qu'ordinaire sur leurs talons, jointe aune passion violente pour des jupons fins et propres, leur donnent une espérance probablement sûre de leur jeu, tandis qu'une fille ordinaire, avec une paire de bas et de souliers malpropres, est très souvent inflexible, et leur foit généralement perdre patience. De judicieuses matrones, M"«« D..., H..., etc., ont eu souvent compassion de l'état pitoyable d'un grand nombre de petites jeunes filles malpropres qui restaient à ne rien foire dans la place du marché, presque mourantes de foim, et moitié nues, et qu'une couple de corsets et une robe de chambre de soie de la seconde main, ou de la friperie pouvaient rendre utiles à leur patrie.
« D'autres femmes, peu scrupuleuses sur le
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point de l'honneur, et étant outre cela d'un tempérament amoureux, leur vertu est très-facile à succomber, et aussitôt qu'un homme a éloigné cette modestie timorée, ou apparente, naturelle aux jeunes' femmes dans les premiers essais, il peut s'assurer de pouvoir entrer parleurs brèches; car quelque soit la résistance qu'il pourrait rencontrer, elle ne ferait qu'augmenter son plaisir. Il est certain que les femmes, quelque résolues qu'elles soient à consentir, ne manquent que très-rarement de faire une apparence de résistance et aussi longtemps qu'elles peuvent la contrefaire. C'est là précisément ce que certaines femmes voudraient faire valoir dans le monde, et faire passer comme leur modestie naturelle. Pour ne pas parler du plaisir qu'une femme ressent en faisant semblant de se défendre et en affectant un air qui semble la justifier aux yeux d'un homme, c'est une espèce de sûreté pour son honneur et pour sa conscience, en ce que, selon elle, elle n'a jamais entièrement consenti ; mais qu'au contraire elle a été en quelque manière forcée.
« Voilà la principale raison, pour laquelle la plupart des femmes refusent de se soumettre à un traité, et qu'elles aiment tant à se laisser tourmenter. Hudibras a plaisamment placé l'honneur masculin dans les postérieurs, afin qu'il se trouve en sûreté contre les attaques de front; mais l'honneur des femmes, malgré la siîreté apparente de la situation, est semblable à la maison d'un débiteur, assise sur la frontière de deux comtés. Il est exposé à être attaqué des deux côtés, a parte ante, et a parte post,
« Il se trouve souvent des pécheurs riches et
généreux, qui dans l'hiver de leur concubinage, gar-
dent seulement une débauchée pour obliger de temps en temps un compagnon de bouteille. Une dame me montra ces jours passés un billet que son ami, ainsi qu*elle affectait de l'appeler, venait de tirer sur elle, et en ayant obtenu une copie, j'ai cru que je ne devais pas manquer d'obliger mes lecteurs bienveillants en la leur communiquant. La voici :
« Chère Molly,
« A vue, permettez au porteur de ce billet d'entrer immédiatement avec vous entre une paire de draps de lit de toile de Hollande ; et, aussi souvent qu'il le jugera à propos, permettez lui d'avoir l'entrée, la sortie et la rentrée dans votre chère personne, seulement pendant l'espace de vingt-quatre heures, et pas davantage, et placez cette note sur le compte de votre obligeant et confiant gardien,
« Edmuno Aisé.
« De la Taverne des Armes du Roi, à 4 heures après midi.
« P. S. Faîtes tous vos exercices et évolutions aussi bien pour mon crédit et honneur, que pour les vôtres propres. »
« .... Nous avons eu l'autre jour un cruel exemple d'un joli petit garçon vif et vigoureux, qu'une dame séduisait et empêchait d*aller à l'école toutes les semaines; cependant cette dame était d'un âge et avait une éducation et du bien assez pour agir d'une façon plus honnête, sans être la cause de la perte d'un pauvre jeune innocent. Car voici ce qui en arriva. Elle n'eut pas plutôt contenté son appétit brutal, et lui acquis quelque réputation dans le service qu'il rendait à cette dame, qu'il perdit son pain
pour s'être trouvé plus petit d'un pouce et trois 'quarts, que son rival.
c< On raconte une histoire [mais à Dieu ne plaise qu'elle soit vraie) d'un certain riche mercier dans la grande et opulente ville de Londres, dont l'épouse amoureuse et volage a contracté Fhabitude de laisser tomber son mouchoir, lorsqu'il lui prend envie de fedre ce que je n'ose dire avec un des beaux commis de son mari. Je suis obligé d'avouer qu'en fait de concupiscence, nous devons nous soumettre aux Dames, et à notre honte leur accorder la prééminence. C'est ce qui a pu seul rendre Sapho spirituelle ; Hélolse éloquente; c'est ce qui a pu humilier l'orgueil de Messaline; attendrir Hippia, et l'engager à souffrir les fatigues d'un voyage par mer ; engager la Reine de Saba à entreprendre un long voyage pour voir Salomon; Thalestris à chercher Alexandre-le- Grand. Je ne puis m'appesantir sur les aventures de Sémiramis, qui feisait coucher avec elle tous les plus beaux hommes de l'armée, s'offrait elle-même à son propre fils pour en tirer la dernière faveur ; ni sur l'Impératrice Messaline se prostituant dans les endroits publics; ni sur la reine Jeanne de Naples, qui avait ordonné de faire un bain sous ses fenêtres, d'où elle pouvait voir les jeunes hommes les plus robustes tout nus, pour choisir parmi eux celui qui lui plaisait le plus.
«... Parlons un peu de celle qu'on vante le plus. Y-a-t-il, par exemple, une action plus louée que celle que Judith a faite en massacrant Holopherne, après qu'il l'eût traitée avec toute la politesse et le respect possibles dans sa tente ? Pour moi, j'avoue franchement que ma vertu n'est pas élevée à un aussi haut
point, et qu'elle aurait plutôt souffert que ma ville eût été ruinée, que d'avoir été coupable d'une action qui me paraît si barbare. Et je suis d'avis que celle de Jael, est encore pire, en invitant un homme à venir dans sa tente, lui promettant de le protéger, lui qui avait confié sa vie entre ses mains, de le massacrer aussi pendant qu'il dormait. Que dirons -nous de Pénélope qu'on nous représente comme un modèle de chasteté, et d'amour conjugal? Je ne veux pas, avec Ovide et Virgile, rechercher si le Priapeia est son ouvrage, ni faire des réflexions malicieuses sur la conduite qu'elle tenait, en mettant à l'épreuve la force de ses amants dans un berceau de jardin ; mais prendre son histoire telle qu'elle est dans YOdyssée. Elle aurait bien de la peine à passer pour une sainte aujourd'hui, une Dame qui aurait eu sa maison remplie d'amans pendant vingt ans d'absence de son m^i, et si ce mari était obligé ou forcé de combattre ceux-cy, avant de pouvoir ravoir sa femme. Lycophron même, parmi les Grecs, parle d'elle comme de la femme la plus débauchée; et Duris Samius assure qu'elle était si commune, qu'elle accordait ses laveurs à tous les allants et venants pendant l'absence de son mari, et que de ces mélanges de copulations est né Pan^ qui en grec signifie tous.
« A Londres, une fille galante, toute seule, sert de consolation et de rafi'atchissement à une multitude d'hommes, se dévouant elle-même à tous les aimables sujets de la Grande-Bretagne. Ces gaies volontaires font voir à un jeune et nouveau débarqué tout ce qu'il y a d'agréable dans la ville en le conduisant dans tous les endroits enchantés, et l'accablant de tant de plaisirs, que quand il sort de leurs
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griffes, il est devenu fort apprivoisé et préparé pour la triste cérémonie du mariage. Il y a environ un an, une femme d'un certain âge tenait, près de Westminster une maison d'hospitalité franche, mais elle faisait payer aux gens extrêmement cher ce qu'ils prenaient chez elle. Ses chalands payaient le plus grand prix, avec le plus grand plaisir. Elle avait toujours la Bible entre ses mains chez elle ; et constamment une Demoiselle, à ruiner au dehors. Tous les matins, elle allait faire sa ronde dans toutes les hôtelleries, pour voir quelles jeunesses, et quelles beautés la campagne avait envoyées à Londres, pour faire leur fortune, et quand elle voyait une jolie paysanne sortant d'une voiture, elle l'attirait par son doux langage dans une chambre à part, où elle disait à cette jeune innocente :
« Que c'était pitié, qu*un corps et des bras si bien a faits fussent destinés à manier un balai, que des a joues si blanches et vermeilles fussent salies par « les cendres et le charbon ; qu'un esprit aussi pé- « nétrant devint sujet aux irraisonnables clameurs ce d'une maîtresse grondeuse ».
« Cette antique capitaine et enrôleuse du régiment de Satan, offrait à cette pauvre créature un appartement et toutes les commodités gratis dans sa maison^ jusqu'à ce qu'elle put voir, si elle s'accommoderait de la ville ; car la bonne hypocrite ajoutait, « que c'était « un endroit bien dangereux pour la jeunesse, rempli « de tentations pour les jeunes filles ; mais que Dieu a Tout Puissant délivrait ses bons enfants ». Une autre fois elle allait dans les hôpitaux, et dans les autres endroits où on enferme les jeunes débauchées, là elle choisissait, et elle en faisait sortir les plus
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belles et les mieux foites, auxquelles elle mettait du fard et des mouches, et les louait à un prix exorbitant. Elle les appelait marchandes de rubans outilles de ministres, ou de pasteurs.
« Un homme qui n'a pas de copulations fréquentes, prend feu d'abord, et les vaisseaux spermatiques n'étant pas exténués par des évacuations multipliées, sont dans leur pleine vigueur, et donnent aux nerfs la plus exquise sensation ; de sorte que, au moindre badinage avec une fille amusante, les vaisseaux sanguins se mettent en mouvement et, pour me servir des termes d'Othello, tous les sens ne respirent qu'après elle. Alors que fera un tel homme, lorsqu'il a une fois pris la résolution de se satisfaire ? Ou il iiaut qu'il se hasarde avec les filles publiques où il courra de grands risques, qui épuiseront sa bourse, et le rendront peut-être malade ; ou autrement il doit employer son temps et sa rhétorique, et peut-être aussi son argent pour séduire une fille modeste ; ce qui, outre la perte de temps, en continuant une telle intrigue, est capable de faire augmenter son amour, à un tel point qu'il négligera ses affaires, ce qui le pourra conduire à d'autres dépenses auxquelles il n'avait jamais songé auparavant.
« Examinons présentement l'état du mariage.
Puisque le monde n'est plus aujourd'hui dans un état naturel, mais qu'il est formé de différentes sociétés indépendantes l'une de l'autre, et que ces sociétés sont divisées en différents rangs, et degrés parmi les hommes distingués par leurs titres et professions, qui descendent du père au fils ; il est trèscertain que le mariage est absolument nécessaire,' non seulement pour la propagation régulière de
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notre espèce, et pour lui donner une éducation parfaite, mais aussi pour maintenir cette distinction de rang parmi les hommes, qui autrement se perdrait entièrement et se confondrait par des successions ou issues douteuses.
« .... Mais, ce qui premièrement refroidit l'affection d'un homme après le mariage, c'est la disparité qui se trouve entre lui et sa femme. Lorsqu'un homme s'est marié par amour, et au détriment de ses propres affaires; aussitôt que le premier feu est passé, il ne peut s'empêcher de réfléchir et de croire que sa femme est en quelque façon la source de ses malheurs ; cecy engendre naturellement la froideur, et l'indifférence, qui par degrés tournent en dégoût.
« Les hommes chastes se marient rarement pour autre chose que pour l'amour; aussi se forment-ils des notions ou idées si hautes, si extravagantes des plaisirs enchantés auxquels ils s'attendent, qu'ils sont choqués lorsqu'ils sont frustrés de leurs espérances. Un homme chaste sans expérience, est étrangement surpris que ces charmes séduisants ne font plus sur lui qu'une faible impression quand il les a tous éprouvés. A peine peut-il croire que sa femme possède encore les mêmes charmes qui l'avaient transporté comme hors de lui-même. Il s'imagine qu'il a découvert en elle nombre d'imperfections et attribue à cette découverte ce dégoût qui s'augmente, ne pouvant se figurer que cette altération n'est qu'au dedans de lui-même, et non pas dans l'objet de ses désirs, où ces charmes sont toujours les mêmes. Il porte généralement son affection sur quelqu'autre femelle, qu'il s'imagine être exempte de ces vices : alors adieu au mariage heureux ! Au contraire, l'homme qui a de
Fexpérience, quand il a dans sa jeunesse éprouvé Un certain nombre de femmes, reconnaît qu'elles s'accordent toutes dans cette particularité que, après une tempête d'amour, le calme succède toujours. Quand il entre dans le mariage, il est préparé contre ce qui lui doit arriver pouvant le frustrer de ses espérances, et est prêt à faire fece aux imperfections qui sont inséparables du genre humaki. Ceci est si vrai que les femmes ont entre-elles une maxime reçue : que les plus grands débauchés deviennent les meilleurs maris; car, elles sentent très -bien combien il est difficile de monopoliser TafiFection d'un homme, et qu'il est naturel qu'il veuille satisfaire sa curiosité. Cette expérience est utile avant le mariage, mais elle devient très-dangereuse après.
«... Il y a une histoire de Simonides qui, lorsqu'on le questionna touchant la femme, répondit qu'elle a était le naufrage de l'homme, la tempête de la mai- « son, la perturbatrice du repos, la prison de la vie, un « châtiment journalier, un conflit ou combat continu, ce une bête en compagnie, et un mal nécessaire. »
Saint Jean Chrysostome, outre l'Homélie sur la décapitation de Saint Jean Baptiste, qui est prèsqu'entièrement une invective contre les femmes, dit dans un autre endroit : « Qu'est-ce qu'une femme ? « L'ennemi de l'amour, une peine inévitable, un ce mal nécessaire, une tentation naturelle, une cala- « mité désirable, un péril domestique, et un dom- «c mage qui plaît. »
Le volume La Récolte de Satan est terminé par un travail intitulé : Les raisons de V accroissement de la Sodomie et des autres vices. Voici les titres des chapitres :
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I. Du mépris général des sciences et des beauxarts, et de l'abus dans l'éducation de la jeunesse,
U. De la mollesse et de lair efféminé des hommes dans leur habillement et dans leurs façons d'agir, et particulièrement dans celle de se baiser l'un Vautre,
L'auteur dit que la mode de s'embrasser les uns les autres est venue d'Italie. Cela est vraisemblable, car cette habitude y règne encore aujourd'hui d'une manière ridicule.
m. De l'opéra italien, de la corruption du théâtre anglais et des autres divertissements publics.
IV. La persécution des prudes et la cruauté de quelques femmes l'une à l'égard de Vautre,