‹ Analectes du bibiophile; recueil trimestriel contenant: 1 ̊Diverses pièces curieuses anciennes et modernes; --2 ̊Des analyses critiques et des extraits de diverses publications intéressantes anciennes et modernes;--3 ̊Une correspondance, des mélanges philosophiques et littéraires, des anecdotes, etc., etcChapitre 10 sur 17 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

ginèrent que c'était parce que la durée du monopole qui leur avait été concédé n'était pas assez longue. On augmenta cette durée.

Ils ne furent pas encore contents, et leurs exigences s'accrurent à mesure qu'on leur accordait davantage. Aujourd'hui , ils demandent que leur droit de propriété soit absolu, c'est-à-dire perpétuel et universel.

Il n'y aura plus aucun lieu dans les deux hémisphères où Ton puisse réimprimer leurs ouvrages. On ne pourra pas même les traduire. On ne pourra ni chanter, ni exécuter la musique d'un compositeur. Mieux encore, s'il sort quelques paroles de la bouche d'un individu, soit en public, soit en particulier, personne ne pourra se permettre de les reproduire 111

Examinons les conséquences du monopole perpétuel réclamé par les auteurs : .

Je m'appelle Molière ; supposons qu' à l'heure de ma mort, un religieux fanatique me persuade que, non-seulement mon Tartuffe^ mais toutes mes œuvres de théâtre sont de damnables inventions; je lui léguerai ma propriété sur ces ouvrages, afin que sa sainte société en empêche sévèrement toute espèce de reproduction et en détruise jusqu'au dernier exemplaire.

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J'ai produit quelque chose de mauvais, de faux, d'inepte ou de pernicieux; pour me réfuter, ce qui serait fort utile, il faudrait reproduire tout ou partie de mon écrit. Personne n'en aura le droit 1

Si on yeut connaître le propriétaire d'un champ , rien n'est plus facile : les registres de la commune vous l'indiqueront. — Yous trouvez dans la rue une pièce de quarante francs, vous l'allez porter chez le commissaire de police, et si au bout d'un an, personne ne l'a réclamée , vous aurez le droit de vous en servir à votre profit. — Mais, en littérature, il n'en est pas ainsi; indépendamment des auteurs anonymes, combien y a-t-il d'auteurs , même peu anciens, dont on ne retrouverait jamais, quoi qu'on fît, ni la trace, ni la famille, ni l'éditeur, et qu'on ne pourrait dès lors réimprimer, car un bon procès vous tomberait sur la tête au moment ou vous vous y attendriez le moins?

Nous sommes convaincus que les auteurs se leurrent singulièrement sur les avantages qu'ils retireraient des énormes concessions qu'ils réclament, et nous croyons, tout au contraire, que la liberté la plus absolue et la plus complète accordée à tout le

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monde , comme elle existait jadis , de reproduire tout ou partie de leurs oeyavres, et cela sans le moindre droit à leur payer, leur serait infiniment plus profitable. En effet , il est évident qu'un libraire n'est jamais tenté de réimprimer quelque chose qui n'est pas bon et qui ne saurait plaire au public, puisque cela le constituerait en perte. La meilleure réclame qui puisse être faite à un auteur, c'est donc la multiplicité des réimpressions que son œuvre obtient et qui forment, en quelque sorte^ son brevet d'excellence. Anciennement, un auteur ne manquait jamais d'énumérer parmi ses titres à la confiance du public, toutes les contrefaçons, toutes les traductions et toutes les imitations qu'on en avait faites. Le public est un peu méfiant^ et avec raison, de l'excellence des auteurs et de leura livres, et, pour l'encourager^ souvent un auteur ou un éditeur, avant de publier un ouvrage, s'efforce d'obtenir la publication de tout ou partie dudit dans un journal ou dans une revue accréditée. Sans l'aide de ces diverses impressions, un livre sort rarement de l'obscurité, et il a le sort de ces pièces de théâtre qui sont accueillies dans les journaux par un concert unanime de louanges, mais dont

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bientôt, le public faisant complètement défaut, il faut arrêter les représentations.

Quand un liyre était contrefait, l'édition donnée par l'auteur s'en vendait toujours mieux, et naturellement elle devait toujours être supposée la meilleure et la plus correcte. Plus le succès à l'étranger était grand, plus l'auteur pouvait lui-même donner d'éditions de son œuvre. Les bibliographes savent parfaitement qu'aucun livre aujourd'hui n'obtient, non pas seulement le nombre des réimpressions qui se faisaient sous l'ancien régime, de toutes parts, mais celui même des éditions données alors par l'auteur. Où ce dernier vend aigourd'hui une ou deux éditions, il en vendait dix, et cela parce qu'il s'était fait quinze ou vingt réimpressions de son ouvrage à l'étranger ou même en France.

Ce que gagnait l'auteur surtout, c'était la notoriété^ la considération ; bien des carrières s'ouvraient devant lui; les honneurs le venaient chercher. Aujourd'hui, à valeur égale, un écrivain ne pourra percer; son nom et son œuvre resteront inconnus.

En réalité, la partie la plus lésée dans l'affaire^ c'est le public. Lui, à qui appartient toute la publiciiéj tout lui est enlevé, nonseulement les grandes compositions, les gran-

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