CHAPITRE PREMIER
Comment Panurge arrivant à la foire de Beaucaire y rencontra Taumaste, Epistemon, et autres ses camarades; lesquels estoient là venus pour faire amplette de chats; leurs bien-venuès et plusieurs discours qu'ils eurent ensemble,
a Dea, mes amis, hé qui m'eut dit vous rencontrer îcy ? O journée pour moy favorable l heure la plus
6o CRITIQUE ET EXTRAITS
heureuse de ma vie I moment le plus fortuné que j'aye rencontré dessus ny dessous la terre. Est-il possible que soyez icy, mes petits cousins? Est- il vray que je vous voye ? est cecy un songe ? Suis- je point encore là bas parmy les ombres, ça que je vous embrasse. Taumaste, mon amy, ça Taccolade à la firançoise, il y a si longtemps que je ne Tay veu faire. Epistemon, mon camarade, baisez-moy, accolez-moy, ça bras dessus, bras dessous, je suis vostre Panurge qui viens de l'autre monde ; ne soyez point incrédules, regardez bien, c'est moy-mesme Panurge. Sus, dites moy qui vous amène icy, que faites-vous icy? parlez moy, doutez-vous encore, estesvous estasiés? avez-vous perdu la parole? votre esprit s'en serait-il envolé par la fenestre d'admiration? rappelez-le et me croyez, je suis Panurge, vostre bon amy Panurge, vostre camarade Panurge, Je vois bien que vous mescognoissez ma barbe, qui à présent n'a que le petit poilfollet, et depuis que ne l'aviez veue estoit toute touffue et couverte de neige, c'est tout un, je suis toujours le mesme Panurge, renouvelle Panurge, Panurge rajeuni, non point comme Médée rajeunit Eson son père; ny par le fer, ny par le souphre, n'y par l'eau, ny par décoction d'herbes, compositions, meslanges, ny tels autres enchantemens ; mais Panurge deifiquement rajeuni dans la pure Malvoisie. Je vous en réciteray l'histoire tout à loisir, à pr»5sent parlons d'autre chose ; qui vous amène icy ; qu'achetez-vous ? que vendez -vous? à cette tant célèbre foire de Beaucaire ? »
« Taumaste. Ha I Panurge mon amy, scrîptum est enim^ qui bien aime de loin cognoit; soudain que je
d'ouvrages intéressants 6i
vous ay veu, j*ay recogneu vostre beau nez, il ne vous manque que d'en avoir un autre sur le derrière; ainsi on vous porteroit partout avec deux bastons comme on Eût les banastes ».
Panurge. « Taumaste, mon bon amy, avez-vous oublié cet adage qui court communément parmy le vulgaire, adformam na^i cognoscitur ad te levavi(i). Un poète l'autre jour m'en donna la version telle :
ÎVoto fois autant qu'avez le nez.
Soit en longueitr, soU en grossettr, Vostre Priape vot*s aurez Et gros, et long, soyez en seur, «*
Comme on le voit, Reboul ne tarde pas à parler d'une manière joviale, mais comme, tant pour le fond que pour la forme il reste bien loin de Rabelais, son modèle, nous nous contenterons de citer quelques
(1} Cet adage se trouve dans Rabelais, livre i", chap. ^; il a été depuis plusieurs fois répété et il fait l'objet d'une longue paraphrase dans les Plaisantes imaginations de Bruscambille, Paris, 1613. Il signifie que les grands nez sont Tindice de grands... talents (cazzi^ en italien).
Nous lisons dans le curieux ouvrage de Kornnumn, Linea amoris. Colonise, 1765, p. 341.
• Johanna, iUa regina NeapolUana, adeo salaœ et lasciva fuit, W quemlibet robustum et cum longo naso, longum ex eo penem augurans, ad sese accerseret. « Il serait facile de citer des passages où se trouvent des preuves de l'idée ou Ton était à cet égard. On a attribué à Ovide les deux-vers suivants :
Nosdtur ex labiis quantum sit \iirgirUs antrum, NoscUur ex naso quanta sit }Msta viri.
Novixan, dans sa Sylva nuptialis, parle d'une courtisane qui ayant écouté les propos d'un Jurisconsulte pourvu d'un long nei, s'écria: Nase, me decepisti,
passages sur lesquels nous avons cru pouvoir donner quelques notes.
a .... Mais, sus, dites-moi, venez-vous point de Salmigondinois ? contez-m'en des nouvelles. Gymnaste, qu'est-il devenu ? »
Gymnaste est un écuyer de Gargantua ; et les autres personnages dont les noms suivent dans ce premier chapitre du Nouveau Panurge : Esisthènes, Thelène, le petit Carpalin, le mignon Picrochole, etc., jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'œuvre de Rabelais.
<c ... Nous sommes affligés des rats, si que nous avons peur, si Dieu ne nous aide, de estre comme Popiel, dévoré par les rats. »
D'après les légendes germaniques, Popiel était un roi de Pologne, qui fut dévoré par les rats, en punition de ses méfaits. D'autres traditions attribuent un pareil châtiment à divers personnages, et notamment à un archevêque de Cologne.
«... Nous avons vu en cette foire le jeune Poligame, le grand-père duquel fut secrétaire et chroniqueur de nostre bon roy Panurge. C'est un homme fort capable en matière d'histoire ; nous n'en saurions choisir un meilleur. — Panurge. Qu'on l'envoie quérir.
— Créophile. Le voicy; tel parle du loup qu'il le tient par la queue, »
C'est un adage qu'on trouve déjà dans un recueil du quinzième siècle intitulé : les Proverbes communs,
— Ici Panurge se met à raconter ses aventures à ses amis, tandis que Polygame les écrit, et le chapitre II du livre commence.
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