DISCOURS PRONONCÉ LE 20 FÉVRIER
APRÈS LES OBSÈQUES DE M. V. J. FRAN- ÇOIS, PROFESSEUR DE PATHOLOGIE IN- TERNE A L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN , PAR M. E. M. VAN KEMPEN , DOYEN DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE.
Monseigneur, Messieurs,
ft
La Faculté de médecine de l'Université catholique, préservée, depuis bien longtemps, d'une manière vraiment étonnante , contre les coups redoublés que la mort frappe impitoyablement dans les rangs du Corps professoral, vient à son tour, après les deuils déjà si nombreux des autres Facultés, d'éprouver une perte cruelle par la mort brusque et presque inattendue de son doyen d'âge Victor Joseph François.
Je viens au nom de mes chers collègues de la Faculté de médecine et au nom de l'amitié rendre un dernier et juste tribut de regrets à ce professeur, dont l'enseignement et la renommée de savant ont, pendant trente ans, jeté un si vif éclat sur la chaire de pathologie interne de la Faculté de médecine de Louvain.
Une voix plus éloquente et plus autorisée que la mienne, celle du chef très- vénéré de notre
Université , parcourant les différentes phases de la vie si pleine de notre regretté collègue, a fait ressortir les belles qualités de Thomme privé et du professeur accompli.
Il ne me reste pour tâche , Messieurs , que de vous retracer ses titres comme savant, les services qu'il a rendus à la science médicale et la manière dont il s'y est préparé.
Victor Joseph François, né à Lille le 28 janvier 1790, s'adonna', dès sa plus tendre jeunesse , à la culture des belles lettres , et jeta ainsi la base d'une bonne éducation intellectuelle. Il lut et relut les chefs-d'œuvre de la littérature latine et française, les dévora, selon sa propre expression, au point qu'aidé par une mémoire extraordinairement fidèle, il pouvait, dans sa verte vieillesse, en citer encore les principaux passages. De là cette richesse d'idées , cette facilité de bien dire , celte promptitude d'élocution, cette verve, cet esprit si fin et si délicat qui le caractérisèrent pendant toute sa vie et qui ont toujours fkit le charme de ses conversations. Cette éducation intellectuelle le prépara à occuper un rang distingué dans la société et l'aida merveilleusement dans l'exercice si difficile de l'art de guérir.
Jeune encore, Victor François eut un attrait irrésistible pour l'étude des sciences naturelles. Dans ses moments de loisir, il fréquentait régulièrement l'officine d'un pharmacien , pour s'initier dans les sciences accessoires de la médecine,
la physique, la chimie et la botanique. Cette dernière science surtout, si bien faite pour rapprocher la créature de son Créateur, faisait ses délices. Combien de fois ne nous a-t-il pas raconté le bonheur et les jouissances qu'il a éprouvés dans ses herborisations quotidiennes! Aussi connaissait-il la Flore complète des contrées qu'il a habitées, et sut-il, dans le cours de sa vie, faire un judicieux emploi des vertus précieuses que Dieu a données aux plantes médicales.
Le jeune François suivait ainsi la meilleure méthode pour enrichir son intelligence des sciences naturelles, si utiles à la médecine. Ces sciences, comme vous le savez. Messieurs, sont fondées sur Tobservation , et l'observation n'est autre chose que l'expression rigoureuse du témoignage de nos sens. 11 serait par conséquent illogique d'étudier les sciences naturelles de la même manière que les sciences métaphysiques ou abstraites; leur enseignement oral doit toujours être complété par des exercices pratiques.
Son éducation littéraire et scientifique terminée, Victor François, doué d'une rare sensibilité et d'un cœur compatissant, se sentit porté à embrasser la belle carrière de l'art de guérir. Il se rendit à Paris pour y étudier les sciences médicales sous la direction des maîtres les plus illustres. C'était la période la plus brillante de l'organicisme, alors que l'école de Paris, marchant sur les traces de Morgagni, donna à la
médecine, par Tétude de Tanatomie pathologique, un degré de certitude qu'elle n'avait pas encore atteint. Le génie de Bichat avait fait entrer en compte un nouvel élément, Vétvde des altérations' des tissits , comme J. Mùller et Virchow viennent d'introduire en pathologie l'examen des modifications des éléments primitifs et de la cellule. C'était à l'époque où Pinel , alors chef d'école , s'illustra par la publication de sa nosographie philosophique, et plus tard, par ses travaux sur la folie. C'était alors que les Avenbrugger, les Corvisart et les Lacunes , appliquèrent l'auscultation et la percussion à. l'étude des maladies des poumons et du cœur. Pendant son séjour à Paris, François apprit à connaître deux jeunes savants qui ont signalé leur passage dans la science par des ouvrages remarquables : Desprez et Lallemand. Il se lia avec eux d'une franche amitié que devaient rendre plus étroite encore les joies et les épreuves d'une commune carrière. Desprez, Belge de naissance, devint un ph^rsicien distingué, professeur à la Sorbonne et membre de l'Institut. Lallemand , auteur de lettres très-estimées sur les maladies de l'encéphale, acquit une réputation européenne par l'art de guérir les maladies des voies urinaires. Ces liens d'amitié intime, contractés pendant la jeunesse, ne furent jamais rompus; au contraire, quelques visites faites par ces deux savants à notre professeur
de pathologie interne vinrent encore les resserrer davantage.
Le 31 juillet 1813, V. François présenta et soutint à la faculté de médecine de Paris ses thèses sous la présidence de Tillustre Pelletan ; on aime à relire sur le premier feuillet de sa Dissertation le nom de ses autres juges : Vauquelin, collaborateur infatigable et dévoué de Fourcroy, Laurent de Jussieu, l'immortel auteur du gênera plantarum^ Dupuytren, le prince (les chirurgiens, Richerand, publiant à vingt-etun ans un traité de physiologie paré de toutes les grâces du style.
Vhémopthysie , maladie si commune et d'autant plus redoutable qu'elle a son siège dans un organe des plus essentiels et en même temps des plus délicats : tel fut le sujet de sa Dissertation. Il sut y revêtir la science de tous les ornements d'un style élégant et facile. « Heureux, dit-il, à « la an de la préface, si j'ai réussi dans mon en- « treprise et satisfait mes professeurs! mais « plus heureux encore, si les recherches que m'a « fait faire cette thèse m'ont rendu capable de « donner un jour à d'autres les secours précieux « qui m'ont conservé un père chéri! »...
Nobles paroles qui peignent admirablement notre trôs-regretté collègue!!,..
François venait de soutenir sa thèse, lorsque le baron Percy , alors médecin en chef d'une division de l'armée française, l'envoya en Belgique ,
( fô )
pour être attaché comme médecin à la prison de Mons. La Providence lui avait ainsi ménagé une position où il pût révéler sa grande intelligence, multiplier ses talents et exercer son noble désintéressement. Quelle belle mission , mais aussi quelle immense responsabilité que celle du médecin! François en était profondément convaincu... Personne mieux que lui ne s.avait que si Fart de guérir est la plus utile des professions libérales, c'est aussi la plus diâcile des sciences, humaines.
Ce serait ici , Messieurs , le lieu de dérouler devant vous le tableau des qualités du médecin parfait. Tâche immense ! peut-être au-dessus de mes forces. Je me permettrai cependant de vous rappeler qu'un médecin doit unir à de vastes connaissances scientiâques et pratiques un coup d'œil juste, un jugement vrai, une prudence discrète et, par-dessus tout, une sollicitude infatigable, un dévoùment sans bornes, une héroïque abnégation de soi-même : il doit être le même partout , sur le champ de bataille comme dans Tatmosphôre pestilentielle des hôpitaux, au grabat du prolétaire comme au lit du riche , dans les chaumières comme dans les palais.
Tel fut François : plein de science, de dévoùment, d'abnégation et de charité. . . Yir bonus^ medendi peritus. ..
En 1814, une épouvantable épidémie de typhus exanthématique, de la forme la plus dangereuse.
s'abat sur les débris de Tarmée française, passant à Mons, à son retour de la eampagne désastreuse d'Allemagne. Le fléau s'étend même aux malheureux soldats accourus de tous les points de l'Europe coalisée. Tous les hôpitaux et asiles de Mons sont encombrés de malades.
C'est là pour François un champ d'honneur. Il brave l'épidémie , lutte corps à corps avec le terrible mal et arrache à la mort un grand nombre de victimes. Cette noble conduite justement appréciée par le gouvernement français lui valut une récompense honorifique. Il fut jugé digne d'être nommé chevalier de la légion d'honneur, mais à cause des événements politiques survenus à cette époque, il ne reçut cette distinction qu'en 1852.
Plus lard, en 1832, François déploya les mêmes qualités de médecin prudent, dévoué et désintéressé, lors d'une effroyable épidémie de choléra qui vint décimer la ville de Mons. Il organisa les services médicaux et s'installa à l'hôpital au milieu des cholériques, pour rassurer ses infirmiers et diminuer la panique générale.
Nationalisé Belge sous le gouvernement hollandais, il devint secrétaire, puis président da la commission médicale du Hainaut. — Sa nombreuse clientèle ne l'empêchait pas de suivre les progrès des sciences médicales. Il insérait dans les journaux de médecine et dans diverses publications périodiques un grand nombre d'articles
sar les sujets les plus varies. En même temps il rédigeait un Mémoire de longue haleine, intitulé Essai sur les gangrènes spontanées. Cette œuvre, la plus achevée qui soit sortie de sa plume, a été couronnée en 1830 par la Société royale de médecine de Bordeaux (i).
Dans ce livre François démontre, moitié fort des travaux d'autrui , moitié riche de son propre fonds, comme il le dit lui-même, que les gangrènes spontanées, caractérisées extérieurement par la mortification d'une partie ou de la totalité des tissus des membres , ont pour cause anatomique ou interne un obstacle au cours du sang. François est arrivé à ce résultat important en suivant la méthode naturelle de passer du connu à Tinconnu, de remonter des effets aux causes, et en recherchant, dans la masse des faits soumis à son investigation, quel était le phénomène le plus général, celui qui accompagne tous les autres, qui forme pour ainsi dire le caractère essentiel de la maladie. Voici du reste le jugement porté sur l'ensemble du Mémoire par le rapporteur de la Société royale de médecine de Bordeaux. « Nous ne possédions, « dit-il, rien de précis et de positif sur cette « espèce de gangrène. Nature, causes, symp- « tomes, traitement, tout ici était en quelque « sorte à découvrir ou à examiner de nouveau.
(1) Enai sur les gangrènes sporUanées. Mods 18S2.
« Il vous appartenait , Messieurs , d^avoir eu les « premiers l'heureuse idée d'inviter les prati- « ciens à remplir une lacune de cette importance. « Pénétrés des besoins de la science, sans cesse « occupés à en propager les dogmes et à en re- « culer les limites, vous avez acquis, en cette « occasion , des droits d'autant plus grands à la «< reconnaissance et aux éloges de vos confrères, « que si la question proposée par vous ne se ** trouve pas complètement résolue, il restera « du moins très- peu de chose à faire à ceux qui « voudront par la suite reprendre en sous-œu- « vre un pareil sujet. »
Je suis heureux, M'cssieurs, de pouvoir déclarer que ce jugement, si favorable pour notre regretté collègue, reste jusqu'à ce jour sanctionné par le public médical. En effet , voici ce qu'en dit Lebert dans un ouvrage de médecine très-estimé en Allemagne : le traité de pathologie et de thérapeutique spéciales, rédigé par Yirchow (i). « Relativement à l'obturation des « artères, comme cause des gangrènes sponta- « nées , on rencontre des matériaux disséminés « dans les ouvrages de quelques auteurs anciens, «< surtout dans ceux de Fabrice d'Hilden, et dans « ceux plus modernes d'Hodgson, Breschet,
(4) Traité de Palhclogie et' de Thérapeutique spéciale» ^ rédigé par Vircbow, \ol. S. II pari. p9g. Al. Maladiet des vaisseaux sanguins et lympathiques t par Lebert, Berlin 4861.
« Corvisart, Andry, Delpech, Dubreuil, Aliberi , ^ mais tout spécialement dans le Mémoire de « M. François, œuvre si complète et composée « avec tant d'exactitude. »
Je puis ajouter, Messieurs, que cette œuvre est riche d'érudition et qu'on y trouve un véritable talent d'écrivain. Aussi, après cette publication, François fut-il comblé de distinctions honorifiques, nommé membre de la Société géologique de France, de la Société royale de médecine de Bordeaux, de la Société royale d'Arras , de la Société des sciences mîédicales et naturelles de Bruxelles, etc.
Livré pendant longtemps à la pratique de la médecine dans un centre de mines de houille les plus riches qui soient connues, François a eu de fréquentes occasions de se trouver en contact avec la population qui les exploite, et il a profité de cette position particulière pour étudier autant que possible les mœurs et surtout les maladies de cette classe d'hommes intéressante sous tous les rapports. C'est ainsi qu'il a successivement porté son attention sur l'anémie, l'asthme, la bronchorrée , les affections du cœur, l'expectoration charbonneuse, l'emphysème pulmonaire dont ils sont fréquemment atteints. Il a consigné ses considérations et ses vues sur ces maladies dans les journaux scientiâques de cett^e époque. A cette occasion 11 a eu judicieusement recours à l'hygiène, ou l'art de conserver la santé , pour
signaler plusieurs indications propres à prolonger la vie des mineurs.
Malgré cette vie si occupée, malgré ces labeurs incessants et si nombreux de Técrivain et du médecin praticien, François, animé d'un désir insatiable d'étendre les limites des sciences naturelles et de répandre les bienfaits de la culture des belles lettres, fonda à Mons la Société des sciences , des arts et des lettres duHainaut, dont il Alt le président, et prit part à Férection de la société des bibliophiles et à rétablissement de diverses sociétés savantes de la Belgique. Il contribua ainsi à rehausser Téclat de notre jeune nationalité et à ^jouter quelques fleurons à la couronne de sa patrie adoptive.
En 1838, Victor François était par tous ses travaux antérieurs naturellement désigné au choix de Nos Seigneurs les Ëvéques pour la chaire de pathologie interne, devenue vacante à TUniversité catholique de Louvain par la mort prématurée de Van Esschen. Ce dernier nom, Messieurs, vous rappelle, sans doute, cet autre vaillant champion de la science, qui , à en juger par ses divers écrits et surtout par son Mémoire sur le choléra, a dû contribuer puissamment à fonder la réputation scientifique de la nouvelle Université.
Victor François , entouré de Testime générale, illustra, durant trente années, cette chaire de pathologie , ainsi que celle de médecine légale.
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Il y mit bientôt en évidence les rares ressources de son intelligence , ses précieux talents fécondés par une infatigable application à Tétude, sa vaste 4i^udition soutenue par une mémoire étonnante, et répandit autour de lui le trésor inépuisable de ses connaissances littéraires et scientifiques.
Tout entier à ses devpirs de professeur, il remplissait ses fonctions avec la scrupuleuse exactitude qui est la politesse des maîtres en même temps qu*un exemple. Son activité était sans égale, sa loyauté exquise, et en toutes choses il mettait le plus noble désintéressement.
Dès le début de son professorat, ses leçons s'élevèrent au niveau de la science moderne et, jusqu'à la fin de sa vie, elles renfermèrent le bilan exact de ses progrès. Clair, méthodique, concis et élégant, François aimait à donner des tableaux complets, des peintures vivantes, véritables photographies des maladies. Il se plaisait aussi à décomposer le fait pathologique dans sa forme primitive et dans ses formes concomitantes, rattachant tout phénomène morbide à une altération anatomique. Il avait soin de faire ressortir les caractères essentiels de la maladie dans un ordre serré et rigoureusement analytique, en dépouillant sa description des détails de peu d'importance. Sans blâmer absolument les essais, il croyait qu'avant d'être acceptés, ils devaient avoir reçu la sanction de l'expérience.
Puisant à larges mains dans les matériaux accumulés de son observation et de son expérience, il formula des préceptes positifs qui embrassent jusqu'aux plus minces détails de la pratique. C'est par là que son cours de pathologie excella entre tous, eut un grand retentissement dans le pays, fit les délices de ses élèves et devint le guide assuré des jeunes praticiens. Du reste, Messieurs, le mérite du maître est attesté par le nombre considérable de médecins distingués sortis de notre école, et tous se rappelleront toujours avec reconnaissance qu'ils ont été ses disciples.
Environné de la confiance, de l'estime et de la considération de ses élèves , Victor François fut nommé par eux président de la Socfété médicale des étudiants, instituée dans le but d'acquérir, par des discussions scientifiques, l'habileté et la correction de la parole, en même temps que d'apprendre à préciser et à développer les notions acquises par l'enseignement du maître et la lecture des livres.
Dans ses relations avec ses collègues il fut aimé de tous ; il se fit remarquer surtout par l'aménité de son car^^ctôre, l'élégance de son langage et de ses formes, par sa conversation parsemée d'anecdotes ou de bons mots, et enfin par cette verve et cette finesse d'esprit qui font le charme de la vie commune et principalement de la société des savants.
Comme professeur éminent, médecin expérimenté et écrivain distingué , la place de Victor François était marquée à l'Académie royale de médecine. Aussi, en 1841 , dès Tinstitution de ce corps savant, fut-il appeler à y siéger au milieu des Baud , des Seutin , des Van Coetsem et autres .illustrations médicales du pays. Nul ne fut plus exact à remplir ses devoirs d'académicien. Ses nombreux travaux, notices et biographies y resteront en honneur.
Ses rapports surtout, aussi remarquables par la lucidité que par la rédaction, furent toujours accueillis avec de vrais sentiments de reconnaissance et d'estime. J'aime à citer, entre tous, ceux qu'il écrivit sur une épidémie de suette miliaire, sur l'angine couenneuse et sur l'épidémie de choléra qu^, en 1866, ravagea la Belgique. C'est à ce dernier et volumineux Rapport qu'il a sacri- ^é les moments de loisir de la fin de sa vie ; et il espérait même le compléter après l'examen d'une nouvelle série de Mémoires sur cette terrible maladie.
Dans les discussions, guidé par un tact médical parfait, François parlait avec une conviction profonde, excitait l'intérêt et savait captiver l'attention de ses collègues de l'Académie. La liante considération dont il était naturellement entouré lui fit même conférer une fois les honneurs de la vice-présidence de la compagnie. Mais, à cause de son grand âge, il crut devoir refuser cette marque de déférence.
Parmi les nombreuses communications de notre regretté collègue , j'ai à vous signaler , Messieurs , Vessai sur les convidsions idiopathiques de la face , une note sur Timmunité des bouilleurs pour la pbtbysie pulmonaire, une autre note sur Tanémie des bouilleurs , et enân la biograpbie de Verbeyen, professeur d'anatomie • bumaine à Tancienne Université de Louvain.
Dans son essai sur les convulsions de la £ace il a eu pour but d'établir :
Que le nerf facial est susceptible d'être atteint idiopatbiquement d'une affection qui occasionne des contractions des muscles de la face, comme il l'est d'une lésion qui produit la paralysie.
Enfin que les névroses convulsives idiopathiques de la face devront désormais entrer dans le cadre nosologique.
Ce dernier vœu a été pleinement satisfait. 11 n'est pas un traité moderne de patbologie qui ne renferme la description de la maladie caractérisée d'une manière si complète par François. L'insertion dans les Mémoires de l'Académie a été offerte au travail de l'éminent professeur de Louvain, à la suite d'un remarquable rapport de M. Guislain, qui a su en faire ressortir toute l'importance et qui a été l'objet d'une intéressante discussion (i).
(i) Balletin, tome II, 1'* série, pag. SiS.
Dans la note sur Vimmunité des houilleurs pour la phthysie pulmonaire (i), François soumet à TAcadémie ses vues et ses réflexions sur une observation qu'il a faite dès 1818, observation du plus haut intérêt : le privilège dont jouissent, en général, les ouvriers bouilleurs d'être exempts de la phthysie pulmonaire. Le fait a été vérifié par un grand nombre de praticiens voués spécialement au traitement des populations charbonnières, non-seulement dans rimmense bassin du couchant de Mons, mais encore dans les charbonnages tant du centre et du levant de la province du Hainaut que du voisinage de Liège. En recherchant les causes de cette immunité des houilleurs pour la phthysie pulmonaire, notre regretté collègue, espérait pouvoir soulever un coin du voile qui dérobe à nos yeux la connaissance des causes, ou du moins de la prophylaxie d'un des plus grands fléaux de l'espèce humaine.
Dans la séance du 28 mars 1857, François a déposé sous pli cacheté le résumé et les conclusions d'un Mémoire encore inédit sur l'anémie des mineurs en général. Il a donné lecture de ce résumé d^s une séance suivante (2).
Il y indique les diverses causes de l'anémie des mineurs et prouve que cette maladie n'est
(I) Bulletin de l'Académie, tome XVI, !'• série, p. 8S5. (3) Bulletin de rAcadémie, tome IV, 2* série, n* 6.
pas seulement produite par une diminution de l'oxygène de Tatmosphôre deshouilliôres, mais qu'elle est encore compliquée d'un certain degré d'asphyxie dépendant d'une augmentation de la quantité d'acide carbonique et des émanations animales ainsi que de la jonction de certains gaz à l'atmosphère des mines.
Le principal point à signaler de la biographie de Verheyen , anatomiste belge et professeur à l'ancienne Université do Louvain , c'est que Victor François s'est particulièrement attaché à mettre en relief une œuvre de Verheyen que les biographes de ce savant ont eu le tort de passer sous silence, le dépouillant ainsi d'un de ses plus beaux titres aux hommages de la postérité. Il s'agit d'un livre simplement intitulé : Supplément à Vanatomie du corps humain ^ et qui n'est ni plus ni moins qu'un traité complet de physiologie. On y découvre déjà l'emploi de la méthode qui a élevé si haut, depuis, toutes les branches de l'histoire naturelle, c'est-à-dire Tobservation des phénomènes, rendue aussi exacte que possible par tous les secours que nous prêtent la physique, la chimie, en un mot les sciences expérimentales. Il examine au microscope les liquides du corps, les soumet à Taction des acides, des alcalis, des sels; il les réduit en cendres, analyse celles-ci, en sépare et en pèse avec soin les éléments ; tout cela avec une exactitude, une fidélité et un talent remar-
quables Honneur à François d'avoir préservé de Toubli les belles recherches du professeur d'anatomie de Louvain , sorti d'un humble village du pays de Waes et digne successeur de Vésale !
Cependant , Messieurs , notre très - regretté collègue ne s'est pas contenté de consacrer sa vie à renseignement et à des publications scientifiques, mais encore que de moments sacrifiés au soulagement de l'humanité souffrante! que de soins donnés aux pauvres! que de malheureux arrachés à la maladie et auxquels avec la santé il a rendu le calme et le bonheur ! ! — Léopold I«r, voulant récompenser tant de travaux utiles à la science , tant de dévouement à l'humanité, le nomma chevalier de son Ordre. Il fut promu au grade d'officier en janvier 1867.
Messieurs, les hommes éminents n'excellent pas seulement par leurs talents et leurs connaissances variées , mais encore par un sens moral supérieur au moyen duquel ils se rattachent à la source de toute vérité et de toute bonté. Aussi notre regretté collègue était -il profondément chrétien. Bien que né au milieu des orages de la révolution, il avait puisé une foi vive, une charité sans bornes, dans l'objet même de ses études ; car, disons-le avec confiance. Messieurs, les sciences médicales, bien loin d'affaiblir le sentiment religieux, tendent au contraire à l'exciter et à l'entretenir. N'est-ce pas dans le spec-
tacle imposant de la nature, objet constant des méditations du médecin instruit, que la Divinité se manifeste? L'observation attentive des œuvres de la création n*élôve-t-elle pas nécessairement l'esprit vers Fauteur de tant de merveilles -en remplissant Fâme d'adoration pour sa puissance, d'admiration pour sa sagesse et de reconnaissance pour sa bonté?
François, pieux par conviction, n'avait pas attendu que la mort vînt le surprendre pour s'y préparer. Sa vie, si bien remplie, y était une longue préparation. Parvenu à un âge déjà avancé, rien pourtant ne faisait présager qu'il dût nous quitter sitôt. Mais hélas ! — les décrets de la divine Providence avaient marqué son heure ! ! Et malgré les soins assidus de ses collègues les plus habiles, il a succombé le 31 janvier de cette année, au milieu de ses enfants éplorés.
Ainsi est mort le professeur savant, le collègue affectueux , le maître de beaucoup et l'un des plus éminents praticiens dont s'honore la Belgique.
En lui l'Université de Louvain a perdu un de ses membres les plus respectables, et la science médicale belge une de ses plus légitimes illustrations.
DISCOURS PRONONCE A LA SALLE DES PROMOTIONS LE 3 JUILLET 1868, PAR N. J. LAFORET, RECTEUR DE L'UNIVER- SITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN , APRÈS LE SERVICE CÉLÉBRÉ A L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE POUR LE REPOS DE L'AME DE MONSIEUR A. L. -VAN BIERVLIET, PROFESSEUR ORDINAIRE A LA FACULTÉ DE MÉDECINE.
Messieurs ,
La mort ne se lasse pas de fï*apper dans les rangs du Corps académique. C'est à peine si elle nous laisse le temps de respirer entre deux tombes ; c'est à peine si elle attend que nous ayons rendu les derniers devoirs à un collègue pour en enlever un autre! Quelle année funèbre pour l'Université catholique! Quel nécrologe! La parole est impuissante à déplorer les coups qui nous atteignent... Il ne nous reste , Messieurs et chers collègues , qu'à nous incliner , avec une soumission muette et respectueuse, sous la main de Dieu ^ qui nous éprouve, mais ne nous abandonne point : il demeure toujours notre Père et il ne cessera point de veiller sur nous avec la plus tendre sollicitude.
Sans doute , quand on se place froidement au vrai point de vue des choses, ne consultant que la raison éclairée du flambeau de la foi chrétienne, on voit qu'il est peu raisonnable de pleurer la disparition d'hommes qui ont généreusement accompli leur tâche sur cette terre, où Ton ne séjourne que pour réaliser un but et se préparer , par là, à la vie qui est le terme et qui ne finit plus. Mais le sentiment revendique aussi des droits souverainement légitimes , et il n'est pas possible qu'une famille perde un de ses membres sans en ressentir une douloureuse impression. C'est un déchirement qui se produit, et il n'y a pas de déchirement sans douleur. Ah ! Messieurs , la mort n'est pas l'ouvrage de Dieu , elle est une condamnation ; voilà pourquoi , si naturelle et si douce qu'elle paraisse, elle garde je ne sais quel caractère sombre et pénible qui attriste.
L'excellent collègue qui vient.de nous être enlevé a parcouru une carrière très- honorable , digne d'un savant et d'un chrétien ; depuis assez longtemps déjà , sa vie penchait d'une façon visible vers son couchant; l'énergie morale, qui luttait chez lui contre les défaillances de l'organisme-, ne pouvait dissimuler les signes d'un déclin trop manifeste, et le regard de l'amitié elle-même , si habile à se faire illusion , devait prévoir^ une fin prochaine. Et néanmoins cette mort, prévue et d'ailleurs si belle par le doux éclat du rayon céleste qui l'a illuminée , a dou-
loureusement retenti au sein du Corps académique, qui, lui aussi, est une famille dont les membres sont étroitement unis par la communauté des principes, l'unité de Tesprit et l'identité des vues. C'est pour nous un nouveau déchirement , ajouté à tant d'autres.
Pour moi , Messieurs , j'éprouve une émotion d'une nature à part toutes les fois que je vois disparaître un membre de notre première génération universitaire. Je ne puis oublier ce que notre cher établissement académique doit à ces hommes vaillants et généreux qui en ont hardiment posé les bases et élevé les premières assises. Le professeur Van Biervliet appartenait à cette génération, dont les rangs , hélas ! s'éclaircissent avec une effrayante rapidité. Il fit partie de la Faculté de médecine dès l'année 1835, époque où elle s'organisa.
Il apportait à la Faculté naissante un nom déjà conui et un dévouement profond qui ne devait point s'attiédir par le cours des années. Le docteur Van Biervliet était un médecin chrétien dans la pleine acception de ce mot , et sa conduite fut toujours en harmonie avec sa foi. Durant les trente-trois années qu'il passa à l'Université catholique , il se montra constamment scrupuleux observateur du devoir, autant comme homme et comme père de famille que comme professeur. Sa vie s'écoula tranquille et pure , embellie par les charmes du foyer domestique et les pratiques
de la religion ; une mort admirablement sereine couronna cette pacifique et noble existence. Ce vrai chrétien a clos saintement sa carrière terrestre, se jetant avec une affectueuse confiance dans les bras de Celui qui , au moment de remonter à son Père, disait à ses apôtres : Je vais vous préparer une place (i). II nous a légué de beaux exemples. Un coup d*œil rapide sur ses travaux et ses vertus nous sera tout ensemble une consolation et un enseignement.
Antoine Louis Van Biervliet naquit à Iseghem, petite ville de la Flandre , le 20 août 1802. Son père l'envoya de bonne heure au collège de Roulers, où il se distingua par son intelligence, son application au travail , et par une conduite exemplaire. L'excellente direction de cet établis- . sèment, dont laT renommée n'a fait que grandir et qui compte aiyôurd'hui parmi nos meilleures maisons d'enseignement moyen, développa dans l'âme du jeune Van Biervliet les germes de piété solide qu'y avait déposés l'éducation du foyer domestique. Après avoir brillamment terminé ses études humanitaires , il se rendit à l'Université de Gand. Il avait choisi sa voie; il voulait embrasser la carrière médicale. A Gand comme à Roulers, il conquit l'estime et l'affection de ses maîtres. Il poursuivait avec un succès croissant
(1) Joan., XIV, «.
le cours de ses études académiques lorsque , en 1826, une épreuve inattendue et singulièrement pénible vint le visiter. Il eut le malheur de perdre son père. Louis Van Biervliet devenait tout à coup le chef de la famille et devait être le protecteur de quatre sœurs plus jeunes que lui. Il soutint chrétiennement cette épreuve et y puisa une plus grande virilité. Il acheva promptement ses études médicales. Lé 18 juillet 1827, il fut proclamé Docteur en médecine surrmia cum laude y après avoir défendu avec beaucoup de talent une Dissertation latine sur les propriétés vitales (i). Le Doyen de la Faculté de médecine qui approuva cette thèse inaugurale était le professeur Kesteloot, dont le nouveau Docteur devint le gendre deux ans plus tard.
Le sujet choisi par le jeune récipiendaire prouve que les études physiologiques attiraient dès lors particulièrement son attention. Ce travail atteste des lectures sérieuses et révèle une clairvoyance qui annonce Fesprit scientifique. La forme en est correcte et pure ; quoique simple et sévère, comme il convient à de tels écrits, elle ne manque pas d'une certaine élégance naturelle qui en rend la lecture agréable. J'abandonne à notre savant Doyen de la Faculté de médecine le soin d'apprécier, avec l'autorité d'un juge
(i) DUsertatio inauguralis phyniologieo-practica de proprietatibus vUaUlnu.
compétent, le mérite scientifique de ce premier essai et celui deë autres publications médicales du docteur Van Biervliet.
Devenu médecin, Louis Van Biervliet pratiqua d'abord pendant quelques mois à Iseghem, sa ville natale. Ce théâtre était trop étroit pour son talent et pour son zèle. Il alla se fixer à Courtray. Il était appelé dans cette ville par un ami de sa famille dont le nom lui est demeuré cher toute sa vie, M. Jacques Goethals, homme d'intelligence et de cœur, honoré de tous ses concitoyens. Le 26 mai 1829, le jeune praticien unit sa destinée à celle d'une femme digne de lui par sa piété solide et par les qualités les plus sérieuses de l'esprit et du cœur, il épousa Mademoiselle Kesteloot, fille de son ancien professeur.
L'effroyable épidémie cholérique de 1832 mit dans une éclatante lumière la générosité d'âme et le talent médical du docteur Van Biervliet. Cette maladie mystérieuse, qui est demeurée le désespoir de la science, apparaissait pour la première fois dans nos contrées, et elle jetait partout l'épouvante. Courtray, comme la plupart de nos villes, fut visitée par le fléau, et bientôt une terreur panique régna dans toute la cité. Van Biervliet ne céda point à la frayeur qui s'emparait des caractères les plus fermes. Nommé président de la commission médicale, il donna l'exemple du courage et du dévouement. Pendant toute la durée de l'épidémie, il fit gratuitement le service
des cholériques à l'hôpital; il se prodigua de toutes les manières, passant souvent ses nuits au chevet des malades. Il eut le bonheur d'en sauver un grand nombre , et l'autorité communale le remercia plus tard, par l'organe de son chef, du zèle si intelligent qu'il avait déployé dans ces tristes circonstances. Cette noble et généreuse" conduite lui valut la respectueuse estime de tous les habitants de Courtray.
Il était aussi honoré de ses confrères .de la Flandre que de ses concitoyens d'adoption. Son savoir, ses succès comme praticien, la dignité de son caractère lui assuraient dès lors un rang élevé dans le corps médical.
Lorsque, en 1835, on commença d'organiser la Faculté de 'médecine de l'Université catholique, le Recteur jeta les yeux sur le docteur Van Biervliet et proposa au Corps épiscopal de lui confier la chaire de physiologie. Il était naturellement indiqué par la position brillante déjà que ses mérites lui avaient faite, par l'énergie de ses convictions religieuses, ainsi que par la direction qu'il avait donnée à ses études médicales avant même de quitter les bancs de l'Université. Au mois de novembre 1835, il fut nommé professeur ordinaire à la Faculté de médecine et chargé du cours de physiologie, auquel il devait joindre l'année suivante le cours de pathologie générale. L'Université catholique, transférée de Malines à Louvam, fut installée dans cette anti-
que cité académique le 1«' décembre 1835 et y ouvrit ses leçons le 3 du même mois.
L'enseignement de Van Biervliet annonça dès le début les qualités qui font le professeur. Visant par-dessus tout à la clarté, il coordonnait ^.vec une méthode sévère les données de la science et les exposait avec une remarquable simplicité. L'intérêt seul de ses élèves préoccupait ce maître excellent ; il n'avait d'autre ambition que de leur faciliter l'acquisition des connaissances auxquelles sa charge l'obligeait de les initier. Un des auditeurs les plus intelligents qu'il ait eus nous redisait naguère avec quelle attention scrupuleuse il cherchait à se mettre à la portée des esprits médiocres, toujours les plus nombreux. Son enseignement garda ce cachet de clarté simple et élémentaire , mais substantielle et solide, durant le cours entier de sa longue carrière académique. C'est uniquement en vue d'alléger de plus en plus la tâche de ses élèves que le zélé professeur publia, en 1853 et en 1854, des manuels où il avait condensé les matières qui faisaient l'objet de ses leçons de physiologie humaine et comparée, et de pathologie générale (1) : « Je veux , disait-il , mettre entre les mains des élèves un résumé substantiel, une analyse exacte et détaillée de mes leçons. Je suis
(1) Premier» élément» de phytioîogie humaine et comparée. I.ouvaiu, i853. — Élément» de pathologie générale. LouvaiD, 18S-I.
de plas eu plus persuadé qu'il est avantageux pour rétudiant d'avoir à sa disposition un traité succinct de la science qu'on lui expose dans un cours public ; mais c'est à condition que cet ouvrage sera écrit dans l'esprit de la doctrine qu'on lui enseigne. Cette condition ne sera jamais mieux remplie que lorsque le professeur prendra lui-même la plume pour analyser et résumer, afin d'initier ses élèves, le plus promptement possible, à la marche et à l'esprit de son enseignement (i). » Ces deux manuels sont écrits avec autant de netteté que de concision. Ils servaient de texte aux leçons du professeur.
C'est la physiologie qui fut le sujet préféré des travaux de notre savant collègue. Quel beau et vaste champ elle offre aux investigations d'un esprit à la fois, observateur et spéculatif I « La physiologie, dit Flourens, est la science de la vie (2). » Et la vie, à ne la considérer que sur cette terre, se montre, à des degrés singulièrement divers, dans une mesure étonnamment grandissante, depuis le végétal jusqu'à l'homme. Il y a néanmoins dans tous les êtres doués de la vie , quel que soit l'abîme qui les sépare, un caractère commun, et ce caractère marque l'essence de la vie. Quel est-il? Il n'est pas si aisé de le dire avec la précision que réclame la science. J'en trouve
(1) ÉlémenU de pathol. gin. Jvertùsement.
(2) Cowi de physiologie comparée, i'* Ie<;.
chez plusieurs physiologistes modernes des définitions qui s'accordent peu entre elles et qui , pour la plupart, me paraissent bien peu scientifiques. Il semble que beaucoup de savants, livrés tout entiers aux études d'expérimentation,* aient oublié ce que doit être une définition et aient perdu le sens des principes. Il serait tout à fait hors de propos de discuter ici ce qu'on a écrit sur la nature de la vie organique en général ; je me permettrai seulement de dire aux physiologistes que la philosophie, il y a plus de vingt siècles, remuait très-sérieusement déjà ce problème , et je me bornerai à reproduire cette parole d'un philosophe ancien : « Tout corps qui reçoit le mouvement de l'extérieur est sans vie ; celui qui se le donne intérieurement à lui-même a la vie (1). » C'est-à-dire que ce qui- marque la vie c'est Vactivité spontanée. Cette notion vaut assurément mieux que les étranges définitions de Stahl (2), de Bichat (3), de Lordat et d'autres physiologistes renommés.
La physiologie. Messieurs, touche à la philosophie par beaucoup de points. La question de la vie est une question philosophique. Il y en a d'autres, fort importantes, que soulève la physiologie humaine, je renonce même à les signaler
(1) PlaloD, Phèdre, 243.
(«j PhysioL, § 4.
15) Recherches sur la vie et la mort, art. 1.
en ce moment. La physiologie élémentaire et pratique , telle qu'elle se donne en vue de l'enseignement médical, ne peut guère s'arrêter à ces grandes questions ; elle doit se borner presque exclusivement à l'étude des fonctions organiques qui manifestent la vie, à l'observation des phénomènes vitaux ; elle se demande peu quelle est la cause secrète de ces phénomènes, quelle est la force qui constitue la vie, combien il y a de vies dans l'homme et si l'âme raisonnable n'est pas en même temps le principe , quoique d'une manière très-diverse , de la vie intellectuelle et morale et de la vie matérielle (i). Elle ne doit pas passer dételles questions sous silence; mais elle ne saurait les discuter longuement.
Mais que penser de ces savants qui, sous l'étrange prétexte d'écarter di? domaine de la physiologie des problèmes que l'expérience seule ne résout point, suppriment l'âme humaine et ne veulent voir dans tout notre être que des fonctions organiques? Ah! Messieurs, l'Europe a assisté récemment à un bien triste spectacle. On a vu, au sein d'une grande capitale, un enseignement médical notoirement matérialiste traduit à là barre
(1) Voir le Bref adressé par le Souverain Pontire à Tévèque de Breslau le 30 avril 1860. — M. Francisque Bonillier expose et discute les diverses opinions dans son livre intitulé : Du principe vital et de Vàme pensante ou examen des divertet doctrines médicales et physiologiques sur les rapports de l'dme et de la vie. Paris, 1804.
dii premier tribunal de la nation, et là, n'osant ni s'avouer ni se rétracter , suggérer à ses avocats d'office de le couvrir sous le. manteau d'une méthode que tous les savants revendiquent. Je ne sais ce qui , dans ce douloureux spectacle , doit étonner davantage , de l'abaissement des caractères ou de l'abaissement des esprits. La méthode expérimentale , invoquée pour leur justification par les professeurs matérialistes de la Faculté de Paris, est incontestablemeni la vraie méthode des sciences naturelles et par conséquent des sciences médicales. Mais cette méthode , derrière laquelle on tonte d'abriter le matérialisme, implique des éléments qui sont la négation même du matérialisme. Leibniz a dit quelque part, en parlant des mathématiques pures , qui opèrent sur des rapports nécessaires et immuables dénombre et de ligure : « Il est vrai qu'un athée peut être géomètre. Mais , s'il n'y avait point de Dieu , il n'y aurait point d'objet de la géométrie (i). » Par la raison très-simple que , sans une intelligence nécessaire et éternelle, il n'y aurait point de vérités nécessaires et Immuables. Je dirai à mon tour dans un sens analogue : Je reconnais qu'un matérialiste peut employer avec succès la méthode expérimentale ; mais, si le matérialisme était vrai, cette méthode n'existerait point. Rien de plus évident. Que fait la méthode expérimen-
H) ThéodUee, part. II, n. 18».
taie, j'entends cette méthode sérieuse que tous les maîtres ont pratiquée ? Elle observe des phénomènes sensibles et cherche à en découvrir les causes et les lois. Elle ne se borne pas à observer; elle n'observe qu'en vue de conclure, en vue de trouver la cause des faits qu'elle 'constate. Il faut donc qu'elle soit précédée, provoquée, dirigée par une idée à priori, par l'idée de cause, par le principe de causalité , inhérent à notre intelligence, qui pousse invinciblement l'esprit humain à rechercher le pourquoi de toute chose et à remonter à des causes qui contiennent la raison des faits observés. C'est cette idée qui, jointe à l'idée d'ordre et par conséquent de loi, éclaire l'expérience, la dirige et la rend féconde. M. Claude Bernard lui-même , ce grand expérimentateur, reconnaît et proclame que l'idée à priori^ dont il n'a pas su toutefois discerner assez nettement les caractères , est l'idée directrice de l'expérience, l'âme de la science et le secret des découvertes. Eh bien, que le matérialisme soit vrai, et il n'y aura plus d'idée a priori, plus d'idée générale, plus de principe rationnel, plus de lumière intellectuelle, plus d'idée de cause, pjus d'idée d'ordre et de loi; il n'y aura plus en vous que des sensations, des impressions individuelles , fugitives , changeantes : Vous ne penserez pas plus que l'animal à découvrir des causes et des lois , et la méthode expérimentale, sous le manteau de laquelle -vous
abritez votre matérialisme, aura péri comme toute autre méthode dans cette ruine universelle. Que parlez-vous de science si tout principe rationnel est anéanti et toute lumière intellectuelle éteinte ? L'animal , qui i;i'a que des sensations , poursuit-il la science? Où sont ses découvertes , ses progrès , sa civilisation ? Eh ! sans doute , tout en vous glorifiant de rabaisser Thomme au niveau de la brute, vous pouvez faire encore de la science , vous pouvez pratiquer avec fruit la méthode expérimentale; mais c'est parce que l'àme , avec tout ce qui constitue sa vie rationnelle, survit à vos négations impuissantes autant qu'insensées : Vous niez la lumière , mais vous ne la supprimez point ; elle continue d'éclairer vos pas, et vous ne marchez, tout en la méconnaissant, qu'à la splendeur de ses rayons.
Fénelon écrivait au déclin du XYII® siècle : Nous manquons encore plus de raison que de religion. Qu'aurait dit ce génie délicat s'il s'était trouvé, comme nous, en présence d'une secte qui , sous prétexte de science indépendante , nie tous les principes de la raison et sape toutes les bases de la science ? Nous avons entendu de ces singuliers adorateurs de la science, à bout d'arguments, répliquer que le matérialisme a ses mystères sans -doute, mais que le spiritualisme a aussi les siens. Quoi ! des mystères ! Vous ne comprenez même plus la valeur des mots. Oui , assurément, le spiritualisme a ses mystères : il
admet des vérités certaines où tout n'est pas lumineux et qui par un côté ou Tautre se dérobent à la raison humaine; mais les assertions du matérialisme n'ont absolument rien de mystérieux, elles sont très-clairement, très-évidemment absurdes : elles ne sont point au-dessus de la raison, elles sont au-dessous de la raison, qui les juge et les condamne avec une autorité souveraine et irréfragable.
Pardonnez, Messieurs, à ce cri du bon sens et de la conscience. C'est le plus bel hommage que je puisse rendre à la mémoire du médecin dont nous pleurons la perte et qui avait horreur de ces doctrines abaissées et absurdes qu'il plaît à certains hommes d'appeler la science, tandis qu'elles en sont la suprême négation. Van Biervliet se vouait avec amour à la science médicale; il connaissait et pratiquait cette méthode expérimentale qui observe attentivement les phénomènes et en étudie la nature pour en induire les causes et les lois. Mais en scrutant le caractère et l'harmonie des fonctions de l'organisme humain, il ne s'arrêtait point, comme ces aveugles contempteurs de la raison et de la logique , à des causes qui elles-mêmes sont des effets de causes plus hautes ; il s'élevait de degré en degré jusqu'à une cause qui /l'est l'effet d'au- ' cune autre, parce qu'elle est absolue, et il lisait dans les merveilles de ce chef-d'œuvre qui est notre corps le nom d'un Ouvrier dont la sagesse
et la puissance sont infinies. Il ne comprenait point cette théorie risible autant que brutale que je nommerai la théorie des effets sans cause ^ et plus il observait les étonnantes beautés de la nature matérielle, plus il admirait et louait la grandeur de Celui qui Ta faite : chacun des êtres de la création lui apparaissait comme un hymne à la gloire du Créateur, depuis la plus humble plante de nos champs jusqu'à l'homme, le roi de ce monde terrestre. Nous pouvons appliquer à ce maître religieux ce qu'il a dit lui-même, dans une cérémonie semblable à celle-ci, du professeur Windischmann : « Il prouva par son exemple combien Galien, le prince des physiologistes, a eu raison de dire que Vétude de la médecine 7nêne à Dieu (i). »
Van Biervliet suivait attentivement le progrès de la physiologie et des sciences médicales en général. En 1842 il publia dans les Annales de la Société médico- chirurgicale de Bruges un mémoire intitulé, De Vétat actuel de laphysio-logie, où, en signalant les progrès accomplis par cette science, il indiquait en même temps les modifications que chacun de ces progrès devait faire subir à d'autres branches da la médecine. Ce mémoire atteste que les travaux
(1) Discours prononcé à la salle des promotions le Si mars 4859 après le service funèbre célébré pour le repos de Vdme de Charles Joseph ' Windischmann , prof. ord. d^anatomie à VUniv. cath. de Louvain:
allemands, anglais, américains, étaient aussi familiers au savant professeur que les travaux français et belges. Il inséra dans d'autres recueils médicaux (i) divers articles traitant de questions spéciales ou exposant des vues générales sur Tart médical, sur les qualités que réclame la pratique de cet art, sur les bienfaits dont il peut être la source quand il est exercé par un homme instruit, délicat , discret , dévoué, sérieusement chrétien. Il y a dans quelques-uns de ces articles des pages charmantes qui révèlent un esprit d'une rare finesse et vraiment littéraire. On sent, en les lisant, que les études médicales do Tauteur n'ont pas éteint en lui Tamour et le culte des lettres. Comme le professeur François , qu'il devait suivre de si près dans la tombe , Van Biervliet aimait particulièrement les lettres anciennes et eiuretenait surtout un commerce assidu avec les chefs "d'œuvre de la littérature latine.
Il y a, Messieurs, pour un médecin instruit, des manières fort diverses de servir la cause du bien. Van Biervliet en choisit une des plus modestes. La plupart de ses publications sont marquées d'un caractère essentiellement pratique : elles ont pour but de répandre dans le public
(I) Voyez la Gazette médicale belge, des D" Pli. J. Van Meerbeerk et Cli. Van Swygeoliovcn , cl le Journnl des Sciences médicales du D' Frédcricq.
quelques idées utiles ou de donner aux jeunes médecins des conseils qui les éclairent et les guident dans l'accomplissement de leur mission. Nous avons de l'excellent professeur un charmant petit volume intitulé : Causeries sur la santé, et destiné aux maisons d'éducation. U raconte lyi-méme en ces termes l'origine de ce livre : « Ce petit ouvrage est la reproduction fidèle de quelques laçons élémentaires d'hygiène que j'ai données aux élèves du pensionnat Sainte- Marié à Thielt, dirigé par mes chères sœurs. Ce n'est paâ un cours complet d'hygiène , mais un petit résumé de ce que cette science renferme de plus pratique et de plus facile. — La première leçon a eu lieu le 5 novembre 1849; les autres ont été données successivement, tantôt tous les mois, tantôt tous les quinze jours, selon que mes occupations et les circonstances l'ont permis. Mes auditeurs étaient de jeunes personnes de l'âge de 14 à 17 ans. Il s'en trouvait qui ne comptaient pas plus de douze ans. J'ai, pu me convayicre que ces leçons ne renfermaient rien qui fût audessus de la portée de mon auditoire ; cette certitude m'a engagé à les rendre publiques pour l'usage spécial des maisons d'éducation (i). » Ces Causeries sont vraiment un livre utile, à la portée de tous, plein de choses et d'une lecture agréable.
(1} Préface dc^ Causeries tur la tante.
Nous ne saurions dire , Messieurs , la joie qu'éprouvait le savant professeur à se rendre dans cette maison bénie de Dieu, à y converser avec ses sœurs sur les meilleurs procédés d'enseignement et d'éducation , et à faire lui-même avec leurs jeunes élèves ces causeries instruc* tives et intéressantes que nous venons de rappeler. Le pensionnat de Sainte-Marie, où Ton voit toujours fleurir une piété simple et solide unie à un enseignement sérieux et à un véritable esprit de famille, était pour Van Biervliet comme un lieu de pèlerinage où il se délassait en goûtant de pieuses et intimes jouissances. Il y retrouvait une seconde famille, avec le charme sans cesse renaissant de la nouveauté et de la grâce naïve de Tenfance.
La Flandre revoyait souvent le professeur de Louvain. Outre ses fréquents pèlerinages à Sainte-Marie de Thielt , sa juste renommée de médecin , jointe à ses anciennes relations , le faisait appeler en Flandre pour y traiter de nombreux clients. Il avait là aussi une clientèle généralement trop peu recherchée, quoique Dieu se soit constitué débiteur à sa place; ce médecin généreux donnait ses soins à beaucoup de pauvres, et, lorsqu'il parvenait à les rendre à la santé, il se plaisait à leur prodiguer de sages conseils pour les aider à améliorer leur position sociale.
Les Caicseries sur la santé parurent en 1853.
Dix ans plus tard , Van Biervliet publia un autre livre inspiré par le même esprit, je veux parler des Préceptes de V école de SalernCy etc., traduits et commentés (i). Ces Préceptes célèbres, si souvent édités, traitent principalement, vous le savez, Messieurs, de Thygiène ou de Fart de conserver la santé. Le professeur de Louvain, en les rééditant, a voulu les classer dans un ordre logique. « Nous avons , dit-il , divisé ce livre en cinq parties. La première comprend des préceptes généraux sur la santé. La deuxième, des préceptes sur les aliments et les boissons. La troisième, des avis sur quelques remèdes bien simples et sur certaines causes morbiflques. La quatrième, des notions générales d*anatomie et de physiologie. Enfin nous avons relégué dans la cinquième partie ce que TEcole a dit de la saignée et de rinfiuence des saisons (2). » Le nouvel éditeur accompagne le texte latin d'une" traduction fidèle et élégante et de commentaires assez étendus qui se lisent avec plaisir et profit. L'ouvrage est dédié à Mademoiselle Mélanie Van Biervliet, sœur de notre regretté collègue et auteur, elle-même, de plusieurs écrits qui ont obtenu le plus légitime succès.
C'est ainsi que Van Biervliet continuait à se
(1) £«« préceptes de Vécole de Saleme , à Vusage du roi d'Angleterre, traduits et commentés par A. L. Van Biervliet. Loavaio , 1865. (3) Préliminaires, p. XIIXIII.
vouer au rôle modeste de vulgarisateur d'idées * utiles , écrivant ds préférence pour le public étranger aux études médicales.
Cependant sa valeur scientiïique était universellement appréciée. Aussi le 25 octobre 1862, une année avant la publication du livre que nous venons de mentionner , l'Académie royale de médecine lui décerna le titre de membre honoraire de la Compagnie. La part importante qu'il prit récemment, au sein de l'Académie , à la discussion sur les organes dérivateurs du sang suffit à prouver ce qu'il eût pu produire dans la sphère des travaux strictement scientifiques (1). •
Il nous reste, Messieurs, pour achever cette esquisse beaucoup trop imparfaite, nous le sentons, à peindre en quelques traits, dans la personne du savant professeur, le père de famille chrétien.
Jamais homme ne comprit mieux les graves devoirs de la paternité et nô les remplit avec un dévouement plus judicieux et une conscience plus délicate. La mère joue assurément un rôle capitale dans l'éducation des enfants , et rien ne
(1) L'Académie, par l'organe de. son secrétaire, H. le Docteur Tallois, a reoda un juste hommage au mérite de notre savant collègue le jour même de ses f'uiérailles; M. Tailois y a retracé brièvement, dans on langage dont l'acceul religieux répondait si bien au caractère du défunt, la carrière scientiQquc de Van Biervliet.
peut la remplacer dans le premier âge ; mais ce n'est pas trop, dans cette œuvre des œuvres, du concours des deux forces diversement providentielles sur lesquelles i:epose la famille , et il arrive une heure où Taction de la mère, dans réducation des fils surtout , devient tout à fait insuffisante. G*est la mission du père de donner l'essor à leurs facultés , de les aguerrir et de les armer pour la lutte, de leur aplanir la voie où ils seront appelés à marcher et d'y surveiller attentivement leurs pas. Van Biervliet avait un sentiment très -vif de cette haute et délicate mission , et il s'y consacra avec un rare dévouement. Dieu lui avait donné de nombreux enfants , tous excellemment doués. Il voulut être , avec l'aide de sa pieuse et intelligente compagne , leur principal éducateur. Non content de présider au premier éveil de leurs facultés et de leur dispenser en grande partie lui-m^me l'enseignement primaire, il les initia à la culture des lettres et des sciences et né cessa point de surveiller pas à pas leur développement intellectuel et de diriger leurs études, alors qu'ils suivaient les cours du collège ou même de l'Université. Il veillait avec une sollicitude plus grande encore au développement moral et religieux de ses enfants ; en même temps qu'il les formait à une vie d'ordre et de discipline , il offrait à leur âme les plus solides aliments par des exercices religieux et par des lectures
pieuses habilement choisies : la vie des saints , si poétique et si fortifiante à la fois, faisait les délices du maître et des disciples. Dans cet intérieur si chrétien , chaque heure du jour avait son emploi déterminé, tout était réglé comme dans un pensionnat ; mais la règle y était tempérée par ces tendresses intimes qui n'appartiennent qu'à la famille. Van Biervliet vivait tout entier pour ses enfants , il leur consacrait toutes les heures que ne réclamaient pas d'autres devoirs ; il ne cherchait pas d'autres joies que celles du foyer. Est -il besoin de dire que ce père de famille vraiment chrétien se plaisait à enseigner par son exemple que la force et l'élévation morales se puisent par-dessus tout dans un commerce fréquent avec Jésus-Christ, au Sacrement de l'Eucharistie?
Cette piété , ce zèle , ce dévouement paternel ont porté les plus beaux fruits. Ce modèle des pères a laissé des enfants dignes de lui.
Les dernières années du professeur Van Biervliet furent marquées par un dépérissement organique graduel qui inspirait de trop légitimés inquiétudes. Il souffrait de la poitrine et d'uae affection dujarynx qui souvent ne lui permettait de faire ses leçons qu'avec une peine extrême . Il ne se soutenait à demi qu'à force de ménagements et ne pouvait faire son cours qu'en lui réservant avec une attention minu-
tieuse les restes d'une voix brisée. L'hiver dernier, les coups qui atteignirent le Corps académique rémurent d'une façon exceptionnelle et lui semblèrent comme des signes avant-coureurs de sa fin prochaine. Bientôt on le vit décliner plus rapidement. Le repos des vacances de Pâques ne releva point ses forces . Depuis lors, au contraire , il alla s'affaiblissant chaque jour d'une manière plus sensible. A la reprise des leçons académiques, il nous informa de l'impossibilité où il était de faire son cours. Il ne croyait qu'à une impossibilité momentanée, et le zélé professeur nous disait qu'il remonterait, en chaire au bout de quelques jours. Hélas ! Messieurs , il ne devait plus y remonter. Les soins les plus tendres de la famille, les efforts de la science le plus affectueusement dévouée, tout fut impuissant à conjurer un mal qui dévorait les organes essentiels de la vie. Cette âme, toujours si active et si forte, n'habitait plus que des ruines , qu'il fallait abandonner. Cependant, par une de ces illusions que la Providence semble ménager à l'homme pour adoucir les approches de la mort, Van Biervliet gardait quelque vague espoir de recouvrer un peu de santé ; il était prêt à quitter ce monde si Dieu le voulait, et il avait reçu, avec la piété qui le caractérisait , les sacrements et les consolations suprêmes que l'Église dispense aux mourants ; inais il nous disait à nous-même, avec une admirable sérénité : Je me soumets
absolument à la volonté de Dieu , qui est mon Père, je lui fais volontiers le sacrifice de ma vie ; seulement , j'espère encore guérir. Cet espoir ne dura, pas longtemps. Notre cher malade ne tarda pas de s'apercevoir que ses forces, qui avaient paru se relever un instant , diminuaient de plus en plus ; il comprit enfin que cette vie mortelle lui échappait. De ce moment il se tourna plus amoureusement encore vers Dieu et ne songea plus qu'à l'éternité. Nous le revîmes alors. Il n'avait rien perdu de la lucidité de son esprit, et son âme , que de légers nuages tentaient d'obscurcir, reprit aussitôt cette sérénité lumineuse qui ne l'abandonna plus. Pleinement détaché des choses de ce monde, il soupirait après la mort et appelait , comme saint Paul , l'achèvement de la ruine de son corps, afin d'être avec Jésus- Christ ; Besiderium habens dissolvi, et esse cum Christo (1). A mesure que l'homme du dehors, selon l'expression du même apôtre , allait dépérissant et se décomposant , l'homme intérieur , l'homme moral se renouvelait et grandissait (2). Ce vaillant chrétien s'endormit doucement dans le Seigneur le 2 juin après midi, entouré de tous les membres de sa famille. Fin glorieuse, visiblement bénie de Dieu, digne couronnement
(1) Philipp., I, 23.
(2} «Licet is, qui foris est, noster liomo corruropatur, tamen is qui ÏDtas est renovatur de die in diem.» II Cor., IV, 46.
d'une vie toute chrétienne. C'est à de telles morts que s'appliquent en toute vérité les paroles si connues du Sage : « Aux yeux des insensés, les justes ont paru mourir tout entiers , et leur séparation d'avec nous a semblé une ruine entière ; mais pour eux , ils jouissent de la paix... ; leur affliction a été légère , et leur récompense sera grande : Dieu les a éprouvés et les a trouvés dignes de lui (i). «
(i) sap., m, s. 8, 5.
DISCOURS PRONONCE LE 3 JUILLET 1868 APRÈS LES OBSÈQUES DE M. LOUIS AN- TOINE VAN BIERVLIET , PROFESSEUR DE PHYSIOLOGIE HUMAINE ET DE PATHO- LOGIE GÉNÉRALE A L'UNLVERSITÈ CA- THOLIQUE DE LOUVAIN, PAR E. M. VAN KEMPEN, DOYEN DE LA' FACULTÉ DE MÉDECINE.
Monseigneur, Messieurs ,
Le jour où j'ai rendu, dans cette enceinte, un dernier hommage à la mémoire de Victor François, je croyais ma tâche de panégyriste accomplie pour bien longtemps ; mais , hélas ! il semble que la mort impitoyable cherche à se venger dos eflfoçts que nous faisons journellement pour lui arracher une victime. Quelques mois à peine se sont écoulés et je me trouve appelé à vous entretenir d'un autre collègue, non moins regretté, et qui n'a pas moins honoré l'enseignement de l'Université catholique dé Louvain, par l'élévation de son caractère et par toutes les qualités qui distinguent le professeur savant et le médecin accompli.
Suivant le pieux usage, je viens donc, comme doyen de la Faculté de médecine, et sûr de votre
bienveillance, offrir ici un juste tribut de regrets et d'éloges à notre très-cher collègue Louis Antoine Van Biervliet, professeur de physiologie humaine et de pathologie générale , que la mort nous a ravi le 2 juin 1868.
Louis Van Biervliet est né en 1802 à Iseghem, dans la Flandre occidentale ; il passa sa première jeunesse et fit ses humanités ^ Roulers , dont le collège jouissait déjà de la réputation si méritée qu'il conserve encore aujourd'hui. Pendant toute sa vie, notre regretté collègue aima à revoir ces lieux qui l'avaient vu naître, et les souvenirs de son enfance, jusqu'à la langue de ses ancêtres, lui furent toujours bien chers.
Au collège, le jeune Van Biervliet, imbu de bonne heure des principes de probité, d'honneur et d'indépendance, dont il ne s'est jamais départi, se distingua particulièrement par une ardeur passionnée pour l'étude, un travail persévérant et une conduite sans reproche, qualités qup je pourrais passer sous silence, s'iln'fir avait pas, pour la jeunesse, un encouragement continuel dans cet examen des premiers efforts de ceux qui arrivent à des positions sociales élevées.
Initié aux belles lettres, dont il aima toujours la culture, et après avoir tSrminé ses études classiques d'une manière brillante , il alla s'asseoir sur les bancs de l'Université de Gand pour y étudier les sciences médicales, vers lesquelles il se sentait porté autant par une inclination
naturelle pour les études sérieuses que par le désir d'être utile à ses semblables. Tout fit présager de bonne heure à ses maîtres l'avenir qui l'attendait dans cette carrière ; car , à la ferme volonté de l'homme indépendant qui est décidé à ne devoir son avancement qu'à lui-même , il joignit l'habitude et le goût du travail. Il eut pour professeurs J. L. Kesteloot, dont il ^devint plus tard le gendre, Claeskens, Verbeek, Van Coetsem et autres somniités médicales de cette époque.
Après avoir défendu ses thèses avec un succès éclatant, L. Vaii Biervliet fat promu au grade de docteur en médecine le 18 juillet 1827. A cette occasion il a écrit, sur un sujet de physiologie générale , une dissertation qui porte pour titre : Dissertatio inauguralis physiologico-practica de prqprietatibus vitalibus. Aujourd'hui encore cette œuvre de sa jeunesse peut être citée comme une des meilleures qui soient sorties de sa plume ; elle excelle par l'élégance du style et par la pureté du langage en même temps qu'elle montre , chez son auteur, l'esprit d'investigation, la sagacité, la rectitude de jugement, qui caractérisent les bons observateurs.
Dans sa thèse inaugurale , notre j eune Docteur examine ce que c'est que la vie, et ne pouvant en donner , une définition ' satisfaisante , il en décrit les propriétés les plus caractéristiques, telles que la sensibilité et la contractilité orga-
niques et animales , à Taide desquelles il interprète ensuite quelques phénomènes morbides. Vous voyez. Messieurs, que l'objet même de cette dissertation dénote déjà de la part de son auteur une inclination naturelle pour les études physiologiques.
A cette époque des études biologiques les esprits étaient portés à expliquer tous les actes de la vie par les propriétés vitales, suivant la théorie de Bichat. On ne s'aperçut pas d'abord que celle-ci renfermait les germes d'un matérialisme exclusif, dont nous voyons aujourd'hui les tristes effets, et que ces propriétés, n'étant ellesmêmes que des phénomènes produits t)ar la vie , devenaient par leur nature même insuffisantes pour expliquer tous les faits du règne organique. Les beaux développements que Bichat avait su donner à sa distinction de la vie animale et de la vie organique avaient fait oublier tous les autres systèmes conservés dans la physiologie de Haller. Sa création des propriétés vitales avait séduit par sa simplicité et tellement ébloui ses adeptes qu'on ne remarquait pas combien d'hypothèses cet esprit audacieux avait accumulées pour édifier son système. Le célèbre novateur n'avait pas tenu assez compte des faits, et c'est ce qui explique le mouvement e.n sens inverse qui se produisit bientôt après lui et qui se continuait à l'époque de la promotion de Louis Van Biervliet, notre regretté collègue. La
doctrine des propriétés vitales n'était pas encore attaquée , mais on cherchait de tous côtés si les faits viendraient la confirmer ou Tébranler. Legallois avait fait connaître ses expériences sur les fonctions de la nouvelle épiniôre; Ch. Bell venait d'étonner le monde savant par ses recherches sur les fonctions sensitives et motrices des cordons nerveux. C'était le moment où Flourens cherchait par d'autres expériences à découvrir les mystérieuses fonctions dévolues à chacune des parties de l'encéphale, et où Magendie donnait par ses vivisections une sanction éclatante aux découvertes de Ch. Bell, en même temps que ses belles expériences sur l'absorption , les usages des nerfs crâniens , montraient combien il y avait encore de phénomènes inconnus à mettre en évidence. L'expérimentation, la seule bonne méthode pour étudier la physiologie, fit faire des progrès rapides à cette partie des. sciences biologiques. D'un autre côté, par une heureuse application des sciences physicochimiques à l'examen des phénomènes qui se passent dans nos tissus vivants, l'immortel Laplace de concert avec Lavoisier prouvaient que la chaleur animale est engendrée par une véritable combustion, en tous points semblable aux combustions de nos foyers, seulement ils en placèrent le siège dans les poumons ; tandis que, dans sa Dissertation, notre jeune Docteur, faisant bien ressortir l'impossibilité d'expliquer la cha-
leur animale par les propriétés vitales , établit par un raisonnement très-juste que cette combustion, au lieu d'être circonscrite dans les poumons, se fait dans tous les tissus du corps. Cette vue de Tesprit de notre regretté collègue a été confirmée depuis par Texpérienccdirecte. Les analyses chimiques du sang par Magnus et les expériences de Cl. Bernard sur la température du foie, qui est plus élevée que celle des poumons, Tont prouvé de la manière la plus évidente.
Ainsi, Messieurs, à cette époque déjà les esprits sérieux , sans s'en tenir aux propriétés vitales établies par Bichat, pour l'explication des phénomènes vitaux, examinèrent les propriétés physico-chimiqties des milieux sous V'mfluence desquelles la vitalité se manifeste, et en même temps une impulsion vigoureuse fut donnée à la physiologie par l'application, dans ses moyens d'études, de la méthode des sciences expérimentales , l'expérimentation sur les organismes vivants, par Magendie en France et J. Mùller en Allemagne. Les sciences physicochimiques , les sciences anatomiques et l'expérimentation sur l'organisme vivant, telle fut la triple base sur laquelle reposa désormais la physiologie.
En s'appuyant sur une base aussi solide, cette science ne put manquer de faire des progrès rapides, et son heureuse application à l'interprétation des phénomènes morbides donna bien-
tôt à la médecine uu degré de certitude qu'elle n'avait pas encore atteint.
L. Van Biervliet venait de soutenir sa thèse , lorsqu'il fut appelé à Courtrai pour y exercer Tart médical. Dès le commencement il possédait toutes les qualités qui font le médecin distingué. Prompt à saisir les indications, habile à s*y conformer, il donnait avec discernement et sagesse les soins réclamés. — Discret, réservé, sévère dans ses mœurs , il inspira la conflance à SCS malades , et se ât de bonne heure une nombreuse clientèle.
En 1832, lorsque le choléra ât sa première apparition dans les Flandres, il excella entre tous par son étonnante activité. Sur pied nuit et jour, il se prodigua avec une abnégation et un dévouement sans bornes.— 11 remplissait les fonctions de président de la commission médicale de Courtrai, quand le corps épiscopal le désigna, en 1835, pour occuper à TUniversité catholique de Louvain la chaire de physiologie humaine et celle de pathologie générale.
C'est ici, Messieurs, que va se montrer avec plus, d'évidence que jamais la remarquable aptitude intellectuelle de notre regretté collègue. Jusqu'alors il ne s'est occupé de physiologie que d'une manière accessoire. Bien d'autres auraient reculé devant l'énormité de la tâche ; mais , coniiant dans ses habitudes de travail, Van Biervliet n'hésite pas et se consacre dès lors à l'étude
presque exclusive de la physiologie humaine. Il n'a plus qu'un seul désir : justifier le choix qu'on a fait de lui et donner à ses leçons assez d'intérêt pbur y attirer un grand nombre d'élèves et pour diriger plus que jamais vers la physiologie utile les méditations. de la jeunesse.
Ce désir, Messieurs, s'est amplement réalisé, car depuis 18^ jusqu'en 1868 le cours de physiologie a été assidûment suivi et a tenu un rang honorable dans la Faculté de médecine de Louvain.
C'est qu'en effet on rencontrait dans Van Biervliet toutes les qualités qui font réussir le professeur : érudition, clarté, diction facile et amour de l'enseignement. Rien ne lui manquait pour le rendre sympathique, et les générations d'élèves qui se sont succédé pendant trente-trois années attesteraient au besoin qu'il fut aussi zélé qu'estimé dans son professorat.
Celui qui enseigne la physiologie a deux voies à suivre, ou bien exposer purement et simplement les faits épars dans la science et en apprécier la valeur sans expérimenter devant l'auditoire ; ou bien mettre sous les yeux des élèves des animaux pour en analyser les fonctions. Van Biervliet combinait les deux méthodes. Il fit peu d'expériences et s'occupa surtout de l'exposition des actes physiologiques dont la connaissance est indispensable au médecin praticien. Rassembler tous les faits amassés dans les livres, les classer, les juger, y ajouter ceux que ses
propres études pathologiques et physiologiques lui avaient permis de recueillir, faire ressortir de ces divers documents tout ce que la physicjlogie possède de notions positives, tel a donc été,*Messieurs, le programme bien simple du cours de Van Bierviiet, notre regretté collègue. Il excellait surtout à mettre la science physiologique à la portée de tous. Sa lucide exposition rendait tout compréhensible , même les conceptions les plus élevées de la science allemande , seulement il en retranchait souvent ce qui selon ses vues paraissait inutile pour le médecin praticien ou dont la démonstration était encore douteuse.
Sans doute, L. Van Bierviiet aurait pu donner plus d'éclat au cours de physiologie , par des travaux de laboratoire; mais pendant que des physiologistes éminents préparèrent, sous, leur direction, quelques élèves d'élite, à devenir les grands physiologistes de Ta venir, notre regretté collègue rendit la science accessible à tous , et familiarisa les générations médicales avec Térudition.— Peut-être le nom des premiers paraîtra plus grand à la postérité ; mais , certainement , pour les contemporains , Van Bierviiet aura été plus utile.
Ses leçons étaient surtout précieuses pour notre jeunesse catholique , parce qu'en chrétien fervent, il aimait, dans Tétude des fonctions physiologiques, à faire ressortir la beauté de
rorganisino humain , si bien fait pour révéler tpute la magniltcence de son divin Créateur. Tantôt c'était Tadmirable mécanisme du cœur , tantôt la construction si ingénieuse de Toeil ,' organe qui, suivant l'illustre Newton, suffit à lui seul pour démontrer Texistence de Dieu.
Dans se§ leçons aussi, L. Van Biervliet affirmait et démontrait Tinter vention de Tàme dans la pi^duction d'une foule de maladies. Qu*il me soit permis ici,Messieurs,de répondre à ceux qui serefusent à admettre un principe immatériel distinct du corps de Tiiomme, que cette distinction essentielle est prouvée parla diversité essentielle de leurs propriétés. Ainsi tandis que le corps dans son organisation et dans sa vie est soumis à des lois axes et préétablies, sur lesquelles la volonté humaine ne peut rien, Tàme est essentiellement libre et capable de se déterminer et d'agir par des motifs étrangers aux lois qui gouvernent le corps. La fatalité est la condition de l'être humain dans sa vie corporelle ; la liberté, dans sa vie morale. Le foie, par exemple, sécrète invariablement de la bile, et nous n'y pouvons rien changer ; tandis que notre àme produit les idées les plus diverses, les plus simples aussi bien que les plus complexes, dont l'objet varie à l'infini suivant notre volonté. Il y a un principe? libre qui dirige nos idées, mais pas les sécrétions. Maintenant, comment s'accomplit l'union de l'âme et du corps, et comment s'exerce
leur influence mutuelle? Là réside, selon la religion, le mystère, et selon la philosophie, le problème.
Je viens. Messieurs, de vou§ présenter L. Van Biervliet comme professeur et comme physiologiste, j'ai encore à vous montrer l'écrivain. Notre regretté collègue était attentif à bien poser les questions, habile à les décrire et à les faire comprendre , sous la forme d'un style attrayant par sa lucidité. On rencontre ces qualités dans son MamCél de physiologie huynaine , ouvrage écrit pour servir de guide à ses élèves et renfermant le programme et le résumé de ses leçons.
Dans ses Éléments de pathologie générale^ L. Van Biervliet ne fait entrer aucunes considérations générales, mais il s'attache à bien définir les termes usités en médecine et à initier ainsi les commençants à la langue médicale. Mû par le seul désir d'être utile, ne cherchant en tovt que le côté pratique des choses, il n'embrasse de la soience qu^un horizon borné , mais le voit juste et bien.
En 1849 et années suivantes, L. Van Biervliet a donné quelques leçons élémentaires d'hygiène aux élèves du pensionnat Ste-Marie à Thielt, dirigé par les dignes sœurs de notre regretté confrère. Wjà. publié ces leçons, en 1853, sous le titre de Causeries sur la santé. Rendre la vie de l'homme plus heureuse, et la durée de* son existence plus longue, tel était le but qu'il s'y
proposait ; et c'est dans la môme intention qu'il a écrit plus tard ses Commentaires sur les préceptes- de Vécoîe de Salernes. Parfaitement appropriés aux lecteurs auxquels ils sont adressés, ces livres se font remarquer par leur fond et leur forme. On y distingue surtout beaucoup de bon sens, de raison, de clarté, de sentiment, une manière simple, naturelle et aisée de dire les choses, qui atteste une connaissance rare des vérités essentielles et pratiques de la vie. C'est tout en causant qu'il y enseigne la manière de se loger, de se nourrir, de soigner les malades , et de connaître tout ce qui nous environne , pour en .tirer le meilleur parti.
On lira toujours aussi avec plaisir et intérêt les nombreux articles qu'il a communiqués aux journaux contemporains, surtout ses feuilletons sur la grenouille et le physiologiste , le médecin de campagne , le médecin malade , etc. insérés en 1843 dans \di.Gazette médicale du docteur Van Meerbeeck, ancien élève de notre* Université, et dont la dissertation sur l'appareil amovo-inamovible est restée dans la science.
Vers la même époque , notre regretté collègue a présenté à la société médico-chirurgicale de Bruges un long mémoire sur l'état actuel de la physiologie. — Dans l'Observateur^ journal des sciences médicales , publié à Courtrai, en 1852, sous la direction de A. Frédericq , on trouve de
lui quelques notes très-intéressantes sur la transfusion du sang et sur remploi du chloroforme.
En tout temps , L. Van Biervliet rehaussa son savoir par une rare modestie et, malgré son aptitude d'écrivain, il cherchait peu à se produire au dehors. — Cependant ses connaissances solides des diverses branches médicales, et spécialement de la physiologie, le firent nommer membre correspondant de t)lusieurs sociétés savantes, et lui firent conférer spécialement le titre de membre honoraire de l'Académie royale de médecine.
En 1858, il communiqua à la savante compagnie une note sur unehémorrhagie ovarique,qui fut insérée dans son bulletin du mois de juin de la même année, selon les conclusions d'un rapport fait par M. Fallot. Plus tard, en 1861, il présenta un long mémoire ayant pour objet rétude de Faction de la salive parotidienne de l'homme sur la fécule des aliments amylacés. Par différentes expériences , notre regretté collègue prouve qu'il ne saurait y avoir de doute sur l'action ,saccharifiante de la salive parotidienne de l'homme : c'est-à-dire, que la salive prise de la glande parotide convertit à elle seule la fécule en sucre de raisin. Ce mémoire, jugé très-favorablement par le rapport qu'en a fait M. Verheyen, est inséré dans le bulletin de l'Académie, 3« série, tom. l«^ pag. 654.
Vannée dernière, en 1867, il a pris une large part à la discussion âur la dérivation du sang. Par un long discours bien motivé, prononcé dans la séance du 22 juin et la séance suivante, L. Van Biervliet démontre, contrairement à Fopinion de ceux qui admettent que le sang est dérivé dans certains organes accessoires pendant le repos d'organes importants :
1<> Que la théorie de la dérivation n'est pas encore établie sur des preuves assez fortes pour faire loi en physiologie ;
2® Que le calibre des vaisseaux sanguins peut se modifier, même promptement, par leur contractilité musculaire ;
30 Enfin que cette modification vasculaire suffit pour proportionner la quantité de sang aux besoiiis d'un organe.
Dans les relations ordinaires de la vie, L. Van Biervliet était d'une familiarité cordiale mais réservée, et une affabilité souriante jointe à un esprit très-cultivé donnait du charme à ses entretiens.
Les dernières années de Van Biervliet furent des années de dévouement paternel. En possession de connaissances littéraires étendues , il eut celte force d'âme, ce courage dévoué, si facile au cœur d'un père, de s'effacer presque entièrement dans le public pour diriger l'éducation de ses fils qu'il chérissait , et qui furent constamment dignes de ses affections. Comme leur père,
ils sont devenus d'intrépides chrétiens et des citoyens dévoués.
Mais, Messieurs, dans ce monde où tout passe vite, les jours heureux passent plus vite encore. — Alors que notre très-regretté collègue commençait à se reposer déjà dans les pures affections, de la famille, au sein d'un honheur auquel il avait travaillé toute sa vie, il ressentit les premières atteintes d'une maladie qui devait être de quelque durée, mais presque sans souffrances.
Religieux et chrétien par conviction, il avait puisé une grande puissance morale dans une foi vive et dans le sentiment d'avoir passé sur la terre en faisant le bien. Il voyait, avec le calme et la résignation du juste, le décroissement rapide de ses forces, et au milieu de^ tendres soins de sa famille éplorée, il s'éteignit doucement, le 2 juin 1868, ayant conservé jusqu'à la fin l'intégrité de son intelligence.
Notre très-regretté collègue mourut ainsi, à l'âge de 66 ans, après une carrière des mieux remplies. Il laisse après lui une réputation sans tâche. Aimant sa profession avec ardeur, il a eu une immense ambition, la plus belle, la plus pure de toutes, celle du bien, pour le bien seul. Il n'a pas été promoteur bruyant et passionné d'un nouveau système en médecine. Il a été, ce qui vaut mieux, un véritable maître. Sa vie tout entière, consacrée à ce qu'il y a de plus noble en ce monde, le culte de la science et de la foi , peut servir d'exemple à tous.