‹ Analectes du bibliophile; recueil trimestriel contenant:Chapitre 12 sur 14 · D^OUVRAGES INTÉRESSANTS · texte numérisé non relu

D^OUVRAGES INTÉRESSANTS

a Cet heureux succès me donna immédiatement un goût très-vif pour faire de nouvelles tentatives du même genre. J*en fis d*abord plusieurs avec des gens de la même étoffe que Saint- Jean; puis je voulus éprouver ce qu*on appelle les gens du bel air. Le chevalier de Q..., jouant un jour avec moi chez le maréchal de... , me parut propre à remplir mes desseins. Il était aimable, galant; lorsque je me retirai, il me donna la main jusqu*à mon carrosse. J^en profitai pour lui dire, sans cérémonie, que je m*en allais chez. moi, charmée de son mérite. Il me comprit et m^offrit aussitôt de me reconduire. J*j consentis; il congédia ses domestiques et m'accompagna jusqu'à Thôtel.

« Ai-je besoin de vous dire qu'avant d*ôtre arrivée, nous étions déjà parfaitement d'accord ? Avant d*entrer dans l'hôtel , j'indiquai au chevalier une porte du jardin par où il pourrait entrer sans être vu de persoAue. Dès que je fus entrée moi-même , je le fis monter dans mon appartement. Pour qu'il pût passer la nuit avec moi, j'avais résolu de l'habiller en femme, et de le faire passer dans l'esprit de M. le président pour une parente de Nantes qu'il n'avait jamais vue , qui était arrivée ce soir même à Paris, et qui devait repartir le lendemain matin pour Rouen. Lorsque mon mari arriva , je lui présentai ma cousine. IL la reçut fort civilement. Nous soupâmes et , à cause du prompt départ de la feinte demoiselle, je priai gracieusement M. le président de coucher seul cette

nuit-là, lai disant que je désirais, ainsi que ma cousine, profiter de son court séjour en causant ensemble le plus possible.

« Comme je tous Tai déjà dit, mes aventures sont aussi bonnes que nombreuses, mais comme elles durent fort peu de temps , elles sont privées d'événements dramatiques et ce ne sont g^dre que des répétitions. Vous ne m^admirerez donc pas beaucoup et vous ôtes sans doute bien plutôt disposées à me faire un peu de morale. Mais enfin, on ne peut vivre dans le monde sans finir pour avoir quelque expérience du monde. Quelque réservées que vous ayez été, je ne doute pas cependant que vous n^ayez à peu près toutes fini par reconnaître que les forces pbjsiques des hommes sont fort différentes les unes des autres. Pour les uns, la nature a été très»avare; à d*autres elle a prodigué ses largesses. N'avez- vous pas , comme moi , préféré cet derniers ? Répondez-moi, je vous en prie.

« Ses compagnes répondirent unanimement à la présidente qu^elles n*avaient pas aperçu la différence dont elle parlait, que sans doute leurs expériences n'avaient pas été aussi loin que les tiennes, et qu* elles ne sauraient donner d'autre raison de la préférence qu'elles avaient accordée à leurs amants que celles d^un mérite ou de charmes personnels qui les avaient séduites.

« Eh bien, dit la présidente, je suis plus savante que vous n'êtes. Voici une autre observation sur laquelle vous ne pouvez être ignorantes: n^est-il pas vrai que généralement les

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hommes sont pleins d'empressement , pour ne pas dire d'une fareur audacieuse en vous approchant; et que cette furie disparaît aussitôt qu'ils ont obtenu ce qui l'a excitée?

« C'est vrai, répondirent les dames, et ce n'est pas étonnant puisque l'empressement des hommes a pour cause unique leurs désirs , et que ces désirs étant satisfaits , il est naturel que l'empressement cesse également. — Et pourquoi, je vous prie , répliqua la présidente , leurs désirs cessent-ils avec la satisfaction? Pour moi, ajouta -t-elle, je puis vous assurer que cette satisfaction augmente mes désirs , et que plus ma satisfaction est grande, plus mes désirs sont grands. — Mais, chère amie, vous êtes une femme, répondirent les jeunes dames , et naturellement vous ne tombez pas aussitôt que les hommes dans l'épuisement de vos désirs ; mais ces pauvres hommes, dès que leur feu s'évapore et qu'ils se trouvent vides, pour ainsi dire, de ce même feu , ils tombent nécessairement ou dans le sommeil ou dans une espèce d'indifférence fort excusable. — Hé bien , dit la présidente , loin de les excuser, j'ai enragé cent fois contre eux; mais à l'avenir, au lieu d'enrager, je me félicitei*ai de leur avoir provoqué le sommeil, mais j'aurai soin surtout qu'ils n'abusent pas de ma patience, t

Lettres chinoises ou Correspondance philosophique, historique et critique. La Haye , chez Pierre Paupie , 1739, 5 ▼ol. in-12. — Réimpression en 1742 et en 1755, en 6 vol.; et en 1779 en 8 toI. ^ pet. in-12. — Cet ouvrage^ ainsi que beaucoup fi* autres du même auteur^ a été mis à V index le 28 juilUt 1742.

Tons les bibliophiles savent que cet ouvrage est du célèbre Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, né à Aix en 1704, et qui prit le parti des armes à Tàge de 15 ans. Il a donné dans ses mémoires l'histoire de son impétueuse jeunesse. Blessé gravement au siège de Philipsbourg , il passa en Prusse , s*y maria , devint chambellan du grand Frédéric, et il fit un grand nombre de publications remarquables, car il était très-savant et très-actif. Sur la fin de ses jours, il revint en Provence, et il mourut à Toulon en 1771^ à Tâge de 67 ans. Ses ouvrages sont très-nombreux et assez estimés ; réunis^ il formeraient plus de cinquante volumes. On aurait pu songer à en faire une réimpression complète, de même que Ton a fait pour ceux de Voltaire et de J.-J. Rousseau; mais les esprits sont tellement changés par suite de la révolution française, du Socialisme^ etc. , que ces sortes de collections tombent dans le plus complet discrédit, et se vendent au prix du papier.' Il y aurait cependant d'excellents analectes à extraire de ses ouvrages. Nous ne parlons pas de

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Thérèse philosophe qui se réimprime continuellement et se lit en entier, mais de la plupart de ses autres productions: Les Nonnes galantes \

— les Mémoires du comte de Bonneval et autres; les Mémoires secrets et universels , ou Histoire de l'esprit humain , en 14 volumes ;

— la Philosophie du bon sens^ en 3 volumes ;

— les Lettres cabalistiques, juives, chinoises^ etc. — Contentons nous, pour aujourd'hui d'extraire quelques passages de ses Lettres chinois ses, auxquelles on pense que Frédéric II a collaboré :

Tome J, lettre i2, — Ignace, dont tu as si souvent entendu parler aux jésuites, et dont tu as lu la vie écrite par un de ses disciples, écrit bien éloigné de la vérité et de ce qu'on dit ici, est le grand patriarche des molinistes: c'est ainsi qu'on appelle en Fi*ance les jésuites et tous les autres religieux et séculiers qui leur sont fortement attachés. Cet homme naquit en Espagne, il passa an service les premières années de sa vie. Ayant été blessé au siège de la citadelle de Pampelune d'un coup de fusil qui lui avait cassé l'os de la jambe, sa blessure fut mal pansée; une grosseur, causée par un os qui avançait trop, rendait sa jambe difforme. Ignace, qui était idolâtre da sa figure, ne put souffrir ce défaut: malgré Tavis des médecins et des chirurgiens il se fit couper cet os jusqu'au vif; c*était acheter chèrement le plaisir de porter sa botte bien tirée.

Les efforts que fit Ignace pour n'être point contrefait ne s^arrêtèrent point à ce premier. Sa cuisse droite s'étant retirée depuis sa blessure, dans la crainte d'être boiteux, il fit construire une machine de fer pour l'allonger, mais quelques maux qu'il souffrit et quelque douleur que lui causât cette espèce de torture, tout cela fut inutile; la cuisse resta toujours plus courte que l'autre.

Ignace , pour dissiper sa tristesse et le chagrin de se voir boiteux, demanda quelques livres: par hasard on lui en donna un qui contenait l'histoire des principaux saints européens. Ce livre, rempli de prodiges et d'histoires fabuleuses, échauffa son imagination, qui était naturellement très-forte et susceptible de recevoir aisément les objets qui lui étaient offerts, quelques bizarres qu'ils fussent. Tout-à-coup, Ignace ne pensa plus à sa jambe; le souvenir de sa blessure s'effaça pour ainsi dire de sa mémoire, les actions fabuleuses des saints européens l'occupèrent entièrement. Tantôt à l'exemple du bienheureux Policrone, il cherchait la racine d'un gros chêne pour la mettre sur ses épaules en faisant l'oraison. Un moment après il demandait des cordes pour imiter Dominique l'encuirassé, qui se donnait trois cent mille coups de fouet pour semaine; il semblait déjà à Ignace que son cœur, ayant tout le zèle de ces saints Nazaréens, ses épaules et ses fesses devaient en avoir acquis la dureté.

Toutes ces folies se passaient cependant en

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idées, et n*avaient encore aucane réalité. Ignace s'était contenté d*extravaguer en secret. Toutà-coup, il se livra en public à son imagination déréglée et se mit à courir les champs. Il monta sur une mule malgré les remontrances de son frère; se déroba de chez lui, et prit la route d*un monastère. Ayant rencontré sur le chemin un moine mahométan , il Youlut l'obliger à se battre, ou à confesser quMl se trompait en suivant sa religion. Le maure ne voulut faire ni l'un ni l'autre, et pour se débarrasser d'un pareil fou, il s'enfuit.

Il semblait que cette première action d'Ignace fût un augure de ce qu'il ferait un jour, et des principes sur lesquels il établirait les opinions qu'il ferait recevoir à ses sectateurs. La violence et la contrainte sont les deux premières maximes des jésuites. Oh î qu'ils sont différents en Europe de ce qu'ils veulent paraître à la Chine.

Après qu* Ignace eut couru toute l'Europe un pied nu et l'autre chaussé, faisant de temps en temps quelques extravagances, étant arrêté dans certaines villes par rapport à ses folies, et conduit devant les juges, il vint à Paris pour y apprendre les éléments de la langue latine; il avait alors trentetrois ans. Comme, sous prétexte d'inspirer aux jeunes écoliers l'amour d'une vie chrétienne, il les induisait à donner tout ce qu'ils avaient et à vivre comme des gueux, les professeurs du collège voulurent lui faire donner le fouet. Il s'excusa le mieux qu'il lui fut possible; et soit qu*on eut quelque! honte de traiter

ainsi qu'an enfant un homme de l'âge d'Ignace, Boit qu'on se content&t des raisons qu'il apportait, il ne fut point fustigé, et perdit une occasion où il aurait pu attraper quelques-uns de ces coups de fouet qu'il enviait tant à Dominique l'encuirassé.

On ne saurait croire jusqu'où allait la passion d'Ignace pour 6tre fouetté. Tous ses disciples qui ont écrit dans ces derniers temps, conviennent qu'il priait ardemment ses maîtres de le traiter sur cet article, malgi*ë son &ge, comme le plus petit écolier. Enfin, après bien des peines, Ignace ajant appris médiocrement la langue latine, et ramassé quelques aumônes, courût encore les grands chemins. Il passa même en Egypte pour aller voir Jérusalem. Les folies qu'il y fit obligèrent les chefs des Chrétiens qui résident dans cette ville, de lui ordonner d'en partir.

Les extravagances d'Ignace étaient plus affectées que réelles. Sous son zèle, outre la dévotion il couvait une ambition démesurée, et quoique son esprit eût d'abord été altéré, soit par le changement de vie, soit par ce qu'il avait souffert dans sa maladie, dans la suite, la vanité et le désir d'être chef d'une secte respectable furent les seuls motifs qui le conduisirent. Il continua toujours à tenir la même conduite parce qu'il s'était aperçu que ses pieuses folies ne laissaient pas que de lui acquérir l'estime et l'admiration du peuple. Dès son voyage de Paris, il avait commencé à avoir quelques disciples, le

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nombre en augmenta dans la suite considérablement. Il leur imposa pour première loi de vouer au souverain pontife romain une obéissance aveugle, et de se soumettre entièrement aux ordres de leur chef, c'est-à-dire aux siens et à ceux des personnes qui se succéderaient dans la suite. Ces deux points étaient aussi essentiels que politiques. Par le premier, il assurait éternellement à ses disciples la protection de la cour de Rome; par le second il établissait le bon ordre dans la compagnie. C'est ainsi qu'il nomma cette troupe de gens, qu^on appelle aujourd'hui la Société des Jésuites. Il se ressouvenait encore qu'étant militaire^ il avait vu que la subordination était Tâme d'une armée, et que dans tous les Etats rien n'était durable si les chefs n'avaient le pouvoir de se faire obéir. Ce fut là ce qui le détermina à établir cette totale obéissance aux supérieurs, d'où l'ordre a retire tant d'avantages dans la suite.

Après bien des peines et des soins pour l'établissement de sa secte, Ignace mourut. Ses disciples songèrent d'abord à le déifier, ainsi qu'avaient fait les Chinois en faveur de leur maître Foe ; mais comme toutes ses actions étaient encore connues , et que bien des gens le regardaient comme un fou, les autres comme un habile imposteur, les jésuites n^osôrent lui attribuer l'opération de quelques événements mii*aculeux. Ils avouèrent môme qu'il n'avait fait aucun prodige, soutenant cependant qu'il n'en était pas moins digne d'être placé parmi les divinités su-

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