V. Du jeu de flatts en vogue parmi certaines dames
Ce jeu de flatts est le tribadisme ou, si vous préférez, le vice lesbien. Le volume finit enfin par quelques anecdotes dont peu sont assez piquantes pour être dignes d'être conservées. Nous n'en trouvons qu'une à pouvoir reproduire. La voici :
«c Je vous parlerai d'une dame qui était véritablement charmante, ni trop grasse, ni trop maigre ; elle avait de beaux yeux et une belle peau, et elle était si parfaite dans toutes ses autres parties, que l'art ni la nature n'auraient pu la surpasser. L'homme heureux qui la possédait, soit par le mariage, soit autrement, sachant que la vie est passagère, et que la mort est toujours prête à nous la ravir, de peur que quelqu'accident ne le privât de sa chérie, résolut de conserver du moins ses beaux traits. Après avoir obtenu son consentement, il envoya chercher un fameux peintre qu'il exhorta à employer tout son talent pour la représenter dans toutes ses parties et Il 10
peindre ses beautés toutes nues. — Monsieur, lut dit le peintre, pour l'amour de Madame, et pour celui de sa réputation, il faut prendre toutes les précautions possibles, et la représenter modestement et dans une bonne attitude. — Monsieur, répliqua l'esquire, comme cela doit se faire pour mon bon plaisir, je me moque des règles communes, et de Topinion des sages ou des fous. Ma volonté sera mon guide, sans suivre le goût, ni le génie de qui que ce soit, je veux ravoir représentée toute nue, et se reposant sur un riche canapé, afin que lorsqu'elle sera absente de moi, je puisse admirer attentivement celle dont les charmes m'ont causé tant de plaisir, et m'imaginer qu'elle est encore présente. — C'est ce que vous pouvez faire. Monsieur, répondit le peintre ; et cependant l'avoir représentée modestement, ses membres bien faits aussi bien que ses cheveux, ses traits et son sein, mais ajoutez une feuille de vigne pour cacher le reste. — Une feuille, dit l'esquire, pour dérober aux yeux la représentation d'un endroit si charmant I — Une feuille de vigne ? dit le laquais de la dame, qui avait entendu leur conversation et qui avait souvent examiné l'endroit en question. Si vous voulez vous servif de feuilles de vigne, il vous en faudra plus de deux, car à peine une feuille de choux pourrait-elle suffire I Aussitôt notre gaillard se sauva. — Ohl ohl s'écria l'esquire, s'il est vrai que tu connaisses si bien cet endroit, que le diable la fasse peindre s'il veut, et il peut l'emporter aussi. Il est juste qu'il prenne ce qui lui appartient. »
DOUVRAGE8 INTÉRESSANTS
Vie de Scipion de Ricci, évêque de Pistoie et Prato, et réformateur du catholicisme en Toscane sous le règne de Léopold, etc,; par De Potter, Bruxelles^ Tarlier, 1825, 3 vo/. m-S**, avec por~ trait et ^fac-similé.
Cet ouvrage, ayant été interdit en France, a eu et a encore une certaine réputation. On en fît à Paris une contrefeçon très-châtrée, sous le titre : Vie et mémoires de Scipion de RiecL etc. Paris, 1826, 4 vol. in-8<», portr. ; mais les mutilations qu*on avait été obligé d'y faire motivèrent la publication suivante : Extraits de la vie de Scipion de Ricci, ou Supplément contenant les retranchements exigés par la police française dans la contrefaçon faite à Paris, Bruxelles, 1826, in-8o. — Nous trouvons qu'il y a plus de maladresse que d'habileté dans ces déploiements de rigueur policière et qu'ils font quelquefois beaucoup plus de mal aux partis qu'on veut soutenir que la libre discussion n'en pourrait faire. On en jugera, du reste, par quelques extraits des passages les plus curieux dans ces trois volumes, que nous donnerons ici.
Ricci était élève des Jésuites, mais ayant fréquenté de bonne heure les Jansénistes, et les Jésuites étant ensuite supprimés par le pape Clément XIV, il donna à plein collier dans le jansénisme, dont il fut un des fanatiques apôtres. Il contracta l'habitude d'écrire ses mémoires, et c'est sur ces manuscrits que De Potter a écrit son histoire. Voici ce qu'il dit sur la mort du pape Clément XIV:
« Le pape Ganganelli ne survécut pas long-temps
« à la suppression des jésuites. La relation de sa tf maladie et de sa mort, envoyée à la cour de Madrid <* part le ministre d'Espagne à Rome, fournit la a preuve non équivoque qu'il avoit été empoisonné ; <c mais, ni les cardinaux, ni le nouveau pontife, pour « autant qu'on est parvenu à le savoir, ne firent a faire aucune recherche sur cet événement. L'auteur « d'un aussi exécrable et aussi sacrilège attentat a <c donc pu se cacher aux yeux du monde; mais il ne « pourra pas éviter la justice de Dieu, à laquelle je «( désire qu'il satisfasse dès cette vie. »
Non seulement, ni le pape nouveau, ni les cardinaux ne prolongèrent la persécution contre les Jésuites, mais les Dominicains et autres moines les soutinrent, de telle sorte qu'il devint fort difficile au parti républicain et à Ricci cfe les remplacer par le Jansénisme, qui est surtout, comme l'on sait, un rigorisme à toute outrance. Voici ce qu'il dit, par exemple contre la supérieure des religieuses de Prato :
c( Elle regardait Moïse comme un bon législateur, « et croyoit Jésus-Christ un pur homme. Dieu, « disoit-elle, n'est autre chose que la nature ; c'est « pourquoi, nous devons nous abandonner aux « impressions de celle-ci, dans tout ce qu'elle nous « inspire. Notre perfection est l'union avec Dieu ; et, c< comme tous les êtres participent de la nature qui « est Dieu, pour cela elle soutenoit que chaque cona jonction charnelle entre les hommes, étoit un acte « d'union avec Dieu. Enfin, par un excès d'impiété « et, en même temps, de contradiction avec ses a autres erreurs, elle a proposé à quelques unes de « ses disciples de faire un exécrable abus du saintce sacrement {abuso del sacramento nelle parti os-
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« cène), abus quelle avoit commis, parfois, ellec< même, disant que c'étoit là la manière la plus par- « faite de s'uiiir à Dieu. »
Ricci se trompe ; il n'y avait point de contradiction. La sœur Bonamici n'avait fait cet étrange abus de l'hostie consacrée que par mysticité, parcequ'elle croyait alors à la présence réelle. Son interrogatoire, aux Pièces justificatives, le prouve. Les Dominicains, qui avaient l'entrée du couvent et la connaissance du secret des religieuses par la confession auriculaire, etc. , avaient su le reconnaître, et excuser ces erreurs, du moment où les religieuses se montraient exactes dans l'observation de leurs devoirs et des règles de leur couvent.
Les Pièces justificatives, tome !«', pages 333 à 365, font connaître plus en détail les erreurs des religieuses et toutes les persécutions auxquelles ces pauvres femmes furent en butte. De Potter trouve ces persécutions fort justes. « Quant à la Cour de Rome, dit-il, il est vrai qu'elle ne donnait aucun scandale; mais elle laissait les religieux et les religieuses professer le matérialisme le plus impie, et croupir dans les dérèglements les plus honteux. » — En vérité, en le lisant, on ne sait plus de quel côté sont la liberté de penser, la charité et la tolérance. Voici quelques passages parmi ceux qui nous ont paru les plus intéressants, extraits de quelques dénonciations :
« Lettre du vicaire Palli à son évêque sur V affaire du couvent de Sainte-Catherine, à Prato. 17 juin 1781. — Les erreurs des religieuses ne concernent rien moins que tout ce qui est foi et religion catholique. Elles ne croyent ni à l'éternité d'une autre vie,
ni aux sacrements de Téglise. Tous les péchés, et surtout ceux de la chair, sont regardés par elles comme des actions indifférentes, etc. »
ce Déclaration de la conduite que tiennent les
pères de Saint- Dominique, dans la direction de. nous, reli^euses de Sainte- Catherine de Pistoie :
c( Au lieu de nous laisser dans notre simplicité et de protéger liotre innocence, ils nous enseignent toutes sortes de turpitudes, et par leurs paroles, et par leurs actions. Ils viennent souvent nous trouver du côté de la sacristie, de laquelle ils ont presque tous les clefs ; et là, y ayant une grille de grandeur suffisante, ils commettent mille impuretés, jusqu'au point de passer leur vergogne par les trous de ladite grille. Ils mettent les mains dans le sein de leurs bonnes amies, etc., etc.
« Si, outre cela, ils trouvent quelque occasion pour entrer dans le couvent, sous Tun ou l'autre prétexte, ils vont et demeurent seuls, dans la chambre de celles qui leur sont dévouées. Tous, plus ou moins, jusqu'aux provinciaux, sont pétris de la même farine ; ils n'ont pas honte de mettre à profit la circonstance de la visite du couvent, pour faire les choses dont nous venons de parler. Ils laissent échapper de leurs bouches des maximes brutales, qui supposent l'absence de tous sentimens moraux. Ils nous répètent sans cesse que nous. sommes trop heureuses de pouvoir satisfaire tous nos penchans, sans avoir jamais à craindre le désagrément et l'embarras de faire et de devoir élever des enfans. Ils disent qu'après être sortis de ce monde, tout est finit pour nous. Ils ajoutent que jusqu'aux écrits de S*-Paul doivent servir à nous éclairer, puisque cet
d'ouvrages intéressants
apôtre a dit, en parlant de lui, qu'il travailloit de ses mains; par conséquent, selon eux, nous ne pouvons mieux faire que de contenter nous-mêmes les désirs de nos sens...
« Ils souffrent que Ton commette toute espèce d'indécences au parloir. Quoique nous les en avertissions souvent, néanmoins ils n'empêchent aucunement les liaisons dangereuses qui se forment dans le couvent, et ne se mettent jamais en devoir de les rompre ; aussi est-il arrivé très- souvent, de là, que des hommes, qui s'étoient par adresse procuré les clefs de la maison, y sont entrés la nuit pour se divertir et pour coucher avec les religieuses. Les moines permettent également que celles-ci vivent dans le débordement, sans approcher jamais des sacremens, et ils ne prennent aucun soin pour introduire parmi elles l'usage salutaire de l'oraison mentale ; ils ne s'occupent qu'à prêcher le bonheur temporel, dont on peut jouir ici-bas. Les religieuses qui se laissent conduire par leurs conseils, sont chéries et prônées en toutes rencontres, et on les contente jusque dans les caprices les plus exfravagans ; les autres doivent se résoudre ou à trahir leur conscience, en suivant le torrent, ou à souffrir une persécution sans fin : c'est précisément ce qui a lieu maintenant chez nous. »
« Ceci est la pure vérité : nous en renouvelons l'attestation, sans passion et en toute conscience, nous soussignées : — Moi, sœur Anne-Thérèse Merlini, mère conseillère, de ma propre main. — Moi, S' Rose Perraccini, mère conseillère, m. p. — Moi, S^ Flavie Peraccini, mère conseillère, m p. — Moi, S' Caïetane Poggiali, m. p. — Moi, S' Candide-Joconde Botti, m. p. — Moi, S' Marie-Glotilde Bambi, m. p. »
ii6 cianQ.UE et extraits
«... L'évêque Alamanni réprimanda fortement un jour le père Naldî, alors prieur de Saint- Dominique, qui, après son dîner, allait ordinairement s'étendre, en caleçon, sur un canapé, chez les religieuses de Sainte- Lucie, pour y passer quelques heures à causer gaiement avec elles. »
Quelle abomination! encore, si c'eût été à une station balnéaire... Voici encore une lettre émanant d'une sœur FJavie Peraccini :
« Pour répondre aux demandes que vous m'avez faites aujourd'hui, je me mets à la hâte à vous dire quelque chose : mais je ne sais trop comment faire : il me faudroit beaucoup de temps et une excellente mémoire pour me rappeler le grand nombre de choses qui se sont passées, depuis vingt-quatre ans que je fréquente les moines, et puis encore toutes celles que j'ai entendu raconter sur leur compte. Je ne nommerai pas les religieux qui ne sont plus en vie : quant aux autres, dont la conduite est blâmable, il y en a plus que vous ne pensez, et entre autres un ex-provincial qui s appelle le père docteur Bellendi, puis les pères Donati, Pacini, Buzzaccherini, Calvi, Zoratti, Bigliacci, Guidi, Miglietti, Verde, Bianchi, Ducci, Serafini, Bolla, Neri de Lucques, Quaretti.
« Mais à quoi bon en nommer davantage? Excepté trois ou quatre religieux, parmi tant de moines, actuellement vivans ou déjà morts, que j'ai connus, il n'en étoit pas un seul qui ne fût du même calibre. Tous ils professent les mêmes maximes et tiennent la même conduite. Ils vivent avec les religieuses plus familièrement que ne vivent entre elles les personnes mariées... »
« Je le répète : il me faudroit du temps pour tout
D^OUYRAGES INXénESSAMTS II7
dire. D'abord, lorsque les moines viennent assister une malade, il est reçu quMls soupent avec les religieuses, qu'ils chantent, dansent, jouent avec elles, et couchent dans le couvent. Ils ont pour principe que Dieu a défendu la haine et non l'amour, et que rhomme est fait pour la femme et la femme pour rhomme. Ils enseignent aux religieuses à se donner du plaisir Tune à l'autre et à elles-mêmes, leur disant que St-Paul, qui travaillait de ses propres mains, nous l'a recommandé... Je soutiens qu'ils ont l'art de corrompre, non-seulement les jeunes innocentes^ mais même les plus circonspectes et les plus avisées; et, qu'à moins d'un miracle, on ne peut pas les fréqucnter, sans finir par succomber à cette espèce de tentation diabolique.
« Les prêtres sont les maris des religieuses, et les frères-lais des converses. On trouva, un jour, une re ligieuse dans la chambre d un de ceux que j'ai nommés : il prit la fuite alors, mais bientôt on nous le donna pour confesseur extraordinaire. Les moines commettent-ils quelque mauvaise action dans un lieu ? Eh bien 1 on les envoyé dans un autre ; et les choses vont leur train. Combien d'évêques n'y-a-t-il pas dans les états pontificaux, qui ont également découvert quelques désordres dans les couvens de leurs diocèses, et qui ont fait des examens et des visites : ils n'ont, cependant, jamais pu extirper le mal qu'ils connoissoient ; il leur manquoit pour cela de pouvoir inspirer quelque confiance aux relig euses, à qui les moines font accroire que celles qui révèlent ce qui se passe dans l'intérieur de l'ordre, sont excommuniées.
« Pauvres filles, disois-je un jour, à un provincial
Il8 CRITIQUE ET EXTRAITS
qui étoit Anglois (je ne me souviens plus de son nom), Pauvres filles ! en abandonnant le monde, elles croient en éviter les périls, et elles en trouvent ici de plus grands. Nos pères et nos mères nous ont donné une bonne éducation, et au couvent on enseigne Tavé à V envers (on tient -école de vices). Ce provincial ne sut que me répondre. Dieu m'est témoin que je ne parle pas par passion. Les moines ne m'ont jamais rien fait à moi personnellement, dont je doive me plaindre. Mais je ne puis me défendre de dire qu'il n'est point de race plus perverse, et que ce seroit en vain qu'on cherchevoit qui valût moins qu'eux. Les séculiers ont beau être méchans, ils n'arivent jamais à la méchanceté des religieux, en aucun genre.
« Les artifices que les moines savent mettre en œuvre pour en imposer au monde et pour tromper leurs supérieurs, sont au-dessus de toute expression. Quand ils envoient l'annonce de la mort de quelque religieuse, ils font son panégyrique dans la lettre circulaire, pour prouver qu'ils ont eu soin de bien la guider ; et pauvres malheureuses I Dieu sait si la plupart ne vont pas en enfer 1 Comme elles sont mal assistées par le religieux sur leur lit de mort I C'est alors le temps du carnaval pour tout le couvent.
« Tous les ans, lorsque les moines nous apportoient l'eau bénite, ils renversoient tout, dans leurs jeux avec les religieuses, jusqu'aux lit^. Quel tintamarre ils faisoient I Je me souviens qu'une fois ils blanchirent le visage au père Manni, et qu'ils l'habillèrent en religieuse. Bref, c'étoit un divertissement perpétuel. Il y avoit continuellement des comédies ou des assemblées. Chaque fois qu'il passoit par la
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ville un moine étranger pour se rendre au chapitre, on trouvoit moyen de lui faire voir le couvent : on prioit ordinairement quelque malade de demander à se confesser. A tout moment on entendoit parler d'une nouvelle aventure : c'étoient tantôt des moines et des religieuses qui s'étoient épousés, tantôt un religieux qui avoit soufflé la maltresse à tel autre religieux ; c'étoit un moine qui venoit de se venger de son infidèle au chapitre, ou un autre qui juroit qu'il n'auroit jamais pardonné le tour qu'on lui avoit joué, même à la mort... J'aurois trop de choses à dire, et je finirois par vous ennuyer. '
« Ne me répondez pas que tout cela n'avoit lieu que dans notre couvent seulement. C'étoit de même à Ste- Lucie, et à Prato, et à Pise, et à Pérouse ; j'ai entendu raconter sur les couvens de ces villes-là des anecdoctes qui vous causeroient le plus grand étonnement. C'est partout la même chose, partout les les mêmes désordres, partout les mêmes abus. Un moine me disoit un jour que si l'on suspendoit un voile de religieuse à un pôle et un capuchon de moine à un autre, la sympathie et la force qui les attirent l'un vers l'autre sont si grandes, qu'ils finiroient pas se joindre. Je répète de nouveau et je ne puis assez répéter, que, quels que soient les soupçons des supérieurs ecclésiastiques sur le débordement des mœurs dans les couvens, ils ne connoissent même pas la plus petite partie du mal qui se commet sans cesse entre moines et religieuses. »
La note 46'°« nous paraît curieuse et nous la donnerons intégralement :
• C'étoit par la dépravation des mœurs que les moines conduisoient leurs pénitentes vers l'incrédu-
lité, qui servoit ensuite de garantie pour ces séducteurs, qu'elles auroient persévéré dans le dérèglement.
« Si le lecteur est curieux de savoir comment les confesseurs dominicains préparoient peu à peu la séduction des religieuses, des novices et des demoiselles qui étoient placées comme pensionnaires dans les couvents qu'ils dirigoient, en ne cessant de présenter à leur imagination des images obscènes ou lascives, il peut lire les quatre pièces suivantes, dont l'intérêt ne saurait être contesté, et dont les originaux se trouvent dans les archives Ricci, Cela fera, sans doute, faire de sérieuses réflexions à tous ceux dont la femme, la sœur, les filles sont soumises à l'immorale et pernicieuse pratique de la confession auriculaire.
(N<» I.) •— « Très- illustre et très-révérend monseigneur évoque de Pistoie et Prato,
« La soussignée, pensionnaire dans le couvent de St-George de Prato, comparoît devant votre seigneurie illustrissime et révérendissime, et pour la décharge de sa conscience, expose que, pendant la durée même de Tacte de la coitfession :
fo « S'étant accusée d'avoir désiré savoir de quelle manière naissent les enfans, le père Gamberani, actuellement confesseur ordinaire du jcou vent Ste-Catherine, dans la même ville de Prato, où elle se trouvoit en qualité de pensionnaire, lui répondit : On écarte les genoux et l'enfant sort, »
2® « Ayant, une autre fois, demandé au père Gamberani ce que voulait dire/. il répondit : Avei^-
vous Jamais vu ceux qui enfournent le pain, qui mettent étaient sans cesse f eh ! bien ; tire^-en la conséquence, »
d'ouvrages intéressants
30 « Ce même père confesseur demanda plusieurs fois à la soussignée, dans quel état elle se trouvoit sous le rapport des incommodités dont les femmes souffrent tous les mois, afin de lui procurer des drogues pour les provoquer, drogues qu'il lui procura en effet.
49 « Elle avoit fait au susdit confesseur des complimens de la part d'autres religieuses ou pensionnaires, et elle les leur avoit rendus de sa part ; elle en avoit aussi reçu de lui par le moyen des autres pénitentes. Tout cela se passoit pendant que duroit encore Tacte de la confession, et dans le confessionnal même.
« En outre, hors de confession, le confesseur avoit souvent pris la main à la soussignée, et la lui avoit pressée, lorsqu'il avoit eu l'occasion de la rencontrer dans le monastère ; il lui avoit tenu alors d'autres propo9, dont la soussignée n'avoit pas bien compris le sens, quoiqu'elle soupçonnât qu'ils rouloient sur des matières déshonnétes. -
« C'est là ce qu'expose la soussignée à votre Seigneurie illustrissime et révérendissime, comme inquisiteur ordinaire, en exécution des constitutions apostoliques contra sollicitantes (contre les confesseurs qui séduisent leurs pénitentes).
a Cejourdliui, 21 août 1781.
u Moi, Rose M***, je confirme ce que dessus, de ma propre main. »
(No II.) — « Illustrissime et révérendissime Monseigneur,
« La soussignée, religieuse converse dans le couvent St- Vincent de Prato, comparoît devant V. S. Ill"» et Rév« comme inquisiteur ordinaire, et lui expose : II 11
lo « Que, pendant l'acte de la confession, ayant demandé au P. Quarettiy dominicain, confesseur en sa qualité de prieur, de pouvoir faire quelqu exercice de mortification, et notamment de pouvoir se donner la discipline, il le lui défendit, en la tournant en ridicule, dans des termes qui avoient rapport aux parties honteuses ;
30 « Que, après la confession, s'étant arrêtée dans le confessionnal pour lui demander s'il se portoit bien et s'il avoit bien reposé, il lui répondit en se servant de paroles qui indiquoient qu'il avoit dormi entièrement nu et découvert;
30 « Qu'elle a tenu souvent avec lui, dans le confessionnal même, quoique hors de confession, des discours tendres, mais dans des termes décens et honnêtes ;
40 « Finalement, qu'elle avoit eu à souffrir de sa part, en diverses occasions, quelques badinages positivement indécens, et des actions contraires à la pudeur, et qu'elle lui avoit entendu prononcer des mots et des phrases qui n'étoient nullement bienséantes.
« C'est ce qu'expose la susdite, pour décharge de sa conscience, et en exécution des bulles pontificales; elle signe de sa main, ce i^^ décembre 1781. »
« Moi, sœur Paule-Thérèse, je confirme ce qui est dit ci-dessus. »
(N« III.) — « Illustre et Rév*»® monseigneur,
« La soussignée, religieuse du monastère de Saint- Vincent de Prato, comparoît devant V. S. Ill"« et Rév»"* comme inquisiteur ordinaire, et humblement lui expose :
lo « Qu'étant demeurée dans le confessionnal avec
d'ouvrages intéressants 123
le père Quaretti, dominicain, actuellement confesseur ordinaire, quoiqu'elle ne se fût pas encore confessée, et qu'elle n'eût pas l'intention de se confesser, elle lui entendit émettre quelques propositions trop hardies et indécentes, concernant les mouvemens des parties honteuses: hors du confessionnal, il lui répéta les mêmes discours dans les conversations familières qu'il eut avec elle ;
20 « Que, également dans le confessionnal, le père Viretti, aussi dominicain et actuellement confesseur ordinaire, lui tint des propos tendres ; mais, cependant en se ser\'ant de termes avoués par la bienséance, ce qui n'empêcha pas la déposante de concevoir de mauvais soupçons, puisqu'elle entendit ensuite dans la bouche du même confesseur, quelques expressions qui n'étoient ni décentes, ni honnêtes.
« C'est ce qu'expose la susdite, pour décharge de sa conscience, et en exécution des bulles pontificales, cejourd'hui4 de l'an 1782.
« Moi, sœur Thérèse- Fidèle, je confirme ce que dessus, de ma propre main.»
(N® IV.) « 111"»» et Rév«»e monseigneur,
« La soussignée, religieuse du couvent de Saint- Vincent de Prato, comparoît devant V. S. Ill™« et Rév»»«et lui expose :
« Qu'étant plusieurs fois restée dans le confessionnal, quoique sans vouloir se confesser, avec le père André-Thomas Potentini, confesseur ordinaire en sa qualité de prieur, elle entendit tenir, par le même confesseur, des discours galans qui furent immédiatement suivis d'attouchemens avec les mains.
« C'est ce que dépose la susdite, pour décharge de sa conscience, et en exécution des constitutions apos»
toliques, émises contra sollicitantes ad turpia (contre les confesseurs qui sollicitent leurs pénitentes à commettre des impuretés).
« Ce jour, 5 avril 1782.
« Moi, sœur Catherine -Alexandrine Centeni, je confirme ce que dessus. »
Passons aux pièces justificatives du tome II. — 11 existe un livre latin , intitulé : Appendixad Tusculanam Synodum, etc. Rome, 1764. Voici la traduction d'un passage concernant les réserves des cas de conscience:
« La liste des excommunications et des cas
encore actuellement réservés au jugement de4'archevôque de Pise, qui peut seul en accorder l'absolution, contient l'absurdité ordinaire de l'indécente et immorale confusion de crimes réels avec des actions indifférentes par elles-mêmes. Nous ne citerons pour exemple que l'usage du gras pendant les jours où il est prohibé par l'église, la co-habitation familière avec les juifs, le blasphème, etc , qui sont placés sur la même ligne que la bestialité et la sodomie tant active que passive, la séduction et le viol, le faux témoignage et l'homicide volontaire.
« Elle contient en outre une absurdité qui lui est particulière, c'est d'avoir classé avec les faussaires et les assassins, ce ceux qui coupent du bois dans les forêts de la mense archiépiscopale, appelées le Tombolo, le Tomboletto, le Poggio a Palude, et autres fermes du Migliarino, sans la permission de l'illustrissime et révérendissime seigneur archevêque, ou de son fondé de procuration. » Ces excommunications et cas réservés sont imprimés a à Pise, à l'imprimerie de l'archevêché, par Rainier Prosperi, avec la permission des supérieurs. »
d'ouvrages INTéRESSA^TS 125
« Il est remarquable que ces cas réservés varient dans chaque diocèse : par exemple, la sodomie n*a jamais été qu*un cas ordinaire à Florence. Elle devient cas réservé à Fiesole, situé aux portes de cette ville, et elle y a été distinguée en sodomie propre et en sodomie impropre, par le rédacteur de la liste de ces péchés exorbitans.
« Celui qui a porté le plus loin l'impertinente subtilité dans la distinction des cas à réserver, est un des derniers Stuart, son altesse royale et éminentissime le cardinal Henri, duc d'Yorck, vice-chancelier de la sainte église romaine et évéque de Tusculum (Frascati). Dans un synode diocésain qu'il tint en 1 763, aidé d'un promoteur jésuite, synode dont il publia les actes à Rome, l'année suivante, avec approbation du gouvernement pontifical. Sa légitime Eminence spécifia, comme ayant besoin de son absolution particulière et personnelle, toute espèce de bestialité, et nommément la sodomie, voire même les simples tentatives de sodomie avec des poissons mâles, ce qui, selon elle, est un péché aussi horrible que la cohabitation charnelle des hommes avec les diables et les diablesses, quelque forme d'ailleurs que ces esprits puissent prendre pour faire succomber la firagilité de l'humaine nature. »
Tome III. Histoire de Sainte-Catherine; légendes recueillies sur sa vie par Ricci :
a § I. — Abrégé de plusieurs choses opérées par le Seigneur Dieu, dans une de ses servantes de l'ordre des prêcheurs, habitant la ville de Prato.
« Après plusieurs miracles tous plus extraordinaires les uns que les autres, vient celui-ci : « Je crois devoir vous faire connoître, au sujet de son
mariage (de Ste-Catherine avec Jésus-Christ), que. Tan 1543, le 9 avril, jour de pâques, au lever de Taurore, elle fut épousée visiblement par Jésus-Christ qui lui donna un anneau d'or émaiilé de rouge, et dans lequel étoit enchâssé un diamant d'une beauté merveilleuse. Jésus lui étoit apparu dans toute 6a gloire, accompagné de la Reine des cieux, de Sainte- Marie- Madelaine, de St -Thomas d'Aquin et d'autres saints dont je ne me ressouviens pas en ce moment. Ste-Catherine ayant fait le signe de la croix, leur cracha à tous à la figure, pour obéir à son confesseur qui lui avoit dit d'en agir de cette manière, afin que, si c'étoit une illusion diabolique, elle disparût au plutôt. Car, lui avoit-ii assuré, les saints ne peuvent pas être salis par nos crachats; mais ils aiment beaucoup à nous voir obéissans envers nos supérieurs : le diable, tout au contraire, ne souffre pas ceux qui obéissent, et outre cela il ne veut pas être méprisé.
« Voyant que la vision ne disparoissoit pas, Catherine fut convaincue que c'étoit Jésus-Christ luimême, et se mettant à genoux, elle lui dit : Mon Seigneur, je te prie de confondre ma volonté avec la tienne, et de me faire la grâce de n'être jamais trompée par le tentateur. Jésus ne répondit rien : c'est pourquoi la Vierge ployant les genoux, lui dit : Mon Seigneur, c'est moi qui te supplie de prendre Catherine, ma fille qui est ici, pour ton épouse. Jésus demeura encore quelque temps sans rien dire, puis il s'écria : Tu sais bien, ma mère, que je ne te refuse jamais rien de ce que tu me demandes. Je suis donc content de la prendre pour mon épouse, comme tu le désires, quoiqu'elle n'en soit pas digne. »
d'ouvrages intéressants 127
« Alors Jésus ôta du doigt qui se trouve à côté du plus petit, à la main gauche, un anneau tel que celui que nous avons décrit ci-dessus, et tandis que la Reine du ciel tenoit le bras de Catherine, il lui mit ce superbe anneau au doigt, appelé indeXy à côté du pouce de la main gauche, en disant : Je te donne ceci comme un gage de mon amour; tu seras toujours à moi, et tu ne seras jamais séduite par le tentateur. Cela fait, s'adressant à Catherine, il lui dit: Maintenant, tu es réellement mon épouse ; et Jésus la baisa sur la bouche, et puis la glorieuse Vierge au même endroit. Sœur Catherine pria Jésus de 1 excuser, si elle ne réiississoit pas à exprimer, comme elle le désiroit, les actions de grâce qu'elle sentoit dans son cœur, et elle ajouta : Mon Seigneur, je te remercie de ce que tu as daigné prendre pour ton épouse une malheureuse créature.
« En 1581, le jour du saint-sacrement, et devant ce même saint-sacrement exposé dans l'église, Catherine fut ravie (comme elle le dit elle-même à sa garde) jusqu'au paradis. Là, à la prière de la Très- Sainte- Vierge, Jésus lui changea le cœur, et lui dit que, désormais, il ne falloit plus le nommer le cœur de Catherine, puisqu'il l'avoit changé, mais le cœur de sa maman ; ce que nous interprétons par la figure du cœur de la Vierge. Elle ne révéla cet événement que huit mois après qu'il avoit eu lieu, et lorsqu'elle y eut, en quelque façon, été forcée par sa garde, sœur Marie- Madelaine Strozzi, personne méritoire, d'un esprit doux et humble. En ayant été interpellée au nom du devoir de l'obéissance, ladite sœur Catherine raconta qu'après le changement de son cœur, elle ne devoit plus faire aucun effort pour
penser à Dieu, comme cela lui étoit arrivé autrefois; mais qu'elle se sentoit sans cesse attirée vers celui même qui est au-dessus de toute chose, qu'elle étoit constamment guidée par lui, et que ses conceptions et idées étoient d'une toute autre nature qu'avant cette époque. Elle ajouta qu'elle avoit été conduite dans le vrai paradis, lorsque son cœur avoit été changé, et qu'avant ce jour là, elle avoit à la vérité vu Jésus, ainsi que la Très-Sainte-Vierge, mais jamais dans leur propre demeure, où maintenant elle converse presque toujours avec eux, quand elle est en extase.
« § II. — Dans le volume qui contient tous les documens originaux de la canonisation de Sainte- Catherine de Ricci, on trouve un Abrégé de la vie, des vertus et des miracles de Ste-Catherine, tiré des monumens de la sacrée congrégation des rites; Rome, 1746; de l'imprimerie de la vénérable chambre apostolique. 11 nous apprend que cette sainte, née à Florence, en 1522, mourut le 2 février 1589 ; qu'après les informations et procès usités, sous Urbain VIII et Clément XI, Benoît XIII la proclama vertueuse au degré héroïque, Clément XII la béatifia, Benoît XIV la déclara sainte.
« L'histoire rapporte, y est-il dit, que, lorsqu'elle étoit absorbée dans de profondes méditations,souvent la Mère de Dieu se man ifestoit à elle, et se laissoit contempler, et qu'elle avoit avec elle des entretiens d'une extrême douceur ; on ajoute qu'elle posoit amoureusement dans le sein de Catherine, l'enfant Jésus, que les anges désirent ardemment de regarder afin qu'elle l'embrassât avec tendresse et le couvrit de baisers, et afin qu'elle lui parlât avec familiarité et en fît ses délices. On rapporte encore qu'elle fut
d'ouvrages INTéRESSANTS I29
épousée par le Rédempteur qui lui donna un anneau précieux et divin, la bienheureuse Vierge, par Tentremise de laquelle ces noces se faisoient, lui tenant le bras pendant la cérémonie. Il ne faut pas passer sous silence, qu'étant un jour prosternée devant une image de notre Seigneur Jésus-Christ suspendu à la croix, et lui offrant, comme elle avoit coutume, de ferventes oraisons, le Seigneur arracha ses bras du bois auquel ils étoient attachés avec des clous, et se jeta dans ceux de Catherine qui Tembrassa avec les plus douces caresses ; il l'appela du tendre nom de son épouse, en lui disant que ses prières lui étoient très -agréables.
o Les mêmes miracles sont célébrés dans le bréviaire, le 13 février, jour de la fête de Ste-Catherine, et dans la bulle sur sa canonisation, publiée par Benoît XIV, qui, il faut l'avouer franchement, sans se laisser imposer par la grande réputation de ce pontife, en cette occasion comme en bien d'autres, a fourni la preuve évidente que, lorsqu'il faisoit son métier de prêtre, il ne pouvoit s'empêcher de se montrer ou un fripon ou un sot. »
Encore une histoire galante : cela amuse toujours :
« Une certaine Marie-Catherine Barni, de Santa- Croce, déclara, au lit de la mort, qu'elle avait été séduite au moyen de la confession, et qu'elle avoit, pendant douze ans, vécu en un commerce charnel avec le prêtre Pierre Pacchiani, prieur de Saint- Martin à Castelfranco-di-Sotto, et son confesseur. Elle dénonça ledit prêtre à l'évêque de San Miniato, le 4 mai 1764.
« Il l'avoit assurée, déposa-t-elle, qu'au moyen
des lumières surnaturelles qu*il avoit reçues de la Très-Sainte-Vierge et de Jésus, il savoit que, ni lui, ni elle ne commettoient de péché.
« Marie -Madelaine Sicini, de Santa-Croce, qu'elle avoit désignée comme étant dans le même cas, déposa, le 4 et le 9 juillet, que Pacchiani jouissoit d'elle ordinairement une heure après la confession et dans la sacristie ; qu'elle savoit bien qu'elle commettoit un péché, et qu'elle s'en confessoit ensuite à Pacchiani lui-même, qui l'excusoit sur ce qu'elle le £aisoitdans de bonnes intentions.
« Elle nomma Victoire Benedetti qui, examinée le 28 du même mois, déclara la même chose, si ce n'est qu'elle ajouta n'avoir aucun scrupule sur son commerce avec Pacchiani.
« Le procès de ce prêtre contenant des propositions hérétiques, étoit du ressort de l'inquisition ; mais, après bien des intrigues et des menées, l'affaire passa à l'archevêque, puis au nonce, puis à Rome, et Pacchiani qui avoit été renvoyé, retourna à sa paroisse.
« Le gouvernement savoit tout, mais de manière à ne pas pouvoir le témoigner. Il sut aussi que ce prêtre avoit commis plusieurs escroqueries ; qu'il forçoit les moribonds à tester en sa faveur, même au moyen du refus des sacremens; qu'il avoit voulu empêcher la femme Barni de se confesser avant de mourir ; que pour éloigner Pacchiani d'un couvent de filles, son évêque avoit dû le faire emprisonner ; enfin, qu'il avoit prononcé en chaire un discours séditieux. Le grand-duc, au commencement de 1766, le fit chasser. »
Lettre d'une religieuse de Casliglione-Fiorentino
d'ouvrages intéressants 131
au grand-duc. Elle n'a pas pu se dispenser, dit-elle, en commençant son épitre d'écrire directement à S, A. R.
« ... Notre couvent, continue-t-elle, est sous la dépendance et la direction des frères récoUets ou mineurs-observantins, et par conséquent, dans le plus grand relâchement et le plus extrême désordre. Les choses en sont à un tel point, que la supérieure et les religieuses les plus âgées se tiennent en haut, dans leurs cellules, et s'occupent à travailler, sans faire la moindre attention à ce que font les autres religieuses avec les hommes qui ont l'entrée dans l'enceinte de la clôture. Il y a long-temps que je m'étois aperçue que le commissionnaire du couvent (ilfattore) paroissoit avoir des intrigues avec quelques-unes des religieuses, les plus jeunes ; mais ses privautés avec une d'entre elles surtout, dépassoient toutes les bornes. Cependant, pour ne point m exposer à porter un jugement téméraire, je feignis un jour d'être sortie d'une chambre dans laquelle je me cachai ; et, de cette manière, je découvris qu'ils commettoient réellement des actions indécentes. Depuis que je le sais, quand le commissionnaire entre, sous prétexte que je suis âgée (j'ai presque cinquante ans), je demeure en bas avec mon ouvrage, et je me promène de côté et d'autre, pour ne pas lui laisser l'occasion d'être seul avec les religieuses. C'est l'abbesse qui a voulu employer ce commissionnaire, presque, par force, contre le sentiment de celles qui le trouvoient trop jeune. Elle est irritée contre moi, et ne manquera pas de me punir.
tt Je ne puis pas me plaindre au provincial, car les moines ne veulent rien écouter, lorsqu'il s'agit de
plaintes de ce genre. Ils disent que ce sont des méchancetés et des calomnies, et ils appellent celles qui leur en parlent, des folles, des scandaleuses, des turbulentes, qui épient les actions des autres, qui ne se conduisent pas en vraies religieuses, qu'on
mettra en prison Les religieuses sont donc
obligées de laisser se commettre des péchés aussi énormes, si elles ne veulent pas être enfermées pour la vie sous quelqu'autre prétexte.
« Ici, on ne fait pas la moindre attention si une religieuse reste seule avec le commissionnaire, pendant que toutes ses compagnes sont à la messe, à la communion, au chœur ou à table. Dès qu*ii y a quelque récréation, le commissionnaire est invité au couvent, et il va avec les jeunes religieuses dans leurs chambres, lui et une d'elles à la fois, ou deux tout au plus, si ce sont de celles qui ne le gênent point, et là, ils s'enferment à clef.
« Les moines, pour ne pas se faire haïr, passent par dessus tout ; car V. Â. R. doit savoir que notre confesseur qu*on prend toujoiurs parmi eux, est nourri par les religieuses qui doivent lui fournir tout ce qu'il désire pendant tout le temps que, pour remplir son office, il habite une petite maison proche du couvent. Se voyant aussi bien pourvus, ces moines ne songent plus à autre chose, et ils ne s'embarrassent guères des abus qui régnent dans la communauté des religieuses. Et puis, il y a de leurs propres religieux qui font Tamour avec les nonnes, et ils les rendent plus efirontées que ne feroient les laïques. Il y a quelques années, on en trouva un dans le couvent pendant la nuit ; les sbires l'en virent sortir : c'est pourquoi tout le monde en fut instruit ; et la chose
devint publique : son nom étoit père Pancrace.
« Cependant la religieuse plaignante juge que l'affaire du commissionnaire étoit bien plus condamnable, vu la facilité qu'il y avoit à pécher continuellement : aussi supplie-t-elle le grand-duc d'ordonner à un noble, duquel dépendoit leur commissionnaire, de le rappeler à Florence ; mais cela, sans jamais laisser parottre qu'il a été instruit de la moindre chose : u car, dit-elle, si ce qu'elle venoit d'écrire au prince étoit connu, il y auroit de quoi la faire empoisonner par ses compagnes, qui étoient vraiment plongées dans le vice. » Elle demande aussi que le prince fasse appeler le provincial et lui dise, « que si on la châtie, sous quelque prétexte' que ce soit, il lui ôtera la direction du couvent qu'il soumettra à l'évêque. Plût à Dieu qu'il le fît réellement 1 »
« Cette lettre est datée du couvent de St- Jérôme, à Casliglion-Fiorentino, le 22 mai 1770, et signée : Sœur Lucrèce-Léonide Beroardi. »
En résumé, ce livre nous paraît lancé contre l'esprit jésuitique par un esprit plus arriéré encore, par le jansénisme qui s'avoue ouvertement, par le rigorisme quelque soit le nom qu'il prenne, méthodistes en Angleterre, momiers à Genève, révolutionnaires à Paris. Pour bien des meneurs, toutes ces appellations ne sont que des masques divers pour établir leur petite tyrannie personnelle sur leurs pauvres semblables. — Jusqu'à ce que nous trouvions vraiment quelque chose de plus libéral, restons capucins, mes chers amis.
134 CRITIi^UE ET EXTRAITS
WIEIiAND
Christophe- Martin Wieland est un célèbre poète, auteur dramatique et romancier philosophique allemand. Ses compatriotes Tont surnommé le Voltaire de TÂllemagne. Né en Bavière en 1733, il vécut longtemps à Zurich, en Suisse, et, appelé à la cour de Saxe-Weimar, il y mourut en 1813, à l'âge dé 80 ans; admis dans la familiarité des souverains, membre de plusieurs académies, chevalier de la Légion d'honneur, etc. Dès Tâge de 14 ans, il avait composé un poème sur la Destruction de Jérusalem, A 18 ans, il écrivait un Art d'aimer en concurrence avec celui d'Ovide, et un poème en 6 chants sur la Nature ou le plus par/ait des mondes ; deux tragédies et deux poèmes en vers allemands hexamètres, l'un intitulé : Abraham et l'autre Cyrus. Il continua ainsi jusqu'à la fin de ses jours, et ses œuvres complètes en allemand forment plus de cinquante volumes. Il ne s'agit pas pour nous d'apprécier les productions nombreuses de Wieland. On peut consulter sur son compte l'article détaillé et remarquable que lui a consacré la Biographie universelle de Michaud ; l'article du Foreign quarterly review de juin 1828, appréciant le talent de Wieland ; le livre de M. L. E. Hallberg, Wieland, étude littéraire (Paris, Thorin, 1869, in-80 de 455 pages) ; et, pour les diverses traductions qui en ont été faites, la France littéraire de Quérard, X, pp. 509 et suivantes. Nous voulons seulement parler ici de quelques-unes de ses productions rentrant dans le genre galant ou facétieux,
d'ouvrages intéressants 135
genre dans lequel Wieland, inspiré de bonne heure par le génie de la Grèce antique, a parfaitement réussi. Ses œuvres paraissent dictées par l'esprit même du paganisme, et la liberté de ses allures ainsi que la hardiesse de quelques-uns de ses tableaux suscitèrent contre lui bon nombre de critiques et de censures.
Les Abdérites, histoire vraisemblable : cet ouvrage parut en 1773 ; c'est un roman satirique et critique, peu intrigué, mais fort original. Il a été traduit en français par GrifFet de Labaume. (Paris, 1802, 3 vol. in-8®)- Il est partagé en cinq livres, où figurent Démocrite, Hippocrate, Euripide. Il obtint un grand succès; on y trouve des allusions à des contemporains, et il surgit nombre de réclamations qui provoquent le rire. Choisissant dans l'histoire de la Grèce qu'il connaissait à fond un petit peuple qui avait le privilège de passer pour le plus inepte qu'on pût maginer, Wieland lui a prêté les idées les plus absurdes. La précision et la finesse des observalions, le ton épigrammatique, le persiflage, rendent attrayante la lecture de cette production, malgré Tabus de l'érudition et de temps à autre des plaisanteries froides et trop prolongées. Mais la critique d'Abdère et des Abdéritains peut servir de leçon à bien des grandes villes et des plus célèbres même des temps modernes. La Bibliothèque des romans^ (livraison de septembre 1778, pages 84 à 106), donne de cet ouvrage une bonne analyse.
Histoire d'Agathon, ou Tableau philosophique des mœurs de la Grèce, imité de l'allemand de M. Wieland (par Jos.-P. Prenais). Lausanne et Paris,
136 CRmQ.UB ET EXTRAITS
1768, 4 part, ou 2 vol. in- 12. — Agathon est un des premiers romans modernes allemands qui aient été traduits en français, le texte avait paru un an auparavant. — Plus tard, en 1802, une nouvelle traduction, faite par Pernay, a paru à Paris, chezMuradan, en 3 volumes in- 12, avec figures. — De son côté, la Bibliothèque des romans donne de ce livre, en août 1778 (pages 72 à 146), une analyse détaillée et trèsintéressante. Agathon est un roman philosophique et galant. Wieland, voulant faire passer cet ouvrage pour la traduction d'un roman grec, y a suivi la méthode des Héliodore, des Tatius et des Longus. Il commence le récit des aventures de ses héros lorsqu'ils sont déjà au milieu de leur carrière, et ce n'est qu'au milieu du récit qu'il nous apprend quels ils sont, d'où ils viennent, etc. En deux mots, Agathon était un jeune homme distingué, tout à fait entiché de la morale du divin Platon, et qui méprisait beaucoup les pourceaux d'Epicure. Malheureusement, à Smyrne, il est obligé de se mettre au service d'un de ces pourceaux, et une truie, nommée Danaé, supérieure à lui sous tous les rapports, le séduit et le fait changer de conviction et de doctrine. Le Hvre s'arrête là, mais Wieland y a fait une suite, qui a été également traduite en français sous ce titre : Histoire d'un jeune grec ^ conte moral, trad. de l'ail, (par Fr. Bernard^. Leyde, Peker, 1777, in-8oou in- 12. Danaé fait courir Agathon à la recherche de Psyché, jeune objet qu'il avait séduit. En courant à sa recherche, il rencontre à Syracuse le philosophe Aristippe avec lequel il se lie. Il retrouve enfin Psyché, mais on a découvert que Psyché était sa sœur. Du reste, elle avaitpour amant le fils du gouverneur du pays, à qui natu-
rellement Agathon dut la céder. D'un autre côté, Danaé regrettant fort Agathon et sachant qu'il était en Sicile, fait un voyage dans ce pays et y achète une maison de campagne. Là, ils se retrouvent et tout finit pour le mieux. Ils se mettent alors à philosopher à leur aise, comme Candide dans son jardin. Wieland place son héros successivement dans les positions les plus variées, à la campagne, à la ville et à la cour ; il lui fait subir les principales épreuves de la vie publique et privée, afin que ses opinions et sa vertu s'épurent peu à peu. La connaissance intime qu'il acquiert ainsi des hommes et des choses l'amène peu à peu à la conviction que l'indépendance morale et la modération sont les seuls éléments du vrai bonheur.
L'Amour accusé, poème en cinq chants, 1774. — Petit poème à allures grecques, destiné à montrer nettement les idées de Wieland sur l'amour tel qu'il le concevait.
Le fond en est des plus simples. Sur les dénonciations de Minerve et de l'Hymen, l'assemblée des dieux a cité en jugement Cupidon pour tous les maux qu'il a causés. L'Amour, qui comparaît avec une noble fierté, s'exile de son propre mouvement ; mais il finit par être rappelé à grands cris dans l'Olympe, parce que les dieux sans lui sont condamnés à vivre sans charme et sans bonheur. Tout mourait en son absence, et lui seul ramène la vie.
Certaines parties de ce poème sont vraiment comiques, le grotesque y joue même un rôle dans le tableau de l'assemblée des animaux serviteurs des dieux, qui discutent dans l'antichambre.
Wieland s'est proposé de revendiquer contre
l'amour idéal ou platonique les droits méconnus de l'amour terrestre, sensible ou sensuel, mais cette revendication ne va jamais jusqu'à vouloir déposséder l'amour pur des droits qu'il a et qu'il prétend avoir toujours sur les belles âmes.
L'Anti-Ovide, ou l'Art d'aimer, poème en deux chants. — Wieland veut chanter l'amour vrai, sans art, que Dieu a donné au monde dans son âge d'or. L'ange des ténèbres, jaloux de l'homme, a façonné de sa main la volupté, image trompeuse de l'amour. Vient ensuite un réquisitoire, souvent poétique, contre les poètes ou romanciers qui ont célébré l'amour. Dans le second chant, l'auteur montre que l'amour est le sentiment du beau, que le goût perfectionne l'amour que l'amour fiait aimer la vertu ; il s'élève contre Crébillon fils et ses imitateurs. Il affirme la supériorité de la beauté morale sur la beauté physique, et il termine par une invocation à Uranie, la muse de l'amour céleste.
Aristippe et quelques-uns de ses contemporains ; par Wieland, traduction française, par H. Coiffier. Paris, 1805, 7 petits volumes in-12, avec portraits. — Aristippe, le plus long ouvrage de Wieland, expose, sous forme de lettres, l'histoire de la philosophie et de la société grecque de l'an 404 à l'an 368, avant l'ère chrétienne. La vie aventureuse et voluptueuse d'Aristippe et de Laïs, s'y trouve dépeinte avec un style de feu. Wieland a profité de ce sujet pour nous donner les détails les, plus curieux sur la vie, les moeurs, les habitudes et les passions les plus secrètes des hétaïres, ou courtisanes de l'ancienne Grèce. Socrate et son école, Aristophane, Laïs et son entou-
D^OUVRAGES INTÉRESSAlfTS I39
rage jouent un rôle important dans cette production dont le cadre permet à Tauteur d*exposer ses idées favorites en matière de philosophie, de littérature et de beaux-arts. La Grèce entière est dans Aristippe^ et cet ouvrage ne pouvait sortir que d'une tête nourrie de tout ce que l'antiquité nous a transmis de plus remarquable dans tous les genres.
AsPASiE, ou t Amour platonique, est un poème assez court, vivement écrit, dont la tournure est passablement légère. Âspasie, séparée de son amant, Cyros le jeune, devient prêtresse de Diane et ne peut se consoler de ce veuvage. Un mage encore jeune, mais respectable par sa science et par sa vertu, se charge de lui enseigner les doctrines idéalistes de Platon et de Pytliagore. Le maître et son amie s'égarent dans ce monde surnaturel, et ne retombent que plus lourdement dans la brutale réalité ; tous deux aboutissent très-vite à cet amour physique dont ils ne voulaient même pas soupçonner le danger.
Les Aventures merveilleuses ^^</o«.Ç>^/v/o deRosalva, traduites en français. Dresde, 1767, 1768, 1769, 1772, 2 vol. petit in-8'. — Une autre traduction du même ouvrage, faite par M™« d'Ussieux, est intitulée le Nouveau Don Quichotte (Bouillon, 1770, 4 part, en 1 ou 2 vol. in-80). — L'original allemand porte pour titre : Der Sieg der Natur ueber die Schwàrmerey, odie Abenteuer, etc. (Triomphe de la nature sur le fanatisme, ou aventures, etc.). Ouvrage philosophique, écrit sur un ton badin et dont certains épisodes même, surtout dans le sixième livre, qui contient le conte du prince Biribinker, causèrent quelque scandale. L'auteur imite Michel Cervantes dans son
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Don Quichotte; il paraît vouloir corriger ses contemporains de la manie des contes de fées, comme l'auteur espagnol voulait faire revenir sa nation sur le goût des romans de chevalerie. On trouve dans son travail des détails gracieux et agréables à lire. La Bibliothèque des romans (septembre 1 778, pages 1 22 à 178), donne une analyse de cet ouvrage.
Clélie et Sinibald, en dix chants (1783), est un imbroglio amusant. Deux couples d'amants, après avoir été contrariés par une suite d'événements fâcheux, d'aventures bizarres, de malentendus plaisants, finissent par se réunir dans Ole deLampedusa. L'innocente malice, les rapprochements ingénieux, la verve d'ironie qui caractérisent le talent de Wieland, bril lent dans ce poème dont nous ne connaissons point de traduction française.
CoMBABUS, 1774. Lucien a fourni ce sujet qu'il falfait accommoder au goût moderne ; un poète français, obscur imitateur de Grécourt, le traita vers 1770, avec toute la licence que semblait lui permettre son époque et son modèle. Wieland le reprit d'une manière toute différente et sembla s'appliquer à mettre de la retenue et de la chasteté dans un sujet qui en semblait si peu susceptible. Combabus a, lui aussi, une portée philosophique ; le poète a voulu montrer qu'il est impossible à l'homme de vaincre l'amour, d'échapper aux sens et de surmonter certaines sensations à moins de recourir au moyen héroïque renouvelé d'Origène. L'auteur annonce cette histoire comme un problème de morale^ et on ne saurait assez le louer de la délicatesse et de l'habileté avec laquelle il a traité la partie scabreuse de son récit.
d'ouvrages INTéRBSSANTS I4I
Contes coMKiUEs, traduits de Tallemand, par M.*** iJuncker). Francfort, 1771, in-8<>de 152 pp. — Les Contes comiques sont au nombre de trois : Diane et Endymion est le premier et le meilleur ; il y règne un ton de plaisanterie assez libre, mais qui ne dépasse pas les bornes de la décence, DUssieux en a fait une traduction ou plutôt une imitation intitulée Endymion, conte comique, suivi du Jugement de Paris (Paris, 1771, in-80 de 52 pp. avec 1 front, et 1 vign.). — Le Jugement de Paris, qui est le second des trois contes comiques, montre les trois déesses travesties en grisettes. — Le troisième, Aurore et Céphale, est plus décent ; il est vrai qu'on pourrait lui reprocher de travestir un des sujets les plus attendrissants de la mythologie.
Cratès et Hipparque, 5wm des Pythagoriciennes, Traduction française, par Vanderbourg. Paris, Nicolle, 1818, 2 vol. in- 18.— Le sujet de Cratès et d'Hipparchia est pris dans un passage assez graveleux d'Apulée dont Wieland a dû modifier les principales circonstances. Ce qui reste, c'est l'amour de la jeune et belle Hipparchia pour le philosophe Craies, vieux et difforme, avec lequel l'auteur finit par la marier, en dépit de son père et de sa famille, laquelle eut recours à Cratès lui-même, pour la détourner de ce dessein. On sait que le cynique lui représenta sa pauvreté ; lui montra sa bosse, son bâton, sa besace, et lui dit : Voilà l'homme que vous aure^ et les meublés que vous trouvère^ che^ lui. Songe^-y bien, vous ne pouvei^ pas venir avec moi, sans mener la vie que notre secte prescrit Tout fut inutile. Le cynique lui plaisait ; elle prit Thabit des cyniques et s'attacha
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tellement à Cratès, qu'elle le suivit partout. Si Ton en croit les auteurs, elle n'avait point de honte de foire publiquement les actions sur lesquelles ordinairement la pudeur met un voile. C'était, du reste, une femme d esprit et qui foisait des livres, détruits plus tard par les opinions contraires et qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. Malgré l'originalité de cette donnée, le livre de.Wieland n'offre qu'un médiocre intérêt ; et bien que les revendications des droits de la femme lui donnent un air tout à fait moderne, les situations et les caractères languissent un peu.
La Cuve, ou V H ermite et la Sénéchale d'Aquilée, C'est un conte inspiré par un vieux fabliau. Un pauvre hermite, après trente années passées dans la retraite, éprouve une certaine vanité que son bon ange veut guérir en l'exposant à de scabreuses tentations ; alors il se voit humilié par une femme jeune et agréable, qui vit au milieu du monde et de ses plaisirs, et qui, sans emphase, pratique les vertus auxquelles les premières épreuves où il s'expose le trouvent infidèle lui-même.
Le Double bonheur des dieux est une bluette qui montre Jupiter et Apollon ennuyés de leur condition divine et cherchant à se distraire, l'un sous la forme d'un cygne auprès de Léda, l'autre en devenant l'aimable berger qui console et instruit les mortels, qui fait naître et fleurir les beaux-arts,
Gandalin, ou Amour pour amour, 1776. — C'est un récit d'amour tout à fait chevaleresque. L'héroïne du poème est des plus originales et malgré tout le charme qu'elle présente, on ne peut s'empêcher de
d'ouvrages intéressants 143
la trouver par trop romanesque ; mais dans l'histoire de cette belle princesse qui impose à son chevalier une épreuve des plus bizarres et des plus difficiles, le poète sait nous intéresser d'un bout à l'autre de son récit, parce qu'il unit heureusement et fond pour • ainsi dire ensemble et le ton badin et la raison.
Le poème des Grâces est écrit moitié en vers, moitié en prose ; le sujet en est des plus simples : la naissance des Grâces, filles de Vénus et de Bacchus ; leur éducation; leur rencontre fortuite avec l'Amour, leur jeune frère, qui désormais sera le plus humble de leurs serviteurs. Le ton est badin et enjoué, quelquefois mignard. Il y a des subtilités, des longueurs^ des pensées dont la finesse s'évapore, pour ainsi dire ; toutefois, la bonne manière de Wieland est assez marquée pour que cette composition prenne place parmi les chefs-d'œuvre du poète. — Nous pensons que l'ouvrage suivant, indiqué dans la France littéraire de Quérard à l'article Wieland, est une traduction de ce poème : Les Grâces^ et Psyché entre les grâces. Trad. de l'ail, par Juncker ; Francfort et Paris, De Hansy jeune, 1768,4 part, in- 12.
Idris et Zénide. Ce poème devait avoir dix chants; les cinq premiers seuls parurent, avec des solutions de continuité. Œuvre italienne à tous égards, où l'amour des sens joue un grand rôle, ce poème rappelle son origine étrangère par un certain dévergondage d'imagination, et par l'emploi nouveau alors de strophes, chacune de huit vers rimes. Malgré le décousu des récits et le grand nombre des réminiscences, c'est une oeuvre remarquable à plus d'un titre. Idris, amoureux platonique, court à travers
le monde à la poursuite de Zénide, son idéal. Cet idéal lui échappe ; il se trouve toujours en présence de quelque nymphe qui cherche à abuser notre jeune héros. Pendant ce temps-là, Zénide est captivée par un chevalier fort peu galant, et dont le modèle se trouve dans Boccace et La Fontaine.
MÉLANGES LITTÉRAIRES, poUtiqucs, et morccaux inédits de Wieland^ trad. de l ail. et précédés d'un Essai sur la vie et les ouvrages de cet écrivain ; par Loève -Veimars et Saint-Maurice. Paris, 1824, in-8". — Très-bon ouvrage. On sait que Loève- Veimars, publiciste, traducteur et agent diplomatique, est un des hommes qui écrivaient le mieux en français et qui comprenait parfaitement la langue allemande. Sans lui, malgré les diverses autres traductions qui en ont été faites, nous ne connaîtrions pas véritablement les Contes fantastiques d'Hofimann.
MÉMOIRES DE Mademoiselle Sophie de Stern- HEiM, publiés par Wieland, en allemand, en 1771, et traduits en français par M«a« de L. F. (La Fite). La Haye, 1773, 1775, 2 vol. in-12. — Wieland se dit seulement l'éditeur de ce roman dont le véritable auteur serait W^^ de La Roche, femme d'un conseiller de l'électeur de Trêves. 11 est probable cependant qu'il a dû le retoucher, car on y reconnaît sa manière. La Bibliothèque des romans en donne une analyse dans sa livraison de septembre 1778.
Ménandrb et Glycérion contient l'histoire des amours du poète comique Ménandre avec une faiseuse de bouquets nommée Glycère, puis avec une amie de celle-là, une danseuse assez laide nommée
d'ouvrages intéressants 145
Nannion, qui laisse bientôt le poète pour un amant plus riche, pendant que Glycère se console avec un épicurien. Ce petit roman est beaucoup plus moderne que grec.
Le Miroir d'or, ou les Rois du Chéchian^ histoire véritable, traduite du chéchianois. Francfort, 1773, 4 parties in-S®. — Autre édition. Neuchâtel et Berne, 1774, 4 part, in-80. — Le texte allemand : Der Goldene spiegel^ avait paru à Leipzig en 2 vol. in- 12, en 1772. — La Bibliothèque des romans qui en donne une analyse (en septembre 1778I, ne connaissait pas cette traduction française — Le Miroir dor est, comme le Télémaque en France, un ouvrage fait pour l'éducation des princes, à la cour de Saxe-Weimar. C'est une suite d'histoires de sultans des Indes et de rois imaginaires ayant occupé le trône de Chéchian, narrées au sultan du jour Schah Gébal. Ce sont surtout les sultanes favorites qui dirigent l'esprit du règne de chacun d'eux. Le bonheur et la tranquillité, la gloire ou la perte d'un empire leur sont dus, car sous le nom d'un souverain, ce sont généralement ses favoris et surtout ses femmes qui gouvernent tout. Les exemples les plus curieux et les plus amusants en sont donnés dans ce livre. Un philosophe nommé Danischemend, assistant à la lecture de ces contes, en feit ressortir la moralité. C'est du même ouvrage qu'il a paru une traduction intitulée : Histoire du sage Danischmend, favori du sultan Schah-Gébal ^ et des trois calenders, ou V Egoïste philosophe ; traduction de l'allemand de Wieland j Paris, 1800, 2 vol. in-8* ou in- 12, avec 7 figures.
MusARioN, ou la Philosophie des grâces, poème en II 13
trois chants, trad. en français par J.-J. Roehde. Lausanne, 1769, in-8 •. — Autre traduction par Juncker, 1770, réimprimée plusieurs fois. — Autre traduction (parJ. Ch. La veaux), Bâle et Paris, Bleuet, 1780, in-8® de 93 pp., figures. — Autre trad., par Blin de Sainmore, en 1781. — Autre, par M™« d'Ussieux. — Autre, par Tabbé May dieu. — Autre trad. par A. Poupart de Wilde. Bruxelles, 1862, in- 18. — Ce petit poème est un des meilleurs écrits de Wieland. La conclusion est qu^il faut être sage avec grâce et modération. L'amour y revendique hautement ses droits, mais c'est Tamour du cœur dans toute sa ravissante beauté. Si les peintures erotiques paraissent quelquefois, c'est pour mieux mettre en relief tout le charme de Tamour vrai, de la sympathie des âmes qui précède, ennoblit et justifie J amour physique. Musarion est une courtisane devenue vertueuse, qui ramène auprès d elle Phénion, jeune Athénien, qui s'est jeté dans le stoïcisme et retiré dans une solitude profonde ; il se convertit à l'amour véritable, aussi éloigné des rêveries platoniciennes que des orgies de la débauche. Cette charmante production, pour les détails, le léger badinage, l'ironie fine, le charme de la versification, est une des plus parfaites qui existent.
Le Nouvel Amadis, publié en 1781, est un poème en dix-huit chants; le fond ressemblée celui de divers poèmes héroï-comiques de l'Italie ; c'est l'histoire de diverses princesses errantes et de leurs aventures avec quelques chevaliers, notamment avec le platonique Amadis ; le fond est assez léger au point de vue de la moralité, mais il y a de la bonne plaisan-
terie et des remarques souvent profondes. Si le beau sexe e«t bafoué, il ne faut pas trop en vouloir à Wieland qui ne faisait en cela qu'adopter le ton des poètes ses devanciers. On trouve personnifiées dans le Nouvel Amadis la pruderie, l'afféterie, la forfanterie, la sensualité, etc. Il y a dans ce poème un mouvement, une verve remarquables ; toute la variété, toute la flexibilité du talent de Wieland s'y montrentavec éclat. Après avoir publié son œuvre en vers ianr.biques sans coupes régulières, l'auteur entreprit, à l'âge de soixante ans, de le refondre, de le partager en strophes de dix vers à rimes croisées.
Obéron, poème en xiv chants, traduction libre en rimes octaves (par Fr. de Boaton); Berlin, Spener, 1784, in-8\ — Autre traduction française en vers, par le comte de Borch; Leipzig, 1798, in -8*. — Autre traduction en prose, par Pernay ; Paris, 1799, in- 12. — Autre, par d'Holbach fils, 1800, in-8'». — Seconde édition de la traduction du baron d'Holbach, revue et corrigée par Loève-Veimars ; Paris, Panckoucke, 1825, in-32 — Obéron, ou un Moment d'oùbli ; traduction libre, par L. L. de Sabaroth (Isnard de Sainte Lorette) ; Paris, 1824, 2 vol. in- 12, figures. — Obéron, trad. par Augustin Jullien, Paris, Masgana, 1843, iïi-»^. — Cet ouvrage est regardé comme l'un des plus beaux qui soient sortis de la plume de l'auteur. Gœthe disait : « Aussi longtemps que l'or sera réputé de l'or et le cristal du cristal, Obéron sera lu et admiré comme un chef-d'œuvre. » — Ce livre a aussi donné lieu au bel opéra de Weber intitulé : Obéron, — Obéron est l'histoire bien connue deHuon de Bordeaux, racontée avec une grâce charmante ;
on y remarque la peinture de Tamour du héros avec la fille de Témir de Babylone, devenue chrétienne, amour fortifié par une contrainte volontaire, puis éclatant avec plus d'énergie ^t bravant enfin tous les dangers et toutes les infortunes. Obéron offre également des modèles dans les genres burlesque, satirique, descriptif, gracieux et pathétique. Une fine et délicate ironie se mêle aux sentiments les plus profonds ; la langue s'y présente dans toute sa perfection et ce poème mit le sceau à la gloire de Wieland.
Peregrinus Protée, ou les Dangers de VenthousiasmCy roman philosophique, traduit de l'allemand, par Griffet de La Baume. Paris, 1795, 2 vol. in-12 ou in- 18. — L'auteur suppose un entretien aux Champs- Elysées entre ce personnage bizarre et Lucien de Samosathe ; il veut montrer que si beaucoup de rêveurs ou d'enthousiastes méritent le mépris parce qu'ils veulent exploiter à leur profit la crédulité humaine, il en est qui doivent échapper à cette condamnation, parce qu'ils ont cherché sincèrement à se rendre utiles ou à conquérir la vérité. L'enthousiasme fanatique de Peregrinus l'expose à être victime de nombreuses mystifications et le conduit à être la dupe des imposteurs de tous les genres.
Petite chronique du royaume de Tatoîaba, par Wieland, traduite de l'allemand ; Metz, Behmer, 1798, 3 vol. in-12. — Paris, Dufart, an vi, 2 vol. in-12 de 212 et 210 pages, avec figures et un frontispice très-finement gravé et, sinon tout à fait libre, du moins très-léger. Au bas de ce frontispice, la légende suivante : « Quelle surprise ! elle se voit dans les bras du même homme qui, dans son rêve, la rendait
d'ouvrages intéressants 149
si heureuse I » On voit, en effet, une jeune personne dans les bras en question, et les deux personnages dans le plus simple appareil... Ce livre est un roman amusant, et dans le genre de ceux deCrébillon le fils.
SÉLiM ET SÉLiMA, poème imité de Tallemand, par Dorât. Leipzig et Paris, 1768, in-80. — Nouvelle édition en 1 769, précédée de In^a et Marsis.
Sixte ET Claire (1775), offre des traits délicats et fins, mais l'auteur y a joint un ton léger et badin qui contraste avec la tendresse naïve des deux amants et avec le triste dénouement.
SocRATE EN DÉLIRE, OU Ics AmouKS de Dtoghte de Sinope, trad. par le comte Barbé- Marbois ; Paris, 1772, in-8oet 1797, in-18. — Dans des contrefaçons de Dresde et d'Amsterdam, ce volume est intitulé: Socratefou. — Autre traduction : La Vie, les Amours et les Aventures de Diogene le Cynique, surnommé le Socratejbu, écrites par lui-même, et traduites du grec par Wieland, et de l'allemand en français par le baron de H*** ; Paris, 1819, in-12 de 252 pp. Philomneste junior.
PAUIi-LOUIS COURIER
Nous avons parlé dans le premier numéro des Analectes des Pastorales de î.ongus, éditées par Paul -Louis avec un passage retrouvé par lui. Ce mérite n'eût pas été suffisant pour lui faire élever un monument dans son pays, la commune de Véretz,
ainsi qu*on vient de le faire. Cest parce qu*il a défendu la liberté de parler qu'on lui rend cet honneur. Saisissons donc cette occasion pour reproduire dans nos Analectes quelques passages de ses ouvrages les plus piquants. Le Simple discours, par exemple, publié en 1821, valut à Courier deux mois de prison et 200 francs d'amende. Il s'agissait d'acquérir la terre de Chambord pour en faire don au duc de Bor- . deaux.
« Si nous avions de l'argent, écrit Courier, à n'en savoir que faire, toutes nos dettes payées, nos chemins réparés, nos pauvres soulagés... s'il nous restait quelque somme à pouvoir dépenser hors de cette commune, je crois, mes amis, qu'il faudrait contribuer, avec nos voisins, à refaire le pont de Saint- Âvertin... Mais d'acheter Chambord pour le duc de Bordeaux, je n'en suis pas d'avis, et ne le voudrais pas, quand nous aurions de quoi, l'affaire étant, selon moi, mauvaise pour lui, pour nous et pour Chambord.
« Douze mille arpents de terre enclos que contient le parc de Chambord, c'est un joli cadeau à faire à qui les saurait labourer. Vous et moi connaissons des gens qui n'en seraient pas embarrassés ; mais lui, que voulez- vous qu'il en fasse ? Son métier, c'est de régner un jour, s'il plaît à Dieu, et un château de plus ne l'aidera de rien.
«... A Chambord, qu'apprendra -t-il? Là, il verra partout les chifires d'une Diane, d'une Chateaubriand. Ici, Louis, le modèle des rois, vivait avec la femme Montespan, avec la fille La Vallière. C'était le temps alors des mœurs, de la religion ; et il communiait tous les jours.
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« Par cette porte rentrait sa maîtresse le soîr et son confesseur le matin. Là, Henri fait pénitence entre ses mignons et ses moines ! Voici Tendroit où vint une fille éplorée demander la vie de son père, et l'obtint ., à quel prix !...»
Voici donc Paul- Louis accusé d'avoir offensé la morale publique.
C'est la grande ressource des gouvernements. La morale particulière, on sait ce que c'est ; mais la morale publique ?... On la place où on veut et on en joue comme on peut.
Courier comparaît :
Le Président. — « Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu'à l'assassinat, la débauche, la prostitution ?
Courier. — « ... La cour l'appelle galanterie; j'ai voulu me servir du mot propre.
Le Président. — «... Si l'histoire a fait quelques reproches aux familles nobles, ils peuvent également s'appliquer aux familles qui n'étaient pas nobles.
Courier. — « .. La noblesse prétendait devoir seule fournir des maîtresses aux princes; et quand Louis XV prit les siennes dans la roture, les femmes titrées se plaignirent.
Le Président. — «... Il y a des ^milles sans tache : les Noailles, les Richelieu...
Courier. — « Les Richelieu ! Tout le monde sait l'histoire du pavillon d'Hanovre ; M™« de Pompadour étant premier ministre...
Le PRÉsmENT. — « Assez ! point de personnages !
153 CUTIQirK BT EXTRAITS
Courier. — t ... Sans M"« de Maintenon, les Noailles...
Le Président. — « On ne vous demande pas ces détails historiques, »
Je le crois bien, qu'on ne les lui demandait pas !
Que de condamnés pour outrage à la morale publique — depuis Socrate — en passant par Paul- Louis, Béranger, Jay, de Jouy et tant d'autres I
Il est entendu qne nous ne parlons ici que de Toutrage dans les écrits.
Voici maintenant un extrait d'une de ses remarquables Lettres au Censeur, et on reconnaîtra facilement que Ton ne saurait mieux dire :
«... Monsieur, le hasard m'a fait tomber entre les mains une lettre d'un procureur du roi à un commandant de gendarmes. En voici la copie, sauf les noms que je supprime :
« Monsieur le commandant, veuille^ faire arrêter et conduire en prison un tel, de tel endroit. »
<c Voilà toute la lettre. Je crois, si vous l'imprimez, qu'on vous en saura gré. Le public est intéressé dans une pareille correspondance ; mais il n'en connaît d'ordinaire que les résultats. Ceci est bref, concis; c'est le style impérial, ennemi des longueurs et des explications. Veuille:; mettre en prison, cela dit tout. On n'ajoute pas : car tel est notre plaisir. Ce serait rendre raison, alléguer un motif; et, en style de l'empire, on ne rend raison de rien. Pour rooi,ye suis charmé de ce petit morceau..,
ce Mais je me suis trompé, monsieur, je m'en aperçois ; ce n'est pas là toute la lettre du procureur du roi. Avec ce que je vous ai transcrit, il y a quelque
chose encore. Il y a d'abord ceci : Le procureur du roi à M, le commandant de la gendarmerie.
Monsieur le commandant ; et puis : j'ai l'honneur dêtre, monsieur le commandant, avec considération, votre très-obéissant serviteur,
« Le tout s'accorde parfaitement avec : veuille^ mettre en prison. Veuille^, c'est comme on dit : Faites moi l'amitié, obligez-moi de grâce, rendezmoi le service, à la charge d'autant. Je suis votre serviteur, cela s'entend. Il est serviteur du gendanne qui, au besoin, sera le sien ; ils sont serviteurs l'un de l'autre contre Padministré qui les paye tous deux; car l'homme qu'on emprisonne est un cultivateur. C'est un bon paysan qui a déplu au maire en lui demandant de l'argent. Celui<i, par le moyen du procureur du roi, dont il est serviteur, a fait juger et condamner l'insolent vilain que ledit procureur du roi, par son serviteur le gendarme, a fait constituer es prisons. C'est l'histoire connue, cela se voit partout.
<c Oh I que nos magistrats donnent de grands exemples. Quelle sévérité, quelle exactitude scrupuleuse dans l'observation de toutes les formes de la civilité 1 Celui-ci a peut-être oublié dans sa lettre quelque chose comme de faire mention d'un jugement ; mais il n'oubliera pas le très-humble serviteur, l'honneur d'être, et le reste, bien plus important que le jugement, et tout pour monsieur le gendarme. Au bourreau, sans doute, il écrit : Monsieur le bourreau, veuillez tuer, et je suis votre serviteur. Les procureurs du roi ne sont pas seulement d'honnêtes gens, ce sont encore des gens fort honnêtes. Leur correspondance est civile comme les parties de
monsieur Fleurant, mais on pourrait leur dire aussi, comme le malade imaginaire : ce n est pas tout d'être civil; ce n*est pas tout, pour un magistrat, d'être serviteur des gendarmes, il faut être ami de Féquité. »
Un morceau admirable de Courier est son récit du crime du curé M ingrat, poétique et touchante peinture des combats du jeune prêtre confessant la jeune fille qu'il aime. On y trouve une puissance et une vigueur de raisonnement qui subjuguent. Voici le passage relatif à la confession ; il est terrible de précision et de vérité :
« Confesser une femme ! Imaginez ce que c'est. Tout au fond de Téglise, une espèce d'armoire, de guérite, est dressée contre le mur exprès, où ce prêtre, non Mingrat, mais quelque homme de bien, je le veux sage, pieux, comme j'en ai connu, homme pourtant et jeune (ils le sont presque tous), attend le soir après vêpres sa jeune pénitente qu*il aime ; elle le sait : l'amour ne se cache point à la personne aimée. Vous m'arrêterez là : son caractère de prêtre, son éducation, son vœu... Je vous réponds qu'il n'y a vœu qui tienne ; que tout curé de village, sortant du séminaire, sain, robuste et dispos, aime sans aucun doute une de ses paroissiennes. Cela ne peut être autrement ; et si vous contestez, je vous dirai bien plus, c'est qu'il les aime toutes, celles du moins de son âge ; mais il en préfère une, qui lui semble, sinon plus belle que les autres, plus modeste et plus sage, et qu'il épouserait; il en ferait une femme vertueuse, pieuse, n'était le pape. Il la voit chaque jour, la rencontre à l'église ou ailleurs, et, devant elle, assis aux veillées de l'hiver, il s'abreuve, imprudent! du poison de ses yeux.
d'ouvrages intéressants 155
« Or, je vous prie, celle-là, lorsqu'il l'entend venir le lendemain, approcher de ce confessionnal, qu'il reconnaît ses pas et qu'il peut dire : C'est elle ! que se passe-t-il dans l'âme du pauvre confesseur ? Honnêteté, devoir, sages résolutions, ici servent de peu, sans une grâce du ciel toute particulière. Je le suppose un saint ; ne pouvant fuir, il gémit apparemment, soupire, se recommande à Dieu ; mais si ce n'est qu'un homme, il frémit, il désire, et déjà malgré lui, sans le savoir peut-être, il espère. Elle arrive, se met à ses genoux, à genoux devant lui, dont le cœur saute et palpite. Vous êtes jeune, monsieur, ou vous l'avez été ; que vous semble, entre nous, d'une telle situation ? Seuls la plupart du temps, et n'ayant pour témoins que ces murs, que ces voûtes, ils causent ; de quoi ? hélas 1 de tout ce qui n'est pas innocent, lis parlent, ou plutôt murmurent à voix basse, et leur bouche s'approche, leur souffle se confond. Cela dure une heure ou plus et se renouvelle souvent.
« Ne pensez pas que j'invente. Cette scène a lieu telle que je vous la dépeins, et dans toute la France ; chaque jour se renouvelle par quarante mille jeunes prêtres, avec autant de jeunes filles qu'ils aiment, parce qu'ils sont hommes, confessent de la sorte, entretiennent tête-à-tête, visitent parce qu'ils sont prêtres, et n'épousent point parce que le pape s'y oppose. Le pape leur pardonne tout, excepté le mariage, voulant plutôt un prêtre adultère, impudique, débauché, assassin comme Mi ngrat, que marié. Mingrat tue ses maltresses ; on le défend en chaire t ici on prêche pour lui ; là on le canonise. S'il en épousait une, quel monstre I II ne trouverait d'asile nulle
part Justice en serait faite bonne et prompte, comme du maire qui les aurait mariés. Mais quel maire oserait ? »
Le Sphinx parle ainsi de Paul Louis Courier dans le journal V Événement, du 16 juillet dernier :
« Il n'avait au fond que du dégoût pour toutes les actions de guerre, dont il se tirait d'ailleurs fort consciencieusement.
« Il tenait en médiocre estime les hauts faits des ce grands capitaines », au sujet desquels il écrivait à Sainte-Croix, le 12 septembre 1806 :
a Pour moi, m'est avis que cet enchaînement de « sottises et d'atrocités ne mérite guère l'attention a d'un homme sensé. Plutarque, avec
l'air d'un homme sage
Et cette longue barbe au milieu du visage
ce me fait pitié de nous venir prôner tous ces don> « neurs de batailles, dont le mérite est d'avoir joint ce leurs noms aux événements qu'amenait le cours des « choses. »
«... Est-il bon, disait Paul-Louis, qu'un peuple soit pauvre, maigre, hâve, sale, mal logé, mal habillé, mal nourri, malade? — Il y a des royalistes qui répondent : — Oui, cela est bon, parce qu'un tel peuple est aisément soumis. — Est -il bon qu'un peuple soit ignorant, illettré, encrassé de superstitions, dévot, convaincu que les princes viennent de Dieu et que les prêtres peuvent conjurer le diable ? — Tous les amis du passé vous répondront : — Oui, cela est bon, parce qu'un tel peuple ne raisonnera jamais sur rien et trouvera la machine politique admirable. - Nous, fils de la Révolution française, notre devoir est de
foire que le peuple soit bien loge, bien nourri, bien habillé, qu'il sache lire, écrire, raisonner, absolument comme un des nôtres. »
Les œuvres de Courier sont assez répandues pour ne pas multiplier ici les citations de ses écrits ; nous ne résistons pas cependant au plaisir de reproduire deux ou trois pages qu'il adres$ait au rédacteur de la Gai^ette du Village, et qui rappellent quelques-unes des persécutions qui arrivent trop souvent aux pauvres braves gens qui ont le malheur de choquer les personnes bien placées :
c< Monsieur,
<c Je suis... malheureux; j*ai fâché monsieur le maire; il me faut vendre tout, et quitter le pays. C'est foit de moi, monsieur, si je ne pars bientôt.
«Un dimanche, Tan passé, après la Pentecôte, en ce temps-ci justement, il chassait aux cailles dans mon pré ; rherbe haute, prête à faucher, et si belle 1... c'était pitié. Moi, voyant ce manège, monsieur, mon herbe confondue, perdue, je ne dis mot, et pourtant il m'en faisait grand mal ; mais je me souvenais de Christophe, quand le maire lui prit sa fille unique, et au bout de huit jours la lui rendit gâtée. Je le fus voir alors : — Si j'étais de toi, Christophe, ma foi je me plaindrais, lui dis -je. — Ah ! me dit-il, n'est-ce pas monsieur le maire ? Pot de fer et pot de terre.... 11 avait grand'raison ; car il ne fait pas bon cosser avec telles gens, et j'en sais des nouvelles. Me souvenant de ce mot, je regardais et laissais monsieur le maire fouler, fourrager tout mon pré, comme eussent pu faire douze ou quinze sangliers, quand de fortune passent Pierre Houry d'Azai, Louis Bezard et sa femme, Jean Proust, la petite Bodin, allant à II 14
l'assemblée. Pierre s'arrête, rit, et en gaussant me dit : La voilà bonne ton herbe ; vends la moi, Nicolas, je f en donne dix sous, et tu me la faucheras. Moi, piqué, {e réponds : Gageons que je vas lui dire I . .. — Quoi ? — Gageons que j'y vas. — Bouteille, me dit- il, que tu n'y vas pas I... — Bouteille ? Je lui tape dans la main. — Bouteille chez Panvert, aux Portes de Fer. Va. Je pars, tenant mon chapeau ; j'aborde monsieur le maire. — Monsieur, lui dis-je, monsieur, cela n'est pas bien à vous ; non, cela n'est pas bien. Je gagnai la bouteille ainsi ; je me perdis. Je fus ruiné dès l'heure.
« Ce qui plus lui fâchait, c'était sa compagnie, ces deux messieurs, et tous les passants regardant. M. le maire est gentilhomme par sa femme, née demoiselle: voilà pourquoi il nous tutoie et rudoie nous autres paysans, gens de peu, bons amis pourtant de feu son père ; il semble toujours avoir peur qu'on ne le prenne pour un de nous. S'il était noble de son chef, nous le trouverions accostable. Les nobles d'origine sont moins fiers, nous accueillent au contraire, nous caressent, et ne haïssent guère qu'une sorte de gens, les vilains anoblis, enrichis, parvenus.
« Il ne répondit mot, et poursuivit sa chasse. Le lendemain, on m'assigne comme ayant outragé le maire dans ses fonctions ; on me met en prison deux mois, monsieur, deux mois dans le temps des récoltes, au fort de nos travaux I Hors de là, je pensais reprendre ma charrue. Il me fait un procès pour un fossé, disant que ce fossé, au lieu d'être sur mon terrain, était sur le chemin. Je perdis encore un mois à suivre ce procès, que je gagnai vraiment; mais je payai les frais. Il m'a £àit cinq procès pareils, dont
d'ouvrages intéressants 159
j'ai perdu trois, gagné deux; mais je paye toujours les frais. Il s'en va temps, monsieur, il est grand temps que je parte.
« Quand j'épousai Lise Baillet, il me joua d'un autre tour. Le jour convenu, à l'heure dite, nous arrivons pour nous marier à la chambre de la comipune. Il s'avise alors que mes papiers n'étaient pas en règle, n'en ayant rien dit jusque-là; et cependant la noce prête, tout le voisinage paré, trois veaux, trente-six moutons tués... 11 nous en, coûta nos épargnes de plus de dix ans. Qu'y faire ? il me fallut renvoyer les conviés, et m'en aller à Nantes quérir d'autres papiers. Ma fiancée, qui avait peur que je ne revinsse pas, étant déjà embarrassée, en pensa mourir de tristesse et de regret de sa noce perdue. Nous empruntâmes à grosse usure, afin de faire une autre noce quand je fus de retour, et cette fois il nous maria. Mais le soir... écoutez ceci : Nous dansions gaiement sur la place, car le curé ne l'avait pas encore défendu. Monsieur le maire envoie ses gens et ses chevaux caracoler tout au travers de nos contredanses. Son valet, qui est Italien, disait, en nous foulant aux pieds : Gente codarda è vile^ soffrirai questo epeggio. Il prétend, ce valet, que notre nation est lâche, et capable de tout endurer désormais ; que ces choses chez lui ne se font point. Us ont, dit- il, dans son pays, deux remèdes contre l'insolence de messieurs les maires, l'un appelé stilettata, l'autre scopettata. Ce sont leurs garanties, bien meilleures, selon lui, que notre conseil d'Etat Où scopettade manque, stilettade s'emploie : au moyen de quoi là le peuple se fait respecter. Sans cela, dit-il, le pays ne serait pas tenable. Pour moi, je ne sais ce qui en est : mais
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semblable recette chez nous n'étant point d'usage, il ne nous reste qu'un parti, de vendre ma besace et déloger sans bruit. Si je le rencontrais seulement, je serais un homme perdu. Il me ferait rem.ettre en prison comme ayant outragé le maire : il conte ce qu'il veut dans ses procès-verbaux. Les témoins, au besoin, ne lui manquent jamais ; contre lui, il ne s'en trouve aucun. Déposer contre le maire en justice, qui oserait?
« Si vous parlez de ceci, nK>nsieur, dans votre estimable journal, ne me nommez pas^ je vous prie. Quelque part que je sois, il peut toujours m'atteindre. Un mot au maire du lieu, et me voilà coffré. Ces messieurs entre eux ne se refusent pas de pareils services.
« Je suis, monsieur, etc. •
Quelques erreurs des commentateurs du MOYEN DE PARVENIR.
De tous les ouvrages qui ont été produits par la vieille gaieté de nos pères, par notre vieille gaieté gauloise, le Moyen de parvenir est certainement un des plus curieux et surtout un des plus complets en fait de joyeusetés et de gauloiseries. Il est, en grande partie, une énigme pour les lecteurs modernes et contient une foule d'obscurités, à commencer par les convives eux-mêmes ; son plus grand attrait, à mon avis, consiste surtout en ce que nous y retrouvons et
d'ouvrages intéressants 161
nous y voyons, comme déjà fort vieilles et fort anciennes une foule de gaudrioles réputées modernes.
11 feudrait produire volumes sur volumes pour expliquer et commenter tout ce qui, dans cet ouvrage, a besoin d*être commenté et expliqué pour nous. Dire que les commentaires déjà donnés renferment beaucoup d'erreurs et beaucoup de sottises, ce serait chose banale : c'est d'ailleurs le sort commun des commentaires.
Cette dernière réflexion nous est surtout inspirée par la lecture de l'édition la plus récente du Moyen de parvenir. Cette édition, donnée par l'éditeur Wilhem (Paris ^ 1872, 2 v. pet. in- 8") promettait plus qu'elle n'a tenu. Elle est charmante comme exécution typographique, et les vignettes qui l'illustrent sont, pour la plupart, ravissantes et pleines d'esprit. Mais c'est là son seul mérite. Les notes, glossaires, etc., qui sont promis sur le titre se réduisent à bien peu de chose, et ne sont (ce que l'éditeur avoue luimême dans sa préface) que la reproduction presque identique des notes qui accompagnent l'édition du Moyen de parvenir donnée par le bibliophile Jacob (Paris, Ch. Gosselin, 1841, gr. in- 12). Or, ce savant bibliophile n'a pas échappé à la loi commune des commentateurs ; ses notes renferment de nombreuses erreurs, et on était en droit d'espérer que l'auteur du dernier travail sur le Moyen de parvenir les aurait évitées ou corrigées. Ce n'est pas, hélas I ce qui a eu lieu. L'édition Wilhem a bien laissé de côté quelquesunes des interprétations hasardées du bibliophile Jacob, mais elle en a reproduit un grand nombre d'autres avec une fidélité désolante.
103 CRITIQUE BT EXTRAITS
Nous allons en signaler quelques-unes parmi les plus saillantes.
Disons pourtant, avant de commencer cet examen critique en partie double, que Tédition Wilhçm a relevé une erreur répétée par le bibliophile Jacob d'après une assertion de La Monnoye.
Le Moyen de parvenir commence pair la conjonction car. Dans sa Dissertation sur le Moyen de parvenir, La Monnoye avait dit qu'on lui avait garanti que ce « mot car, par où il commence, n'y est dans la suite répété en nul endroit ». Le bibliophile Jacob avait reproduit cette assertion (page i, note i de l'édition citée) sans en vérifier l'exactitude, ce qui peut paraître surprenant, surtout de la part d'un éditeur. Or, cette conjonction se trouve répétée une seconde fois dans l'ouvrage, chapitre CV, Mémoire (page 375, 1. 7, éd. Jacob ; tome II, page 290, l. 6, éd. Wilhem) : Ma femme, vous sçave^ le brtdct qui court de vous et de mcy; car on dit de moy que je suis un peu comard. . . .
L'édition Wilhem a rectifié le fait erroné, et je le signale ici, surtout parce que cette rectification ne se trouvant pas dans les notes, à la place où elle devrait être, mais bien dans la préface (p. XXV, note), peut échapper à bien des lecteurs de cette édition.
Chapitre XXIX. Chapitre général, — (page 80, 1. 17 et seq., éd. Jacob; tome I, page 128, 1. 5 et seq. éd. Wilhem) : Ce diable, se dépendant, paroissoit à cul veu , et monstroit deux gros dintiers, comme pommes de caspendu, en la forme de beaux gros couillons pourtraits du naturel. Un jour que le vieux chantre de Véglise disnoit che^ fnoy, le baron
nostre amy luyfit la guerre de ce diable endidime, qui estait chose moult honteuse à voir aux yeux délicats de ces pudiques filles.
Le bibliophile Jacob, ne comprenant pas le sens du mot endidime^ dit en note (note 4) : « Je crois qu'il faut lire anadyomene^ surnom de Vénus sortant des flots », et Tédition Wilhem (tome I, p. 330) confirme et approuve pleinement cette manière de voir.
Or, cette interprétation est un non sens absolu ; il n*y a aucune erreur de texte, et le mot endidime est bien le mot exact. Les savants commentateurs auraient dû savoir que didyme, en grec didumos, veut dire testicule. Nous avons dans le langage scientifique, le mot epididyme qui désigne un organe, un petit corps couché le long du bord supérieur du testi • cule (epi, sur, et didumos) ^ et nombre d'autres composés ou dérivés de didumos. Il s'agit, en effet» d'un diable montrant ses génitoires et ce diable endidime (ou endidyme, si on tient absolument à corriger le texte) signifie tout simplement un diable couillu ou couillard !
Avouons qu'il faut avoir de la bonne volonté pour faire intervenir Vénus sortant du sein des flots I O terrible science des commentateurs I
Chapitre XXL Cause, — page 88, 1. 10 et seq. éd. Jacob ; tome I, page 139, 1. 8 et seq éd. Wilhem.^ : Ily a un honneste homme, qui avoit mis sa cavale enfargée en ses foussej. Messieurs mes paroissiens, on lui a pris les enfarges avec une serreure à bosse. Il vous prie. Messieurs, de luy rendre lesdits enfarges, et pourvostre peine, de par Dieu, que la bosse vous demeure.
Le bibliophile Jacob dit (notes 2 et 3) que enfargée est pour chargée et enfarges pour charges, fardeaux, L^édition Wilhem (page 334) emboîte le pas. Or, nos deux savants bibliophiles ignorent qu'on appelle encore enfarges ou enferges, dans TOuest de la France, une chaîne de fer, ou entrave, qu'on applique aux jambes des chevaux pour les empêcher de courir dans les pâturages. Une cavale enfargée est donc une cavale entravée.
Si nos commentateurs doutaient de la chose, ils n'auraient qu'à prendre le Dictionnaire de Larousse, volume de la lettre K Paris, 1870), et ils y liraient, page 557, col. 3 : Enfarger. Entraver un cheval. Mot usité dans certains départements. Larousse ne dit pas dans quels départenrents, ni de quelles natures spéciales sont ces entraves. Nous venons de le dire.
Chapitre LXXVI. Consistoire. — (page 271, l 25 et seq. éd. Jacob ; tome II, page 126, l, 21 et seq., éd. Wilhem) : Or, regardes^, je vous le diray sur ces quatre doigts, ayant le poulce en la main. Le premier doigt, qui est index, nota ; on se marie, pour avoir une femme. Le second, pour avoir de l'argent. Le troisième, pour avoir duplaisyr. Le petit doigt, pour avoir des enfans : aussi est-ce là que les Gyptiens et les Bosnians les trouvent marque:^. Or ça, mon frère, regarde les deux doigts du milieu, et les vois baisse^ : c'est signe que le plaisir se passe, V argent s'en va. Vois ces deux doigts rester debout; ils signifient que les femmes et les enfans demeurent avec droit de brancards.
Nous avons rapporté en entier ce passage pour
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bien £aire saisir Terreur de nos commentateurs qui ont complètement passé à côté du sens de Tallusion finale.
En effet, le bibliophile Jacob met en note, à droits de brancards, ce qui suit (page 272, note 1) : « Il y « avait autrefois une foule de droits royaux, féodaux, « seigneuriaux, etc. ; mais on n*en trouve aucun qui « ait la moindre analogie avec ce droit de brancard. c< L'auteur veut-il dire que l'argent s'en étant allé, la « femme et les enfants n'ont plus qu'à se faire porter « à l'hôpital sur des brancards ; ou bien est-ce un c< jeu de mots sur bran; ou bien faut-il lire bro- « cards, etc. ? » Inutile de dire que l'édition Wilhem reproduit textuellement cette note (p. 363), en indiquant d'ailleurs son origine.
Eh bien I non, trop savants commentateurs, non^ ce n'est rien de tout cela I Vous vous êtes en vain battu les flancs, et nous n'avons qu'à vous remercier de ne pas nous avoir hit une énumération plus longue. Mais pour le lecteur attentif, il est de toute évidence que l'auteur fait allusion ici aux cornes des maris simulées par les deux doigts étendus ! c'est-àdire, que le plaisir et l'argent partis, il reste au pauvre homme, sa femme, ses enfants et des cornes... ou le droit d'en avoir.
Chapitre LXXVII. Committimus. — (page 276, 1. 3, éd. Jacob ; tome II, page 133, 1. 24, éd. Wilhem) : Et dis que tu en as, soulier à belles oreilles.
Le bibliophile Jacob dit à cette occasion (note 1) et l'édition Wilhem (page 364) répète avec lui que « les « souliers qu'on portait alors avaient quelquefois des <c dentelures ou dents autour de. l'empeigne. »
i66 CRITIQUE ET EXTRAITS
Cest possible I mais il me semble que c'est aller cherchera dessein une interprétation fort discutable, pour ne pas dire plus, pour une expression qui n'en avait nul besoin. Tout le monde sait, en effet, que les oreilles d'un soulier sont les appendices qui servent à fixer les cordons ou les boucles. Cela s'appelle encore comme ça à présent, et le Dictionnaire de Littré (tome II, p. 853, col. 3, lig. 18 et seq.) nous en donne la preuve.
Chapitre CIV. Satyre. — (page 370, 1. 25, éd. Jacob; t. 11, page 282, 1. 20, éd. Wilhem). Eh! indigne animau...
Le bibliophile Jacob met en note (note 5) : « Ne « fout- il pas lire animant, qui a le même sens « qu'animal. » L'édition Wilhem ne reproduit pas cette observation et laisse le mot animau sans note ; son auteur a eu raison. Il ne fout pas oublier, en effet, comme parait l'avoir foit le bibliophile Jacob, que c'est là du vieux français, et que dans plusieurs parties de la France, et notamment dans le Poitou et la Saintonge, on dit encore un animau, un chevau.
Et d'ailleurs, un peu plus loin, dans ce même chapitre page 371, 1. 16, éd. Jacob ; page 283, 1. 10, éd. Wilhem), l'auteur du Moyen de parvenir, comme s'il avait prévu les malheureuses annotations dont l'illustreraient ses savants commentateurs, semble avoir voulu par avance montrer l'inutilité de la note du bibliophile Jacob, lorsqu'il dit : ce bon conseiller Tourangeau f qui est ordinairement monté sur un gras chevau, quand il va aux champs,,. Le mot chevau se trouve en italiques dans le texte pour indi> quer que c'est une expression vicieuse ou particu-
D^OUYRAGES INTÉRESSANTS 167
Hère à certaines provinces. Il en est de même d'animau qui a bien été mis par Fauteur animau et non pour animant !
D'ailleurs ce passage, comparé dans les deux éditions, dont je parle ici, nous fournit une fois de plus un exemple de la légèreté avec laquelle sont souvent ajoutés à un texte les notes et les commentaires. Nous ne résistons pas au désir de signaler la chose.
Le bibliophile Jacob écrit et ponctue ce passage ainsi qu'il suit :
Bernard. Tu y es; dis que tu en as grande che^ mise! tu Vas deviné, comme pisse-en-lit. Eh! indigne animauy sais-tu pas qu'il ne se fait rien de là.., etc.
Pour expliquer grande chemise, le bibliophile met en note : c'est-à-dire, une bonne part. La chose peut, en effet, être ainsi entendue.
Dans l'édition Wilhem, ce passage est autrement ponctué :
Bernard. Tuy es; dis que tu en as, grande che^ mise! tu Vas deviné, comme pisse- en-lit ; et indigne animau, sçais-tu pas qu'il ne se faict rien de là...
Comme on le voit, dans cette dernière version, grande chemise, séparé d^ tu en as par une virgule, a l'air d'un qualificatif, d'une dénomination à l'adresse de l'un des interlocuteurs. Peut-être cela doit-il être lu ainsi ; je ne veux pas décider entre les deux savants bibliophiles. Mais ce qu'il y a d'assez singub'er, c'est que, dans ses notes, l'édition Wilhem reproduit exactement (p. 394) l'annotation du bibliophile Jacob et met bravement : « Grande chemise, c'est-à-dire, une grande part », oubliant tout ^ fait qu'avec sa ponctuation, cette explication n'a plus aucun sens l
i68 aanQiJB et extraits d*ouvragbs intéressants
Quelqu'un a dit : « Heureux les peuples qui n^ont pas d'histoire ! » On dirait volontiers : Heureux les ouvrages qui n'ont pas de commentateurs I C'est sans doute pour cela que les éditions princeps de nos vieux auteurs sont si recherchées : elles n'ont pas de commentaires !