‹ Analectes historiquesChapitre 15 sur 23 · CCXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXVIII

Relation de voyage des députés envoyés par les états de Hainaut à Bruxelles, et de l'assemblée des états généraux tenue en cette ville {{) : 29 avril-Sjuin 1574.

Stiyvant la conclusion des estatz de Haynnau tenus à Mons les S^'"" et 23""' du mois d'apvril mil cinq cent soixante quatorze puis Pasques, monseigneur le conte de Lalaing;, lieutenant, gouverneur, capitaine général, grand bailly de Haynnau, chief desdicts estatz; niess'MeSainct-Ghislain, deHanon,deMaroyelles et de Vicogne, pour le clergé ; messire Gilles de Lens, baron d'Aubigny, S"' de la Longueville, messire llobert de Trazegnies, S'^ de Sepmeries, messire Charles de Gavre, S'' de Frezin, d'Ollegnyes, etc., et messire Jehan de Failly, S'' de Bernissart, chevaliers, pour les nobles; messire Jacques de Sivry , aussi chevalier, Loys Corbaull, escbovins, Antoine de la Croix, escuyer, seigneur de la Motte, Guillaume de Vergnies, du conseil , et M" Franchois Gaultier, penlionnaire de la ville de Mons, Philippcs Fraueau, receveur général des aydes, Loys Carlier, greffier de l'audience, et Séverin Franchois, greffier des estatz, se sont party pour Bruxelles, se trouvant, si pas tous du moins le plus grand

(1) Sur celte assemblée des états généraux, voir les lettres du grand commandeur de Casliile au Roi, et les pièces formant Y Appendice B, dans le ô'' volume de la Correspondance de Philippe TI sur les affaires des Pays- Bas, publié en 1858.

nombre, au gisl h Hal , lejoedy, pémilliesme jour dutlicl mois (l'apvril, et au lendemain vendredy, dernier jour, tous audict Bruxelles, pensant illecq trouver Son Excellence, tant pour au lendemain, premier jour cie niay, luy faire rapport de ladicte conclusion, comme pouroyret entendre la proposition que Sadicte Excellence disoit de faire aux estatz généraulx, mandez en bon et notable nombre au jour prédict audict Bruxelles : ce que néantmoins ne s'estoit faict, au moyen que Sadicte Excellence esloit en la ville d'Anvers, pour la venue et entrée en icelle par violence et force publicque de certaines trouppesd'infanterye espagnolzvoullant cstre furny de leur gaige (comme l'on disoit), à raison de quoy lesdicts S"^* députez avoient séjournez audict Bruxelles. Le dimence, second jour dudict mois de may, mondict S"^ le conte de Lalaing avoit fait assemblera son logis tous les prénommetz députez de Haynnau , où s'estoient trouvez (excepté le baron d'Aubigny estant allé visiter le S'' de Dyon, son beau-frère, par licence de mondit seigneur), aux(]uelz fu averty que, le jour paravant, Sadicte Excellence avoit escript que les députez dcseslalz eussent à Tatendre, et que, au plus tost que luy seroit possible, retournoroil audict Bruxelles.

Le mercredy, 5'"^ dudict mois de may , environ noef beulres du matin , Pière Lasne , huissier de la court , par charge du S'' de Berlaymont, avoit adverty les députez des estatz en général, spécialement ceulx de Haynnau , adfin d'eulx trouver à la court à trois heures précisément puis noesne, comme ilz firent en la gallerye de ladicte court. Eulx illecq assemblez, chascun à son ordre, ledit S"" de Berlaymont et le conseillier d'Assonville, avec 'aucuns aullres du conseil, seroient illecq venuz, mandant les députez de Brabant en quelque autre chambre plus prochaine, où avoient esté certaine espace, puis rethournez à ladicte gallerye avec les autres députez, lesquelz, spécialement ceulx d'Arthois et de Haynnau, avoient souslennz, suyvy d'autres, que, préalablement faire quel(|ue proposition, debvoienl estre aussy mandez chascun en pai'ticnlier, aussy bien que lesdicts députez de Bra-

haut : à qiioy lesdicls seigneurs de Berlaymonl et d'Assonville avoient insislc au contraire; néanlmoins, voyant que lesdiets députez d'Arlliois et de Hayunau avoient péremptoirement solu (1) à leur response, s'estoient lesdiets seigneurs de Berlaymont, d'Assonville et autres dudict conseil arière transporté en la chambre particulière où lesdicls de Brabant avoient esté, mandant lesdiets députez d'Arthois, et subsécutivement ceulx de Haynnau, où esloit le président Viglius; déclarant par ledict S'" d'Assonville ce que Ton avoit mandé les députez de Brabant en ladicte chambre, estoit seulleinent pour leur advertir en brief la cause de la convocation, de quoy lesdiets de Haynnau ne debvoient avoir suspicion que l'on leur vouldroit celer aucune chose concernant le faict de l'assemblée , à laquelle en général se déclarera solu ce qu'ilz avoient requis et persisté, estoit adfin de garder l'ordre, et qu'ilz donneroient response à l'assamblée générale, ayant oy l'advis des députez de Brabant, Flandres et Artois. Estant tous lesdiets députez rethournez à ladicte gallerye, ledict seigneur de Berlaymont avoit faict proposer, par ledict S' conseillier d'Assonville, que Son Excellence leur avoit donné charge de retboiirner d'Anvers audict Bruxelles, pour advertir à messieurs les députez qu'icelle esloit marye ne pooir sytost venir faire la proposition générale ausdicts estalz qu'elle avoit charge de Sa Majesté, et publication du pardon, au moyen des affîiires survenuz audict Anvers, requérant eulx trouver sabmedy au giste en la ville de Lyère lez-Anvers, où chascun sera très-bien accommodé, pour en faire le debvoir au lendemain , dimenche, exhortant chascun y volloir satisfaire. Sur laquelle proposition le pensionnaire de Bruxelles, après avoir demandez advis à chascun des membres desdicts députez en particulier, avoit donné pour response, en elïect, que leur charge portoit d'eulx trouver audict Bruxelles, ne le poant excéder; et sy aucuns inconvéniens avenoient d'eulx trouver audit Lyère, ainsy qu'on avoit veu

(I) Snjv, SHiisfait, <lo fiolvere.

avenir à Anvers, crainderoient en eslre reprins et désatlvoez Je ceulx les ayant commis : à quoy ledict S"" d'Assonville avoit réplicqué : « Où que le pape est, Rome est, et où le Roi et son » gouverneur estoil, est la court; « au surplus, que l'on les asseuroit de tous inconvéniens et interrestz. Solu au contraire par lesdicls députez des estatz d'Arlliois, Haynnau et aucuns autres persistant en, leur response, que seroit excéder leur pooir, et que diflicillement l'on les sçaveroit asseurer, exemple de ce qu'estoit advenu audict Anvers, et par plusieurs autres députez ecclésiastiques le nieisme, requérant volloir advertir Son Excellence pour se trouver audict Bruxelles, ce que ledict S"^ de Berlaymont promist faire à toute diligence; et, au regard des députez de Brabant et Flandres, avoient consenty, sur ladicte promesse d'asseurance, se trouver audict Lyère. Attant chascun s'estoil retliiré. Le vendredy """, tous les dé|)utez desdicts estatz généraulx furent signilfyez eulx trouver au lendemain, sabmedy, entre noef et dyx heulres, à la court, comme ilz firent au lieu prédéclaré, où lesdicts S''* de Berlaymont, d'Assonville, audiencier et aultres du conseil seroienl venuz environ les dyx heures et demye, proposant par ledict S' d'Assonville à mesdicls S"" les dé- |)utez en général avoir receu lettre de Son Excellence, pour leur faire entendre que à grand regrect icelle se trouvoit empeschée aux affaires tant importantz audict Anvers, ne les voeillant plus avant requérir d'eulx trouver audict Lyère, mais quilz volzissent surceyr et attendre son retliour audict Bruxelles, quy seroit au plus tost, où elle désiroit sa présence, pour faire faire la proposition générale ausdicls estatz convoquez la première fois, et davantaige d'estre à la publication dudict pardon général tant important; faisant faire lecture desdictes lettres de Son Lxcellence adreschanles ausdicls S'^ de Berlaymont et d'Assonville (1 ). Et après avoir par ledict pensionnaire de Bruxelles demandé advis auxdicls députez des estatz, et à chascun à son ordre et particu-

(!) Eilos sont ilaiis la Correspondance de Pliiiippe fl, t. 111, p. j05.

lièrement, avoit donné pour response, suyvant leurs conclusions, en effect, que les aH'aires désiroient accélération , veu le grand inlerrest que Sa Majesté et les pays supportoient au moyen du retardement: néantnioins, désirant satisfaire au bon plaisir de Son Excellence, altendroieiit le relhour d'icelle audict Bruxelles, requérant ausdicts S"^^ de Berlayniont et d'Assonville volloir escripre à icelle Son Excellence de leur response, et luy suplier très-hunjblenient que, au plus tost que faire se polroit, se irouveraudict Bruxelles, pourelfectuer sa charge, ou licentyerlesdicts députez: ceque IesdictsS"de Berlayinont et d'Assonville proniisrent faire, se retliirant attanl par lesdicts députez chascun à son logis audict Bruxelles.

Le lundy, 17"'\jour dudict mois de may, mondictS'de Lalaing aroit mandez lesdicts députez de Haynnau à son hostel, ausquelz avoit faict lecture d'une minute de lettres, pour par le pensionnaire des estalz de Brabaiit le porter à Sou Excellence audict Anvers, contenant en effect que, pour le service de Dieu, du Roy et delà patrye, heuist à soy trouver audict Bruxelles au plus tost, ou volloir licentyer lesdicts députez adfin de pooir retourner: laquelle n)inule de lettres lesdicts députez de Haynnau avoieut trouvé bonne que l'on le debvoit mettre au nelli, signer dudict pentionnaire, et le porter à Siidicte Excellence à toute diligence.

Le Joedy, "27"^ dudict mois de may, Willemans, grefiier des estatz de Brabant, se trouva à l'iiostel d'Ai'emberghe, où estoit logit^ niondict S' de Lalaing, et en sa présence, aussy desdicts S'^ baron d'Aubigny , de Sepmeries et de Bernissart, et aucuns députez des villes, telz que Sivry, Corbault, Lacroix, Gaultier, Carlier et Séverin, illecq appeliez par niondit S'' de Lalaing, avoit déclaré d'avoir charge des députez des estalz de Brabant se trouver vers eulx , comme avoit faict par-devers plusieurs autres députez d'aullres pavs , leur monstrant certaines remonslrances qu'ilz avoient préadvisé pour présenter à Son Excellence à sa venue, laipielle estoit advoée (après l'avoir corrigé et augmentez en aucuns endroiclz) par lous les députez du clergé et pluisieurs

(\o<i nobles (les ostatz iïi^'néraiilx : ayant par ceiilx de T'iandics requis aucuns jours pour y adviser el donner leur responso, comme avoient faict aultres, et néantmoins, pour gaingnier temps, préalablement avoir heu la response absolute de Flandres et Arthois, venoit par-devers lesdicts de Haynnau, ausquelz avoit baillié copie desdictes renionstrances, lesquelz les prinrent pour les adviser, penser dessus et donner leur response.

Lesdictes renionstrances advisées par piuisieurs et diverses journées (après que sur le meisme ell'ect aroient esté drescbées et mises en ordre par aucuns de Haynnau) , avoient esté trouvées bonnes pour en faire présentation à Son Excellence, ainsy qu'avoit esté après et incontinent la proposition générale et le remerchîment à Son Excellence.

Le niercredy, second jour de juing, estant certain de la mort du roy de France (1), et craingnant les piaticques illicites des ennemys du costé de France, uiesdicls S" les députez des estatz de Haynnau avoient conclu de envoyer niondict S'' le baron d'Aubigny par la poste audict Anvers vers Son Excellence, luy remonstrer piuisieurs poinctz : premièrement, de par niondict S"" le conte de Lalaing, flaire une visite et diligente rcveue par toutes les IVonlières dudict pays pour donner l'ordre qu'il convenoit, tant pour les fortiffications et munitions comme pour le payement des soldalz el des quatlres compaignies d'ordonnance , pour avoir moyen d'eulx monter et armer, et au surplus de.volioir résouldre sur raccord que ceulx dudict pays avoient offert de faire, en diminution des aydes accordées ou à accorder, avec autres poinctz apparant plus amplement par sou instruction signée d'aucuns de mesdicts S"^* les députez : sur quoySon Excellence avoit remerchié lesdicts députez de l'advertance pareulx faicte,et que, à sa venue audict Bruxelles, donneroit sur tout l'ordre requis.

Le sabmedy, 5""^ jour dudict mois. Son Excellence retourna audict Bruxelles; et, environ les cincq heures, l'huissier du conseil

(1) r.linilos IX, ninrl !<■ ÔO mni 1574.

d'Estat vint scemoinJre (1) les dépulez en général pour au lendemain, dimenche, jour de la Trinité, eulx trouver environ les huit heures à l'église S'^-Argoiille (2) , et à quattre heures puis noesne à la maison de la ville; en laquelle église, environ les noef heulres, Son Excellence, les chevaliers de l'ordre, seigneurs du conseil d'Estat, privé et des finances, et quasy généralement toute la noblesse estant en ladicte ville se y estoient trouvez, où que la messe avoit esté célébrée par monseigneur le révérendissime et illustrissime archevesque et duc de Cambray, assistez de messeigneurs les prélatz de Haynnau et aultres, où y avoit heu la prédication faite par monseigneur l'évesque d'Arras; la messe achevées procession solemnelle, portant le saint sacrenienl, et la publication du pardon général de notre saint père le pape.

A l'après-disner, environ les cincq heures, fu aussy fait la publication du pardon général de Sa Majesté sur le marchié de Bruxelles, en la présence de Son Excellence, ceulx desdicts coiisaulx, députez et grand nombre d'aultres.

Et au lendemain, lundy 7""^ dudict mois, du matin environ les noefz heulres, tous lesdicts députez des estatz généraulx s estoient trouvez à la court, où que la proposition générale s'esloit faicte verballement, en premier lieu par Son Excellence en langue espaignole, et en après par ledict S'' conseiller d'Assonville en franchois. Et après avoir par le pensionnaire de Brabant demandé advis à mess" les députez desdicts estatz généraulx, chascun à son ordre, avoit remerchié Son Excellence de ses bons debvoirs et offices, et suyvantce faict lecture desdictes remoiistrances préadvisées et les délivré à Son Excellence, déclarant par ledit S"^ d'Assonville que, au lendemain, les estatz euissent à se retrouver à la court, pour en particulier parler à eulx par Son Excellence, environ les noefz heures. Auquel jour, lieu et heulre, raesdicts S"^^ les députez de Haynnau s'esloyenl trouvez, où répé-

(1) Scerho Indre , semoncer, inviter.

{'}) Sainlc-Gudule.

lilion leur fii faicte en partie de la proposilion du jour précédent, en requérant d'eulx volloir acconin)odcr à la demande de Sa Majesté; desquelles propositions avoit esté requise copie, remerchiant très humblement Sa Majesté de la grâce et pardon lïénéral que sa clémence avoit faict à ses subjeclz, et Son Excellence de la bonne main qu'elle y avoit tenue de y satisfaire, et quant et quant luy faict rapport de la conclusion des estatz sur leurs obligations demandées pour lever cent cincquante milz florins, et de avancher syx mois de gaiges : le tout apparant par act délivré à Son Excellence, qu'elle avoit dict de visiter et y donner sa response, lycentyaiit lesdicls députez, pour aller faire leur rapport à leurs estatz et en rapporter response bonne et fructueuse, sur la fin du présent mois de juing 1574..

(Archives de l'Étal, ;"i Mons ; Rpijistre aux actes des états de Hainaut, de 1569 à 1374, fol. 173 et suiv.)

Avis de Maximilicn Vilain , baron de Rasscnghien , donné dans la jitute d'Etat convoquée par le rjrand. commandeur de Castille, sur les nèijocialions à ouvrir avec le prince d'Orange et les états de Hollande et de Zèlandc : 26 novenjbre loT-i (\].

Monseigneur, par la proposition qu'il at pieu à Voslre Excellence nous faire (si j'ai bien entendu) , elle at mis en délibération ces poincts :

(1) On lil, en tête de celle pièce : « Advis aiillrefois donné par feu le r baron de Rassengliien, conie d'Isengliien, au feu grand commandeur de

Pieiuièreiuent, sil est expédient et convenable de pacifier et traicier aveeque le prince dOrenges et les eslalz altérez;

2° Par quelz personnaiges et inslrumentz ladicte communication se poiirat mieulx conduire;

5" En qnel lieu et soubz quelles asseurances l'on feroit plus connnodéinent venir et assanihier les députez pour en traicter;

4° Des remèdes qui se pouriont donner à ces troubles;

5° Et aussv par quelz uioiens et ordre l'on procéderai en ladicte communication de paix avecque maintènement de l'autorité et réputation de Sa Majesté;

G° Après, ce que l'on pourat faire au cas que lesdicts altérez ne voulsissent entendre à la raison, et se remectre soubz l'obéissance de Dieu et de Sa Majesté.

Toucbant le premier poinct : « S'il est expédient de traicter )) et de pacifier, » certes c'est cbose déplorable que les affaires de ces pays, vrays patrimoniaulx de Sa Majesté et si florissanlz paravant soubz la bonne grâce, faveur et clémence des princes ses prédécesseurs et la sienne, sont réduictz à lelz termes qu'il soit besoing mouvoir ceste question de traicter de pacification entre le prince et ses subjectz.

» Castille, lieutenant, gouverneur et capitaine généiai des Pays-Bas, le i6 » (le novembre 1574, au conseil d'Eslat, où estiont présents le duc d'Ar- « schot, les comtes de Berlaymont, duRoeulx, de Lalaing, ledicl de Ras- » senghien, les évesques d'Ypre et Bruges, le sieur Iliét-omme de Rhoda, » le conseillier d'Assonleville, les chancelliers de Brabanl et de Gheldies, » le président de Hollande, et pour secrétaire Beriy. «

Sur les négociations entamées, à cette époque, avec le prince d'Orange et les états de Hollande et de Zélande, nous avons donné un grand nombre de documents dans le ô' volume de la Correspondance de PItilippe II sur les affaires des Pays-Bas.

L'avis du baron de Rassengliien que nous publions fut envoyé au Roi, le 11 décembre, par le grand commandeur de Castille, qui lui écrivit que c'avait été celui qu'on avait écouté avec le plus d'attention. ( Correspo«dancc de Philippe II , p. 203.)

Si (lu coininencement l'on eiisl bien pezé ce qu'iniporloit de nicctrc diffidence entre le Roy et ses estatz, qui est comme diviser la teste du corps, et combien il est dangereux au prince d'aliéner les cœurs et perdre la bénévolence de ses sudjectz, et calaniiteux aux subjeetz de resentir le couroux de son prince irrité, ne serions présenlemenl en ce dangier. Mais puisque noz péchez et la corruption des hommes et du tamps nous ont occasionné ce tant extrême et misérable désastre, il faiilt prudentement adviser, et au plus tost, par quel bout l'on s'en pourat mieulx desvelopper et racoustrer le corps si deschiré.

Et comme Vostre Excellence nous at commandé de librement dire nostre advis, je me confie aussy qu'elle prendrai de bonne part si, pour luy obéir et en acquicl de l'obligation et sincère affection que j'ay au service de Dieu, de Sa Majesté et asseuié maintènement de ses Estatz, je luy dis sincèrement et ouvertement ce que j'en puis sentir.

Et en premier lieu (pour respondre par ordre aulx poinctz }nys en délibération), il me samble y avoir quatre raisons et considérations principales qui doibvent mouvoir Sa Majesté à s'incliner cl faire procurer reste pacification des Pays-Bas par touts moiens possibles et raisonnables, si avant que faire se pourat, la religion catholicque et son authorilé suprême saufz.

La première raison est l'honneur de Dieu et advanchcment de sa saincte religion catholicque; la seconde, la propre grandeur et aucthorilé de Sa Majesté; la tierce, le bien et proufTict général de toutz ses Estatz et subjectz; la quatriesme, le respect de toutz ses voisins, tant amys etconfoedérés que ennemis et malveillant/.

Et, pour succinctement arraysonner chescuime desdictes considérations, quant à la première, ceulx qui ont veu comme moy et considéré Testât auquel s'est trouvée la religion calholicque en ces Pays-Bas avant les premiers troubles, durant iceulx mesnies, à la venue de monseigneur le duc d'Albe, durant son .gouvernement, et comment elle se retrouve présentement avecque les occasions de tenips à aultre survenues, poulronl

( Al\) )

facillerneiit jugei* el donner tesmoignaige du détriment et diniituilion advenue en ladicte religion.

11 est notoire que, depuis l'arrivement dudict seigneur duc (oultre ceulx qui s'estiont partis paravant en grand nombre, des plus sédicieulx et mutins des troubles précédentes), se sont de nouveau absentez hors de ces pays (ores que à sa venue tout csloit réduict et paisible, tant au foict de la religion que obéissance du Roy) plus de cent mille ûmes, entre lesquelles y avoit grande partie de catholicques, lesquelz, ou par pusillanimité, ou de craincte d'estre recbercbez d'avoir, ^s troubles passez, par curiosité, esté aulx presches et conversations des hoeréticques, ou bien d'avoir parlé trop librement {timebant enim ne noix solwn fada sed ciUnn dicta trahcrenlur in crimen), par intimidation des uns aux aultres et mauvaises impressions (je laisse les menasces des soldatz qui n'exempliont personne de coulpe), se sont retirez en Angleterre, France et Allemaigne, èsquelz lieux, par la longue hantize et demeure avecque hérélicques, plusieurs se sont laissé corrompre et perdre du tout. Aultres, n'aianiz encores osté la peur et difiidence conceue doiz le commenchenient, ou de craincte d'estre molestez de gens de guerre, y attendent la fin des troubles et guerre présente de par dechà, en dévotion de retourner et y vivre catholicquement après la pacification d'iceulx; en Hollande aussy et Zeelande, comme, paravant la rébellion ou altération dernière, tout s'i maintenoit paisiblement soubz la religion catholicque et obéissance de Sa Majesté, et que je puis attester d'avoir veu , au tamps de l'embarquement de la royne, nostre maistresse, ez villes de Flissinghe, Middelbourg, siège episcopal, la Vère et aultres \illes principales desdictes isles, aultant de dévotion et démonstration de bonne piélé qu'en nul aultre Estât de par dechà.

Il fault certainement croire que, combien que la rébellion survenue et communication des héréticques en ait depuis gasté plusieurs, que toutcsfois il y en reste encores grand nombre de bon?, bien aft'ectionés à nostre religion et service de Sa Majesté, les-

quelz (pour eslre le chancre de l'hérésie un mal fort contagieux), se différant le remède plus longtemps, sont en dangier peu à peu d'estre aussy infectez. Et encoires qu'ilz se niaintiengnent bons , toutesfois, de jour à aultre, iceulx et aultres d'anchienne foy et desquelz l'on pouvoit espérer ayde et assistance au recouvrement desdicls pays altérez, meurent, et en leur lieu succèdent aultres jeunes nourris en erreurs et rébellion, n'aiantz cognoissance de Dieu ny de leur prince naturel, et suivent seulement certaine liberté imaginaire : par où la réduction en sera de beaucoup plus difTicille. Par quoy Sa Majesté, pour retirer lesdicts bons subjeclz hors de la tyrannie et oppression des hoeréticques, doibt chercher toutz moiens possibles et licites; et puisque les Ibrches y employées jusques à présent, avecque perte de tant d'hommes de service et fraiz indicibles consonimez, ont eu si peu de succez, l'un inconvénient attirant l'aultre, ilsamble que Sa Majesté n'excéderat en riens lofTice d'un bon prince chrestien et catholicque, si elle employé aussy toute sa clémence et miséricorde pour réunir ses subjectz altérez, comme membres à son corps, et soubz l'obéissance de Dieu et la sienne, par toutes voyes licites et raysonuables : d'aultant mesniement qu'en tamps de paix l'on at beaucoup meilleurs moiens de restablir le faict de la religion et mettre bon ordre et police en tout , qu'en guerre et troubles , principallement civiles et intestines, qui n'engendrent que confusion, ruyne et désolation de tout un estât publicque.

La deuxiesme considération pour laquelle Sa Majesté se doibt incliner à ladicte pacification est sa propre grandeur et auctliorité, parce que le prince est estimé grand, quand il maintient ses Estalz et pays en paix et repos : d'où vient la richesse, nerf delà guerre, et de là procède qu'il est crainct et respecté de ses voisins, quelque grans qu'ilz soycnt, et aussy aimé, obéy et bien assisté de ses subjeclz, qui sont les deulx principaulx efï'ectz de la réputation et grandeur vraye d'un prince. Car pour cela désironsnous ordinairement la grandeur de nostre maistre, pour soubz les esles d'icelle estre mieulx maintenus en paix et tranquillité.

Et pour eslre le prince la teste du corps polilicqiio de ses Estalz, encoires que les membres l'aillent en leur olïice par rébellion, séditions et aultrement, et que rollence puisse sambler si grande que pour ne mériter aulcune grâce ou faveur, luv toutesfois, comme portant le sens etlasaigesse de tout le corps, et à qui importe principalement la sancté et prospérité de ses Estatz, doibt de son office porter le soing d'y remédier en tamps par remèdes propres et convenables, et tbercher touîz moiens possibles avant de copper quelque membre de son corps, s'accommodant pluslost à l'infirmité de ses subjeclz par bénévolcnces et bénéfices, pour les mieulx réduire et gaigner, que par rigeur de justice les faire craindre sans aimer, suivant la sentence du tyran: oderinl dummetuant : car, comme dit Cicéro, grand politicque, en ses Offices, mnlus diuturnitatis ciistos melus. Et doibt le bon prince préférer tousjours le bien et utilité publicque de ses subjeclz et pays à sa propre affection ou prouffict particulier, et la clémence à la rigeur de justice, à l'exemple de Dieu, cvjus proprhiin est misereri et parcere. Et ny plus ny moins que le corps ne peult vivre sans la teste, ny récbiproquement la teste sans les actions du corps, ainsy le prince et ses Esiatz ne peuvent prospérer ny l'un nyl'aultre, sans estre joinctz, assistez et nourris d'actions réchiproques et concorde mutuelle : oimie refjmim in se divisiim desolabitur ; et partant, comme la grandeur du prince consiste en la bénévolence et bonne intelligence de ses subjectz, laquelle se nourit par paix. Sa Majesté doibt, en respect de sa propre auctorité, procurer ceste concorde et union de ses Estalz altérez avecque luy, mesmement pour mieulx conserver les aultres, quia concordia res parvae crescunt , discordia maximae dilabuntnr.

La troisiesme considération qui doibt mouvoir Sa Majesté à ceste pacification est le bien et utilité généralle et publicque de ses Estatz et subjectz. L'expérience nous at assez donné à cognoistre combien les troubles de par dechà ont causé et apporté de dommaiges, pertes, intéreslz et discommoditez, non-seulement aux

particuliers et à toiilz les Eslalz en général du Roy, par tant do pilleries, ruynes et délroiisscmentz de floles et années entières de mer chargées de biens inestimables, et par clôture des passaiges tant par mer que par terre, mais aussy quel retardement ilz ont occasionné aulx aultres saincles en)prinses de Sa Majesté, avecq détriment général de toute la chrestienneté , par le piet que leTurq, commun ennemy, at cependant emprins suricellc, selon qu'il est notoire à chascun.

Par où pour mieulx maintenir en prospérité toutz ces Eslatz , y remettre en leur entier les contraclations et commerces acostumez qui ameynent les richesses et entretiengnent les forces du maistre, pour contentement de toutz ses subjectz et regaigner leur cœur et bénévolence, et unir ses propres forces pour tant plus librement et seurement pouvoir faire teste à ses ennemis, et se servir en tout tamps des advantaiges et commoditez que Dieu luy a donné soufîîsamnient en ses pays, sans estre besoing de s'appuier tant sur les estrangiers, que l'on peult Traiem.enî dire estre fundi nostri calamitatem, parce qu'ilz ne servent qu'à piller, ruiner le pays et emporter tout l'argent hors d'icelluy sans aulcun bon effect de service, comme s'est veu en cestr guerre, Sa Majesté, à mon advis, doibt chercher toutz bons moiens servanlz à ladicte pacification, et, si m olleram parlent pcccandum est, plustost se monstrer trop clément vers ses subjectz que trop sévère et opiniastreà punir leurs faultes, se souvenant, amore et benevolentia inelius slahiliri macjna imperia quavi metu. Le bon duc Philippe, ancestre de Sa Majesté , duc de Kourgoigne, qui fut renommé le plus saige et riche prinche de son tamps, le plus respecté de ses voisins et aimé de ses subjectz, souloit dire qu'en cela il s'eslimoit grand, qu'il commandoit aux cœurs de riches subjectz; et par une lettre qu'il escripvoit à sa femme, estant lors à Lille, et luy au Quesnoy-le Conte, Inquello j'ay veu et leu, melloit qu'entre toutes les grâces que Dieu luy avoit faicles, il estimoit celle-là des plus grandes nne partout où il alloit, il se trouvoit suivv et accompaicné de l'amour et béné-

volence de ses subjectz, qu'il tenoit pour un thrésor fort asseuré.

Et cerles la grandeur de nostre luaistre est telle, et les comnioditez qu'il at en ses Estatz si grandes, qu'il peult faire teste à tout le monde sans craindre personne, nioiennant qu'il s'entende bien avec(]ue ses propres subjeclz et qu'il possède leurs cœurs, pour tant plus librement s'ayder de leurs moiens et estreassisté au besoing de leurs biens, qui est le vray remède de maintenir ceste grande masse de tant d'Eslatz si divers de nature et climat en ung corps et soubz le commandement et obéissance d'un chief : aultrement, par division de quelque membre, quelque petit qu'il soit, légièrement toute la masse du corps entier se dissouldroit, comme lisons par les histoires estre advenu souvent que les plus gandes monarcbyes , estanlz au plus haiilt et ne pouvant plus soubstenir leur propre grandeur, se sont deffaictes et rompues par leurs propres forces : magna imperia plerumque mole ruunt sua.

La quatriesme rayson pour laquelle Sa Majesté doibt désirer ceste pacification , est le respect de toutz les princes et Estalz voisins, tant amis que ennemis. Vostre Excellence doibt entendre que ce Pays-Bas , combien qu'il soit petit et d'estroicte extendue, toutesfois, à raison de son assièle, de la commodité de la mer et rivières, des passaiges accessibles de toutz costelz, par où toutes marchandises y peuvent commodément arriver et d'icby estre distribuez partout, est comme un marchié publicque et cmporiîtm, non-seulement des voisins mais aussy de toute l'Europe. Par qiioy conséqnainment, quand ledict pays seuffre et que les tralFicques et négociations cessent par clôture de la mer et aultres passaiges, toutz les royaulmes et pays voisins endurent quant et quant grandes pertes et discommodilez , pour ne pouvoir faire proufict de leurs biens procédantz de leur creu, à faulte d'aultre issue, ny tirer aussy d'icby les commoditez requises, pour le commerce y interrompu de toutz costez à l'occasion des troubles v survenus et continuez si longtemps : ce que cause le malcontentement et clameur desdicts voysins. Partant , comme ces pays,

pour estre ainsy environnez ile tant et si puissans princes et Estalz, si ouvers de toutz costez et par mer et par terre, ne se peuvent maintenir en leur prospérité sans bonne correspondance desdicts voisins, lesquels aussy ne peuvent faire pronfiict du leur ny en tirer commoditez sinon par le nioien de ces Pays-Bas, Sa Majesté leur doibt aussy cesle correspondance de maintenir en cesdicts pays la paix, repos et asseurance des passaiiies pour le commerce général, et affin que Sadicte Majesté soit aussy récliiproquement assisté, secouru et correspondu desdicts princes et Estatz voisins, confœdérés et amis, en toutz ses affaires que luy pouriont survenir tant ychy que ailleurs. Et davanlaige, pour éviter aussy le dangierdes aultres grands voisins mal alfeclez, et qui sont en compétence avecqne nostre maislre pour la préférence et monarchie, lesquelz vraysemblablement, 9»o?»iV(wum//o fides regni sociis omnisqiie potestas impatiens consortis eril, ne cherchent sinon par toutz moiens possibles occasion de rompre et abaisser la grandeur qui leur est formidable et suspecte, Sa Majesté doibt désirer et chercher de s'appaiser et bien entendre avecque ses propres subjectz, pour toutes les susdictes raisons, avecque beaucoup d'auitres qui s'i pouriont adjouster. Sa Majesté, à mon advis, et pour Thonneur de Dieu . accroissement de la vraye religion catholicque, apostolicque et romaine, et raesmes pour sa propre grandeur, pour le bien et utilité généralle de toutz ses Estatz et pour le respect desdicts voisins, doibt chercher ladicte pacification, par quel bout que ce soit, moiennant la religion catholicque et son aucthorité suprême saufz, et gardant en tout la réputation vers les voisins et le dccorum principii) vers ses subjectz et vassaulx. Cicéro, père de l'éloquence romaine et de sa patrie, grand politicque, disoit au premier livre de ses Offices : Mca quidem senlentia, paciqnae nihil. luibihtra sit insidiurum semper est consulendiim ; m quo si mihi credilum fuisset, elsi non optimam, at aliquam sallem rempablicam, quae nunc nulla est, haberemus.

Quant au denxiesme poinct de la proposition de Vosire l']xrel-

lence : « par qiielz personnalises l'on ponroit niieulx conduire )) le faicl de cest(3 pacification, » il y a trois sortes de personnaiges par le^qnelz se penlt conduire cest affaire, et qui peu- \ent enlrevcnlr en ccste pacification, assçavoir : Sa Majesté, les princes chrestiens calholicques, parens et confœdérez du Roy, et liercement les subjectz et estalz bons de Sadicte Majesté.

La première et plus grande authorité du Roy sanihleroit non en îraicter, mais consister pardonner la paix à ses subjectz, par toulz telz moiens que l'on adviseroit meurement pouvoir estre souffisantz pour donner raisonnable contentement etosseurance aux subjectz altérez, et aux princes voisins, encores qu'ilz soyent mal affectez ou de diverse religion, occasion de dire que le Roy, en toute raison et équité, at saîislaict au debvoir et olïice d'un bon prince et clément, et qu'avecqiie son honneur et bonne réputation il n'eût sceu faire davanlaige, et que ledict bénéfice de telle grâce si absolule et sans aulcune réserve procédasse nueinent du propre mouvement et de la clémence naturelle de Sadicte Majesté, à l'intercession des princes amis et confœdérez, et à la irès-bumble requeste de toutz ses estatz et bons vassaulx en général, et pour un bien de tonte la chrestiennelé, mettant en oubly les olfences passées, njoiennant la recognoissance deue desdicts altérez à l'endroit de Dieu et son obéissance.

Et si, pour se mieulx approcher et entendre l'ung l'aultre, mesmement sur les asseurances, il fault venir à ce poinct de traicter et communicquer, il peuroit sambler que l'autborité seroit plus grande de le faire par tierce main et instrument de quelques princes voisins que aultrement, si avant toutesfois (ju'ilz fussent catbolicqueset affectionnez à nostre maislre, et telz que l'on n'ait aulcune double ou suspicion qu'ilz pouriont ou vouldi'iont practiquer leur particulier plus que le proufict du Roy et de ses Estatz.

Mais, en ce faicl d'empiler princes estranglers en ceste matière de pacification pour instrunientz prlncipaulx, je Ireuve,

entre aiillres, qiintre tlifTiculloz notables : la première, que la négotiation en serai plus longue et diflicille; la seconde, (|ue les forces et secretz du lloy et Testât de ses pavs leur seront par ce nioien plus cognetiz et descouvers; la tierce, que le Roy, parvenant à la pacification par leur nioien, se mettrai en grandissime obligation vers eulx, et comme si eulx luy eussent rendu ses pays en mains; la qiiarte, la double ijue sur les poiiiclz d"asseuranc«^ et conditions d'accord se poulriont proposer et limiter moiens, lesquelz en aultres endroictz seriont cby-après préjudiciables au Pioy et à ses Estaiz : car chascun prince, quelque bien affectionné qu'il soit, aimerai tousjours de procurer aussy quelque advanlaige pour sa liberté, francbises, droits et asseurances particulières, |uincipalement en pays où nécessairement il at affaire de traicler et tirer ses comnioditez. Par quoy, avant emplier lesdicts princes pour principaulx négociateurs de ladicte pacification , il mérite bien de y aviser meuremenl.

Quant à traicler et conduire ladicte pacification par subjeclz confidents, samble que ce seroit la voye plus briefve et nioings dangereuse, parce que le secret des affaires de Sa Majesté et de ses pays en demeureroit plus couvert, l'auctorilé plus entière, et l'asseurance, aussy requise pour la confidence de ce qui se promeclroit d'ung costel et d'aultre, se trouverai facilleinent au besoing, quand Sa Majesté serai servye d'y faire interposer la foy public.que et obligation de ses aultres Estatz bons; et ausdicis j>ersonnaiges, vassaulx confidentz et agréables, Sa Majesté pouroit faire donner telle instruction que bon luy sembleroit, selon les occasions de son service et moiens qui s'oftririont pour parvenir à quelque bonne et fructueuse résolution, bien que, pour moienncr les débaîz et remectre les principales dilficultez qui surviendrionl en ladicte communication aulx termes de la rayson, et donner plus d'auctorité à ladicte communication, il ne seroit liors de propos, [irincipallement lorsque l'on seroit en train de faict ou fuiily, d'y faire entrevenir aulcuns ambassadeurs ou députez des princes voisins, con)me de la royne d'An-

gleterre, duc de Julliers, duc de Bavière et d'aullres, mesmement j)0(ir servir de lesmoings à lout le nionde, en cas que l'aceordt ne sortisse elï'ect, de la sincère intention et des debvoirs èsquelz Sadicte Majesté s'auroil mis pour le bien publicque et repos de ses subjectz : ce que serviroit de justification vers toulz nialveuillantz et caliimnialeurs, et pour ester les faulses impressions qui se donnent des actions et intentions de Sa Majesté ausdicls princes et Estatz voisins par les lesdicts rebelles, pour estre mieulx assistez et favorisez d'eulx.

Et se peultSa Majesté tant mieulx fier en sesdicts estatz bons de par decbà pour y interposer leur foy, que toutz ont protesté, en particulier et générid, encoires à la dernière assambloe desdicts estalz, de soulJVir pluslost la mort que d'endurer aulcun changement en la religion calholicque roniaine ou obéissance de Sa Majesté, leur prince naturel. Et n'est chose nouvelle que, pour appaiser les troubles et séditions d'un Estât, l'on interpose la foy publicque des aullres estatz bons, mesmement des seigneurs, vassaulx et aullres principaulx personnaiges du pays, pour mieulx faire asseurer et oster lout(^ la difTidence intervenue par mauvaises impressions, aiant le mesme esté souvent praclicqué es anchiennes guerres civiles et intestines de Flandres et anitres Estalz de par, dechà.

Touchant au lieu qui se pouroit choisir pour la communication et l'asseurance qui se pouroit donner aulx députez, qui est l'aultre poinct de la proposition de Vostre Excellence, il me samble n'y avoir grande difficulté : (-ar pour le lieu, il fout adviser d'en choisir ung qui soit propre pour la commodité des communiquanlz et à la main pour, d'un costel et d'autre, pouvoir estre servv de bricfves responces aux poinclz qui tomberiont en diificulté, aflin de tant plus advancher cesle négotiation , comme, à mon advis, seroit propice quelque lieu entre Breda et Sainte-Gertrudberghe, soit le fort de Mondragon ou aultre, ou bien que l'on dressât à la légière quelque niaison de bois au lieu plus propre, de sorte que chascune des purlies, après la couj-

niiinicallon, se puisse chascun soir retirer chez soy et retourner le lendemain. El pour la seurté des personnes députées, soil pour les faire venir en quelque lieu de nostre pouvoir ou aultrement, en cas de difTiilence.sil est besoing, outre la foy publicque, l'on pourat mettre quelques hoslagiers équivaleiis aulx qualitez desdicts députez es mains des ambassadeurs, ou soubzle pouvoir (le qu'lque prince voisin , durant ladicte communication : par où et aultres asseurances qui se pourront donner au contentement des parties , toute occasion de crainte et doubte serai ostée.

Et pour respondre d'avis sur l'aultre poinct de la proposition de Vostre Excellence, concernant les remèdes de ces troubles, les moiens propres et l'ordre que Ion pourat tenir en ladicte communication, avec maintènement de la réputation et aiictorité deue à Sa Majesté, nostre prince naturel, monseigneur, ce n'est chose nouvelle ny eslrange qu'en une répuhlic(iue, royaulme ou aullre Estât publicque, surviennent aulcunnesfois altérations, rébellions, séditions, troubles et grands changements : car ny plus ny moins que au corps humain, quelque bien complexionné i\n'\\ soit, advicnnent souvent divers accidents, maladies et indispositions, ainsy au corps politicque du gouvernement d'un Estai, quelque bien ordonné et policié qu'il soit nécessairement (pour n'esire riens en ce monde stable et perpétuel, ains subject à mutation et changement ) , enlreviengnent de tamps à aultre diverses mutations et altérations, comme maladies, la malice des honimes et corruption du tamps y eugendrantz tousjours quelques mauvaises humeurs et nouveaulx inconvéniens, qui sont de tant plus dangereux et diflîcilz à curer que l'on les laisse longtamps convenir et dominer, l'ung mal attirant l'aultre. Et partant le principal remède estoit de y obvier dois le commenchement, et de bonne heure arracher discrètement le mal avant qu'il eusl prins si grandes rachines et progrès : principUs obsla , scro medicina paralur, (jmnii main per longaa invahiere moras : car comme d'une petite csiiurclle, quand elle n'est estnincte, bienlost s'en-

gendre souvent grand feu qui brusle et consomme toute la maison , ainsy d'ungne petite occasion mal entendue et mauvaise impression ooiicene provient légièreinenl grand dôsordre et ruyne totale à un pays, si incontinent, et avant que le chancre chemine et corrompt plus avant, l'on ne porte hon soiiig de l'assopir et arracher par bons et discrctz uioiens. Et certainement les affaires de ces Pays-Bas importantz quelque généralilé du bien publicque, ne peuvent souffrir longue dilaiion de remède, sans grand dangicr et ruyne de tout l'Eslat, moins que nul aultre, tant pour le naturel du pays, l'abondance du mesnu peuple y vivant de négociation et de sa labeur quotidienne, quaussy pour l'assielle et diversitez de limite d'iceulx pays si ouverts de toutz costelz et confinantz à princes et potentatz si puissants, et tant esloignez du secours des aultres F.statz de Sa Majesté.

Mais puisque nostre mal est jà tant invétéré que le chasicre de ceste maladie publicque est entré bien avant aux principaulx membi'es du corps et jusques à approcher le cœur, il samble cstre grand besoing d'y procéder discrètement, et pour applic- (juer les remèdes propres au mal, il fault, à l'exemple d'un hon médecin, bien coguoistre premièrement la source, occasion et racine de la maladie, la disposition et portée du corps malade, les circonstances et accidentz qui pourriont survenir, pour selon lesdictes considérations tempérer et acconuuoder les remèdes, avecque telle prudence et modération que Ion se donne de garde qu'en usant de médecines trop fortes et surpassantes la force du malade, l'on ne tue au lieu de guarir, et au contraire les donnant trop doulces, l'on ne profficle riens. Semhlablement , comme celuy n'est estimé bon chirurgien qui guérit seuleuient la plave superliciellement , sans tenter le fontz (l'icelle, à faulte de quoy peu à peu elle s'appostunie et jtourrit par dedans, de sorte que la mort du corps s'en ensuit, aussy en ccsle plave publicque si dangereuse, les forces que l'on yat applicqué si grandes et si continuelles, avecipie frais et

(lespenses si extrêmes, perle de tant d'hommes et bons serviteurs de Sa Majesté, accompaignée de la ruvne de tant de villes, \illaiges et j)aYS entiers, samblent pour cela avoir jusques à ceste heure eu si peu de succez, que l'on n'at point pris regard de purger de bonne heure les mauvaises humeurs de ce corps publicque et polilicque, d'osier les occasions et source du mal, et que l'on s'est anmzé plus à guérir superficiellement la playe que à i)ien sonder le fonds d'icelle, lequel cependant intérieurement s'est corrompu. Et de là (à mon advis) est procédé qu'après tant de remèdes si vchémentz qui ont consommé le Roy et ses Estatz , et reculé les affaires de toute la chrestienneté, l'on est encoires comme à commencher, et de mal en pis, parce que, le fonds de la playe n'estant bien sondé ny nectoyé, elle s'est pourrie par dedens, et apporte journellement nouveaulx accidenlz en dangier de perdre tout le corps, si l'on n'y pourvoit bientost, et plus par art et grande discrétion que par forces extérieures seules, puis mesmement qu'il est question de regaigner les cœurs des hommes, qui sont naturellement généreulx, et réconcilier les volunlez des subjeclz alliénés de leur prince; et fault croire que ces pays, pour estre petitz, ouvers et accessibles de toulz costelz, si peuplés de soy-mesmes, si environnés de tant et si puissants princes et Eslalz et si loing du secours, comme j'ai dict cy-devant, ne se peuvent maintenir par la voye de force, comme feriont bien aullres Estatz de différente nature et assiette.

Pour donc sonder le fonds de nostre playe etcognoislre lavraye source de ceste maladie, pour par après avoir milleur moyen de guérir et remettre le corps de ces Pays-Bas en leur prospérité et estai anchien , il me samble y avoir trois occasions principales de nostre mal et ruine. Preniièrement, l'ire de Dieu, provocquée par nos faultes et offences tant énormes; aprè^, la mauvaise diligence que l'on at faict de s'entendre et correspondre avecque les princes voisins, la diftidence en laquelle ilz se sont mis de nous, n'estantz recherchez, et tiercement la mauvaise impression conceue par les projires suhjecl/ des aclion^s de Sa Majesté et de ses mi'

nistres et la diJïidenoe y entretenue. A quoy faull remédier par contraires, quia contraria contrariis optime curanlar, selon la riegle des médecins.

Et certes, pour le premier qui vouldrat bien enfoncer le tout, il trouverai que de toutz costclz y a eu f^iulte. Nous murmurerons tant que vouldrons et rejecterons la coiilpe l'un sur l'aultre, mais toiilz avons failly grandement, et les cliiefz et membres : par quoy toutz avons affaire de médecine et de nous amender (plustost tard que jamais) des faulles passées; el poiu' appaiser Dieu , il fault oster les occasions par lesquelles il a esté offencé, retrencliant d'un coslel les excès, ivroigneries, jurementz, blaspbèmes et péchez publicques du peui)le, el d'aullre la paillardize, licence el foules des gents de guerre, aflfin que Dieu soit servy en tout et partout; et s'il faut mener guerre, que du moins elle soit mesnée cbresliennement, sans telle foulle du peuple et liberté exécrable du soldat. Car certes, je ne puis celer à Vostre Excellence que plusieurs genlz de bien et calholicqucs, affectionez au service de Dieu el de Sa Majesté, sont esté tellement schandalizés de la fachon extraordinaire de vivre des soldaîz, de la licence permise el impunie, insolences énormes advenues tant au sacq des villes de Malines, Naerdcn, Zuytpben que aultres, données voluntairement en proye et boucherie aux soldalz, sans aulcun respect des bons ny du sexe et personnes sacrées, que d'en perdre quasi la bonne opinion que les a{ï\\ires de noslre maistre poulriont prospérer, puisque telz maulx et énormités s'enduriont impunément, à la vue et présence des principaulx ministres, contre i'honesleté chreslienne , voires l'humanité mesmes, el au dehors de la saincte intention de Sa Majesté, laquelle estant par dechà aux guerres dernières, à la prinse de Saint-Quentin, ville ennemie et si principalle des Fr;:ncliois, emportée d'assaiilt, gaignast plus d'honneur, réputation et renommée par tout le monde, d'avoir, entre la furie mililaire, par sa piété et diligence indicible, lire hors de la ville, durant le sacq, el préservé tontes les femmes el (illes de la force

( Wi )

et violence des soldatz, et les renvoyé seurenient avecque bon convoy chez leurs aniys, que de la victoire nusme qu'il y obtint, si glorieuse, de sorte que les enucniis propres se ti-ansportiout dafFcclion, disant publicquenient les subjectz eslre bien heureux qui viviont soubz un lel prince si pieulx et cl(^nieut. Par où se voit que la clémence sert plus à la grandeur d'un prince que la rigeur extrême; et couibien qu'aucune fois, pour l'exemple, la^ dicte rigeur puisse sanibler estre nécessaire, (outesfois ce doibt estre le dernier refuge, quand loulz aultres remèdes défaillent, et avecque telle modération que les circonstances y soient obseivées, et que chascun cognoisse que l'on n'y ait esté meu par ambition, avarice, vengeance ou aultre affection et passion particulière, mais qu'avecque regret Ion ait comme esté forcé de le faire pour éviter un plus grand mal, ou pour certaine apparence d'un plus grand bien.

Quant à l'administration de la justice, qu'il convient estre droiclurièie et diligente, sans aulcun respect particulier, et en laquelle Dieu nous commande d'avoir à cœur la cause des vefvcs et orphelins, si du passé y at eu faulte en la fachon extraordinaire dont l'on y at procédé, que du moins à ceste heure l'on regarde de la corriger, rendant à chascun le sien, sans longenr de poursuyte et procez, en laquelle plusieurs sont estez consommez; embrassant la protection des vefvcs et orphelins, et en tout aiant plus de considération à l'yequité des causes que faveur ou hayne des personnes. Ainsy appaisant Dieu et ostant les occasions des péchez tant publicques, comme dict est, que particuliers, chascun se réformant soy-mesme, j'espère que aurons Dieu de nostre part, moiennant la protection duquel personne ne nous pourat nuire. De la paix de Dieu succéderat la paix des hommes.

Quant au second poinct , de la diffîdence ou mauvaise intelligence que les princes et Estatz voisins ont conceuz de nous, il est certain que la pluspart et quasi toutz sont roalcontens et murmurent contre noz actions; et combien que ouvertement ilz

ne s'osent déclarer ennonys, toutesfois socrètenient ilz sont liguez ensamhie, ilz i'nvorisent et assistent d'argent et aultrenient les rebelles, et par l'expérience qiii se voit journellcinent (le leurs actions et simulations, ilz donnent assez à cognoistre qu'ilz se tiennent sur leur garde et qu'ilz se deffient enlièrenjeiit de nous : de sorte que la parolle du Roy et de ses principaulx ministres n'ai plus le poix ny l'effect vers eulx qu'il souloit, et se tiennent avecque l'œil ouvert comme en double; et samble qu'ilz se sont imprimez ceste opinion, vraysenjblablement par induction d'aultres malveuillantz, que Sa Majesté vouloit faire de ses Pays-Bas un magasin de guerre, et y entretenir une armée ordinaire, pour peu à peu en)pléter et conquesler sur les voisins et leur donner loy. Et comme ilz sçavent bien que la puissance du Roy est telle qn'avecque les nioiens qu'il at en ses propres Eslalz el l'ayde de sessubjectz, il peult commander à ses voisins et se venger légièrement des injures et traverses qu'ilz luy t'ont, ilz se sont loutz mis en double et jalouzie de leurs Estatz, et pour ne se sentir d'eulx-mesmes forlz assés d'y résister, font ligues, et secrètement allunienl le feu, et assistent de ce qu'ilz peuvent les sédicieulx et rebelles de Sa Majesté, pour consommer et diminuer par ses propres forces la grandeur du Roy qu'ilz craindent. Partie, sur le tesmoignaige de leurs consciences, et pour estre ennemis de noslre anebienne saincte religion, ont prins impression que, par force et sur prétexî de les réduire, l'on se vouldroit attacber à eulx; aultres, par envie et émulation de telle grandeur et prospérité du Roy qui leur est suspecte, ont par secrète connivence donné forces et administré gentz el argent aux rebelles pour se maintenir, n'estant possible que aultrement le prince d'Orenges, dospouillé de lout son bien et avant avoir pied en Hollande, s'eust peu ainsy maintenir es emprinses qu'il at faiet par dechà avecq tel équippaige, ny les Estatz altérez depuis soubstenir les forces et armées de Sa Majesté employées contre eulx, sans ladicte ayde et correspondance des voisins.

I*ar quoy, baicbant l'impression du mal, il fault par démons-

trations coulraires remeclre la correspondance requise avecque lesclicls voisins, par leur donner asseurance et arguments évidens que l'on n'entendt riens eniprendre sur eulx, ains au contraire que l'on veult tenir toute bonne amitié et intelligence, tant pour le faict du commerce et contractalions de marchandises que aultrement, reiiouvellant les anchiennes confœdéralions et ligues des pays, et que par effect ilz voient que le Roy entendt de maintenir ses pays ichy plustosl en paix et richesses que par force d'armes, qui puissent donner double ausdicts voisins, y entretenant seulement les garnisons ordinaires et requises pour la seurté et deffence diceulx : avecque qnoy ladicte impression de doubte se pourat facillement oster, principallement si l'on traicle par gentz agréables, et qui cognoissent les humeurs et naturel desdicts voisins, ne leur promettant rions de parollcs que Ton ne veuille tenir de f;iicl. Par ainsy, regaignant ce poinct de confidence et correspondance avecque les princes et Eslatz voisins, l'on se peult bien asseurer que au besoing Sa Majesté se trouverat réchiproquement secondée et assistée d'eulx : car comme la grandeur du Franchois, émulateur de la monarchie, leur est aussy suspecte, ilz seront bien aizes de s'armer et couvrir de la grandeur de l'un pour faire teste et se maintenir contre l'aultre, en cas qu'il voulsist emprendre sur eulx; et partant il leur importe grandement que le Roy soit maintenu en sa grandeur par dechà, pour leur propre asseurance.

Après, pour la troisième occasion et racine de noslre mal, il samblequc l'altération et rébellion dessubjeclz.et mesmementde quelques estatz, procède principalement de certaine diflidence et mauvaise impression concenedes actions et intentions de Sa Majesté et de ses principaulx ministres, interprétées sinistremenl , comme si son dessning fut esté de réduire ses Pays-Das en une province conquestée ou subjugée soubz les loix et gouvernement d'Espaigne, abolissant toutz previlléges, costumes et ordre, tant de justice que polic(\ maintenuz jusqucs oires par decbà, pour y introduire une nouvelle i'(trmecl fachon dcgonveinenient , et que

Sa Majesté estoit mal informée el aflecliouiiée à ces Pays-Bas, comme si toiUs estionl hœiélicqiies el rebelles, et que parlant il ne s'en soncioil plus, etc.

Et combien qu'il est certain que telles perverses et l;uilce> opinions (lant eslontjjces de la sainele juste intenlion de Sa Majesté et de l'amour et singulière bénévolence qui! al tousjours dénmnslré à ses Estatz patrimoniaulx) proviengnent et se divulgenl parla mescbante voluntéel praclicque des njalveiiillanlz et hœroticqiies, qui prétendent par là retirer plusieurs bons subjeclz de la dévotion qu'ilz ont à Dieu et à Sa Majesté en la cordelle de leurs erreurs et rébellions, toutesfois nous voions (à noslre grand regret) par expérience ladicte mauvaize impression avoir tant gaigné ez cœurs du peuple en général, qu'il ne resent plus les affaires do Sa Majesté comme il sou'.oil; aulx advertances des victoires et bonnes fortunes du Roy et de ses ministres le peuple ne faict telles démonstrations de joie comme il est accoustumé; les vœulx publicques du peuple et soubbailz de bons succez n'accompaignent point noz emprinses, selon l'affection qui doibt estre et se souloit démonstrer audict peuple : de sorte que, ny plus ny moins que si les affaires du prince ne leur loucliiont plus riens, ainsy samblent-ilz s'estre despouillez de toute leur ancbienne et accoustumée affection. De là vient aussy que les aydes que l'on demande aux estatz pour subvenir raix affaires de Sa Majesté ne s'accordent si voluntairement ny sefurnissent avecque telle promptitude qu'il convient. Et comme, par quelques argumentz des actions passées, lesdicls des estatz se samblent estre persuadez que le Roy et son conseil se deffient d'eulx, par mauvais rapporiz qui luy peuvent avoir esté faictz contre la vérité, el mauvaises impressions conceues, ainsy réchiproquement ilz se sont mis en diffidence du Roy et de son conseil, tenant toutes promesses et inductions qu'il leur sçait faire, suspectes : ce qui empécbe toute la bonne négociation que l'on pouroit faire avecque lesdicts estatz, tant es matières d'aydes que de justice et polilie. Et par là se voit combien il est dangereux, et pour l'un el pour i'auhre, de raelire

quelque difiidence et mauvaises impressions entre le Roy et ses estatz et subjeclz, qui doibvent estre unis ensamble comme la tesle avecque son corps et membres, pour, par diverses actions tendantes à un but et offices mutuelz et réchiprocques, se maintenir l'ung l'aultre et toute la niasse du corps entier en sa force et vigeur, où que aullrement par discorde et l'un et l'aultre est en dangier de se perdre.

I£t partant, cognoissant la racyne du mal intestin qui nous afiolle le plus, qui est la difiidence et mauvaise impression conceue par les subjeclz, il y fault discrètement pourveoir, leur ostaiit par démonstrations coniraires toutes telles perverses et imagiuaii es opinions : ce que se ferai facillement, si on les remecl en leurs usances, costumes et previléges anchiens, si avant que de droict et rayson ilz peuvent avoir lieu; si l'on porte soing d'excuser toutes foulles et meiigeries des soldatz et aullremenl, de maintenir chascun en son bon droict par une justice droicturière, et si en somme lesdicts subjeclz s'apperclioivent qu'en touls poinctz el endroictz Sa Majesté et ses principaulx ministres ont cure de les maintenir en paix et repos, el d'advancher le bien publicqueplus que leur parliculier, selon que jàVoslre Excellence at commencé de donner tant de preuves de sa bonne intention qu'ilz en doibvent osier toute double, comme j'espère peu à peu que l'effect s'en ensuyvrat.

Et cerlaiuement, si un prince veult estre bien et voluntairement assisté de ses subjeclz en ses guerres el aultres ses afi"aires, il fault qu'il face tant qu'ilz aient de luy bonnes impressions et nommément deux : la première, que Dieu , la raison el justice est de son costel ; qu'avecque bon fondement et occasion légitlime, et quasi forcé, il est contrainct luire la guerre ou aullre entreprinse de notable conséquence, et non point pour son ambition, avarice, vengeance ou aullre afTection particulière; l'aultre, que la victoire qui s'en ensuyvrat serai advantageuse et utile pour eulx et le bien publicque, qui serai le poinct principal, en considération duquel les subjeclz assisteront lousjours plus voluntairement aulx affaires de leur prince, quand ilz se tiendront asseurez

que le bon succès d'icetilx leur serai [tiouHictable et à loul le pays : car, comme le soldat est plus voluntaire et prompt de combalre et d'aller à l'assault, quand il al espoir de gaiiiner honneur et avoir part au bulin, ainsi le subject est plus iiiclin et voluntaire de contribuer et supporter loulz Iraveilz et despenses pour le service de son prince, quand il en espère aussy quelque advantaige et ulililé publicque pour luy et les siens.

Et pour aullant que voions plusieurs des estatz , mesmes pour avoir aullresfois eslé trompez et abuzés des paroUes et promesses intervenues en leuis accordz précédents, ou par motz ambiguèment couchez, estre en diffidence aussy de Iraicter ouvertement avecque ceiilx de la court et des finances, tenanlz toute induction suspecte, il serai bon , pour advanchemenl des aydes et regaigner crédict vers eulx, que d'ores en avant l'on négotie avecque eulx ouvertemenl sans aulcune ambiguïté de parolles ou réserve qui leur pouroit mouvoir scrupule, alfin que les accordtz, procédaniz pluslost de bonne et libérallc volunté que de force, ayent meilleur succez : car de la sincérité et bonne foy de traicter vient ordinairement la confidence; de la confidence succède la bonne affection et amour; de l'amour et béuévolence la libéralité et promptitude, car qui al le cœur, il se faict légièremenl maislre des biens et aultres choses extérieures.

Et combien que le pardon de Sa Majesté tant ample et général debvoit soufTire pour attirer toutz les rebelles et altérez à recognoissance de leurs l'aultes, et à se confier en la grâce et clémenée deSadicte Majesté, toutesfois il n'at faict le prouffict que l'on en atlendoit, viaysemblablement par le moien des susdicles mauvaises impressions et difiidence, combien que aulcuns bons personnaiges samblent avoir noté quelques aultres difGcuUez en la teneur dudict pardon , qui poulriont avoir retardé le bon effect d'icelluy, comme par la clause et réserve apposée, que ceulx retournantz en vertu dudict pardon, à intention de vivre calholicquement et soubz l'obéissance du I»oy, n'esliont admys à la jouissance de leurs biens, n'est après soufïisaule preuve et tesnioignaige d'avoir, durant leur absence, continuellement vescu

catholicquernent el selon les institutions de noslre religion : ce que n'atiroit esté possible de faire à plusieurs, à cause que, ne s'osanlz tenir à Couloingne, Liège et aullres lieux voisins calholicques, pour les defFences y faicîes, à la poursuite du duc d'Âlbe, de non y soubstenir aulcuns bannis ou réfugiez de par dechà, auriont esté conlrainclz, |)Our sauver leurs personnes et latiler plus seuremenl, se retirer plus avant en Allemaignc ou Angleterre, èsquelz lieux n'y avoit aulcun exercice de nostre religion, et ne leur estoit permis de faire aulcun acte extérieur de calholicque.

Aultre difficulté sainble avoir esté causée par la clause et condition insérée audict pardon, que le Roy se réservoil l'autborité el pouvoir de mettre es communaultez et villes altérées tel ordre, police et ordonnances (|tie pour leur propre bien et son service il Irouveroit mieulx convenir : ce que apparentement les peult avoir retenu en leur mauvaise impression et craincle que Sa Majesté vouldroit abolir touts leurs ancbiens previlléges, costumes et ordre de gouverner, pour y introduire quelque loy ou facbon de gouvernement nouvelle.

Tiercement, l'interprétation donnée sur ledict pardon, que les vefves et enfantz calholicques de ceulx qui estioiit morts catbolicques estiont exclus de ladicle grâce et de la joyssance du bien, comme non s'extendant ledict pardon aulx morts, at olfencé etsamblé fort estrange à plusieurs, de tant mesmement que, pour n'estre aussy iceulx expressément déclarés par la teneur dudict pardon cxcluz, les grâces et faveurs généralles du prince se doibvent plustost extendre que restraindre, principallement à l'endroict desdicles vefves et pupilles catbolicques, qui sont personnes tant de droict divin que humain favorables.

Par qiioy , par cesle communication de paix Sa Majesté , ostant lesdictes occasions de scrupule, poulroit amplyer et extendre sadicte grâce et pardon, avecque restitution des biens estanlz en estre à touts ceulx en général qui vouldriont d'ores en avant se renger à la religion calholicque et ordonnances de l'Église et son obéissance, ensemble aux vefves el enfanls ou hériliers catholic-

ques de ceux qui sont morts catholicquenient, soit par exécution de justice ou de leur mort naturelle, sans aulcune réserve, déchirant aussy estre son intention de maintenir les villes et pavs altérez retournaniz en leur debvoir, comme les aultres Estalz de par dechà, en leurs anchiens previlléges et couslumes, ainsyqu'ilz estiont auparavant lesdictes troubles et du tamps de feu de haulte mémoire l'empereur Charles, soubz les gouvernemenlz de madame deSavoye, la royne Marie, douanière de Hongrie, et aultres princes et princesses du sang; niellant en oubly tout le passé comme non advenu, et chascun restitué en son entier, avecque restitution de tout ce que se trouverai en estre. En quoy l'on poulroit avizer si, en récompence de cesle grâce et oubliance généralle du passé, Sa Majesté ne sçauroit obtenir quelque bonne et grande ayde, tant pour licenliement des genlz de guerre entretenuz extraordinairement, que pour rembourser et descharger Sadicte Majesté de partie des frailz soubstenuz pour cesle guerre et troubles avenuz.

Et quant à ceulx qui ne se vouldriont renger ou réconcilier à nostre religion calholicque romaine et vivre soubz l'obéissance du Roy, si l'on trouve expédient de les laisser partir librement la part qu'ilz vouldront aller, hors des pays de l'obéissance de Sadicte Majesté, avecque suite de leurs biens, soit en les vendant ou faisant adminisirer par genlz catholicques de par dechà, en dedans le tamps que l'on leur poulroit préfiger, pour en disposer soubz telle seurté que conviendrai, ce seroit occasion de leur osier par là toute arrière-pensée, moyens et envie de machiner quelque chose contre ces pays, èsquelz ilz n'auriont plus de part, et demourionl les bons subjectz tant plus asseurez et hors du dangier des secrètes menées, conventicles, infections et schandales que poulriont faire lesdicts hœréticques et malveuillanlz demouranlz dissimuléement au pays; et confirmeroit aussy Sa Majesté tant plus à tout le monde la sincérité de son intention, qu'il ne cherche en riens son prouffîct particulier, et que ce n'est point l'avarice ny aullre considération extérieure qui le meut à faire bannir lesdicts hœréticques, ains simplement le zèle

(le l'honneur île Die» et de sa saincte religion, et affin d'oster tant plus l'occasion d'infecter les bons, combien que oedict poinct mérite bien plus meure délibération.

Mais quant au poinct principal de nostre religion saincte cntbolicque romaine, coiiuDe c'est la seule vraye émanée de Nostre-Seigncur Jésus-Christ, successivement par les aposlres et leurs successeurs évesqucs légitimement ordonnés jusques à nous, et que hors de nostre Église calliolicque, ospouse de Jésus- (ihrist et gouvernée du Sainct-Ésprict, ny at aulcun salut, il ne s'i peult riens changer ny estre mis en double, car elle est fondée sur la ferme pierre, qui ne peult vaciller à tout vent, comme font les doctrines si diverses des héréticques, car il est dict : qnodportaeinferi (sic) non proevnlebunt adversus eam. Ct davanlaige, pour palier aussy politicqueniput, d'aultant que la religion, quelle que elle soit, at esté de tout tamps tenue et estimée la première partie et principal pillier et fondement de toute républicqlie et gouvernement politicque, elle doiht estre maintenue uniforme et non divisée en un pays : car, comme il n'y at riens qui occasionne plus l'amitié et union des personnes, encores qu'elles soient de divers pavs, que conformité de religion et une mesme opinion de Dieu et des choses divines, ainsi il n'y at riens qui les sépare plus d'affection l'un del'aultre, encores que ce soit de père à filz et parentz à aullres, que diversité de religion et opinions contraires de Dieu et des choses divines : par où il est certain qu'un Estât ne se peult non plus gouverner avecquedeux religions que le monde avecque deux soleilz, et oîi se permet diversité de religion en un lieu, nécessairement il fault qu'il s'en ensuyve ung chaos d^ confusion. El n'y at prince, en Alleniaiçne ou ailleurs, qui puisse avecque raison trouver estrange ou donner tort au Ilov de maintenir par toulz ses pays et Eslatz la religion calliolicque avecque telle diligence, zèle et debvoir qu'il faict : car si, \>t\vh ?-eligini)freid d'Allemaigne, chascun prince particulier at celle liberlé de pouvoir maintenir en son pays celle qu'il vouidral des deux religions, catholicque ou confession angiistane, permises parledict freid , avecque telle con fonderai ion

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