‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain (volume 3)Chapitre 15 sur 19 · I.oqurla prompta nec sine venere in puLIico · texte numérisé non relu

I.oqurla prompta nec sine venere in puLIico

Baron De Reiffenberc.

Il y avait , à l'hôtel de ville de Louvain, le 28 Novembre de Tannée 1599, une cour étincelante et nombreuse. C'était celle de l'archiduc Albert et de l'infante Isabelle, sa royale épouse. Enfin la Belgique voyait en eux , non plus des gouverneurs-généraux, mais des souverains. Le vieux Philippe II tenait d'autant plus aux Pays-Bas qu'ils lui avaient coûté plus de peines. Quarante ans de guerres et de troubles sanglants n'avaient pu en effet remettre les Belges sous son obéissance. En 1596 , il avait confié à l'archiduc Albert, son neveu, cardinal de Tolède , le soin de pacifier ces malheureuses contrées. Déjà , quoique fort jeune , dans sa vice-royauté du Portugal nouvellement conquis, Albert avait montré de la sagesse et des talents politiques. Ces talents ne suffirent pas en Belgique , où il fallait combattre à chaque instant. Dans le but tardif de contenter les esprits qui ne pouvaient s'accoutumer au gouvernement espagnol , Philippe II se décida en 1598 à détacher les Pays-Bas catholiques de sa couronne. 11 en fit un état à part, indépendant , qu'il donna pour dot à sa fille Isa-

belle-Clairc-Eugénie , et il se résolut à la marier à l'archiduc Albert. Ce prince avait besoin pour une telle union de doubles dispenses; il épousait sa cousine, et il était cardinal. Le roi d'Espagne obtint tout de Rome , pour une disposition qui devait mettre fin à tant de guerres. Albert, relevé de ses vœux, déposa sa robe et son chapeau de cardinal aux pieds de Notre- Dame de Hal ; après quoi, reprenant le costume de chevalier et laissant au cardinal André d'Autriche le soin de gouverner les Pays-Bas en son absence , il partit pour la célébration de son mariage , qui eut lieu à Valence le 18 Avril 1599.

L'archiduc Albert avait quarante ans ; sa figure était froide et réservée. L'infante Isabelle venait d'entrer dans sa trente-troisième année. Elle était grande , un peu maigre , mais elle avait des yeux noirs expressifs et la peau très-brune; du reste une beauté plus qu'ordinaire. C'est elle que la satyre Ménippée représente dans ces vers :

Pourtant, si je suis brunette , Ami , n'en prenez émoi ; Car autant aimer souhaite Qu'une plus blanche que moi.

Mais malgré sa peau basanée, et quoique déjà surannée, comme disaient les rimeurs d'alors, l'infante Isabelle était une princesse recommandante par sa sagesse, sa piété profonde et ses vertus. Elle était accoutumée à la guerre, aux expéditions , à la chasse , à la fatigue et aussi aux travaux de cabinet. « C'était, dit Brantôme,

» une princesse de gentil esprit, qui faisait toutes >. les affaires du roi son père et y élait fort rompue. » Aussi l'y nourrissait-il fort. » Philippe II l'appelait la lumière de ses yeux. Longtemps il avail espéré la voir reine de France. Il avait môme proposé au roi de Navarre (depuis lîenri-le-Grand ) de répudier Marguerite de Valois pour épouser l'infante , qui , alors (en 1584) avait dix-huit ans. Mais les Français ne se montrèrent pas disposés à entrer en quelque sorte sous la protection de l'Espagne; et après bien des négociations, des guerres, des efforls divers, Philippe II % comme nous l'avons dit, s'était décidé à la marier enfin à son cousin Albert et à remployer comme instrument politique à la soumission des provinces belges , qu'il renonçait à réduire par la force.

Mais il fallaittoute la constance d'Albert et d'Isabelle, à qui du moins cette qualité était commune , pour ramener le calme dans nos belles contrées. Les premières années de leur règne furent de longues et furieuses guerres. Albert , quoiqu'il eût été homme d'église , était brave; plusieurs faits le témoignent; et sa cuirasse , que l'on conserve au musée de Bruxelles , porte l'empreinte de quatre coups de mousquet, qu'il reçut au long siège d'Ostende. C'est pendant ce siège , que l'infante , compagne assidue de son époux jusque dans les camps , donna ses diamants aux soldats qui se révoltaient parce qu'on ne les payait point ; c'est là aussi que, fatiguée de la résistance que lui opposait Ostende , et comptant sur un surcroît de forces qui lui était parvenu, elle fit vœu de ne point changer de linge

qu'elle ne fût maîtresse de la place; elle tint le serment , et le siège ayant duré plus de trois années , le linge que portait la princesse acquit cette couleur fauve, qui de son nom est appelée encore couleur Isabelle.

Mais en empiétant sur l'avenir, pour faire connaître les personnages qui nous occupent, nous nous écartons de l'époque que nous avons posée. Mariés le 18 d'Avril 1599, Albert et Isabelle avaient fait leur entrée à Bruxelles avec magnificence , le 6 de Septembre. Quoique nommés souverains par Philippe II, il fallait dans ce pays de liberté qu'ils fussent reconnus comme tels; les Etats, attentifs au maintien des privilèges publics , avaient mis du temps à la rédaction de la formule du serment réciproque que devaient se prêter les souverains et les peuples. L'inauguration des archiducs, c'est le nom que prirent Albert et Isabelle , ne fut célébrée à Louvain qu'à la fin de Novembre. Elle n'eut lieu à Gand qu'en 1600.

Isabelle et son époux aimaient les sciences et les arts ; ils se montraient favorables à l'industrie et au commerce. Mais leur piété rigide et la sévérité de leurs mœurs promettaient de leur part un gouvernement austère. Beaucoup d'hérétiques et de coupables gémissaient dans les prisons. Ils pouvaient attendre des nouveaux souverains une justice complète, selon les lois d'alors, mais point de grâces; et dans les circonstances qui entouraient le naissant pouvoir des archiducs, il eût fallu de l'indulgence surtout, pour fermer toutes les plaies.

La cour des archiducs était donc rassemblée après la messe, ce qui était un devoir de tous ies jours, dans la plus grande salle de l'hôtel de ville de Louvain. C'était , comme on le dit, le 28 de Novembre. Le temps était sombre et pluvieux ; il était neuf heures du matin; et la nombreuse assemblée, avec des princes peu amusables, contemplait la perspective d'une journée d'ennui , lorsqu'Albert demanda doucement : — Qu'y a-t-il à connaître dans cette ville?

— Mais l'Université, Monseigneur, répondit le bourgmestre de Louvain. Elle a vu Charles-Quint sur ses bancs.

— Et maintenant , ajouta le comte de Fuentès, elle compte, parmi ses professeurs , Juste-Lipse.

— Je connais ce grand nom, dit Isabelle. Mon père lui a conféré le titre de son historiographe. N'est-il pas de Brabant ?

— Oui madame, répondit le bourgmestre. 11 est né à Isquc, entre Louvain et Bruxelles, il a maintenant cinquante-deux ans. Sa famille était noble et riche ; son oncle Martin fut l'ami d'Erasme. A dix ans , au collège d'Ath, il fit des vers latins qui eurent de l'éclat.

— A dix-neuf, poursuivit le comte de Berg, il publia son livre des diverses leçons, variarum leclionum, où l'on admire une latinité pure , une élégance de style qui semblent appartenir aux beaux temps de la langue des Romains.

— Je L'ai lu , dit Isabelle. On le croirait de Cicéron. Ce livre n'était-il pas dédié au révérend cardinal de Granvelle?

— Précisément, madame.

— Je fais cas , dit Albert de son commentaire sur Tacite.

— C'est un prodige que cet ouvrage , répliqua le comte de Fuentès. Aussi l'a-t-on déjà réimprimé dix fois.

— Je lui préfère pour mon compte , dit Isabelle, le traité de Mililid Romand ; mais sa politique ne me parait pas excellente.

— Ii en a fait cependant, répondit Cabbeliaw ( c'était un capitaine flamand ). N'a-t-il pas pris parti pour le duc de Leicester, quand la reine Elisabeth nous envoya ce seigneur, avec l'espoir que nous nous ferions anglais ?

— Oh ! dit Albert , ce sont des choses qu'il faut oublier. Nous sommes persuadés que Juste-Lipse ne se souvient guère lui-môme de ses petits égarements.

— Il a pourtant bonne mémoire, dit en souriant le comte de Berg. Car on dit qu'en étudiant Tacite il est parvenu à le savoir par cœur tout entier. On conte même qu'un jour il s'obligea à réciter, mot pour mot , tous les passages qu'on lui désignerait de cet écrivain célèbre , consentant à être poignardé , dans le cas où il ne les rapporterait pas fidèlement.

— De tels hommes font de si hautes exceptions, qu'on ne saurait trop les ménager, dit l'archiduchesse.

— C'est l'honneur du pays, madame, continua le comte de Fuentès. Aussi voyez tout ce qu'on a fait pour nous le ravir ! A Vienne, on n'a pas épargné les séductions ; à léna , où il professait , il y a vingt-cinq

ans, l'éloquence et l'histoire, les princes de Saxe- Cobourg lui ont fait les offres les plus honorables. A Leyde, on lui proposait pour le retenir des montagnes d'or. Il y a six ans , pendant qu'il était à Liège , le pape Clément VIII à Rome, le sénat de Vénise , le roi Henri IV à Paris , Ferdinand de Médicis à Florence , ^'académie de Pise lui envoyèrent des ambassadeurs, c'est à peu près le mot que je dois employer. L'amour de la patrie l'emporta dans le cœur de Juste-Lipse. 11 préféra une chaire d'histoire ancienne à l'Université de Louvain ; et il l'occupera jusqu'à sa mort.

— Et sans doute , dit Albert , il est revenu de ses erreurs religieuses ?

— En doutez-vous , répliqua Tlnfante? N'a-t-il pas abjuré à Mayence tout qui pouvait se trouver entaché d'hérésie dans ses écrits et dans ses actions , du temps qu'il vivait au milieu des hérétiques? Et n'écrit-il pas h présent l'histoire des miracles de Notre-Dame de Hal ? Quand se donnent les leçons d'histoire ancienne ?

— A l'heure qu'il est v madame , répondit le bourgmestre Muyen de Louvain.

— Messieurs, reprit Isabelle, en élevant la voix, nous allons visiter ce qui est plus rare qu'un monument , un grand homme. Notre désir est que toute la cour assiste avec nous à une leçon du docteur Juste- Lipse, sur les mêmes bancs où s'est assis Charles Quint, notre aïeul auguste.

L'assemblée salua tout entière avec satisfaction ; elle voyait là du moins une distraction d'une heure. Les

( es )

archiducs et leur suite , les chevaliers de la Toison d'or, les ducs, les marquis et les comtes, les dames d'honneur et les capitaines, le bourgmestre et les notables de la ville, deux cents personnes environ plus ou moins chamarrées de soie , d'or et de velours , ornées de plumes, de colliers, de diamants et de dentelles , se rendirent à l'Université , précédées par un corps de musique , escortées de la foule curieuse.

Les portes du temple des sciences, fondé par Jean IV, duc de Brabant, s'ouvrirent tout entières devant le noble corlége, et la cour d'Isabelle pénétrait dans l'enceinte , alors silencieuse , quand Juste-Lipse , à qui la musique faisait mal , demanda la cause de tout le bruit qu'il entendait ?

Pour toute réponse , il vit paraître les archiducs et leur suite nombreuse. Le bourgmestre lui dit que leurs altesses désiraient assister à sa leçon. Le silence de l'école ne fut pas autrement troublé. Isabelle et sa c our saluèrent sans dire un mot; le professeur, sans descendre de sa chaire, se leva et posa sa toque. Il savait que les hommes supérieurs allaient alors de pair avec les souverains. Il se rappelait que , dans une cérémonie publique, l'empereur Charles-Quint avait donné la droite au recteur magnifique de Louvain. Il salua cependant , en inclinant la tête vers ses nobles auditeurs , pendant que ses nombreux élèves qui chérissaient leur maître, se pressaient pour faire place à la cour.

Juste-Lipse était d'une taille moyenne ; il avait le front large et élevé, l'œil vif; il maigrissait en vieil-

lissant , la couleur de son teint révélait le commencement de la maladie de foie qui devait bientôt le mettre au cercueil. Il était vêtu d'une simple robe à larges manches. H avait devant lui , dans un petit vase blanc , une tulipe ; car il se plaisait à cultiver ces fleurs ; son chien Saphir était assis avec recueillement au pied de sa chaire.

La leçon de Juste-Lipse n'avait été arrêtée que par un léger mouvement de quelques minutes ; tout était redevenu calme ; seulement l'auditoire avait changé de face.

Au moment où la cour avait paru, le professeur expliquait à ses élèves la belle retraite desdii mille, écrite par Xénophon , qui en avait été le héros. Au lieu de poursuivre cette matière devant les archiducs , il se leva de nouveau , et prenant en main le livre de Sénèque De la Clémence , il lut ce passage remarquable où la vertu qui pardonne est présentée avec chaleur comme capable d'élever l'homme jusqu'aux dieux. Lipse en public parlait avec âme , avec éloquence , avec grâce ; tout le feu de son génie l'inspira, il commenta magnifiquement un texte si convenable à la circonstance ; il fit voir que la clémence était la seule vertu spéciale qui pût distinguer les grands des autres hommes : — Eux seuls ont le bonheur de pouvoir l'exercer , dit-il , eux seuls peuvent vaincre leurs ennemis à force de bienfaits !

Il peignit l'autorité qui comprime les cœurs, et la bonté qui les gagne, la justice qui glace les peuples, le pardon qui les réjouit et les ranime. 11 fit un suave

tableau de la sérénité qui entoure une âme douée de clémence, du doux sommeil qui repose un cœur bienfaisant ; il montra la mort sans agonie , sans épouvante, sans effroi, sans laideur, au terme d'une vie généreuse. 11 releva encore la sublime morale du philosophe païen , en la renforçant de la doctrine surhumaine et des paroles augustes de l'Évangile.

— Dieu ne serait pas Dieu , dit-il, si sa clémence n'égalait son immensité ; et Satan ne serait plus le démon, si la clémence pouvait entrer dans son cœur. Aussi parmi les souverains , ceux-là seuls seront grands devant les hommes et seront élus devant Dieu , qui auront mesuré leur clémence à l'étendue de leur pouvoir...

Le professeur s'arrêta. La leçon était terminée ; la cour se retira , pénétrée , grave , sérieuse. Le soir de ce jour là, l'archiduc Albert nomma Juste-Lipse membre de son conseil d'état. Il signa , avec Isabelle , les lettres de grâce de trois cents Brabançons condamnés, qui ielendemainvirent s'ouvrir, émerveillés, les portes de leurs prisons ; le 30 Novembre , ils allèrent en corps remercier Juste-Lipse; tous les ans, à pareil jour, ils lui portèrent jusqu'à sa mort un bouquet de tulipes éclatantes. — Mais en l'année 1606, ils le déposèrent sur son tombeau.

Colin de Plancy.

TABLE-

Série historique des docteurs de la faculté de Droit ; supplément aux fastes académiques de Valère André. 5

Notice sur Hubert Collin , dernier régent du collège de la très-sainte Trinité. 24

Lettre de M. Racpsaet à son ancien professeur M. Collin ; hommage rendu par M. de Fonlanes à l'Université de Louvain. 28

Notice sur le professeur G. Bucsen. 50

Notice sur M. P. B. Vanderlinden , ancien professeur à l'Université de Louvain. 57

Notice sur MM. Van Brabant et Bayard, anciens professeurs à Louvain. 43

Àdriani VI ponlificis maximi prœconium , oratio quam in solemni prœmiorum distributione collegii lit. hum. Alticollensis , die nonamensis Augusti 1842, habuit Alphonsus De Bêcher, rhetorices alumnus. 45

Une leçon de Juste-Lipse. 58

AJVALECTES

PUBLIÉS PAR

P. F. X. DE RAM

LOUVAIN , CHEZ VANLINTBOUT ET VANDENZANDE ,

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