‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain (volume 2)Chapitre 43 sur 49 · ÉVÊQUE DE BRUGES · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE DE BRUGES

Le savant et digne prélat qui pendant environ quinze ans illustra, par sa vertu, sa piété, sa science et sa fermeté , le siège épiscopal de Bruges , n'est plus ! Il a rendu sa belle âme à son Créateur , lui offrant ses souffrances , sa longue et pénible agonie , pendant la semaine consacrée à vénérer le martyre du Sauveur.

Mgr. Malou alliait à une grande érudition, à un talent incontestable et incontesté, une profonde piété, un dévouement inaltérable aux intérêts de la Religion. Son activité était sans égale, et quand la cruelle maladie dont il souffrait lui laissait un peu de repos, il se livrait au travail avec une ardeur de nature à faire espérer qu'il surmonterait le mal qui Ta conduit au tombeau.

lie vénérable évêque avait des connaissances profondes et variées : il traitait , avec une égale facilité et avec un grand talent , les questions théologiques , philosophiques , politiques et artistiques. Les nombreux ouvrages qu'il a publiés l'attestent , et on se rappelle la profonde sensation qu'il fit à Rome , lorsqu'il prit la parole dans l'assemblée de prélats réunis

en 1854 , lors de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception.

Une si grande somme de talent , mise à la disposition d'une énergie épiscopale digne des premiers temps du christianisme, devait attirer sur Mgr. Malou la colère des ennemis de la Religion. Aussi était-il le point de mire de leurs attaques incessantes ; leurs journaux le dénigraient sans cesse, et lui, au milieu de ce déchaînement des fureurs irréligieuses , resta calme et impassible, puisant dans ces fureurs mêmes la certitude d'être dans le vrai et la ferme décision de persévérer dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée.

Au milieu des pénibles et nombreux devoirs de l'épiscopat, Mgr. l'Évêque de Bruges ne négligea point les études qu'il avait cultivées avec tant de délices lorsqu'il occupait une chaire à l'Université de Louvain. Il enrichissait sa bibliothèque des livres les plus rares, et souvent même il voulut recourir aux relations de parenté que nous avons dans l'Orient, pour y rechercher les ouvrages qu'on aurait vainement cherchés en Europe.

Mgr. Malou se dévoua avec bonheur et avec une sollicitude sans égale à l'enseignement : il fonda des collèges et des écoles partout où il y eut du bien à faire, et il eut la consolation de surmonter les obstacles et de voir fleurir ses institutions. Vainement l'État multiplia-t-il , dans le diocèse de Bruges , les écoles officielles : celles-ci ne servirent qu'à mettre en relief la prospérité des établissements épiscopaux.

Dirons-nous la fervente piété de Sa Grandeur, sa tendre dévotion envers la Ste.-Vierge? Non, sa vie et ses écrits sont là qui en témoignent ; nous rappellerons seulement que , peu avant sa mort , il composa et fit publier de nouvelles Litanies en l'honneur de Marie conçue immaculée.

Mgr. Malou fut l'ami et lcconsolateur des pauvres : pas une bonne œuvre à iaquellc il ne prit part; pas une misère qu'il ne s'empressa de soulager dès qu'elle lui fut connue.

Enfin, on peut appliquer au vénérable et savant prélat les paroles de l'Apôtre : Laboravil sicui bonus miles CliristiJesu. Il a combattu comme un bon soldat de Jésus-Christ.

L'heure suprême a été digne de la belle carrière épiscopale de Mgr. Malou. C'est de lui qu'on peut dire qu'il est mort debout et les armes h la main.

Domptant avec une énergie surhumaine les souffrances de sa terrible maladie , il a , jusqu'à la veille de sa mort , dirigé de son lit de douleur les affaires du diocèse, témoin entre autres les lettres qu'il adressa au clergé , la fête de St.-Joseph , afin de recommander l'œuvre du Denierde St. -Pierre et la quête pour l'Université catholique de Louvain.

Jusqu'au suprême moment, Mgr. l'Ëvêque a conservé ses facultés intellectuelles. Peu d'heures avant sa mort, il réunit autour de son lit ses vicaires généraux, ses secrétaires, les serviteurs de sa maison et leur donna sa dernière bénédiction. Dès lors ont commencé des aspirations continuelles vers Dieu.

C'était l'âme qui désirait le Ciel comme le cerf désire les eaux de la fontaine. Monseigneur a fait répéter huit fois les prières des agonisants et les autres prières prescrites par le cérémonial des évéques , y répondant et les continuant parfois lui-même. Il a expiré doucement au moment où l'un de ses vicaires généraux terminait la messe célébrée à côté de la chambre du prélat mourant.

Mgr. Jean-Baptiste Malou était le 19e évéque de Bruges. Il naquit à Ypres le 30 juin 1809 , et mourut à Bruges le 23 mars 1864; il avait atteint ainsi l'âge de 54 ans.

Il étudia à St.-Acheul, puis à Rome. Il devint plus lard professeur à l'Université catholique et fut désigné en 1848 eomme coadjuteur de Mgr. Boussen.

Après la mort de ce prélat, Mgr. Malou fut nommé évéque de Bruges et préconisé à Gaete , le U décembre 1848 (1). Son sacre se fit dans la cathédrale de Bruges , le 1er mai 1849. Il prit possession du siège épiscopal le 5 mai suivant.

Sa Grandeur était docteur en théologie, prélat domestique de Sa Sainteté, assistant au trône pontifical et membre de l'Académie catholique de Rome (2).

L'inhumation de Mgr. Malou a eu lieu le samedi 26 mars 1864.

(i) Voyez les Anakctet de V Annuaire de 1830 , p. 318. (4) Extr. de La Patrie de Bruges.

Le 12 avril suivant a été célébré le service solennel en sa mémoire.

A iO heures 45 minutes , le clergé , précédé de la croix , se rendit au palais épiscopal au-devant de S. Ém. Mgr. Sterckx, cardinal-archevêque de Malines, de NN. SS. les évéques de Gand , de Liège , de Boston , qui furent conduits processionnellement à la cathédrale.

Ces prélats étaient suivis des membres de la famille du défunt, M. le sénateur Jules Malou, M. Victor Malou, M. Delebecque-Malou, M. Vandenpeereboom, avocat général près la cour d'appel de Bruxelles; de plusieurs membres du Sénat et de la Chambre des Représentants, etc.

La maison du roi et celle du duc de Brabant étaient représentées par MM. les généraux Dupont , Frison et Soudain de Niederwerth.

Mgr. de Ram, recteur magnifique de l'Université de Louvain, Mgr. Beelen et M. Wouters , professeurs à la faculté de théologie; Mgr. Van Hemcl , vicaire-général de Malines; MM. les vicaires-généraux Ponceau et Voisin, représentant Mgr. l'évéque de Tournai; M. le curé-doyen de Ste.-Catherine de Lille , représentant Mgr. l'archevêque de Cambrai ; Mgrs. Faict et Scherpereel ; M. le chanoine de Decker, de Gand; M. le chanoine Goossens, secrétaire de S. Ém. le cardinal-archevêque de Malines; M. le chanoine Meul, secrétaire de Mgr. l'évéque de Gand; M. le chanoine Lupus, secrétaire de Mgr. l'évéque de Liège; les doyens du diocèse de Bruges et un nombre innom-

brable de prêtres de ce diocèse assistaient à la cérémonie.

Le vénérable Primat de la Belgique a officié. La messe a été chantée en plain-chant. L'offrande dura trois quarts d'heure.

Après la messe Mgr. de Montpellier , évéque de Liège, est monté en chaire pour prononcer l'oraison funèbre.

Après l'oraison funèbre ont eu lieu les cinq absoutes dites dans Tordre suivant : la première par Mgr. Faict, vicaire capitulaire (1) ; la seconde par Mgr. de Ram, recteur magnifique de l'Université de Louvain; la troisième, par Mgr. de Montpellier, évéque de Liège; la quatrième, par Mgr. Delebecque, évéque de Gand , et la cinquième par Son Ëminence Révérendissime le cardinal-archevêque de Malines.

L'oraison funèbre prononcée par S. G.Mgr, l'évéque de Liège a produit une profonde émotion. Le vénérable prélat l'a publiée au profit du sanctuaire inachevé de Dadizeel, monument que la piété de Mgr. Malou a voulu ériger à la gloire de Marie Immaculée. Nous aimons k donner ici, d'après la Revue catholique^ l'analyse de ce discours.

Voici d'abord le texte et un morceau de Texorde.

(I) Le digne prélat que Mgr. Malou avait demandé, peu de temps avant sa mort , pour coadjutcur et qui est devenu son successeur.

« Planxit autem David planctum hujuscemodi et » ait Doleo super te, frater mi, Jonalha, décore » nimis, et amabilis super amorem mulierum. Sicut » mater unicum aniat filium suum, ila ego te dilige- » bam. »

« David se lamenta vivement, et il s'écria : Jona- » thas, ô mon frère, je te pleure, toi le plus accom- » pli d'entre les hommes, et le plus digne d'être aimé. » Comme une mère chérit son fils unique, ainsi je te » chérissais. » (Au 2e I. des Rois, ch. I, v. 26e).

« C'est ainsi qu'un guerrier, sensible aux charmes d'une amitié vertueuse, exhalait sa douleur, à l'annonce de la mort prématurée de l'ami de son jeune âge, du compagnon d'armes avec lequel il avait combattu les combats du Seigneur et rivalisé de zèle pour le salut et la gloire de la maison d'Israël. Frappé comme David dans mes affections les plus chères, comme lui je laisse échapper de ma poitrine oppressée ces plaintifs accents de l'amitié en deuil, je ne sais que répéter ces gémissantes paroles : Jonalhas, Ô mon frère, je te pleure, toi le plus accompli d'entre les hommes, et le plus digne d'être aimé! Comme une mère chérit son fils unique, ainsi je te chérissais. Ht quel autre sentiment pourrait occuper mon cœur, quelles autres paroles pourraient s'échapper de mes lèvres, en face des cendres à peine refroidies d'un ami, que dis-je? d'un frère. Pendant près de quarante années, nos pensées et nos volontés, nos joies et nos peines ont été communes. Notre liaison avait toute la force, toute la douceur des liens du sang : nous

ne faisions qu'un cœur et qu'une âme! La mon seule pouvait nous diviser. Elle Ta fait : mon frère, mon bien-aimé frère n'est plus ï Trop certain depuis longtemps qu'il allait bientôt m'ôtre arraché, aujourd'hui que la séparation est consommée, je ne puis encore me familiariser avec l'idée de l'avoir perdu. »

L'oraison funèbre est divisée en deux parties, dont la première apprécie les mérites du savant et la seconde les vertus de l'évôque. Déroulant toute la suite de la vie de Mgr. de Bruges, l'orateur nous letaontre successivement à St.-Acheul, donnant les plus belles espérances et les dépassant toutes , puis quittant le monde où il pouvait briller, pour consacrer à Dieu sa vie entière. Il nous le fait voir ensuite à Rome , à l'Académie noble ecclésiastique et au Collège germanique, où il se forma aux vertus sévères du sacerdoce et aux traditions de la science sacrée. Reçu docteur en théologie au Collège romain, il revint en Belgique, et après un court séjour à Bruges, il fut désigné par l'Épiscopat pour enseigner le dogme à l'Université de Louvain. C'est ici que commence la carrière scientifique de l'éminent prélat; nous laissons parler Mgr. de Liège.

« Les évéques , présidés par leur éminent Métropolitain, dont je louerais ici la sagesse et les mérites, si sa présence ne m'ôtait pas la liberté de l'éloge, ouvrirent au jeune docteur une carrière plus vaste et plus digne de ses talents , en le nommant professeur de théologie dogmatique à l'Université de Louvain. Cette position, en le mettant en évidence ,

allait le révéler tout entier, et faire voir les précieuses ressources que la nature et la grâce avaient déposées en lui et qu'y avaient largement fécondées l'exercice assidu de la prière et des vertus sacerdotales, ainsi qu'une infatigable application à l'étude.

» Ouverte depuis à peine quatre ans , l'Université de Louvain , sous la haute direction des évéques qui l'avaient établie, et par le concours dévoué d'un corps professoral d'élite et du chef habile qui en était l'âme, s'efforçait, non sans succès, de reprendre la place occupée par son illustre devancière dans l'estime du monde savant et dans la confiance et le respect des peuples catholiques. Commeelle avait l'ambition de se placer à la téte du mouvement intellectuel dans toutes les parties qu'embrasse l'enseignement académique, elle salua avec bonheur la nomination du jeune docteur romain sur lequel elle fondait les plus grandes espérances et l'accueillit avec amour. Elle ne fut point déçue dans son attente. Celui-ci . répondit à cet accueil en consacrant toute l'énergie de son dévouement à cette institution, objet des ardentes sympathies de l'Église et du pays, et en lui vouant une affection filiale que rien n'a jamais altérée. Il en justifia les espérances et par sa conduite, et par son enseignement, et par ses ouvrages.

» Sa conduite, pendant toute sa carrière académique, fut ce qu'annonçaient d'abord son caractère, ses mœurs si polies et si douces , et son éducation sacerdotale. Il devint un modèle de cet esprit d'ordre et de subordination , qui, cimentant l'union entre le

chef et les membres d'un corps moral , en fait la force et en assure la perpétuité. Il apporta dans ses relations avec ses collègues l'aménité, la simplicité, la modestie qui sont le charme de la vie commune et surtout de la société des savants. Enfin il joignit à l'accomplissement de ses fonctions la piété et le zèle du bien , qui seuls exercent une influence acceptée sur le cœur de la jeunesse, et qui seuls aussi produisent dans la direction de celle-ci des résultats féconds et durables.

» Ses leçons s'élevèrent dès le début à la hauteur de leur objet et de sa réputation. Comme il cherchait a éclairer ses élèves et non à les éblouir, à leur communiquer la science et non à faire ostentation de son savoir, il résolut de suivre la lumineuse méthode et d'atteindre avant tout la solidité d'enseignement qui ont valu tant de succès aux anciennes écoles et qui font la réputation de celle où il a été formé. L'exécution du plan n'était point au-dessus de ses forces : il avait la pénétration d'esprit , l'érudition , l'habitude de la dialectique nécessaires pour rivaliser avec de tels maîtres et égaler de tels modèles. Il réunissait tout ce qui assure le succès du professeur : il était doué d'une rare promptitude d'intelligence pour concevoir les plus hautes questions dogmatiques, et d'une admirable lucidité d'exposition pour les faire saisir clairement à ses auditeurs ; son zèle pour leur communiquer la science égalait son ardeur à l'acquérir; la piété et l'humilité lui attiraient d'amples lumières et fécondaient la parole. »

Le vénérable prélat fait ensuite connaître la méthode suivie par Mgr. Malou dans l'enseignement de la théologie. Il loue son éloignement pour les innovations et les compromis, sa fidélité à suivre les traces des SS. Pères et des princes de l'école , pour s'élever avec eux aux plus sublimes spéculations sur les dogmes.

La théologie, nous tenons à le faire remarquer, est une science d'autorité; elle n'a point, comme d'autres sciences , sa base dans les découvertes de l'esprit humain et dans les spéculations de la raison; elle s'appuie sur la parole immuable de Dieu, confiée à l'Église comme un dépôt sacré qu'elle doit trans-' mettre à toutes les générations, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. En théologie donc la nouveauté est le cachet de l'erreur, et célui qui cultive ou enseigne celte noble science doit avant tout s'identifier avec la doctrine de l'Église et en pénétrer le sens et l'esprit. Le choix libre des opinions ne commence que là où les écoles catholiques se divisent sur des questions que l'autorité compétente n'a pas voulu trancher. — Les spéculations sur les dogmes sont une partie importante de la théologie; en faisant ressortir les splendeurs et les sublimes harmonies de la doctrine catholique, elles sont utiles pour ramener à la foi ceux qui doutent , et elles procurent d'ineffables jouissances à ceux qui ont le bonheur de croire. La théologie spéculative fut cultivée avec amour par les SS. Pères et les scolastiques, principalement par S. Augustin, S. Anselme, S. Thomas,

S. Bonaventure. Ces grandes lumières nous montrent les règles à suivre et les écueils à éviter. En s'écartantde ces règles, des théologiens, heureusement peu nombreux et étrangers à la Belgique, dénaturent, sans le vouloir, le vrai sens et la légitime interprétation de plusieurs dogmes. Trop confiant dans les lumières de la raison, ils veulent atteindre ce qui n'est pas accessible à l'esprit humain et ils dépassent les bornes qu'il n'est jamais permis de franchir. Dans leur témérité , ils combattent l'antique méthode des écoles catholiques et renseignement des plus illustres docteurs, que l'Église elle-même vénère pour l'admirable sagesse de leur doctrine et la sainteté de leur vie ; ils osent dire que les décisions doctrinales des Congrégations romaines sont un obstacle au progrès des sciences. Le bref à l'archevêque de Munich est pour ces théologiens un grave et salutaire avertissement (1).

L'oraison funèbre donne un aperçu des œuvres de Mgr. Malou et fait connaître la part qu'il prit à la définition dogmatique de l'Immaculée Conception. Nous citons cette page, si glorieuse pour la mémoire de l'illustre défunt.

« L'immortel Pontife, dont les âges les plus reculés célébreront le règne glorieux et par les grandes choses qu'il a accomplies et par les grandes épreuves qu'il supporte avec tant d'héroïsme, Pie IX, avait invité une partie des Ëvêques du monde catholique

f\) Voyez, la Revue catholique, 1864 , p. 244.

à se réunir à Rome pour prendre pari à la définition du dogme de l'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge, Mère de Dieu. L'Évêquc de Bruges, l'un des plus jeunes membres de cette vénérable assemblée, émit son avis dans l'examen de cette grande question et fit admirer de tous sa profonde science et sa limpide parole , son dévouement au Saint-Siège et sa piété envers Marie. Il recueillit des félicitations unanimes et empressées de la part des Cardinaux et Ëvêques, ainsi que des éminents théologiens qui siégeaient avec eux. La sagesse et la science dont il avait fait preuve dans l'exposition de son sentiment lui valurent une récompense plus flatteuse encore que ces applaudissements : elles le grandirent singulièrement dans l'estime et dans l'affection du Souverain Pontife.

» J'en ai recueiin, de la bouche même de Sa Sainteté, un témoignage si glorieux pour mon ami, que je ne puis m'empécher de vous en faire confidence. Quelques années plus tard, j'étais à ses sacrés genoux, pour lui rendre compte de l'administration de mon diocèse et lui demander de me bénir. Le Saint Père, connaissant l'étroite intimité de mes rapports avec mon collègue de Bruges, me parla de son affection pour lui, et rappelant avec une ravissante expression de bonheur la solennité qui avait amené celui-ci à Rome : Monseigneur Matou, ajouta-t-il, s'est fait te plus grand honneur en cette circonstance; son talent et son attachement au Saint-Siège ont brillé aux yeux de tous. L'ouvrage qu'il a publié depuis est

un monument durable de sa science et de sa piété envers ta Bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, »

Voici le début de la seconde partie.

« Nous avons devancé le cours des années , afin d'envisager d'un seul coup d'œil, dans la vie de Mgr. Malou, la carrière fournie par le savant; en revenant sur nos pas, nous touchons au moment où il abandonne sa chaire. Ce n'est point sans regret qu'il s'en sépare, qu'il sort de l'arène où il a fait ses premières armes et cueilli des palmes si glorieuses, qu'il dit adieu à la douce solitude où il a goûté deux lustres de calme, de paix et de bonheur. Pendant ces deux lustres, l'Université, qui a grandi en prospérité par le dévouement et l'habileté de ses chefs, et en gloire par l'éclat du talent de ses professeurs et des succès de ses élèves, a acquis de nouveaux titres et à son estime et à son affection. Séparé d'elle, il lui gardera ces sentiments, et le dernier acte que signera sa main mourante, ce sera un appel à son vénérable clergé en faveur de deux choses qu'il a aimées d'un grand amour, — le Saint-Siège et l'Université catholique.

» La Providence élève le professeur de Louvain à de plus hautes destinées. Elle lui avait ménagé d'abord une position où le savant put révéler sa grande intelligence et multiplier ses talents; elle lui ouvre maintenant une carrière nouvelle où l'apôtre fera admirer son zèle et doublera sa couronne. Jean-Baptiste est appelé à l'épiscopat. »

Dans cette seconde partie, le vénérable prélat retrace avec une douce éloquence l'apostolat de Mgr.

de Bruges : sa sollicitude pour toutes les institutions charitables , ses soins donnés à l'instruction de la jeunesse, son affection pour ses prêtres, son infatigable activité dans l'administration d'un vaste diocèse, ses vaillantes luttes contre les ennemis de la religion, sa charité envers les pauvres, sa tendre piété et sa grande dévotion envers la sainte Vierge, et sa patience. Forcé de limiter nos citations, nous terminerons par le passage qui se rapporte à cette dernière vertu.

a Pour comprendre l'héroïsme de la patience de Mgr. Malou et le mérite de sa résignation, il faut l'avoir vu aux prises avec la douleur, il faut avoir été témoin de son long sacrifice et avoir recueilli ses admirables sentiments. Si les tortures du mal qui le tenaillait arrachaient des gémissements à la nature, jamais elles n'arrachèrent un murmure à son cœur, une plainte à ses lèvres. Priait-il Dieu d'éloigner de lui le calice de la souffrance : il subordonnait sa prière à la volonté divine. Lui demandait-il de prolonger sa vie : c'était à la condition de supporter encore pour sa gloire le poids du jour et de la chaleur. Si, en proie aux tortures du corps, il éprouvait , comme l'Apôtre en proie aux angoisses de l'esprit (1), un dégoût subit de la vie, il s'écriait aussitôt : Mais que la volonté de Dieu se fasse ! Quelle énergie! quelle sérénité dans cette grande âme! A peine le mal lui laissait-il quelques instants de re-

[i) 2 ad Cor. c. i. v. 8.

lâche, il les consacrait aux affaires du diocèse, et il les traitait avec autant de calme et de force de jugement, que s'il eût été en pleine santé. Il rouvrait ses livres, il reprenait ses travaux scientifiques , il écrivait de solides et lumineux traités pour la défense du Saint-Siège et de nos droits religieux. Que de fois nous l'avons vu, saisi par un accès subit de souffrance, interrompre un entrelien sur des questions d'administration, de science ou de piété, puis , l'accès cessant, et après une interruption parfois assez longue, reprendre la conversation ou le raisonnement à l'endroit môme où il l'avait laissé. Mais ces traits ne retracent qu'imparfaitement encore ses dispositions intérieures. Depuis deux ans, rien ne pouvait distraire sa pensée de l'éternité qui s'ouvrait devant lui, du ciel où il avait hâte d'entrer. 11 aspirait, comme l'Apôtre, après la dissolution des liens de la chair, après son union éternelle avec Jésus- Christ, et ces aspirations se traduisaient en admirables élans d'amour de Dieu. Les approches de la mort n'altérèrent point ce calme, cette sérénité : elles rendaient même plus vives sa charité et son espérance, et remplissaient son cœur de joie. Je me réjouis, ne cessait-il de répéter, je me réjouis des paroles qui m'ont été dites : Nous irons dans la maison du Seigneur (t)! Après l'une de ses dernières crises, il s'écriait : Le combat est fini, bénissons Dieu et récitons l'hymne d'actions de grâces et de triomphe. C'est dans ces sentiments qu'il expira. »

(1) Ps. CXXI, v. «.

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