‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de LouvainChapitre 21 sur 22 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

» Je remplis, pour la seconde fois en moins de sept ans, un devoir sacré, mais douloureux; je viens déposer sur le cercueil d*un recteur bienaimé le dernier tribut de respect, d^affection, de reconnaissance, du corps enseignant de FUniyersité catholique de Louvain. Pardonnez si je m*acquitte imparfaitement de cette triste tâche, si mes paroles trahissent trop manifestement et l'accablement d'une âme affaissée sous le poids de réprouve et les souffrances d'un cœur saignant de tant de blessures.

. f» Six années se sont écoulées depuis qu'à cette même place, nous dîmes le dernier adieu, novissima verbay au premier recteur de cette Université ; à celui qui, après nos vénérables évéques, en fût, on peut le dire, le fondateur et le père. Mgr De Ram avait été enlevé à notre amour comme par un coup de foudre, mais après un rectorat de plus de trente ans. Notre douleur fut consolée par un successeur digne en tout point de recueillir cet honorable, mais périlleux héritage. Comment, en si peu d'années, Mgr Laforet a justifié, a surpassé toutes les espérances de la religion, de la science et de la patrie, vous le savez. Messieurs. Qu'est-il besoin, lorsque les faits parlent si haut, de vous entretenir et de raccrolssement si considérable et si inattendu du nombre des jeunes gens qui en-

tourent les chaires académiques, et de ces écoles spéciales, tant désirées et si sagement, si complètement organisées par ses soins, et de Theureux choix de tous ces jeunes professeurs appelés à remplir les vides sans cesse renaissants dans nos rangs, et de Texcellent esprit qu*il a su faire régner dans la jeunesse universitaire si tendrement attachée à son cher recteur, et de tant de productions remarquables nées au sein de rUniversité, couronnées par les plus glorieux suffrages, et dues en grande partie ou à sa plume vaillante et exercée, ou à Tinitiative de ses conseils et à rinfluence de ses exemples ?

n Et c^est au milieu de tant de succès, entouré de tant d'affection, honoré de hautes et illustres amitiés, qu'il disparait soudain, n'ayant pas atteint sa cinquantième année, laissant inachevée l'œuvre magistrale où il résumait les travaux de sa vie, Tœuvre qui manque et qui manquera encore longtemps à renseignement catholique ! Où est, en effet, Tesprit assez riche de connaissances acquises, Tintelligence assez ferme, la main suffisamment habile pour oser entreprendre de terminer ce vaste édiûce, qui n'a atteint, hélas! que la moitié de sa hauteur? Pendent opéra interrupta, 0 douleur! elle est donc éteinte pour nous, cette lumière brillant d'un éclat si vif et si pur ! Nous ne reverrons plus cette physionomie si douce et si expressive ; nos regards ne rencontreront plus ces regards, où

brûlait une flamme allamée au foyer divin de Tamour éclairé par la foi; nous n*entendrons plus cette voix si éloquente et si sympathique. La mort, Tinexorable mort nous a arraché tout cela sans retour?...

» Une pensée cependant est là, Messieurs, qui nous console et nous ranime. G*est la pensée de ce Dieu si bon et si miséricordieux jusque dans ses rigueurs, de cette Providence toute maternelle, dont runiversité a ressenti si souvent et d'une façon si signalée Tinvincible protection. C'était la pensée qui soutenait notre cher et vénéré recteur au milieu des labeurs et des difficultés de ses importantes fonctions. Homme de foi autant et plus qu'homme de science, homme d'espérance et de prière, il acceptait avec un courage serein les luttes de la vie présente, et se reposait avec une confiance filiale dans les promesses de l'avenir. II. savait que Dieu n'a besoin de personne, que nous sommes tous des serviteurs inutiles, et qu'il ne lui est jamais difficile de susciter des ouvriers à son œuvre.

" C'est ainsi que Mgr Laforet a vu venir la mort sans crainte et sans regret. Dieu, en récompense de ses travaux et de ses vertus, lui a fait le plus grand don qu'il puisse faire à sa créature raisonnable : il lui a donné une mort sainte et consolée par toutes les espérances de la religion. Il est mort soutenu par les prières ardentes, infatigables, de sa famille, de ses amis, de

ses coopératenrs; fortifié par tous les secours que la sainte Église, notre mère, prodigue avec tant d'abondance à ses enfants dans le moment suprême, où se décide le sort de notre éternité. Cette chambre de mourant semblait transformée en un sanctuaire, où Ton se sentait comme sur le seuil de la bienlieureuse immor^ talité. Ob! j^aime à le penser, cette transition, ce passage de la vie du temps à la vie qui ne connaît plus de temps aura été marqué par dlneffables consolations ; un reflet des divines clartés dont son âme allait être inondée aura illuminé ses derniers moments. Lui qui avait consacré tant d'heures à étudier ces grandes questions de Dieu, de Tâme, du monde invisible; lui qui avait sondé si souvent, aidé du flambeau de la foi et autant qu'il est permis à Fesprit humain, tous ces grands et augustes mystères ; lui qui croyait pour arriver à comprendre, credo ut intellù gam, avec quelle joie ineffable il a vu sans doute alors ces vérités se démêler et s*éclaircir de plus en plus dans sa pensée; avec quel ravissement il a dû voir approcher le moment où Dieu, la vérité, la beauté, le bien infini, allait se révéler à lui, sicuti est, fade ad faciem! ce moment où une nouvelle lumière lui apparaissant et un rayon soudain perçant la nue allaient faire évanouir, avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres et les obscurités de la foi ! A combien de reprises nous l'avons vu, dans cette longue et

douloureuse journée qui fut la dernière, coller tendrement ses lèvres mourantes sur la croix du Dieu rédempteur, et 8*unir par ce signe touchant d'amour et de confiance aux prières qui ne cessaient de s*élever pour lui de toutes les bouches et de tous les cœurs! Puissions- nous tous. Messieurs, jouir du bonheur d'une telle mort, et Yoir notre dernier combat soutenu et consolé par les mêmes secours et les mêmes encouragements ! Moriatur anima mea morte ju$torum, et fiant novissimamea horum similiai

n II reçut deux consolations suprêmes qui furent la récompense de sa vie de travail, de sacrifice et de vertu : son archevêque qui Taimait, Féminent primat de la Belgique, vint au chevet de son lit de mort lui apporter des paroles évangéliques de résignation, de force catholique et d'immortelles espérances ; le Souverain-Pontife, rimmortel Pie IX, lui envoya la dernière et paternelle bénédiction qu*il avait humblement sollicitée; c'est entre ces deux bénédictions qu'il s'est endormi.

n Quant à vous, chers et honorables collègues, vous qui fûtes sa joie et sa couronne, cette mort sainte et précieuse devant Dieu vous sera une consolation et une espérance comme la vie de notre digne et vénéré recteur vous a été un modèle et un encouragement. Que sa mémoire vive à jamais dans nos âmes pour les fortifier et les éclairer! Il n'y a pas encore un mois, vous

ne Tavez pas oublié, nous étions réunis autour de lui ; nous répandions devant lui nos cœurs avec nos vœux ; nous souhaitions qu*elle fût heureuse, cette année, hélas! qui allait si vite unir pour lui. Il nous répondit avec sa bienveillance et son charme accoutumés; lui aussi répandit son âme devant nous ; il nous parla avec effusion de Tunion qui règne dans le corps académique de Louvain, de cette union qui est une force, disait-il, des succès que nous devions à ces efforts d'une pensée commune, de tant de cœurs dévoués au service d'une même cause, de la plus juste, de la plus sainte des causes. Au moment de nous séparer de ses restes inanimés, promettons-lui de demeurer toujours ûdèles à ce dernier enseignement, d'être toujours un cœur et une âme, cor unum et anima una; de travailler jusqu'à notre dernier souffle à ce qui fut le labeur de toute sa vie, le but suprême de toutes ses aspirations et de tous ses travaux : restaurer le rogne de Dieu dans les âmes par la jeunesse et par la science, »

M. Debaisieux s'exprime uinsi au nom de ses condisciples :

« Messieurs,

» Dans cette funèbre et pénible circonstance, , qu'il me soit permis, au nom de la jeunesse universitaire, de dire le suprême adieu à, notre recteur bien-aimé.

*> Mgr Laforet, en fi^agnant les cieux, a laissé sur la terre un vide immense, et sa perte est universellement pleurée.

*» Mais c*est à nous, jeunes gens privés de ses conseils et de son habile direction, qu'il appartient de verser des larmes, à nous qui occupions la première place dans son cœur, k nous qui trouvions dans sa personne vénérée les plus beaux et les plus respectables attributs de Tautorité ici- bas : le sacerdoce, la science, le patriotisme et Tamour.

» Avant de nous le donner pour modèle et pour guide, la Providence s*était plu à Torner de toutes les perfections. Aussi, dans un siècle et à un âge où Ton est si tôt rassasié d'obéissance, c*est avec une légitime fierté que nous marchions heureux sous la tutelle de notre recteur.

n Avec nous sa sublime intelligence apparaissait radieuse, et son cœur trouvait des accents qui faisaient battre les nôtres. Sa sollicitude inquiète connaissait le secret de réveiller les grandes pensées et les nobles aspirations, et Texemple de ses vertus rendait plus puissante encore sa voix si éloquente.

n S*il nous parlait de TÈglise et de la religion, nous savions qu'il en était un des vaillants défenseurs, une des gloires resplendissantes, et qu'il avait passé les belles années de sa vie à en dévoiler les beautés pour nous les faire aimer.

n S'il nous parlait de la science, nous sentions qu'il eu connaissait parfaitement les arides détours et les insondables profondeurs.

» Souvent il nous dépeignait les infortunes de nos frères pauvres et souffrants, et sa voix émue communiquait à tous le feu de la charité qui débordait de son cœur.

f» Dans ces réunions trop rares où il nous était donné de recevoir ses paternelles exhortations, le nom de la patrie revenait souvent sur ses lèvres mêlé aux plus purs élans de l'enthousiasme et du dévouement. Alors il n'essayait pas de dissimuler l'attachement profond qu'il portait à ses chers élèves, et les plus anciens d'entre nous ont encore présentes & l'esprit ces mémorables paroles quil prononça jadis dans la joie de son cœur et que nous répétons aujourd'hui dans les larmes : « Jeunes gens, je suis le pore de cette généreuse et jeune famille universitaire, et, vous n'en doutez pas, j'ai pour vous des entrailles de père ! »

» Et nous, messieurs, nous portions ft Mgr Laforet un attachement âlial, dont nous avons senti toute la grandeur le jour où, frappés par la nouvelle inopinée de sa maladie, nous sommes accourus sous les voûtes sacrées pour implorer du ciel le miracle de sa guérison. Mais Dieu, pressé de récompenser ses vertus, n'accorda pas ce miracle, et Vklma Mater ^ cruellement blessée, pleure ai^ourd'hui dans la personne de son

illustre chef celui qui était sa gloire et son plus bel ornement !

» Cher et vénéré recteur, les années passées sous votre conduite furent pour FUniversitô catholique des années de triomphe, et pour nous, ses enfants désolés, des années fertiles en exemples et en enseignements précieux.

» Remplis d'admiration par vos rares vertus, et pénétrés de douleur en présence de ces restes fragiles dont votre grande âme a secoué la poussière, nous vouons à votre mémoire une reconnaissance éternelle. >»

M. le comte Âd. de Ribaucourt prend enfin la parole en ces termes, au nom des anciens élèves :

« Messieurs,

n Au nom de rAssociation des anciens étudiants de rUniversité catholique de Louvain, avant de nous séparer du prélat que nous pleurons tous, je viens payer à sa mémoire le juste tribut de notre reconnaissance.

» Élèves pour la plupart de Mgr Laforet, nous conserverons gravés au fond du cœur le souvenir des qualités qui le ârent toujours aimer de tous ceux qui, comme nous, furent assez heureux pour rapprocher durant sa vie.

» Pendant les vingt-quatre années qu'il a consacrées comme professeur et comme recteur à la prospérité de TUniversité, il sut unir à la fermeté

que lui imposaient ses devoirs la douceur qui fit le charme de son caractère. Il eut le rare bonheur de conquérir Taffection et Testime générale, tout en conservant le prestige de la haute autorité dont il était revêtu.

n Les cœurs de la jeunesse catholique qu*il a dirigée pendant tant d*années, iui étaient unis par des liens indissolubles. Nous pleurons en lui un maître vénéré, j*allais presque dire un ami.

** L'Association des anciens étudiants trouva toujours en lui un protecteur dévoué, et ses efforts ont puissamment contribué au développement de notre œuvre.

f» Il aimait à se trouver au milieu de nous et à présider nos assemblées générales. Nous conserverons tous le souvenir de ses charmants entretiens où, mêlant aux enseignements austères de la philosophie chrétienne les charmes naturels de son esprit, il savait donner & tous de sages conseils et développer dans nos cœurs Tamour de la science, de la patrie et de la religion.

*> Pour nous donc, ses anciens élèves, la gratitude se mêle aux plus vifs regrets, et c'est une consolation de penser que si Dieu a si prématurément mis un terme à une vie aussi bien remplie, c'est qu'il a voulu dès maintenant récompenser les vertus et le dévouement dont Mgr Laforet a donné toujours l'exemple.

. »> Aussi est-ce avec la confiance du chrétien que nous lui donnons rendez-vous dans une meilleure patrie, en lui disant adieu. **

Après la lecture de ces discours, qui causent une émotion communicative, le cortège s'ébranle au bruit des décharges de mousqueterie. Les lanciers ouvrent et ferment la marche, la troupe de ligne forme la haie. Le cercueil est porté à bras par les élèves de TUniversité jusqu'à St-Michel. M. Smolders, bourgmestre de Louvain, M. Thonissen, député par TAcadémie, M. Lamy, doyen de la faculté de théologie, M. de Monge, doyen de la faculté de philosophie et lettres, tiennent les coins du poêle. L'église est tendue de noir; au pied du catafalque sont déposés la crosse, la mitre, et les décorations du défunt. Sur le drap qui recouvre la bière se trouvent placés la toge et le bonnet rectoral.

Mgr Anthonis, évéque de Constance in partibits infidelium et auxiliaire de Mgr l'archevêque de Malines, officie pontiûcalement pendant le service. Dans le même temps des messes basses sont dites aux autels latéraux.

Après la messe, Mgr Dechamps, archevêque de Malines, assisté de Mgr Aerts, de M. le chanoine Goossens, de M. Decoster, maître des cérémonies, et du clergé de la paroisse, a récité les absoutes.

Mgr Gravez, évéque de Namur, assistait aussi à

la messe dans le chœur. On y remarquait aussi Mgr Lauwers, vicaire-général de l*archeyéque^ ainsi que les vicaires-généraux et plusieurs chanoines de révéché de Namur.

L^offrande Ait extrêmement longue, tant était considérable le nombre de personnes qui assistaient au service.

Après les absoutes, le cortège s*est de nouveau mis en marche, en se dirigeant vers la gara du chemin de fer, où un wagon transformé en chambre funéraire, attendait le corps pour le transporter à Oraide, lieu de Tinhumation.

Toutes les rues, depuis Téglise jusqu'à la gare, étaient, remplies d*une foule compacte et consternée, telle que Louvain en voit rarement d*aussi considérable.

Ce n*est que vers deux heures que le cortège arrivait à la gare, et comme le train qui devait transporter la dépouille ne pouvait se mettre immédiatement en marche, les. étudiants, qui ravalent portée jusque-là tour à tour, laissèrent aux restes de Mgr Laforet une garde d'honneur composée d*un certain nombre d*entre eux, pris dans toutes les facultés, jusqu'au moment de Tadieu définitif.

Ici se termine la manifestation de la tristesse publique, mais les regrets que laissent à tous ceux qui Font connu le grand cœur et la belle intelligence de Mgr Laforet ne s'effaceront pas de longtemps.

INHUMATION A GRAIDB.

Nous empruntons à VAmi de VOrdre le récit des cérémonies funèbres qui ont eu lieu À Graide.

On nous écrit de Graide :

Le village de Graide avait eu la gloire de donner le jour à Mgr Laforet, Recteur magnifique de rUniversité de Louvain. Aussi, nulle part la mort de cet illustre prélat n'a causé plus de douleur et provoqué plus de regrets que dans cet humble village. Dès qu'on apprit le danger que courait cette précieuse existence, on se mit en prières, on ût des pèlerinages, on célébra des messes, on ût de nombreuses communions. Hélas ! le Seigneur, dont les desseins sont mystérieux, ne devait pas exaucer des vœux si ardents^ et si sincères 1

Après le décès de Mgr Laforet, chaque soir, le son fhnèbre des cloches appelait à la prière pour le vénéré défunt, et cet appel était admirablement entendu. — Au milieu du deuil où il était plongé, le village de Graide apprit avec bonheur que les restes de Mgr Laforet devaient être ramenés au lieu de sa naissance, et reposer au sein de sa famille.

Vous savez que les dépouilles mortelles du Recteur, la cérémonie funèbre unie k Louvain, furent aussitôt dirigés vers Graide. A la station de Poix, où le cercueil fut descendu, la population des environs, torches en mains, attendait.

du cercueil porté par des ëlôves de TUniversité. Les insignes, crosse, mitre, bonnet, décorations d^officier de l*ordre de Léopold et d'officier de l'ordre du Christ, étaient portés par des prêtres. Le cortège était fermé par les personnes invitées et les paren^ts du défunt.

La messe fut célébrée par M. le vicaire-général Delogne. L'assistance était extrêmement nombreuse et très distinguée, et Téglise tout en deuil. \

Avant Tabsoute, M. le chanoine Lamy monta en chaire, et prononça, au milieu de Fattendrissement général, un discours plein d*émotion et d'éloquence, dont voici le texte :

« Je ne viens pas, dans cette funèbre cérémonie, fkire un discours; jje ne m'en sens pas la force, et votre douleur est trop vive pour l'écouter. Mais avant que la terre ne recouvre la dépouille mortelle de Mgr Nicolas-Joseph Laforet, je ne puis me dispenser de rendre un dernier hommage à ses talents et à ses vertus dans la paroisse où il naquit; près des fonds baptismau;x où son âme fut régénérée ; devant cette table sainte où ses lèvres virginales reçurent pour la première fois le pain de la vie avec ceux qui étaient alors les enfants de son âge et qui maintenant prient ici avec nous; en présence des saints autels où il a tant de fois offert le saint sacrifice pour le village qu'il aimait. Je voudrai^ en vous apportant un faible écho des éloges que

des voix plus autorisées lui ont décernés & Louvain, en présence des premiers dijrnitaires de rÉglise et de TÉiat, en présence de TUniversité en pleurs et d*une foule émue, adoucir les légitimes reflets de soniionorable famille, et apporter quelque consolation à cette vieille mère, si chrétienne et si résignée, qu*il aimait tant et près de laquelle il revenait avec bonheur passer chaque année quelques jours de vacances.

» Mgr Laforet laisse un nom qui fera la renommée de Graide et sa gloire la plus pure, comme il a fait lui-même, par sa vie chrétienne et pieuse, par les vertus de sa jeunesse et les travaux de sa vie sacerdotale, r.édiâcation de ses concitoyens. Sa vie sera tout à la fois un souvenir glorieux et un enseignement utile. Elle apprendra aux générations à venir ce que vaut une éducation chrétienne, et ce que peuvent devenir des enfants élevés dans le travail et la vertu, lorsque Dieu veut se servir d'eux pour ses desseins.

» Né en 1^3, Nicolas-Joseph Laforet entra bien jeune encore au séminaire de Bastogne. Il se distingua, dans cet excellent établissement qu*il eut toigours en afifection, par ses succès comme par sa conduite; il s*y rendit cher à ses maîtres comme h ses coutlisciples. Fidèle à la voix qui rappelait au service des autels, il entra ensuite au grand séminaire de Namur, d*où il tût envx>yé par son évoque, Mgr Dehesselle,

à rUniversitë catholique, pour y contin\ier ses études théologiques. Il n*avait pas encorë^J*àge requis pour être promu au sacerdoce, que déj& il avait obtenu le grade de bachelier en théologie. Dès cotte époque il commença à écrire, sur les systèmes de philosophie alors en vogue, des articles loués à Fétranger et remarqués par les meilleurs écrivains. Il ne cessa depuis de le faire, malgré les fatigues du professorat et les soucis de Tadministration du collège du Pape d'abord, et de toute TUniversiié ensuite. Huit jours avant sa mort, il travaillait encore au grand ouvrage qui devait couronner tous les autres. La page resta inachevée sur son bureau. « Vous ne soupçonniez guôres alors, mes Frères, — car c'était en 1846 — en le voyant revenir passer ses vacances au milieu de vous, vous ne soupçonniez guère que ce jeune prêtre d'une apparence si chétive, d'un abord si facile et si enjoué, d'une réserve si modeste, était déjà connu hors de son pays. Et plus tard, lorsqu^il continuait à revenir près de sa bonne mère, toujours le même, également affectueux et facile, également affable et bon, on ne se serait guère douté que ce prêtre brillait au rang des premiers écrivains de son pays, qu'il était cité parmi |es meilleurs apologistes de la religion, que ses ouvrages étaient tant estimés qu'on les lisait partout, qu'on les traduisait dans les langues étrangères, et que le Saint-Père lui-même

les louait et les bénissait ; on ne se serait guère douté que ce prêtre si simple et si abordable était à la tête du plus grand établissement scientiâque du pays, et présidait aux destinées d*une jeunesse nombreuse aussi attachée à la religion que dévouée au pays. A peine pouvait-on s'apercevoir, à ses gants violets et au siège qu'il occupait ici dans le chœur, que le Saint-Père Tavait honoré de la plus haute dignité ecclésiastique après Tépiscopat.

y» Les brillantes qualités du jeune Laforetlui ûrent conférer en 1848 le titre de docteur en théologie et conâer en même temps une chaire de philosophie à TUniversité catholique. Deux ans après, il fut nommé président du collège du Pape. Il sut si bien s'acquitter de cette double charge, qu'il se concilia l'estime et l'affection de tous ses élèves. Aussi, lorsqu'une mort inopinée vint ravir en 1865 à l'Université son premier Recteur, Nosseigneurs les évêques, d'accord avec la voix publique , confièrent au mérite éprouvé de Mgr Laforet la direction de cette grande institution nationale.

» On a dit hier, en présence de ce cercueil, tout ce que notre regretté défunt a fait pour l'Université qu'il dirigeait avec tant de sagesse et d'intelligence. Je gâterais, cette belle page de sa vie en voulant la relire ici. Sous la direction de Mgr Laforet, l'Université vit, d'année en année, sa réputation grandir et ses élèves devenir plus

nombreux. Ce fut au milieu des travaux assidus et trop multipliés de la charge rectorale, huit jours après son dernier discours public, qui ftit sur la charité envers les pauvres, que la mort vint le surprendre. Par son infatigable activité, malgré les soufifrances, le vénéré défunt avait multiplié le temps au détriment des années* Un mal inexorable que les soins les plus habiles et les plui^ dévoués ne purent coi^urer, est venu nous le ravir. Ses derniers moments ont été oe que fut toute sa vie, pleins d'édification. Il supporta les souffrances sans la plus légère plainte, et reçut les derniers sacrements avec une piété touchante II fut présent à lui jusqu'aux derniers moments.

» Lorsque la paralysie avait déjà glacé sa langue, il baisait encore amoureusement l*imag8 du crucifix. On peut dire de cette belle mort : la mort des saints est précieuse devant Dieu. Cette mort... non ce n*est pas une mort... c*6St le triomphe de la mort et l'avant-goût du del. Aussi, quel douloureux émoi! quelle désolation! quels regrets à la fktale nouvelle : Notre bienaimé Recteur n*est plus!

» L'Université est découronnée! toutes nos espérances sont renversées! Que de larmes ont coulé à ses funérailles, auxquelles toute la villa de Louvain as^sistait! Qui aurait pu retenir son émotion en voyant défiler & travers toute la ville ce long et funèbre cortège, honoré de la pr^

sence de trois ëvêques et des plus hautes îlIuS" trations de la Belgique ! En pensant à sa famille, à sa bonne et vieille mère, on se rappelait le fils de cette veuve, dont parle l'Évangile, que tous les habitants de Naïm suivaient en pleurs aux portes de la ville. Notre Seigneur le rendit à la vie. Le même Sauveur, c'est là notre espérance, notre consolation, à rendu à la vie éternelle, au séjour des élus, monseigneur Laforet. C'est là que nos prières, s'élançant au-delà.de la tombe, doivent le suivre. »»

M. le curé de Graide, contenant à peine les sanglots qui le suffoquaient, prit la parole à son tour en ces termes :

« Quelque faible que puisse être la voix d'un curé, il me paraît — si je me trompe, c'est mon cœur qui se trompe — qu'elle ne peut manquer de s'élever dans une semblable cérémonie, quand celui qui en est l'objet a été et restera la plus belle et la plus pure gloire d'une paroisse.

» J'élèverai donc la voix, non pas pour vous retracer l'histoire ni vous faire l'éloge de monseigneur Laforet : ce serait présomption de ma part de vouloir reprendre ce que d'autres ont si bien, si éloquemment exprimé.

» Je veux seulement, mes frères, adresser ici des remerciements et des adieux.

» Ces remerciements,je les adresse à tous ceux qui sont ici présents.

y> Je remercie Messieurs les professeurs de

l'Université, du respect et de Taffection dont, pendant sa vie, ils ont entouré leur illustre Recteur, des regrets si amers et des larmes si abondantes qu'ils ont répandus sur sa tombe.

>» Je remercie Messieurs les élèves de l'Université catholique de Louvain, qui, par tout ce qu'ils ont dit et fait pendant ces jours de deuil, ont si admirablement manifesté l'amour dlial qu'ils avaient pour celui que nous pleurons, et l'intelligencQ qu'ils ont de ce qu'ils perdent par la mort de celui que Graide leur avait donné.

« Je remercie Monsieur le vicaire - général Delogne et Messieurs les doyens ici présents, de l'hommage solennel qu'ils sont venus rendre aux vertus et au talent de ce vénéré défunt, qui restera une des plus belles gloires de notre diocèse.

» Je remercie mes vénérés frères dans le sacerdoce, qui sont accourus en si grand nombre pour pleurer et prier avec nous sur la tombe qui va se fermer.

» Je remercie le vénérable directeur et les chers frères de Carlsbourg, ainsi que leurs excellents élèves, du généreux et brillant concours qu'ils nous ont prêté pour cette funèbre cérémonie.

» Je remercie ma paroisse de tout ce qu'elle a fait pour l'illustre enfant qu'elle vient de perdre.

» Je remercie toutes les personnes qui sont accourues en si grand nombre pour payer un dernier tribut à celui que tant de cœurs aimaient.

»» Ces remerciements , mes frères , je les Presse :

*» Au nom d'une famille éplorée et comme foudroyée par le terrible coup qui vient de la frapper; '

» Au nom d'un frère et d'une sœur, dont les sanglots rendent bien imparfaitement la tristesse et Taffliction ;

»» Au nom de cette vieille mère qui aurait lieu de se donner au désespoir, si le désespoir était chrétien, et qui pourtant est si héroïquement debout au pied de la croix ;

» En mon propre nom, enfin ; car, si un curé •porte sa paroisse dans son cœur, que faut-il dire de ses sentiments, quand il se sent frappé, comme je le suis aujourd'hui, dans ses plus tendres affections?

w Après ces remerciements, je dirai un mot <i'adieu — et cet adieu, je l'adresserai à monseigneur Laforet, que la tombe va nous ravir.

» Oui!... Monseigneur, adieu!...

» Monseigneur, Monseigneur ! adieu!...

» Nous ne vous reverrons donc plus ; nous ne TOUS posséderons donc plus au milieu de nous !

»» Nous ne verrons plus cette grandeur unie à tant de simplicité , cette simplicité relevée par tant de grandeur; nous ne jouirons pluç de ces entretiens si profitables pour l'esprit, si déli- -cieux pour le cœur.

» Nous ne verrons plus cette démarche douce

et grave ; nous ne verrons plus cette piété angelique et ce recueillement à Tautel; nous ne verrons plus ces traits aimables et cet abord facile ; nous ne verrons plus tout ce qu'il y avait en vous de tout-puissant pour conquérir les cœurs et pour arracher à tous ce cri d'affectueuse admiration : Cest un saint !

» Adieu ! Monseigneur, adieu !

» Adieu, pour cette église qui vous reçut au baptême et qui vous bénit au tombeau !... Adieu,pour cette paroisse, dont vous étiez la gloire et la félicité!...

» Adieu, pour mes pauvres, sur lesquels vous répandiez, je le sais, la profusion de vos aumônes et de vos bienfaits!...

» Adieu, pourtant de familles, au service desquelles vous mettiez si infatigablement votre activité et votre influence!

» Adieu, pour ce clergé et ces amis du pays, pour lesquels votre cceur était toujours si bon et si simple !

n Adieu pour moi, Monseigneur; je vous aimai dans vos livres aux jours de mes études;, combien plus je vous chéris, lorsque mon ministère me procura le bonheur de connaître votre personne !

« Adieu, Monseigneur, adieu!... pour votre frère!... pour votre sœur!... pour vos neveux L pour votre vieille mère !... ah ! puisse notre compassion adoucir un peu leur douleur!...

n Adiea, Monseigneur, adieu! Ah ! ce mot, en brûlant nos lèvres, consume nos cœurs ! N'est-il pas l'expression du déchirement qui nous meurtrit?

» Mais rémotion m'égare!... Adieu! Monsei- -gneur, adieu!... Ce mot fait plutôt notre consolation en nous rappelant un monde meilleur !

» Oui, Monseigneur, séparés pour le temps, nous nous retrouverons dans l'éternité, dans ^cette éternité, où chacun recevra suivant ses œuvres. Quels ne seront pas le bonheur et la gloire dont nous vous y verrons investis ! Le divin Maître a dit que celui qui aurait pratiqué ^t enseigné ses commandements serait grand -dans le royaume des deux. A quel autre mieux qu'à vous, ô Monseigneur, pourrait-on appliquer cette divine promesse? En répandant autour de vous des flots de science chrétienne, ne vous êtes- vous pas toujours abreuvé aux sources -les plus vives de la piété sacerdotale? »

M. le vicaire-général fit ensuite l'absoute, et l'on s'avança vers le cimetière. On déposa la dépouille de Mgr Laforet dans un caveau construit à cette fin. M. l'abbé Fisse, élève en théolo- -gie à l'Université catholique, prit alors la parole -«t prononça, au nom des étudiants, un discours -qui attendrit l'assistance. Il protesta de l'affection filiale, du respect profond et des regrets ^mers de tous les enfants de \Alma Mater pour celui que la mort venait de leur ravir; il

affirma Tinébranlable volonté de tous de rester à jamais fidèles aux trois grands enseignement» du vénérable prélat : religion, patrie^ amour des pauvres.

Chacun fondit en larmes en entendant les sanglots de la famille, et surtout en voyant la vieille mère de monseigneur Laforet, âgée de plus de quatre-vingt-six ans, venir déposer un dernierregard et une suprême prière sur le corps de celui qui, depuis longtemps, faisait sa gloire et sa consolation.

Jeudi 29 février a été célébré, en Téglise primaire de St-Pierre, de la part de Mgr le Recteur et de MM. les Professeurs de l'Université catholique, le service funèbre pour le repos de Tâme de Mgr Laforet.

Mgr Dechamps, archevêque de Malines, accompagné de ses vicaires-généraux et de ses secrétaires, était présent, ainsi que plusieurs notabilités ecclésiastiques venues de tous les points du pays.

L'assistance était des plus, nombreuses. On y remarquait outre la famille du défunt et le corps professoral, ayant à sa tête Mgr Namèche, recteur magnifique, la plupart des représentant» de notre arrondissement, M. le bourgmestre accompagné de plusieurs membres du conseil communal, M. De Dobbeleer, procureur du roi,. M. Kumps, juge de paix, etc., etc.

Après le service, M. le chanoine Cartuyveln, Tico-recteur de l'Uni ver ailé, est monté en chairo et a prononcé l'oraiaon funôbro ilo l'illusiro défunt. Sa parole éloquente et pathélique a rctracii à longs traits l'oaquisse do la vie et ilcs travaux de celui qu'une mort prématurée est venue ravir & la science et & l'Université.

Après l'oraison funèbre, les absoutes ont H6 chantées par Mgr l'arohevéquo de Malices.

ÉLOGE FUNÈBRE DE Mgr N.-J. LAFORET, RECTEUR MAGNIFIQUE DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAÏN, PRONONCÉ, APRÈS LE SERVICE CÉLÉBRÉ , AU NOM DE L'UNIVERSITÉ, EN L'ÉGLISE DE SAINT- PIERRE , LE 29 FÉVRIER 1872 , PAR LE CHANOINE CARTUYVELS, VICE-RECTEUR.

Sapientian amavi et exquisivi a javentote mea... babebo propter eam claritatem ad iurbas et bonorem apud senioret juTenis... pnbterea per bauc immortalitatem.

Déê nuê jeune* annéea j'ai aimé et recherché la tagesu... j'obtiendrai à eeuue éTelte ta eélébrUi dans la foule^ un honneur précoce au milieu de* vieillardtt et par elle enfin rimmertalité.

(Ao lirre de la Sageite, cb. VIII, v. t.)

Monseigneur (i), Messieurs,

L'homme aspire à se perpétuer dans ses œuvres; mais la gloire de ce monde est ëphémère, et toute grandeur humaine est tributaire de la mort. Quelle que soit l'excellence qui distingue un homme du milieu de la foule, quelque place qu'il occupe dans la pensée ou dans le cœur de ses contemporains, la mort vient toujours, imprévue et rapide, dissiper cette gran-

(i) Mgr l'arcbevèque de Malines.

^eur empruntée et réduire la créature humaine aux conditions de son triste néant. Après quel- <iues jours donnés à la stupeur, au deuil, à des regrets stériles , Vhumanité oublieuse reprend S2L marche un instant suspendue, comme on voit fiur un champ de bataillé les rangs stoïques se serrer pour combler une sanglante éclaircie ; le prestige de Thomme puissant s'éteint avec le bruit de ses funérailles ; et bientôt Toubli descend avec le silence sur un tombeau abandonné.

Telle n*est pas la destinée des gloires chrétiennes. L'homme qui bâtit sur le sable mouvant des opinions humaines voit périr avec elles son fragile édifice ; mais celui qui édifie son œuvre ..sur la vérité religieuse bâtit sur le roc éternel. Vienne le flot changeant des contradictions humaines, et cette œuvre tiendra, parce qu'elle a son ferme appui dans l'œuvre de Dieu même. Et quand l'ingrate pensée des hommes devrait, •en s'éloignant, perdre son souvenir ; quand tôt ou tard la poussière devrait consumer le livre après avoir consumé le savant : il est au ciel un juste appréciateur du mérite qui récompense d'un laurier impérissable le moindre des travaux entrepris pour sa gloire; il est ici-bas une Église, immortelle et pieuse mère, qui gardera sa mémoire et son nom pour les offrir à la reconnaissance et aux bénédictions de l'avenir.

Si le monde avait à glorifier la noble existence qui vient de s'éteindre au milieu de nous,

on le verrait déposer à la fois sur ce cercueil^ des couronnes dédiées au savoir, au rang illustre, à Tamltié, à la vertu. Mais de quel éclat plus "durable et de quel reflet plus divin la religion pare ici toutes ces grandes choses ! Celui dont rÉglise pleure avec nous la perte prématurée fut un savant, sans doute ; mais sa science mise au glorieux service de la foi, éclairée d'une lumière plus haute, s'inspirant d'un plus noble but, en a fait un apologiste de la vérité. Cette âme affectueuse et bonne connut toutes les délicatesses de ramitié : mais élargie par la grâce divine, elle a débordé du cercle des affections restreintes et s'est élevée par l'abnégation jusqu'aux tendresses dévouées de la charité. La vertu de cet homme de bien fut une vertu sacerdotale ; et le cours entier de sa vie austère, laborieuse et pure, n'est point indigne du type idéal, que le Christianisme impose à ses ministres. Il fut la tête d'un corps savant, mais il ftit en même temps le chef d'une école chrétienne. Il entre par là dans la grande lignée des sages qui continuent en ce monde, par l'alliance séculaire de la science et de la foi, l'œuvre de Jésus- Christ. Euntes docete. Car si, dans l'Église de Dieu, l'institution divine a pourvu par différents ministères sacrés à l'instruction des peuples ^ si l'Épiscopat, placé par l'Esprit-Saint pour régir l'Église, est l'arbitre de la doctrine et la colonne lumineuse qui doit jusqu'à la fin des âges guider

les marches d'Israël : la divine Sagesse a suscité aussi dans tous les temps des foyers intellectuels, où toutes les lumières de la science ont rayonné autour de Tidée religieuse. Telles ftirent ces grandes écoles dont Fantiquité sacrée a gardé la mémoire : Alexandrie, Lérins, les cloîtres bénédictins, les universités du moyen âge. Le recteur de l'université catholique s'appelait alors Clément ou Origône, et plus tard Anselme ou Thomas. C'est une gloire bien haute que celle d'être appelé à continuer dans un âge nouveau ces traditions antiques, et d'être constitué à la face du monde le gardien des trésors de la sagesse chrétienne : mais aussi une telle destinée bien remplie assure à son dépositaire la bénédiction de Dieu, l'admiration des hommes, le souvenir reconnaissant de l'Église, et une page immortelle dans ses annales.

C'est à cette hauteur qu'il convient d'apprécier la brillante et trop courte carrière du prêtre illustre à qui l'Université catholique, à qui la religion et la patrie, représentées par ce qu'elles ont de plus éminent parmi nous, décernent en ce moment l'honneur de ces grandes funérailles.^

La parole sacrée n'est pas adulatrice; elle pèse les œuvres au poids du sanctuaire : et lors même qu'elle se trouve placée, comme elle l'est aujourd'hui, sur des lèvres tremblantes qui ne demandaient à s'ouvrir que pour la prière, et qu'un ordre auguste a forcé de parler : elle sd

fait gloire de ne décerner que des éloges sincères, et d'unir au juste tribut des louanges qu'elle aime à rendre aux morts Texhortatlon qu'elle doit aux vivants.

Il n'est d'éloge vrai que celui qui résulte des oeuvres, et les œuvre-s de la vie si chrétiennement remplie dont nous avons à dérouler le cours, semblent se résumer dans ces paroles du texte sacré : « Dès mes jeunes années j'ai chéri n la sagesse; je l'ai cherchée avec passion; j'en n ai fait la compagne de ma vie, sachant qu'elle ^ me ferait part de ses biens, qu'elle serait la n lumière de ma pensée et la consolation de mes n peines : — et elle m'a donné en retour la con- » sidération parmi le peuple, l'honneur de siéger n malgré ma jeunesse au rang des vieillards; et » c'est elle enfin qui me donnera l'immortalité. » « Sapientiam amavi et eœquisivi a juventiUe f* mea.., Proposui ergo eam adducere mihi ad f» convivendum^ sciens quoniam mecum corny* municabiû de boniSj et erit allocutio cogitan tionis ettœdii met,.. Hàbebo propter illam f* claritatem ad turbas, et honorent apttd seniof» resjuvenis... prœtereaper hanc immortàHn tatem. » Sap. VIII. 2. sq.

Ah ! si tant de vertus, tant de qualités accomplies et tant d'œuvres utiles, trop tôt frappées par la mort, nous font sentir plus amèrement l'étendue d'une perte irréparable ; si cet appareil

lugubre éveille d£^ns toutes les âmes les . poi-

gnants souvenirs d'une catastrophe soudaine et -d'un suprême adieu; si nos regards attendris se mouillent de pleurs en contemplant cette place abandonnée au fond du sanctuaire, et cet autel, voilé de deuil, où tant de fois s'élevèrent pour nous bénir des mains aujourd'hui glacées par le trépas : — que nos cœurs, unis dans une même pensée de résignation chrétienne et d'éternelle espérance, apprennent à se consoler en considérant comment la véritable sagesse, unique objet des ambitions de cette laborieuse existence, lui a donné dès cette vie l'honneur et le renom dans la justice, et lui assure encore, au sein de toutes les espérances de la terre anéanties, les joies •triomphantes de l'immortalité.

Tel est l'enseignement que la divine Providence a placé pour nos âmes dans la vie et surtout dans la mort du très-illustre et très-révérend Monseigneur Nicolas-Joseph Laforet, protonoiaire apostolique ad instar participantium^ deuxième Recteur de l'Université catholique de Louvain.

La Sagesse éternelle qui dirige à son gré le -cours de la vie humaine, quand elle destine un mortel à quelque vocation sublime, a soin de disposer toutes choses pour l'accomplissement de cette destinée. L'enfant croît, ignorant et insoucieux d^ l'avenir; mais une Providence

maternelle lui fait trouver, à son heure, les don» et les circonstances qui lui seront un jour nécessaires pour correspondre à ses desseins. Aussi la carrière de celui qui devait être un jour le Recteur magnifique porte d'une manière visible cette empreinte providentielle de toute vie appelée à laisser ici-bas un sillon durable. Dès ses premiers débuts, Tenfant se révèle avec la supériorité d'intelligence et la gravité précoce du caractère qui annoncent le sage et qui font pressentir le prêtre.

Nicolas-Joseph Laforet était né à Graide, petit village des Ardennes, le 23 février 1823. Son enfance s'écoula tranquille et pure au sein d'une famille patriarcale, où il puisa deux saintes choses qui furent le principe de ses élévations futures : l'amour du travail et la piété. Le vénérable prêtre qui prépara sa jeune âme à la première communion, se chargea de l'initier aux lettres latines ; et cette éducation presque solitaire, éminemment propre à développer la spontanéité d'une âme essentiellement méditative^ ne fut pas sans influence sur la trempe de son esprit et sur la direction de son intelligence. La puissante faculté de réflexion qui fait le philosophe, et l'étonnante facilité que posséda plus tard le Recteur de pouvoir s'abstraire au milieu de la vie, en poursuivant le fil sans cesse interrompu de sa pensée, durent probablement leur éveil à cette éducation si différente des errements parfois routiniers du collège moderne.

Aussi lorsqu'il entra en poésie, an petit séminaire de Bastogne, n'eut-il pas de peine à se placer au premier rang de ses condisciples ; et le talent que révélaient déjà ses débuts littéraires, joint à la gravité de ses mœurs, avait-il fait concevoir à ses maîtres le dessein de le réserver à l'apostolat de la parole. Il se montra dès lors, chose étonnante, exactement tel que nous l'avons connu jusqu'à sa dernière heure : calme, sérieux, réfléchi, exempt de toute expansion juvénile, et tempérant par l'aménité souriante de sa parole ce que son front avait d^à d'austôro et son regard de pensive mélancolie.

A cet âge mobile où la jeunesse est poussée vers l'avenir par tant de souffles inconnus, le jeune étudiant en philosophie vint se ranger parmi les lévites. Les séminaires ne seraient pas les asiles de la piété, du dévouement et de l'ascétisme chrétien, qu'ils seraient encore de nos jours les grandes écoles du spiritualisme. L'austérité silencieuse de cette vie d'étude et de prière, son exacte discipline, l'abnégation courageuse et les sentiments élevés que développe une vocation sainte, formèrent à la fois l'âme du jeune lévite aux méditations de la pensée et aux vertus du sacerdoce. Pendant deux années, le séminaire de Namur abrita les recueillements de sa ferveur. Autant sa piété y fut édifiante, autant sa supériorité intellectuelle y distança tous ses émules. Agé de vingt ans à peine, il

avait parcouru le cercle ^de renseignement sacerdotal, et il était envoyé pour compléter ses études à TUniversité de Louvain.

Son mérite ne tarda pas à se faire jour sur ce nouveau théâtre. Non-seulement il y conquit avec écl«n.t les palmes académiques du baccalauréat et de la licence, mais sa réputation naissante, ses premiers écrits pleins de verve, le charme de son esprit, Taménité de son caractère lui valurent parmi la jeunesse des écoles une popularité réelle. L'Université se trouvant un jour honorée de la visite du Nonce Apostolique, c'est lui qui fut délégué par le suffrage des cinq facultés réunies pour porter la parole au nom de ses condisciples. Tant de qualités brillantes étaient rehaussées chez le jeune bachelier en théologie par une vertu solide et par une piété à la fois grave et pleine de douceur, qui lui conciliaient au milieu d\ine ardente jeunesse le prestige d'un mentor accepté de tous.

C'est ainsi, Messieurs, que cette âme réservée à de grandes choses avait dès ses jeunes années aimé la sagesse. C'est ainsi qu'elle l'avait cherchée non-seulement dans les profondeurs de la vérité spéculative, mais dans les labeurs austères de la vertu. Sapientiam amavi et eocqui- . sivi a juventute mea. Cette noble passion, devançant la maturité des années, avait exercé son regard aux plus subtiles contemplations de la pensée; elle avait avec lui fi»anchi les degrés

du sanctuaire ; elle avait pénétré Tintimlté de sa vie ; elle avait fait de Tadolescent dévoré du feu sacré de la science un digne ministre des autels et un défenseur de Téternelle vérité. Voici venir rheure où cette même sagesse renfermée jusqu'alors dans le secret d'une belle intelligence, va rayonner sur la foule et rencontrer la renommée : propter hanc hdbeho claritàtem ad turbas, et honorem apud seniores juvenis,

A vingt-cinq ans, tandis qu'il se préparait encore à l'épreuve du doctorat en théologie, M. l'abbé Laforet était appelé par l'Épiscopat, eux applaudissements de l'Université tout entière, à occuper la chaire de philosophie qu'il devait illustrer par dix-sept années d'un enseignement couronné de succès.

Il me siérait. Messieurs, moins qu'à personne, de faire ici l'éloge de la philosophie, que l'antiquité identifiait avec la sagesse, et il est parfiaitement superflu de vous montrer l'immense portée de cet enseignement dans les temps actuels.

Une voix plus solennelle et plus haute vous fera comprendre l'estime que l'Épiscopat, gardien né de la vérité religieuse, avait fait de ce Jeune prêtre en lui confiant l'enseignement philosophique à l'Université de Louvain. Voici dans quelles termes les Ëvêques d'Allemagne réunis

à Fulda pour jeter les bases d'une université semblable à celle que tous les peuples chrétiens nous envient , s'exprimaient naguère sur ce grave sujet :

« Tout d'abord la première tâche de l'Acadé- » mie sera l'enseignement de la philosophie « dans sa plus vaste étendue. Sur l'enseignement » et l'importance de la vraie philosophie il n'y a y* eu dans tous les temps au sein de l'Église car» tholiquequ'unjugement et qu'une voix. Comme » science de l'être, des premiers principes, des> » fins dernières de toutes choses, autant qu'il est y donné à la raison humaine de les connaître, la » philosophie est le couronnement et la reine » de toutes les sciences naturelles, et comme le » vestibule du temple sacré de la science théo- » logique surnaturelle, fondée sur la révélation » divine et la lumière de la foi... La domination » d'une philosophie fausse et sophistique doit » avoir pour les sciences naturelles, de même f* que pour la science de la foi, les effets les plu» » funestes, et c'est là précisément le mal intel- » lectuel le plus profond de notre temps... »

Dès ses débuts dans la carrière philosophique, le jeune docteur de Louvain avait rencontré un maître selon son cœur, un maître dont les idées élargirent devant lui les horizons de la théologie spéculative, et auquel il s'attacha par un de ces enthousiasmes sincères dont la jeunesse a lo secret. C'était Arnold Tits, professeur à la fa-

culte de théologie, homme doué d'une remarquable puissance d'analyse, penseur profond, génie métaphysique, auquel peut-être il n'a manqué pour ôtro complet que d'avoir été formé aux traditions d'une école catholique, que le malheur des temps avait fait disparaître de nos contrées. M. Laforet garda toute sa vie pour ce maître vénéré une espôcç de culte ; et quand la mort fit passer le philosophe à des contemplations plus hautes, il voulut consacrer à sa mémoire un livre destiné à rappeler sa vie et ses œuvres : un livre où parfois l'esprit demeura étonné des hardiesses du maître, mais où le cœur admire sans réserve le sentiment pieux qui anima le disciple.

Formé à cette école, admirablement préparé d'ailleurs par son esprit philosophique et par un travail opiniâtre, M. Laforet aborda l'enseignement de la philosophie morale. Il se plaisait aux spéculations élevées ; et il eut le talent bien rare de faire partager ce goût par ses disciples. Sa conception était toujours d'une netteté remarquable; sa parole, sans être brillante, avait le mérite essentiel du philosophe, la clarté; jamais son exposition ne s'écartait de la précision d'une rigoureuse méthode. Toutes ces qualités se rencontrent à un degré éminent dans Y Esquisse de Philosophie morale où il sut condenser avec un ordre merveilleux et les principes de son enseignement et la critiqué des théories modernes.

Au point de vue de Fart, cet ouvrage de sa jeunesse est peut-être le plus remarquable qu'il ait publié.

Cet enseignement partiel n'était toutefois que le prélude d'une doctrine plus complète et plus approfondie, qui lui permit d'embrasser dans un vaste coup d'œil tout l'ensemble et toutes les conclusions du savoir humain. Je veux parler de l'histoire de la philosophie qu'il enseigna longtemps avant de résumer ses recherches dans im livre, qui devait être le couronnement de sa renommée scientifique.

L'humanité a une double histoire, celle des faits et celle des idées; et l'histoire des doctrines philosophiques est celle de la raison même représentée par ses plus illustres interprêtes. Spectacle plein de grandeur et de leçons profondes que cette lutte opiniâtre des plus beaux génies avec les problêmes ét^nels de l'ordre moral et intellectuel! Non, cette histoire n'est' pas celle des aberrations et des hontes de la pensée humaine. C'est le récit des efforts souvent désespérés, parfois sublimes, d'une raison qui s'efforce do s'élever au-dessus des choses passagères pour conquérir la vérité absolue sur Dieu, sur la nature, sur l'homme et ses immortelles destinées.

Mais aussi que de science^equiert cette investigation du patrimoine séculaire de la raison! Quel génie pénétrant, quelle érudition variée.

quelle critique judicieuse, quelle hauteur de vues exige dans un homme la prétention d'élever ce monument de la pensée ! Peu l'ont osé tenter ; nul ne passe pour y avoir réussi : et le catholicisme attend encore à cette heure un homme assez versé dans les sciences profanes et dans les sciences sacrées pour achever cet ouvrage important, qui serait à lui seul la préface et l'apologie de l'Évangile.

Le Recteur de Louvain avait mis la main à cette entreprise vraiment magnifique et digne de lui. Déjà l'antiquité profane lui avait livré tous ses trésors. Ses études sur les doctrines philosophiques des premiers siècles chrétiens attirèrent l'attention du monde lettré au point que le premier corps scientifique du royaume, qui depujs peu s'honorait de le compter parmi ses membres, a regretté de ne pouvoir déposer sur sa tombe la couronne littéraire qu'il eût méritée par un chef-d'œuvre.

Mais ce n'était pas la gloire que poursuivait cet infatigable pionnier de la science. Prêtre de Jésus-Christ, il était animé d'une ambition plus haute. C'était peu pour cette intelligence illuminée des clartés de la foi, pour ce cœur généreux et sacerdotal, c'était peu de dérouler les enseignements d'une doctrine purement spéculative. Il aspirait à faire passer dans les âmes les convictions religieuses,, qui avaient fait le bonheur de la sienne, et à donner à la jeunesse attentive^

que le respect suspendait à sesi lèvres, les fortes convictions qui élèvent la vie. Son plus grand mérite aux yeux de Dieu, j'ose le dire, son plus beau titre à la reconnaissance de l'Église, l'œuvre qui lui assure un souvenir impérissable au fond de bien des consciences, c'est l'enseignement des vérités de la religion qu'il donna pendant de longues années avec tant de soin, de profondeur et d'éclat à la jeunesse universitaire. Dans cette chaire, il était vraiment le docteur, sacerdotal; la voix maternelle de l'Université catholique parlait par sa bouche. Là sa pensée habituellement calme et sa froide parole s'enflammaient du sincère enthousiasme que donne une conviction profonde. Il sentait devant lui palpiter les âmes. Intimement mêlé à la vie dô l'étudiant dans ce collège du Pape qui garde encore son souvenir, il se rendait un compte si vrai des illusions, des doutes et des obscurités qui envahissent à cette époque tourmentée les jeunes intelligences, et c'était pour lui un bonheur de père de pouvoir leur rendre avec la lumière divine, la conviction, la force et la vertu.

Cet enseignement nous a valu les Études sur la Civilisation chrétienne et les Dogmes catholiques dont je ne dirai rien ici, parce qu'ils sont trop connus parmi nous, et qu'on les traduit dans presque toutes les langues de l'Europe civilisée.

Cet ordre de sentiments et d'idées se liait intimement à l'action puissante qu'il exerçait par

ses relations privées sur la jeunesse universitaire. Placé à la tête de Timportante pédagogie -du pape Adrien Vf, il sut y faire chérir son autorité ferme et douce en y donnant une impulsion considérable à tous les travaux intellectuels. Son élévation au Rectorat étendit au loin le cercle de ses relations religieuses, et ne fit qu'allumer les ardeurs de son zèle. Aussi le petit livre qu'il publia, si lumineux, si concluant, si persuasif, sur les Causes de Vlncrédulité moderne, a ramené plus d'une âme à Dieu. « Nous avons la confiance, »» écrivait-il, « que Dieu se servira de » ces pages, si pauvres qu'elles soient, pour ^ affermir quelques âmes dans l'heureuse pos- » session de la foi, pour en arracher d'autres » aux cuisantes incertitudes du doute ou au vide y» glacial de l'incroyance, et pour les ramener à » ce repos lumineux et suave que donnent les »» croyances chrétiennes. » D'autres de ses ouvrages eurent un plus retentissant succès : aucun ne lui procura des consolations plus douces. Naguôres encore une brillante intelligence ramenée à la vérité religieuse par la lecture attentive de l'opuscule : Pourquoi Von ne croit pas, lui envoyait des rives du Nouveau Monde l'expression attendrie de son admiration et de sa reconnaissance.

C'est ainsi. Messieurs, que le sage chrétien sait unir dans une merveilleuse harmonie les lumières de la science aux clartés de la foi. C'est

ainsi que les doctrines profanes, dans les mains de ce bon ouvrier de TÈvangile, devenaient les auxiliaires de la vérité religieuse, et que tous ses progrès intellectuels concouraient au progrès véritable, à celui du royaume de Dieu. En sa personne on voyait briller Tantique alliance^ de la science et du sacerdoce. Aux détracteurs ignares qui l'accusent de je ne sais quelle passion pour les ténèbres, TÉglise avec fierté pouvait montrer ce prêtre, jeune encore, mais pâli sur les grands livres et courbé avant Tâge sous le poids du savoir et du travail. Dans les visions de sa jeunesse vouée à des contemplations austères, il avait vu passer les grandes figures des confesseurs, des apologistes, des Pères des anciens âges ; et ces géants de la doctrine, et ces âmes rayonnantes des triples clartés de la foi, du génie et de la vertu avaient séduit son âme par un attrait irrésistible. Le premier essai de sa pensée, écrit dans la langue de TÉglise, avait été rhistoire de leurs travaux : les dernières études de sa philosophie le 'ramenèrent devant leurs écrits immortels (i). Il tenait par certaines tendances de son talent, par certains attraits de son âme contemplative aux plus élevés de cette grande race. Philosophe spiritualiste il eût été de l'école de Platon dans Athènes; disciple en-

(i) Dissertatio de metliodo tlieologiae. — Eludes sar la philosophie des Pères de TÉglise.

thousiaste d'Augustin et d'Anselme, abritant comme eux dans une vie austère les contemplations de la vérité éternelle, il pouvait sans prétention relever leur devise: credo ut intelUgam.

Ainsi passèrent dix-sept années laborieuses d'un enseignement dont le mérite eût seul pu suffire à sauver de Toubli le nom du philosophe. Mais la sagesse appelait son disciple à des destinées plus hautes, et devait faire briller sur un horizon plus étendu cette bienfaisante lumière.

Lorsque l'homme qui jeta les premiers fondements de l'Université catholique ; et qui, dana le cours heureux d'une administration de trente années, en avait établi les traditions, réuni le corps enseignant, assuré l'avenir; lorsque cet homme puissant s'éteignit tout à coup dans la gloire de son œuvre, l'Université jeta les yeux sur un savant modeste, que bien des vœux appelaient à lui succéder. C'était un héritage redoutable que celui de remplacer Mgr de Ram dans la direction de l'Université catholique : mais,, à la voix de l'Épicopat, Mgr Laforet l'accepta sans trembler. Après six années de prospérités qui ont dépassé toute espérance, l'apanage que lui légua son prédécesseur passe aux mains le» plus dignes de le recueillir non-seulement sans avoir été amoindri, mais considérablement augmenté par le nombre, affermi par le sentiment

chrétien qui anime ses membres, agrandi par des créations qui complètent son existence, honoré par la salutaire influence qu'il exerce sur les destinées de la patrie, et par les mérites qu'il s'acquiert tous les jours aux yeux de la science, de l'Église et des peuples étrangers.

Ces résultats magnifiques sont dus certes à la bénédiction de Dieu qui seul assure aux œuvres de l'homme la durée et la fécondité dans le bien : mais l'honneur en revient aussi pour une bonne part à l'homme éminent qui voua sans réserve ^ cette institution tout le zôle d'un grand cœur, et toutes les forces d'une vie rapidement sacrifiée.

Amené par degrés au premier rang, et formé AU maniement des affaires par des fonctions variées remplies à la satisfaction de tous, monseigneur Laforet apportait a l'exercice de la charge rectorale un heureux ensemble de qualités qui devaient en assurer lé succès. Fils de VAlma Mater qu'il avait honorée par des travaux appréciés même de l'étranger, étroitement «ni depuis vingt ans à son existence, initié à ses traditions, passionnément dévoué à tous ses intérêts, il unissait au charme du plus bienveillant caractère une entente judicieuse des besoins de la science à notre époque, un renom littéraire assez solidement établi pour imposer le respect, et par dessus tout ce zèle éclairé de la chose publique, qui est la grâce d'état de l'homme appelé

à gouverner les autres. Homme de foi profonde^ il avait conçu de la grande institution dont il allait diriger les destinées Tidée la plus juste et la plua haute. Création religieuse, basée sur la hiérarchie et soutenue par la charité ; boulevard de la doctrine et des intérêts de la foi chrétienne dans notre pays; sauvegarde des principes et des mœurs de la jeunesse catholique, l'Université doit prétendre non-seulement à mériter la confiance des familles, mais à sauver l'avenir social et religieux de la terre qui Ta vue naitre, et à montrer à ce siècle incrédule que, même destituée de tous les appuis humains qui Tabondonnent, pour reprendre son action bienfaisante à la tête du mouvement social et intellectuel des temps modernes, l'Église de Dieu n'a besoin que de sa propre énergie.

Vous souvient-il , Messieurs , de la journée solennele où l'Université tout entière, réunie pour la première fois autour de son Recteur magnifique, lui décernait avec un indicible enthousiasme l'ovation de sa Joyeuse-Entrée? Dans cette effusion réciproque du maître et des disciples, on entendit quelques-unes de ces graves paroles qui laissent au fond des âmes un impérissable souvenir :

« L'Université dont vous êtes les fils, » disait le Recteur, « est une Université catholique. » C'est une école qui fait profession de foi et de »» science ; qui croit et qui sait. Nous adh'***'^'^'*

» avec une respectueuse et entière soumission -» à tous les enseignements de TÉglise catholit> que, parce que nous savons que ces enseigne- » ments, écho fidèle de la parole de Dieu, sont w rexpression souveraine de la vérité.- Nous » explorons comme les autres écoles le champ de » la science, librement et consciencieusement. »» Est-ce que cette institution même que vous *» acclamez si généreusement aujourd'hui dans •» la personne de son chef, n'est pas la plus écla- » tante démonstration de la possibilité de Fal- »» liance entre la science et la foi? Est-ce que la « foi de vos maîtres a nui chez eux à la science? « Il y a plus de trente ans que nous marchons ;

* est-ce que jamais les croyances catholiques ^ ont embarassé nos mouvements? Et n'avons- « nous pas marché d'un pas aussi libre et aussi n ferme que ceux qui ne voient de liberté pour -» la science que dans la négation du christia-

* nisme? Soyez fiers. Messieurs, d'appartenir à f» une Université qui est la personnification de la « salutaire et glorieuse alliance de la science et y* de la foi. »

Six ans après, une autre assemblée ramenant dans ce même auditoire du Collège du Pape un -concours plus nombreux encore de tous les catholiques du paya, réunis sous la présidence des évêques et du Nonce Apostolique, le Recteur parut à la tribune, portant déjà sur son front fatigué les pâleurs de la mort : et ce fut pour

^accentuer avec plus d'énergie encore cette même vérité :

« Fille dévouée de TÈpiscopat belge et du -» Sl-Siége, rUniversité de Louvain revendique ■-» rhonneur de représenter la vie chrétienne n dans sa plénitude. Elle ne croit pas sa tâche »» remplie lorsqu'elle a rompu le pain de la » science à cette nombreuse et florissante jeu- ■» nesse que la confiance des familles lui envoie •» de toutes nos provinces et de diverses régions » de TEurope et de TAmérique ; elle cherche à ^ nourrir l'àme tout entière de ses disciples ; et -»» c'est pourquoi elle les convie et les initie à ces » généreux dévouements, à ces pratiques chrér> tiennes, qui, saisissant avec vigueur le senti- •r* ment et la volonté, font pénétrer une sève ^ fortifiante et divine jusque dans les dernières »♦ profondeurs de l'être humain... Malheur à la -^ science qui se frappe elle-même de stérilité en y> ne se tournant pas à aimer Dieu, le bien su- ■« prôme, comme il est la vérité éternelle ! »

Ainsi comprenait-il, cet homme de foi et de science, que ce n'est pas assez pour une institution qui a l'insigne honneur de porter le drapeau du catholicisme, de ne créer que des savants et des capacités professionnelles : mais que sa véritable gloire, mais que sa destinée providentielle, mais que ce qui la recommande à l'amour <le l'Église et des peuples, c'est la puissance de (former des âmes chrétiennes prêtes à faire face

à tous les devoirs, à servir tous les dévouements.

Foncièrement attaché à nos institutions nationales, jamais le Recteur ne sépara ces trois choses qu'il aimait d'un égal amour et qu'il appelait les trois couleurs du drapeau de l'Uni versité catholique : la religion, la science et la patrie. Tous ses discours publics faisaient vibrer dans nos cœurs les sentiments d'un patriotisme élevé.

« Qui nous reprochera, » disait-il, « d'avoir n jamais oublié que nous sommes les âls de la n Belgique? Nous aimons notre pays et nous n le servons généreusement. »»

« Tendrement dévouée à l'Église, Y Aima Man ter ne le cède à personne dans le dévouement » à la patrie, au roi, à son auguste famille et n aux institutions que la Belgique s'est données. » L'Université catholique, l'un des plus beaux y* fruits de notre régénération politique et natio- » nale, n'a jamais renié son origine. Son patrio- » tisme s'alimente aux sources mêmes de la foi. » L'attachement à la patrie, au roi, à la constin tution, est pour nous un besoin du cœur et un n devoir sacré. L'Université de Louvain s'est » montrée jusqu'ici et elle restera dans l'avenir " une grande institution nationale. Quels sont, » je le demande, les deux éléments principaux » qui ont toujours constitué le fond de la natio- » nalité belge, alors même que cette nationalité « déjà réelle et vivante, n'avait pas pris encore

» cette forme indépendante qu'elle est enÔit y» parvenue à conquérir? Ces deux éléments, n toute notre histoire l'atteste, sont Tattacben ment à l'Église et l'amour delà liberté. Eb! y» qui donc mieux que l'Université libre et can tbolique de Louvain représente et personnifie » ce double et nécessaire élément de la nationan lité belge? Ab! dédaignez, Messieurs, dédai- » gnez les clameurs aveugles d'hommes qui » nous accusent de manquer de patriotisme,. » tandis qu'eux battant chaque jour en brèche » et la religion et la liberté, sapent le fondement n même de la nationalité belge. Foi, science et » patrie, voilà la devise de votre mère ; qu'elle » devienne à jamais la vôtre! »

Fidèle au caractère d'une nation dont les antiques franchises ont traversé les siècles sou» l'égide du catholicisme, l'Université de Louvain peuple encore à cette heure toutes les conditions sociales, depuis les rangs les plus modestes jusqu'aux conseils suprêmes de l'État et de la couronne, de citoyens dont le dévouement aux intérêts publics atteste les sentiments qu'elle nourrit aux cœurs de ses disciples et les services qu'elle rend à la patrie.

Mais s'il aima la patrie belge, le Recteur aima tendrement aussi la patrie des âmes; et son cœur, sans cesse tourné vers l'éternelle Rome, qu'il avait plus d'une fois visitée en pèlerin respectueux, où l'honoraient des amitiés illustres,

où naguères encore sa qualité de Recteur de rUniversitë catholique lui avait ménagé tant d*accueil de la part des Pères du Concile, son ccBur se fondait de tristesse au spectacle des spoliations sacrilèges dont l'Église Romaine est au^jourd'hui la victime ef des outrages infligés «ans relâche et sans trêve, par toutes les ingratitudes conjurées, à son chef magnanime et bienaimé. Il y avait dans ce sentiment filial quelque chose de plus profond que les sympathies de tout <îœur honnête et catholique pour la plus haute majesté de la terre en butte à des attentats inouïs. Il y avait le sentiment qui attache par le plus intime de son âme le chef d'une institution vraiment catholique à l'Église mère et maîtresse de toutes les Églises, et qui fera toujours du Recteur de Louvain l'un des aines parmi les enfants du Christ, l'un des plus dévoués pour la défense et l'honneur de l'Église sa* mère. Une grande école scientifique et religieuse n'a pas de gloire plus fondamentale ni d'intérêt plus sacré que son étroite et indissoluble union avec la €haire Apostolique, centre de l'unité chrétienne, colonne et fondement de la vérité religieuse.

•L'esprit demeure étonné de voir combien cette idée tenait de place dans les sollicitudes de mon- ■seigneur Laforet; et comment, au déclin de sa vie, l'amour de l'Église Romaine devint, pour ainsi dire, le foyer de toute son activité intellectuelle. Dans ces réunions périodiques où sa

T)ar61e, toujours accueillie avec le plus sympathique respect, ranimait le zèle des anciens élèves de Y Aima Mater ^ son cœur trouvait pour parler de Rome et du Pape des accents d'une véritable éloquence :

« Notre patriotisme , »» disait-il , « s'avive et " s'alimente à la grande source des vertus, des » généreux sentiments, à la source de la reli- » gion. Soyez toujours fiers, Messieurs, d'être ** les fils soumis de cette Église catholique qui » est la dispensatrice de la lumière et de la force, » la mère de ce qu'il y a de plus pur et de plus >» élevé en ce monde, et dont le chef auguste ■*» excite en ce moment jusqu'à l'admiration de »» ses ennemis. Soyez fiers de vous dire les enf» fants de Pie IX (oui! oui!, s'écriait l'assemblée) ^ ce n'est pas seulement un grand Pape, père ■r, vénéré de nos âmes, mais sur ce coin de terre, » qui est aiQourd'hui tout son royaume et devant y lequel l'iniquité s'arrête en rugissant, il mon- »> tre à un siècle rassasié de défaillances la plus »» noble figure de Roi que les âges aient vue. «

Et dans cette assemblée où l'Université, associée à la Belgique chrétienne, élevait ici -même pour le Pape-Roi des supplications solennelles : ^ Est-il besoin, » s'écriait-il encore, « de parler » du tendre attachement de l'Université cathoyt lique au Vicaire de Jésus- Christ, surtout depuis ^ qu'il est le premier des pauvres, et le plus ^ grand des délaissés? — de rappeler les actes

» de dévouement filial par lesquels elle s'est plu » À l'affirmer d'autant plus haut que la guerre n déclarée à ce père bien-aimé de nos âmes, y était plus ouverte et le péril plus flagrant? «

Ce qu'il affirmait avec tant de conviction par la parole, inspirait à son tour sa plume infatigable. A mesure que les nombreuses relations de sa charge le mettaient plus en contact avec le mouvement religieux des esprits en dehors de l'école, on le vit multiplier pour la défense du Saint-Siège les écrits solides et lumineux. Le dernier travaij publié par lui dans la Revue^ qui depuis tant d'années recevait avec son inspiration le fruit de ses études. Ait un traité sur la Question roynàine^ solide et judicieux comme tout ce qui sortait de sa plume, mais où l'on admire plus que dans aucun de ses nombreux écrits, une chaleur communicative, une verve d'indignation vertueuse, qui commande jusqu'au bout l'intérêt du lecteur dans une question désormais épuisée.. Son discours prononcé à l'assemblée catholique de Louvain a pour sujet les enseignements du Pape mis en regard de la société moderne^ et n'est autre chose qu'une apologie de ces propositions de l'Encyclique qui soulevèrent jadis tant d'orages, et dont la justification nous est donnée aujourd'hui par les événements tragiques auxquels nous assistons» poussés par une logique inexorable. Profondément fi?appé de la hauteur et de la portée de cet

enseignement social du Saint-Siège, le Recteur de Louvain avait entrepris d'en donner un nouveau commentaire, le plus frappant de tous, celui qui nous est fourni par les faits contemporains. La mort est venue arrêter cette œuvre méritoire, ou plutôt elle s'est hâtée de lui apporter sa récompense.

Est il étonnant, après cela, qu'honoré des prélatures romaines, monseigneur Laforet ait tenu à se faire parmi nous le promoteur de toutes les Couvres qui avaient pour but la défense de Rome et de la papauté? Est -il étonnant que sous son rectorat , l'Université catholique ait donné au monde des marques éclatantes d« son attachement au Saint-Siège et de son amour filial pour Pie IX? Plus haut que ses apologies et que ses . adresses, elle a fait retentir pour cette cause sacrée la voix du sang versé par ses disciples ; et elle a mérité d'être représentée par une de ses lumières dans les rangs des théologiens du . concile.

Cette intelligence des grands intérêts représentés par l'Université catholique était loin d'affaiblir l'activité du zèle que déployait le Recteur dans le gouvernement de l'Université.

L'exercice de l'autorité rectorale ne le trouva Jamais au dépourvu. Élevé depuis vingt ans dans l'école, ayant passé successivement du rang des élèves à des fonctions toujours plus importantes, il connaissait exactement la nature et les

ressources de la grande institution confiée à, ses*^ soins. Homme d'étude et savant lui-même, il donnait à la fois au corps professoral l'exhortalion et rexemple du labeur assidu et des travaux scientifiques. L'académie de Belgique, la publicité des revues, les discours publics et les conférences particulières ne l'empêchaient ni de satisfaire au détail infini des fonctions rectorales, ni d'animer par ses encouragements toutes les œuvres universitaires, ni de publier sur les matières philosophiques d'importants ouvrages. Aucun intérêt du haut enseignement, aucune question relative à Torganisation universitaire ne le trouvait indifférent et peu éclairé. Il savait s'instruire et décider par lui-même. C'est ainsi que sous sa direction intelligente, l'Université a vu successivement compléter son existence par une foule d'institutions nouvelles qui ont porté à une très- grande hauteur la prospérité dont elle jouit.

J'en atteste ces Écoles industrielles dont l'établissement, instamment sollicité par les congrès catholiques et réclamé par le mouvement social de notre époque, a été réalisé par son activité persévérante : et qui, amenant aux leçons de l'Université catholique une population nombreuse, venue des plus lointains pays, propagent déjà l'action salutaire de la religion sur l'industrie par la phalange exercée des ingénieurs chrétiens qu'elles ont formés. C'est surtout à

l'initiative du Recteur que l*on doit Torganisatioii complète et rapide de ces écoles spéciales, auxquelles rimportance et les progrès de Tindusirie dans les sociétés modernes assurent dès aujourd'hui le plus brillant et le plus utile avenir. C'est par ses soins que les programmes d'études ont été tracés, le corps spécial enseignant réuni, les collections formées, les laboratoires édifiés, la grande industrie et le zèle catholique intéressés à l'œuvre naissante, son avenir consolidé; et que l'Université de Louvain va déjà marquant du signe rédempteur les forces aveugles et puissantes que soulèvent aujourd'hui tant de passions révolutionlS^res. .

J'en atteste cette école littéraire, qui à r*Q<i^é.Uli/ la cendre et le grand nom d'un des plus illustîii^ savants de l'ancienne Aima Mater, et que sa destinée appelle à fournir aux nombreux établissements d'instruction dont l'Église, amie des lumières, ouvre si largement l'accès à la jeunesse catholique, des maîtres aussi versés dans les lettres humaines que dévoués aux intérêts des âmes de leurs disciples.

J'en atteste ces œuvres que le dévouement chrétien a fait naître et fleurir au sein de l'Université : écoles dominicales, patronages, associations ouvrières, complément providentiel de l'école des mines ; qui, dans l'étreinte de la fraternité chrétienne, rapprochent l'étudiant du travailleur et préparent à leur mission sociale les futurs apôtres de l'ouvrier. 5

J'en atteste la société de Saint- Vincent de Paul, dont le nom dispense de tout éloge, qui reçut parmi nous tant de tnarques de sa protection paternelle; qui tant de fois recueillit Teffusion de ses exhortations touchantes ; et à laquelle il a donné un gage suprême de son amour, la dernière fois qu'il parut à l'autel, et que son cœur, tout débordant de charité, fit entendre ces paroles émues, véritable chant du cygne, dont le souvenir gardé religieusement au fond des cœurs, y ranimera sans cesse, en faveur du pauvre, la tendresse et la charité.

Sa sollicitude pour la jeunesse des écoles fut vraiment incessante et vraiment paternelle. Attentif à tous les intérêts des étudiants, heureux de leur venir en aide, soucieux de leur avenir, ses conseils avaient sur eux toute Tautorité d'une affection éprouvée; et bien que le respect eût tracé autour de lui une barrière que son affabilité savait faire tomber sans déchoir, il était vraiment populaire et vraiment aimé. Son affection les suivait dans la vie, et quand à certains jours solennels, VAlma Mater voyait le flot de ses anciens disciples se presser sous ses voûtes séculaires, c'était pour cette jeunesse un véritable bonheur de prodiguer les témoignages de son respect et de son amour au maître vénéré, dans lequel se personnifiaient ses plus chers souvenirs.

Que dirai-je de ses relations avec les collabo-

rateurs de son œuvre? Ahl toute parole est ici superflue, et condamnée à rester inflniment auniessous de ce qu*éprouvent en ce moment tous vos cœurs. Sa bienveillance ne connut pas de limites. Dès qu'il devint Recteur, il voulut être père ; et son âme aimante franchit le cercle d'une intimité restreinte pour nous embrasser tous <lans une égale et persévérante affection. Au souvenir de tant de bonté, de tant de paroles -affectueuses, de tant 'd'encouragements partis du cœur, de tant de procédés pleins de délicatesse, je vois des larmes monter dans tous les jeux. Que sa sollicitude était attentive et pleine d'égards, surtout lorsque le deuil ou l'infortune venait visiter l'un de nous! Qu'il apportait de -consolations et de sérénité au lit des malades ! <3u'il était attentif à veiller aux intérêts des familles, à protéger la veuve et l'orphelin! C'était lui dont la voix amie préparait les âmes au passage de l'éternelle vie ; et c'était sa voix encore qui leur rendait au nom de tous un dernier tribut d'honneur et d'affection. Ah ! dans ces lieux même, nous l'entendions naguères élevant une parole attendrie devant le mausolée de son prédécesseur. Où est la main qui taillait le marbre? où est la voix qui parlait d'immortalité devant ■ce tombeau? 0 mort, ce sont là tes trophées ! L'écho de ce dernier hommage à peine a cessé de retentir sous ces voûtes; et déjà l'artiste et le panégyriste sont allés réjoindre le héros !

Et maintenant, qui nous donnera de pénétrer dans l'intérieur de cette vie si simple, si austère,. si laborieuse, pour tout dire en un mot, si chrétienne? Vit- on jamais dans un rang élevé une dignité plus naturelle, plus abordable et plus facile? Les distinctions venaient-elles à lui, il les acceptait sans orgueil, et les portait sans faste. Il devint successivement officier de plusieurs ordres, membre de Tacadémie romaine et de l'académie de Belgfque, prélat du premier rang, sans qu'on vit rien changer ni dans la modestie de son accueil, ni dans la simplicité de sa vie. Que si nous demandons quel fut le secret de tant de vertus à la fois aimables et solides, pleines de bon exemple et de charme séduisant, saint Paul nous le dira dans une seule parole : « La piété est utile à tout : elle a les promesses^ du temps comme celles de V éternité. »

« Il n'y a que le prêtre catholique dont on » réclame cette honnêteté supérieure et divine » qui s'appelle la sainteté. C'est là sa gloire et » en même temps sa justification. »♦ Là vie de Mgr Laforet ajoute à cette parole des Dogmes catholiques l'éclatante confirmation de l'exemple. Sans avoir rien de sévère ni d'affecté, sa piété était grave et solide : elle brillait en lui comme une fleur de la sagesse chrétienne. Dieu tenait véritablement dans son cœur et dans ses œuvres la place qu'il occupait dans les contemplations de sa pensée. Aussi la vertu sacerdotal»^

<jui ne s'était jamais obscurcie en lui depuis son -entrée dans le sanctuaire, ne cessa de jeter un ^clat plus vif à mesure qu'une position plus élevée lui imposait davantage Tédiflcalion de Texemple. Quel recueillement profond lorsqu'il célébrait les saints mystères! Quelle fermeté dans son accent, quelle conviction dans sa parole en toute circonstance où il lui était donné d'affirmer sa foi! Quel zèle à encourager par sa présence, par ses conseils, par son généreux concours, les œuvres chrétiennes naissant au sein de l'Université ! Quelle sollicitude à procurer à la jeunesse les exhortations de la parole sacrée et les occasions de retremper aux sources de la grâce -divine sa foi, son courage et ses dévouements! Jamais il ne paraissait plus rayonnant qu'en ces jours solennels où l'Université voyait à sa parole maîtres et disciples s'unir dans le plus saint des actes religieux : et il semble que Dieu ait voulu récompenser ce zôle pour sa gloire, en lui donnant aux portes du tombeau la consolation de recueillir, dans une manifestation émue et triomphante de la piété qu'il avait cultivée, le témoignage de l'amour dont il était l'objet.

C'est ainsi qu'il se sanctifiait dans les œuvres <;ommunes de la vie, et qu'une piété sincère assurait aux labeurs incessants de sa charge rectorale un mérite qui survit aux honneurs de la terre et qui seul obtient récompense devant Dieu. L'énergie de son âme soutint jusqu'au der-

nier jour, jusqu'à la dernière heure, le poids du travail dans un corps débile, épuisé par la pensôo. Plus sa santé chancelante allait s^afiTaiblissant, plus il se montrait infatigable. Jusqu^au dernier moment on le vit courbé sur sa tàche^ donnant audience au milieu de ses livres, prenant la plume après avoir porté la parole, et multipliant ses œuvres, comme si quelque pressentiment mystérieux Peut averti de se hâter, parce que sa fin était proche. Soudain l'Ange de la mort le touche de son aile : il arrête la main fiévreuse du savant sur sa page interrompue, et lui montre lescieux...

A cette révélation qui trouble les âmes les plus courageuses, il adora sans murmurer la main toute puissante qui venait avant le temps couronner ses œuvres. 11 ne versa pas une larme sur cette destinée qui s'annonçait brillante, et qui n'avait encore tenu pour lui que la moindre partie de ses promesses; il ne s'attendrit point sur la sympathie qui venait à lui de toutes parts» sur ses années dévorées par les veilles, sur ses travaux interrompus : mais grave et confiant dans le Dieu qu'il avait glorifié sur la terre, il attendit la mort avec la sérénité du sage et la simplicité du chrétien.

0 que la sagesse, aimée dès l'aurore de sa vie» avait été pour lui fidèle à ses promesses ! Elle lui avait donné la gloire aux yeux des multitudes; elle lui avait assuré dans l'école et jusque dans.

le sanctuaire le siège honoré des vieillards; elle avait été la compagne et la douceur de sa vie; elle Tavait défendu contre les ennuis secrets du mal implacable qui le minait sourdement : et voici que maintenant elle ouvrait à son œil ravi rhorizon radieux de l'immortalité : prœterea per fianc immortalitatem!

Aussi de quel regard tranquille le moissonneur fatigué vit-il tomber enfin le soir de la journée! Quelle sérénité dans cette âme, non point insensible et stoïque , mais fervente et chrétienne ! Quand Tami dévoué qui lui prodiguait les soulagements de la science lui fit part des craintes sérieuses qu'inspirait son état, il se prêta sans effort à recevoir les sacrements précurseurs de Tagonie, et il mit ordre aux intérêts de son àme sans se départir un instant de son calme habituel. Quelques moments lui sufllrent de même pour disposer des choses de la terre, avec un abandon qui témoignait à la fois, et du peu de souci qu'il prenait des richesses et de l'effusion généreuse de sa charité. Dès lors toutes ses pensées se tournèrent vers le ciel. Ni la science, ni ses livres, ni son travail interrompu n'obtinrent de lui même un regard ; il était aux portes de la vision de Dieu.

Entretemps la consternation et l'effroi se répandaient par la cité en même temps que la sinistre nouvelle. La vie parut s'arrêter dans l'Université comme dans une famille dont le père est

mourant. Toute cette vive jeunesse, silencieuse et morne, semblait frappée au cœur. Pendant les sept jours que dura cette agonie, on ne la vit point dans les fêtes, on ne Fentendit plus dans les places publiques, ni dans ses assemblées devenues tout à coup silencieuses; mais, un jour, on la rencontra tout entière prosternée au pied des autels.

0 mon Dieu, vous Tavez entendue, cette prière touchante et sublime ! Quand ce deuil éclata parmi nous comme la foudre, c'est dans votre sanctuaire que nos âmes éperdues coururent demander le secours. Jamais Tinstiiution catholique n'avait ainsi révélé le fond de son âme, et donné une affirmation plus éclatante et plus spontanée de sa foi. Frappée dans ses affections les plus chères, elle faisait monter jusqu'au ciel le cri de sa détresse : et ce cri, c'était celui de la prière, c'était celui de l'unanimité, c'était celui de l'amour.

Non, non ! cette prière ne fut point inutile. Et si elle n'arrêta point le mourant sur le seuil de la vie, elle vint merveilleusement consoler son cœur. Dans ces instants de suprême angoisse et de douloureuse défaillance, les seules larmes que lui fit répandre sa fin prochaine furent des larmes d'attendrissement qui coulèrent sur ses traits amaigris en apprenant cette dernière et touchante marque de vos sympathies. « Que c'est beau, mon Dieu, disait-il de sa voix mourante, que c'est beau ! »

Non, ces prières ne furent point inutiles : car elles lui donnèrent au moment de quitter la vie le consolant témoignage que sous son rectorat l'Université avait vu grandir le sentiment chréden au cœur de ses disciples; que sous le coup qui le frappait, maîtres et disciples n'avaient qu'un cœur pour le pleurer. Non, elles ne furent point inutiles : car elles servirent à rendre sa fin plus parfaite et plus sainte, et elles l'accompagnèrent au tribunal de Dieu.

0 que cette fin tranquille et sûre d'elle-même est rayonnante pour tous d'enseignements salutaires! que le Recteur de l'Université catholique nous donne sur ce lit de mort une leçon plus belle encore et plus profonde que toutes celles qui avaient illustré son nom ! « La vie de l'homme, dit saint François de Sales, est un grand œuvre, dont la conclusion est la plus remarquable partie. » Que sert à ce moment fatal d'avoir brillé sur la terre, quand la terre se dérobe et ne laisse â l'âme épouvantée que la responsabilité de ses <Buvres et le seul mérite de ce qu'elle a fait pour ^on Dieu? Tout ce que le monde admire, les talents, le savoir, la renommée ne sont que vanité s'ils ne nous ont point donné pour mourir la science des saints^ et la vie la plus glorieuse nous apparaît misérable et digne d'oubli, fii, oublieuse elle-même du devoir qui la lie au Maître éternel, elle arrive à son déclin pour manquer irréparablement sa destinée. Quel ré-

veil affreux pour l'orgueil du sage que de voir sombrer du même coup dait^ la nuit du tombeau sa vie qui s'éteint» sa pensée qui s'égare, son œuvre qu'il abandonne, et jusqu'à ce vain l)ruit de la faveur humaine auquel il avait attachéson cœur ! 0 que la sagesse du philosophe eût été vaine si, après avoir soulevé tous les problêmes de l'existence, il en fût arrivé à résoudre la question suprême et seule nécessaire comme on tombe les yeux fermés dans un abîme ! Mais cette intelligence nourrie des clartés divines no voyait dans l'épreuve de la mort qu'un passage à l'éternelle vie ; et sa mort pieuse et sainte, sa mort entourée de toutes les consolations que donne une foi sincère, sa mort encouragée par les paroles touchantes de son Archevêque et la bénédiction du Souverain Pontife, fut la couronne et la bénédiction de sa vie sacerdotale.

«« Il semble,» comme l'a dit Bossuet d'une illustre princesse, « que Dieu ne lui ait conservé » le jugement libre jusqu'au dernier soupir qu'a- » fin de faire durer les témoignages de sa foi. Il » a aimé en mourant le Seigneur Jésus. Les bras » lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasf* ser la croix. J'ai vu sa main défaillante cher- « cher encore en tombant un reste de force pour » appliquer sur ses lèvres le bienheureux signe y* de notre rédemption. N'est-ce pas mourir dans « les bras et dans le baiser du Seigneur ? (i) n

(0 Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre.

Avant de quitter ce monde, le mourant voulut adresser à TUniversité qui lui avait été si chère, un dernier adieu. Écoutez ces paroles, qui sont à la fois le testament de son amour et renseignement suprême de sa foi :

« Dieu m'appelle, » dit-il, « et je lui fais de n cœur le sacrifice de ma vie. Je meurs enfant n soumis et dévoué de la sainte Église catho- » lique. Apostolique et Romaine, notre mère. Je » crois à sa vérité, j'adhère à son symbole. Je n veux mourir comme j'ai vécu dans l'union la » plus étroite avec elle. Humblement dévoué au » Pontife infaillible, je soumets à ses jugements » tout ce que j'ai écrit ou enseigné pour défendre n la foi, prêt à supprimer tout ce qu'il y pourrait n reprendre. Je remercie nos vénérables Évôn ques de la confiance qu'ils m'ont accordée. Je f» remercie mes chers collaborateurs de leur » dévouement à notre œuvre commune ; et vous » surtout, chère jeunesse, des touchantes symn pathies que vous m'avez montrées jusqu'à ma n dernière heure. Je recommande l'Université n catholique, du fond de mon cœur, à Dieu et à » sa Mère immaculée, la sainte Vierge Marie. »

Les paroles des mourants sont sacrées. Jeunesse catholique, qu'elles consacrent dans vos âmes le souvenir de celui qui n'est plus. Que cette leçon donnée avec la majesté de [la mort, se grave impérissable au fond de vos consciences, et qu'elle y garde à jamais Tamour de

toutes les saintes choses qui furent jusqu'à sa dernière heure la pensée de votre Recteur mourant : la foi, Tamour allai de la sainte Église, le dévouement au Vicaire de Jésus-Christ, et l'attachement à rUn-iversité, votre mère !

Oui, gardez la mémoire du maître qui vous aima, dont la vie s*est consumée à se dévouer pour vos âmes, et dont la dernière parole fat une bénédiction pour votre jeunesse. **Memen' tote prœpositorum vestrorum, qtii vobis locuti sunt verbum Lei, » — Que son image grave et p£^.ternelle demeure vivante en votre souvenir, empreinte à la fois de la douceur bienveilfante qui lui gagnait les cœurs et de la sérénité suprême qu'il garda jusque dans la mort. Et considérant quelle a été la un de cette vie, combien consolante et précieuse devant Dieu, imitez sa foi. « Quorum intuentes eœitum conversationis, imitamini fidem. » (Ad Heb. XIII.)

Cette âme sacerdotale a paru devant vous. Seigneur! Recevez-la dans vos tabernacles éternels. Nous avons offert la Victime très-pure pour effacer les moindres vestiges des fragilités humaines, qui pourraient lui retarder l'heureuse entrée de votre gloire. Nous ne cesserons d'élever la prière de la reconnaissance dans ce lieu saint tout rempli pour nous de son souvenir.

Au milieu des pleurs d'une cité tout entière qui décernait à ses restes inanimés l'éclat d'un incomparable triomphe, nous avons ramené sa

dépouille mortelle dans la vallée quMl aimait, dans la terre de son enfance ; nous Tavons abrité, dans Taitente du dernier réveil, sous les yeux de sa mère, à l'ombre du sanctuaire où pria sa jeunesse : et maintenant, Seigneur, en songeant ^ces régions sereines, où Tâme délivrée du poids d'un corps mortel, s'abîme dans les joies de l'éternel amour, nous sentons descendre sur nos douleurs une consolation ineffable, parce que, à travers nos larmes, nous voyons le ciel. Souvenez-vous, o mon Dieu, que ce serviteur fidèle a consacré sa vie entière à la défense d-e votre sainte foi. Votre joug doux et suave fut le seul qu'il porta dès son adolescence. Les talents que vous lui aviez confiés, il les a sans réserve consacrés à votre gloire. Il a confessé votre JS[om devant les hommes. Il a fait l'honneur du sanctuaire et la bénédiction de l'autel. Sa vertu brilla parmi vos pontifes plus encore que son savoir parmi les sages. Votre Église, vos saints, vos enfants, vos pauvres, votre loi, votre gloire, telles furent jusqu'au dernier soupir les préoccupations de son cœur. Et si dès ses jeunes années il a tendrement chéri la sagesse, ce reflet de votre vérité éternelle ; si déjà dans cette vie oet amour austère lui a fait trouver l'honneur et la félicité : daignez, Seigneur, combler maintenant les désirs sublimes de cette âme prédestinée, en vous révélant face à face à ses yeux éblouis dans les splendeurs de votre gloire et dans les joies de votre éternité!

DECES DE SA GRANDEUR MONSEIGNEUR GASPARD -JOSEPH LABIS, ÉVÊQUE DE TOURNAI (1).

L'Église de Tournai est veuve de son premier Pasteur, la Belgique a perdu le doyen de ses Évêques, et tous les fidèles de ce diocèse sont orphelins de celui qui fut pendant près de quarante années leur Père en Dieu. Nous ne verrons donc plus en ce monde ce noble et gracieux Pontife, qui représentait pour nous le type de la majesté épiscopale et. qui fut si longtemps Tornement et la couronne de TÉglise cathédrale, la gloire du clergé, et le modèle des chrétiens par la pureté de la vie, Tamour de TÉglise et le zèle constant pour les intérêts de Dieu sur la terre ! Il y a quelques jours à peine, nous nous plaisions encore à admirer la belle vieillesse de ce vétéran de la milice sacrée ; il y avait parmi nous une sorte de culte pour cette tête, blanchie au service du Christ et qui portait si allègrement le poids de ses quatre-vingts ans. Sa voix forte et sonore, sa démarche ferme et assurée, sa vue nette et perspicace, son oreille délicate et prompte, la fraîcheur de son teint, Tagilité de ses mouvements, sa stature droite et solide, et par dessus tout la fidélité de sa mémoire, la luci-

(f ) Extrait db la Semaine religieuse, du diocèse de Touruai.

dite de son esprit et la rectitude de son jugement semblaient donner un démenti aux années et promettre encore un long soir à une existence déjà si pleine. Le suprême ordonnateur de la vie humaine ne Ta point voulu. Et du reste, quatre vingt' un ans de vie, cinquante-six ans de sacerdoce, trente-huit ans d*épiscopat, c'est déjà une mesure bien exceptionnelle dans la dispensation providentielle du temps.

Ce n*est pas à nous qu'il appartient de retracer ni même d'apprécier cette longue carrière, qui tiendra une place d'honneur dans les annales de l'Église de Tournai. Nous ne pouvons que payer notre tribut d'hommage et de reconnaissance à la mémoire de celui que nous étions accoutumés d'écouter comme un guide, de chérir comme un Père et de vénérer comme le représentant le plus élevé du Christ parmi nous. Sa vie entière a porté une empreinte de dignité, de force et de suavité, qui ne s'effacera point de la mémoire de son troupeau. En prenant les rênes de l'épiscopat, il avait assumé l'obligation d'imprimer à son administration le double cachet de la force et de la douceur, fortiter et suaviter. Et en effet, s'il faut à un évéque toutes les vertus du chrétien, toutes les vertus du prêtre, s'il les lui faut même dans un degré éminent, le propre de son état, la grâce particulière de l'ordre épiscopal, c'est bien ce mélange harmonieux d'énergie et de bonté, caractérisé par la devise si connue de notre

bien-aimé Père. Or, que ses actions et ses paroles aient été spécialement marquées au coin de cette vigueur épiscopale, unie à la douceur et à la suavité, c'est une chose si pleinement acquise dans Tesprit du clergé et des fidèles, qu'elle n'a nullement besoin d'être relevée par aucun panégyrique. Vigueur de la doctrine, vigueur du caractère, vigueur de l'action, tempérée par la sagesse, la prudence et la mansuétude, c'est là toute la vie, la noble vie de notre évêque. On aurait certainement tout dit, si Ton exposait dignement ces deux aspects d'une existence si variée dans son action, mais si complètement une dans la pensée qui a présidé à son développement : fortiter et suaviter. Cela sera fait, çt cela sera fait dignement, le jour de ses obsèques, par un de ses fils les plus chers, qui a eu le privilège de vivre dans son intimité et d'être le confident de ses pensées et de ses sentiments. Nous, nous n'avons ici qu'à acquitter une dette filiale, non en célébrant le détail de ses œuvres, mais en caractérisant l'esprit qui les a animées.

Toute vie a son prélude et sa préparation providentielle, surtout s'il s'agit de ces hommes que Dieu destine à une vocation spéciale dans son Église. Extérieurement sans doute aucun signe éclatant n'apparaît à l'aurore de cette existence prédestinée; des mains d'une pieuse mère, il passe dans les mains de religieux insti-

tuteurs, et de là dans celles des éducateurs de la jeunesse cléricale ; au sortir du noviciat sacré, il fait ses premiers pas dans les plus humbles fonctions hiérarchiques du ministère sacerdotal; mais, outre sa piété et ses succès précoces qui font reconnaître la certitude de l'appel divin, il y a chez lui un cachet particulier que constatent tous ceux qui l'approchent de plus près : enfant, étudiant, lévite, vicaire, curé, on trouve dans sa personne une dignité et une élévation de caractère qui imposent le respect, et une suavité de mœurs qui ne se' puise guère dans les habitudes patriarcales de la campagne. Et en effet, ce bourgeon contenait sa fleur et son fruit; cet adolescent contenait le prêtre et le prêtre Tévêque. Rapidement distingué par le regard de ses supérieurs, il passe de Thumble cure de Willaupuis à la chaire de dogmatique du séminaire, qu'il honore par une doctrine toujours sûre et solide, enseignée dans cette langue de l'Église qu'il saura toujours parer de toutes les grâces de Kantiquité classique ; de là il passe dans les conseils de Tévêché, et peu de temps après, élu vicaire capitulaire par ses collègues du Chapitre, il est comme naturellement désigné au premier rang de la milice sacerdotale, où sa place est marquée d'avance par l'évolution rapide et providentielle de sa carrière.

Aussitôt évêque, on vit apparaître en lui cette force de caractère qui devait être le principal

attribut de son épiscopat, et qui devait se tempérer de plus en plus de l'onction de la douceur. L'Église de Tournai avait eu certes avant lui un Pasteur selon le cœur de Dieu. Mais son passage avait été trop court, et il avait été précédé par un trop long veuvage, durant lequel le despotisme persécuteur avait étouffé les germes à. peine éclos depuis la grande catastrophe révolutionnaire. Il fallait peupler le sanctuaire, donner un nouvel essor à renseignement religieux récemment délivré de ses entraves; multiplier les maisons d'éducation à tous les degrés ; appeler et encourager le rétablissement des ordres monastiques , ces auxiliaires précieux du clergé dans toutes les fonctions du ministère sacré; favoriser les retraites et les missions dans toute ré tendue du diocèse; ériger des paroisses nouvelles dans les centres industriels et pousser partout à la construction, à la réparation, à Tembellissement de la maison de Dieu; et au milieu de tout cela, réformer les abus et expurger le sanctuaire, nécessité toujours douloureuse, mais sans cesse renaissante ; ce n'est là qu'une nomenclature bien sèche et bien incomplète des œuvres où s'est déployée, pendant près de trente- huit ans, cette vigueur épiscopale qui n'a jamais baissé, même au contact de cette bonté plus onctueuse apportée par les années. Il réfléchissait longtemps avant d'agir, et sa prudence prévoyante savait peser l'obstacle. Mais une fois la

résolution prise, c'était fini : il restait ferme comme un roc. Il répétait souvent cette maxime sacrée, que nous avons entendue de sa bouche : Noli fierijudex, nisi valens virtute irrumpere iniquitates, « Il ne faut pas se mêler d'exercer le pouvoir, si on n*a pas la force de briser Tiniquité. » Dirons-nous par exemple avec quelle persévérante énergie il poursuivit Tapplication des saintes et salutaires sévérités de TÉglise contre les livres défendus et les publications malsaines, ainsi que celles des autres points de la discipline ecclésiastique qui vont à rencontre des grands dangers de notre temps ? Malheureusement nous avons le regret de devoir nous en tenir à une énonciation trop sommaire des œuvres d'un épiscopat si long et si bien rempli. Nous n'avons ni le loisir, ni l'espace, ni les éléments nécessaires pour une exposition plus détaillée, qui serait pourtant ici pleine de vie, de mouvement et d'attrait. Toutefois il est dans la noble existence qui vient de s'éteindre quelques particularités qui veulent être spécialement relevées, parce qu'elles montrent cette maturité de jugement, cette persévérance et cet esprit de suite qui distinguaient l'éminent prélat dans l'exercice de sa charge épiscopale : nous voulons parler de l'œuvre des conférences ecclésiastiques et de ses longues tournées pastorales.

Notre É vêque a toujours été ce qu'on appelle un homme de doctrine. Aidé par un bon sens émi-

nent, il a eu de tout temps le tact exquis et délicat de la vérité et de Torthodoxie. Dès le début de sa carrière, alors qu'autour de lui les membres les plus' instruits du clergé se laissaient prendre à Tengouement des doctrines philosophiques de Lamennais, ce tact sûr, ce flair catholique — si nous pouvons ainsi parler — le tenait en défiance contre les nouveautés bruyantes de Fapologiste français. C'est un trait que le vénérable Métropolitain de la Belgique rappelait récemment devant nous à la louange de son ancien maître. Or dans la sphère modeste et pratique où il s'était placé par rapport à la science, cette sorte d'instinct doctrinal qu'il avait fait paraître dès le début, ne l'a jamais abandonné; nous l'avons vu briller encore dans les déplorables débats qui ont précédé, accompagné ou suivi les mémorables sessions du Concile. Tous ceux qui l'ont approché ont toiyours admiré avec quelle sûreté son oreille percevait, clair et distinct, le diapason de la vérité et de Korthoioxie. Oportet Episcopum esse doctorem. Et c'est pour cela aussi qu'il a toujours voulu que ses prêtres fussent des hommes de doctrine, de doctrine sûre, vigoureuse et éclairée. Mais il savait que pour arriver à ce résultat, il ne suffit point de bien employer le temps consacré à l'éducation cléricale : le flambeau de la science s'éteint rapidement si l'on n'a soin d'en rallumer et d'en entretenir la flamme. Aussi ne se contenta- 1 il point

d'être un des prolecteurs les plus zélés et les plus convaincus de la première école catholique du pays, de l'Université de Louvain, où il envoya la fleur de son clergé pour en peupler les maisons lévitiques; il voulut assurer et étendre les fruits de l'instruction cléricale, par cette forte et admirable organisation des conférences ecclésiastiques que tous les diocèses nous envient et qui sert désormais de type aux évêques qui veulent raviver dans leur clergé le goût et l'élude de la science sacrée.

Maintenant, quant à la persévérante énergie et à l'exactitude scrupuleuse avec lesquelles notre Évêque a toujours poursuivi le cours jamais interrompu de ses visites pastorales, il ne sera pas besoin d'y insister longuement, bien que ce soit un des traits saillants de sa vie épiscopale. Car, même avec cette verte santé, que nous étions tous si heureux de constater et que nous regardions comme un bien personnel, fruit d'une vie sobre, sage et pure, c'était un objet d'étonnement pour chacun de le voir entreprendre et continuer vaillamment, cette année encore, ces longues courses de trois ou quatre semaines, dont chaque journée avait son programme bien rempli. Mais ces visites étaient chères à son cœur; il était heureux de se retrouver au milieu de son clergé, de ses petits enfants, de ses bonnes populations. Dieu seul connaît quelle somme de bien a été accomplie silencieu-

sèment et sans éclat depuis trente-huit ans dans le cours de ces visites intimes, où le Pasteur se trouvait en tête à tête avec ses prêtres, avec les autorités locales, avec les hommes de bien : son regard divin a pu seul discerner tout ce qui a été fait pour la création, le relèvement et la consolidation des œuvres ; rérection des églises, des presbytères et des écoles catholiques ; la paix et Tentente cordiale entre toutes les autorités, entre tous les ouvriers de la même œuvre. Pour tout cela, des rapports gracieux et aimables, une bonne parole, un encouragement bienveillant et paternel, font réussir souvent ce qu'une longue correspondance administrative n'aurait pu faire aboutir.

C'est au retour des dernières courses épiscopales de cette année que la maladie a saisi le Pasteur vigilant, à la grande surprise de ceux qui venaient de le voir encore plein de vie, de sève et de vigueur. Le jour de la Toussaint, quoique attaqué déjà d'une bronchite aiguë, il ne voulut pas que ses fidèles fussent privés de la bénédiction papale. C'était le chant du cygne. Quelques jours plus tard, au retour du vicariat, il se sentait frappé ; et malgré des lueurs passagères d'espoir, les personnes de son entourage sentaient qu'il était trappe à mort. — La mort est l'écho, l'interprète, le mot de la vie. Mais, nonobstant la force de caractère dont il avait fait preuve durant les jours de son pèlerinage

terrestre, ceux qui connaissaient sa complexion nerveuse et impressionable, devaient s'attendre à des agitations, à des appréhensions, auxquelles le Sauveur de l'humanité n'a point voulu échapper lui-même. Il n'en fut rien. C'est à cette heure suprême qu'on a vu briller dans tout son éclat cette force mêlée de douceur qui avait été le programme de sa vie episcopale. Oui, il a été doux et fort, même envers la souffrance, la maladie et la mort qu'il voyait arriver à grands pas. On eût dit que l'Esprit de force et de suavité ressuscitait en lui, pour ce moment redoutable, toutes les énergies et les suavités du Saint-Chrême, comme pour donner une consécration définitive aux traits caractéristiques de sa sainte et noble vie. Quel calme, quelle sérénité, quelle majesté simple et tranquille dans ce vétéran, couché comme un soldat tombé au champ d'honneur ! Déjà il avait demandé et reçu le saint Viatique : Jésus-Christ était venu en personne, dès les premières annonces du grand voyage, pour consoler et fortifier l'âme de son vieux serviteur. Peu de temps après, sentant les approches divines, il avait recueilli toutes ses forces défaillantes pour recevoir avec une piété confiante l'Onction dernière, cette tendre et divine ressource inventée par la bonté du Dieu fait homme pour effacer les restes des fragilités inévitables de la vie. Mais c'est surtout pendant cette longue journée du samedi 16 novembre.

qu'il faudrait introduire tous nos pieux lecteurs^ au pied de cette couche funèbre d'où s'exhalait une odeur de vie. Après une nuit de souffrances^ endurées sans une plainte, sans un gémissement, il voulut faire, dès sept heures du matin, ses derniers aveux au confident de son âme, qui était accouru à son appel et qui ne le quitta plus jusqu'à neuf heures et demie du soir, où il rendit le dernier soupir. Combien de fois répéta- t-il l'offrande et le sacrifice de sa vie, et le pardon accordé de grand cœur à ceux qui lui avaient fait du mal! Combien de fois les actes de foi, d'espérance, d'amour et de contrition, et les doux nom^ de Jésus et de Marie revinrent ils sur ses lèvres pendant cette journée funèbre mais bénie do Dieu? Il reposait visiblement entre les bras de la miséricorde divine! Ce Jésus, dont il baisaii avec amour l'image crucifiée, il sentait qu'il allait bientôt le contempler dans sa gloire et sa beauté, et goûter sa douceur et sa tendresse infinie. Ah! on ne voudrait jamais tirer les rideaux de ce lit d'agonie, si instructif et si édifiant! c'est une tribune sacrée, d'où notre évêque mort nous parle encore. Qu'il est bon de mourir ainsi, comme bercé sur le sein de l'amour infini ! En contemplant ce spectacle, combien, comme le grand théologien Suarez, s'écrieraient avec l'accent d'une joyeuse surprise : « Nous ne savions vraiment pas qu'il fut si doux de mourir ! « Que la pensée de la mort ne vienne donc plus

assombrir nos jours ! Songeons à cette douce et aimable théologie de la mort, que Tange do rÉglise de Tournai nous enseigne du haut de sa couche funèbre, transformée en une chaire épiscopale : Oportet Episcopum esse doctorem. Non, la mort chrétienne, la bonne mort, la sainte mort, la mort précieuse aux yeux de Dieu, ce n'est pas une fin, c'est un commencement; co n*est pas un tombeau, c'est un berceau ; ce n'est pas un couchant, c'est une aurore, l'aurore du jour qui ne se couchera jamais! C'est le rivage,, c'est le port, c'est la patrie, d'où notre illustrissime et révérendiîrsime Père en Dieu nous tendra la main en souriant !

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