IMPRIMEURS-LIBRAIRES DE L'UNIVERSITÉ
NOTICE SUR NICOLAS CLEYNARTS DE DIEST , SON ENSEIGNEMENT, SES OEUVRES ET SES VOYAGES.
La vie de la plupart des hommes de leltres du XVI e siècle a été une vie d'agitation et pour ainsi dire une lutte continuelle. Ce n'était pas seulement dans le domaine des questions religieuses que se manifestait la hardiesse des intelligences inquiètes, poussées dans la voie du doute par un désir immodéré d'innovation : une crise semblable , conséquence naturelle du mal qui travaillait la société entière, se faisait sentir dans toute3 les branches de la science dont les principes étaient contestés ou dont les méthodes avaient besoin d'être renouvelées. Telle était la source de l'activité inouie qui s'était emparée des esprits dans toutes les parties de l'Europe latine, et quand éclata la révolution littéraire qui avait eu l'Italie pour foyer principal , les Pays-Bas en éprouvèrent les premiers effets et les docteurs de leurs écoles célèbres ne purent s'abstenir de descendre dans l'arène delà discussion. On ne peut parcourir la vie de l'un ou de l'autre des savants de cette époque sans être frappé des vicissitudes imprévues dont elle a été remplie; si jamais le génie a dû être expié par le malheur, le siècle qui acheva le mouvement de la Renaissance en
offre de grands et de nombreux exemples. La carrière plus paisible des lettres ne fut point alors un asile ouvert aux âmes froissées par l'esprit querelleur du temps ; elle engagea le plus souvent ceux qui la suivirent dans des controverses interminables ou bien elle les entraîna dans de tristes et violentes rivalités. Quand un homme lettré n'avait pas d'ennemis, ce qui a toujours été bien rare, son esprit ardent remportait hors de son pays, et c'était presque toujours au prix de l'exil et de souffrances cachées à la postérité qu'il tentait de réaliser un de ces grands projets que les contemporains n'ont compris que trop rarement , mais qui attestent chez leur auteur une haute puissance de générosité et de dévouement. .> La Belgique avait ouvert au XVI e siècle les portes de l'Université de Louvain à la jeunesse des pays voisins, et elle avait en même temps donné l'accès de son académie aux célébrités étrangères ; mais, comme s'il devait y avoir échange de bons services entre toutes les nations chrétiennes, elle laissait à ses propres Gis la liberté de porter au dehors l'usage de leurs talents. Il y avait toutefois un lien indestructible qui rattachait le voyageur ou Pémigrant à sa terre natale : c'était l'éducation nationale qu'il avait reçue pendant un long séjour au milieu des écoles de Louvain, et, s'il y avait enseigné même pendant peu d'années, il ne cessait point de lui appartenir; il lui rapportait ses succès, il lui vouait ses découvertes, et l'Université qui pouvait le compter encore au nombre de ses citoyens conservait ainsi à la patrie un enfant toujours fidèle.
Parmi les noms belges que l'antique institution peut alors revendiquer dans l'histoire des lettres se trouve celui de Cleynarts , qui lui a donné les prémices de son savoir et qui , comme on le verra plus loin , lui destinait les fruits mûris de ses longues et habiles recherches. La vie de Nicolas Cleynarts, appelé Clenardus dans la langue scientiflque d'alors, est partagée en deux périodes dont la seconde se passa en Espagne et fut consacrée comme la première à de laborieuses études. Quoique l'examen de ses travaux littéraires qui appartiennent au temps de son séjour à Louvain soil plus particulièrement l'objet de cette notice, il ne sera pas déplacé de jeter un coup d'œil sur la seconde partie de sa carrière pendant laquelle il s'efforça de donner aux connaissances philologiques un accroissement et une application qui devaient tourner au profit de la science comme à la défense du christianisme. Cleynarts a été non seulement grammairien , philologue, linguiste, mais encore voyageur missionnaire , comme l'on dirait aujourd'hui : sans étudier d'une manière complète les plans qu'il avait conçus pour la conversion des Musulmans par les armes de la science chrétienne, il ne sera pas inutile de dire ici quel but prochain il assignait à l'étude approfondie de l'hébreu et à la connaissance familière de l'arabe. C'est pourquoi, après une appréciation des ouvrages qu'il a composés dans l'intérêt de l'enseignement , c'est au texte de ses lettres qu'il importe d'emprunter le récit de ses voyages et l'exposition de ses vues ; ce recueil qui est au nombre
des monuments précieux de l'époque a fourni la plu part des faits curieux mais peu connus qui vont être racontés (1). 1
Nicolas Cleynarts naquit le 5 Décembre de Fan 1495, comme il nous l'apprend lui-môme (2), à Diest, ville des frontières du Brabant, voisine de la Gampine : Il ne rougit jamais de son pays natal et jusque dans les palais de l'Espagne il conserva dans ses manières et ses mœurs la simplicité qu'il tenait des habitudes du foyer domestique; il allait même au devant des railleries de la noblesse espagnole, disant, pour se défendre d'adopter des usages nouveaux , qu'il était de la Campine {Campiniensis) (5). Le jeune Cieynarls fit sans doute ses premières études dans un des collèges de Louvain qui était si proche du séjour paternel, et de bonne heure il se destina à l'état ecclésiastique. Il entrait dans les vues de ses parents de le retenir auprès d'eux en obtenant pour lui la cure de l'église des Béguines; mais un compétiteur se présenta et engagea pour la possession du bénéfice un procès qui ne dura pas moins de huit années (4) : Cieynarls qui souffrit alors des lenteurs de la justice et s'impatienta plus d'une fois contre le mauvais
(1) La nouveauté de ces faits et la rareté 1 dos Epistolta de Cleynarts semblent exiger la citation fréquente du texte faite ici d'après l'édition de Plnntin , Anvers , 1 560 , la dernière donnée en B Igique.
(2) Epist. lib. II, p. 9oi-aoa.
(3) Enist. ib , p. 243.
(4) Episl.lib. I, p. 5o, lib. II, p. a3o-33.
vouloir des hommes de loi , ne se réserva que la plaisanterie pour vengeance, déchargeant en toute occasion sa mauvaise humeur contre les procureurs, comparant ironiquement sa cause inextricable à la guerre de Troie soutenue aussi pendant dix ans pour la belle Uélène. Fatigué des controverses du barreau, Cleynarts « livra les Béguines à son adversaire » et malgré les instances des siens prit la fuite pour étudier désormais à son aise (1). Cest alors sans doute qu'il revint sur les bancs de l'Université, et l'on peut croire qu'il assista dans les années 1518 et 1519 à l'établissement du fameux collège des Trois-Langues fondé par Jérôme Busleiden ( collegium Trilingue Buslidianum ). Cleynarts connut cette institution dans sa première splendeur, et il profita des leçons des premiers maîtres qui y enseignèrent, Adrien deBarland pour le latin, llutger Uescius pour le grec, Jean Van Campen ou Campensis pour l'hébreu : voilà les noms qu'il cite plusieurs fois avec vénération dans ses lettres. Peu après, l'an 1520, Cleynarts fut admis à enseigner les langues soit en public soit en particulier avec le consentement du Becteur et de l'Université, consentement alors exigé de tout docteur, licencié ou bachelier pour le droit de lire ou de discuter (2) ; on a lieu de croire que Cleynarts aura plus tard donné des leçons au collège des Trois-
(l) Kpist lili. Iï , p. ?3->. Traditis B -ginis ndversario (■*) VbI. André*, Fasti Academici , p. 35*7, de lectionibu» priva, tint se publicè liabcudis ( cd. Lov. x65o ).
( io )
Langues qui venait d'être Incorporé à la faculté des arts, quoique son nom ne se trouve nulle part dans l'histoire des professeurs de ce collège. Il est plus vraisemblable qu'il aura donné aussi des leçons publiques de grec ou. d'hébreu dans le collège d'Houterlé (collegium Houterlaeum ) où il habitait (1), et cela sans concurrence aux leçons de ses anciens maîtres Hescius et Campensis.
Cleynarts entreprit encore d'autres études que celle des langues pendant son séjour à Louvain; il cultiva la théologie sous J. Latomus (2), un des adversaires les plus énergiques des doctrines de Luther , et il conserva jusqu'à la fin de sa vie une grande confiance dans les avis de ce docteur à qui il ne manqua jamais dans la suite de faire part de ses projets. Cleynarts avait aussi contracté avec Louis de Blois une amitié intime pendant le temps qu'ils avaient passé ensemble dans un des collèges de l'Université; il voua dès lors à son ami une légitime et respectueuse admiration et plus tard il alla revoir l'abbé de Liessies méditant dans la retraite une réforme de la vie ascétique. Dans Louvain même, Cleynarts prit particulièrement à cœur les progrès de l'étude des langues savantes dont l'importance était sentie par les meilleurs esprits , et dont la culture était considérée sur-
(i) Eput. p 220 : uAgtbam Lofa&it in collegio 8cholasttci, in quo praeter nos provealibus annuis alilos , convictorcs etiaro quatuor lict'bat ndmittere. » — Cfr. Fasti Acad. p. 3oa.
(a) Jacquet Maison , de Cambron rn lîainnut.
tout comme auxiliaire de l'érudition théologique : l'exemple de Louis de Blois écrivant quelquefois des lettres dans les trois langues, latine, grecque, hébraïque (1), prouve comment une certaine partie du public lettré entendait l'usage familier de ces idiomes. Après quelques années passées dans l'enseignement, Cleynarts sentit la nécessité de fournir le secours de bons livres à ceux qui abordaient ce genre d'études, et puisque l'un de ses plus beaux titres de gloire est d'avoir donné une forme élémentaire aux principes grammaticaux des langues de l'antiquité , c'est le lieu de parler des ouvrages qu'il a composés à cet effet et dont la science des générations suivantes n'a pas méconnu la portée. Une analyse détaillée de ces livres ne peut trouver place ici ; elle exigerait d'ailleurs une comparaison critique de chacun d'eux avec les œuvres semblables des contemporains , et une aussi courte biographie ne comporterait guère l'histoire raisonnée de plusieurs branches de l'érudition. Aussi sufïira-t-il de signaler brièvement le mérite des ouvrages classiques qui ont assuré la renommée de Cleynarls.
Le jeune savant de Diest avait déjà professé l'hébreu pendant plusieurs années à Louvain (2), quand il songea à venir en aide à la mémoire de ses auditeurs par une suite de tables qui renfermassent les formes et les paradigmes de la langue sacrée. C'est en 1529,
(i) Episi. lib. II, p. aafl.
(?) Epiit. \\h I , p. -J2.
au mois d'Avril, qu'il fit imprimer à Louvain sa Tabula in grammaticam hebrœam , en lui donnant le titre hébreu : pIlp^H ffi*? ( c. d. tableau de
l'art grammatical), et en les faisant précéder d'une courte mais précieuse introduction sur la valeur et les sublimes beautés du texte original de la Bible. Le livre remplit le but qu'il s'était proposé, de présenter le mécanisme de la langue en un seul coup d'oeil et « comme dans un miroir, » et de permettre après une étude assidue des tableaux pendant deux mois de poursuivre la besogne sans le secours d'un maître (1). L'excellent usage de pareilles tables fut bien compris par d'autres hébraïsants de la même époque , et ils ne dédaignèrent pas de les reproduire avec les corrections nécessaires (2). En conservant le fond du livre, l'éditeur de Cologne, J. Isaac en changea la disposition pour donner toujours la première place aux règles et placer seulement en second lieu les paradigmes et les exemples (3). Sans parler des réimpressions, qu'on en fit encore dans la suite des temps, il faut attribuer aux Tables de Gleynarts le mérite de la nouveauté et h leur auteur celui de l'invention : il ne pouvait prendre pour modèles les grammairiens juifs dont le système est compliqué,
(i) Fin de la proface latine de Clpynarls.
(?) I.a i« édition retouchée est cellr ào Cinqarbres ( Qninqnarboreus), professeur au collège de France, Paris, |55». (3) i5Gi , ed. tertia , in epis». nuncup.
et il ne voulait pas non plus, sans doute par égard, corriger l'ouvrage de Campensis extrait des divers traités d'Elias Levita sur la grammaire hébraïque (1); c'était une méthode nouvelle, une découverte utile, que de proposer facilement aux yeux ce qui devait être conûé à la mémoire. H faut en outre savoir gré à Cleynarts d'avoir porté aussi loin ses vues dans l'emploi de l'hébreu suffisamment approfondi : il veut que les chrétiens se servent d'un tel instrument pour pénétrer dans la connaissance du Talmud qui doit fournir une réfutation péremptoire des erreurs de la Synagogue; il souhaite aussi que les théologiens sachent assez bien l'hébreu pour combattre de vive voix les Juifs et obtenir ainsi des conversions plus sincères que le glaive ou le feu ne peut en arracher ( 2). Telles sont les idées de prosélytisme que Cleynarts nourrissait au milieu de ses patientes études, et sous l'empire desquelles il avait deviné la haute utilité de la langue arabe : il conçut le projet de l'apprendre à fond quand il n'était encore qu'au début de sa carrière dans les écoles de Louvain ; mais comme la réalisation de ce projet appartient à une autre partie de sa vie, il semble préférable pour en parler d'attendre l'arrivée de Cleynarts sur le sol de l'Espagne.
Une année seulement après la publication de ses tables hébraïques, Cleynarts fît paraître à Louvain sa grammaire grecque sous le titre à'Instiluliones
(i) Grammalici l.elmea ( Fasti Acad. p 384 ) - Cfr. Ep. II, p. t8i . (?) Episl. lih II , p. if)6-<|S.
linguœ grœcœ (Avril , 1530). I) avait préparé depuis longtemps cet ouvrage qu'il destinait spécialement aux classes où le grec était enseigné , et il avait dans ses propres leçons fait l'épreuve de la méthode qu'il proposait dans son Manuel, comme il l'appelle luimême (1). Cleynarts, voulant surtout fournir aux écoliers un livre élémentaire , n'a fait autre chose que présenter sous une forme claire et succincte les règles indispensables de la grammaire en aidant aussi la mémoire par les paradigmes complets des déclinaisons et des conjugaisons ; il s'est borné à indiquer en quelques pages les premiers principes de la syntaxe renvoyant aux Commentaires de G. Budé (2) quiconque voudrait apprendre sérieusement la phraséologie et les idiotismes de la langue grecque. La grammaire de Cleynarts eut tout d'abord un grand succès dans les Pays-Cas , et fut préférée à cause de sa clarté à la grammaire de Gaza qui avait été traduite par Erasme en 1518 ; elle fit aussi oublier le Compendium grœcœ grammatices qu'avait publié en 1520 Adrien Amerotius à Louvain chez Th. Martin ; en France , elle parait n'avoir pas eu moins de vogue dès son apparition, et peu d'années après elle fut réimprimée à Paris sans aucun changement (3). Cley-
(i) uBncliiridii instar». — Dans sa dédicace à son ami Fr. Hoverius, directeur des humanités à Malines , qu'il félicite des succès obtenus dans cette nouvelle Athènes.
(a) Commentaires latins sur la langue grecque, Paris, i5?y. Cfr. Epist. lib. II, p. i53. — La sjntaxe grecque de Varenius de Malines ne parut a Louvain qu'en x532.
(3) Institution» absolutisairaœ in iinguam grœcam etc. i636.
narts nous apprend dans une de ses lettres que pendant son séjour à Paris ( qu'on peut rapporter à l'année 1531 ) on y vendit un très-grand nombre d'exemplaires de ses deux ouvrages , cinq cents de sa grammaire grecque, et au-delà de trois cents de sa grammaire hébraïque (1) : ce seul fait, si honorable pour lui, doit fournir la preuve de l'intérêt universel qui s'attachait dans le XVI e siècle à la culture des littératures anciennes, et de l'empressement à adopter les meilleures méthodes. La grammaire grecque de Cl eynarts n'a pu être revue et perfectionnée par lui-même; mais, malgré les défauts qu'on y trouvait, malgré le dédain que manifestait pour son auteur l'orgueilleuse critique de J. Scaliger, elle ne cessa pas d'être en usage pendant plus d'un siècle dans les écoles de la France et des Pays-Bas et elle servit de base aux grammaires publiées en Allemagne et en Angleterre. Beaucoup d'hellénistes distingués se firent un devoir de répandre l'ouvrage de Cleynarts enrichi de notes et de nombreuses additions (2) ; en 1632 Gérard Vossius reçut ordre des Etats de Hollande et de Frise d'en donner une édition classique en suivant les traces du grammairien de Diest , mais avec la liberté de modifier le plan dans l'intérêt des jeunes gens plus
(1) Epist. lil». I, p 55-56. Il ajoute. « Iocipiunt entm liic fortitor Grsecari et llebroicari ».
( 2 ) Voir Baillet ,Jugemens <les Savant» , t. 1 1 , llle partie ( ed. in-i 2) p. 164 65 , et Hallam , Hîtt. de la Httcr. de l'Europe aux XV* et XVN t tèclrs , t. I , p, 333-34-
avancés (1), et cette édition ainsi corrigée et complétée fut plusieurs fois réimprimée en Hollande.
Toujours animé du désir de propager la connaissance du grec , Cleynarts ne s'en tint pas a la composition de ses ïnstiluliones ; il donna une année après, en 1551 , un autre travail destiné aussi aux commençants et conçu dans le but de leur aplanir les premières difficultés : c'est une espèce de chrestomathie à l'usage de ceux qui sont privés d'un enseignement oral et qui ne peuvent apprendre le grec qu'avec le secours des livres (2). Le livre est intitulé Meditationes Grœcanicœ in arlem grammaiicam (5); il renferme le texte grec de la lettre de S. Basile à S. Grégoire de Nazianze sur la vie solitaire , — argpl rtjç xetr ipvyJuv $t*yayi}ç — , et offre non-seulement une traduction littérale de chaque paragraphe, mais encore une analyse très-détaillée de toutes les formes grammaticales. Ce travail de Cleynarts a moins de valeur scientifique que ses deux précédents ouvrages ; mais il fait connaître la méthode rigoureuse qu'il voulait appliquer à l'explication des auteurs anciens , afin que d'une connaissance exacte de la grammaire on passât facilement à la lecture de tous les textes. C'est sans doute avec la môme précision qu'il traduisait et commentait publiquement les écrivains classiques
(i) Picfacc Je Vossius, tlalée de i63a (y) Epis» lib. I, p. 54*55.
(3) Louvaio , Juillet i53i, — Il a été* aussi n'imprime* plusieurs, fois soit srporr*mrnt soit à la suite de la grammaire grecque*
alors les plus répandus : H était parvenu par cette voie à comprendre facilement Lucien dont il relisait sans cesse les œuvres avec un nouveau plaisir et dont il vantait la perfection comique (1). Il recommandait le discours de Démoslhène sur la Couronne comme un morceau digne d'étude, mais convenant seulement à des esprits sérieux, et 11 avait fait luimême un recueil d'annotations sur Démosthène (2); cependant il préférait qu'on expliquât dans les cours l'un ou l'autre des dialogues de Platon qui lui semblaient faits par la nature de leurs sujets pour exciter davantage l'attention de la jeunesse (5). Les Pères de l'Église grecque avaient aussi fait l'objet des études spéciales de Cleynarts ; nous voyons qu'en 1532, avant de quitter Louvain, il y lisait devant un nombreux auditoire le traité de S. Jean Chrysostôme De dignilalc saccrdolali (4), et c'est au sortir d'une de ces leçons qu'il s'engagea à voyager en Espagne , comme on va le voir bientôt.
Cleynarts n'a pas publié à Louvain d'ouvrage élémentaire sur le latin (5), mais s'il n'a pas toujours été lui-même observateur des règles de l'élégance latine dans ses écrits, surtout à cause de l'étude
(i) Episl. p. 84 , ibid., p 7$. — Lucien était ru nombre des auteurs grecs imprime*» à Louvain vers iv,o.
(a) Epist. p. if)3-54.
(3) Epist. p. i34-35.
(4) Epist. p. 214 , p. 232-33.
(5) Une grammaire latine est restc'e inédite parmi ses antres manuscrits.
simultanée de plusieurs langues, il a du moins jugé sainement la querelle qui était de son temps à l'ordre du jour au sujet de l'imitation de Cicéron. Il blâmait ouvertement les Cicéroniens , surtout Dolet a leur tête , de rejeter dans un esprit exclusif tout ce qui n'était pas de Cicéron et de rendre ainsi inutiles les plus savants écrivains tels que Pline et Tite-Live ; il disait fort sagement que Cicéron a composé des ouvrages à jamais perdus , renfermant peut-être des locutions blâmées par les modernes dans les autres auteurs (1). 11 ne plaignait pas seulement les poètes qui ne veulent admettre dans leurs vers que des mots employés par Cicéron , comme si l'illustre orateur était en même temps poète fécond ; il conseillait de ne pas perdre, à l'exemple de tant de sots f beaucoup de temps dans l'étude des Lettres de Cicéron (2). Cleynarts semble avoir partagé sur tous ces points les vues d'Erasme dont il connaissait sans doute le Ciceronianus , dialogue qui, publié en 1528, donna le signal d'une guerre acharnée qui ne finit qu'avec la mort des principaux combattants (3). La solution raisonnée de cette question, telle qu'elle fut confirmée plus tard par la critique supérieure de Muret, fait honneur au sens droit de Cleynarts, rendant hommage en cette circonstance au génie d'Erasme et ne comptant pas le nombre de ses ennemis.
(i) Epist. p. 8i.
" (a) Epist. p. i4">. ; « Ne ftultorum more , iu illiu* epistolis multum colloces temporisa.
(3) BurigDy , vie d'Erasme , t. I , p. 55i et suiv.
Le plus grand des services que Cleynarts ait rendus à l'enseignement et à l'étude des langues, c'est la méthode qu'il mit en vigueur dans ses propres leçons et qu'il a recommandée plus d'une fois dans ses écrits. Il ne concevait pas qu'on abordât l'étude d'une langue en étudiant péniblement les règles abstraites d'une grammaire systématique ; il voulait que l'on acquit par l'usage la connaissance des mots et des formes, puis, qu'après cette familiarité contractée avec les éléments matériels du langage , on travaillât seulement à acquérir la science de la grammaire. Cette méthode fut employée par Cleynarts lui-même avec un plein succès partout où il eut occasion d'enseigner, et elle continua d'être en usage après lui dans un grand nombre d'écoles. C'est par la conversation que Cleynarts réussissait à donner à de jeunes enfants une connaissance surprenante du latin (1), et, comme Montaigne le prétendait aussi , il espérait parvenir à un enseignement pratique des langues mortes au moyen de questions et de dialogues v 2). A ce titre, Cleynarts mérite certainement une des premières places dans l'histoire de la pédagogique des temps modernes; en effet, à l'époque de la rénovation des méthodes dans toutes
(i) Epist. lil). Il , p. a -i4-:,8.
(a) On peut voir dans Morliof ( Poljhistor , lil>. Il, cliap. IX , de methodo in linpuis descendis ) 411e do semblables moyens ont i : té employés par on grand nombre de savants, dont la vie a c't<5 vouce à l'cducdlion.
les sciences, il a senti la nécessité de faciliter les voies de l'étude aux jeunes intelligences en simplifiant le travail qui leur est proposé ; il a deviné cet enseignement graduel et familier, basé sur l'exercice constant du jugement , qu'on a pris de nos jours pour une découverle de l'esprit philosophique , et qu'on a confondu dans la patrie même de Cleynarts avec le jeu artificiel de la mémoire.
Maintenant Cleynarts va s'exiler de son pays dans des vues de dévouement , conduit et soutenu par l'amour de la science. En 1552, il quitte Louvain pour faire un séjour assez long en Espagne ; mais dix ans après, on le voit succomber sur la terre étrangère avant d'avoir réalisé tous ses projets , et sans avoir revu le sol natal. Depuis longtemps Cleynarts nourrissait le désir devoir l'Espagne dont les écoles lui étaient vantées et surtout de connaître de près cette race maure à laquelle il espérait dérober la connaissance de la langue arabe, instrument nécessaire de ses projets littéraires et religieux. Aussi , comme s'il n'attendait que l'occasion , il accepta aussitôt les propositions que lui fit Ferdinand Colon de le suivre en Espagne ; ce savant voyageait pour rassembler de nouveaux trésors dont il voulait enrichir la bibliothèque qu'il formait à Séville , et cherchait en même temps un homme lettré qui pût l'aider à mettre en ordre sa nombreuse et précieuse collection et lui prêter secours dans ses diverses études. Pendant son séjour à Louvain , F. Colon visita Cleynarts sur qui le poëte Hesendius, restaurateur des éludes en
Portugal avait jeté les yeux depuis longtemps, el il n'eut pas de peine à le déterminer (1); il parait que Cleynarts fut satisfait d'autre part de s'éloigner de Lou vain pour quelque temps à cause des tracasseries continuelles que lui suscitaient les avocats de son ancien adversaire ( isli Causifici ) : désireux d'une vie tranquille, il souhaitait d'être enfin délivré de toute relation avec ces fabricants de procès (2) , cum illis controversiarum {abris; cependant, s'il fut à l'abri de leur malignité , il retrouva leurs pareils en Espagne et aussi en Portugal ; il ne put s'empêcher» quand plus tard il eut abordé en Afrique, de déclarer mille fois heureuse la gent musulmane qui est exempte, dit-il , de la double tyrannie des médecins et des avocats : a quôd libéra sit a duplici tyrannide sanicidarum et causificorum (3). » Qu'il aimait à donner raison à ces Maures d'Afrique chez qui il voyait une affaire portée devant le juge et arrangée en un clin d'oeil sans les termes et les formules du barreau !
Cleynarts était parti du Brabant dans la société de F. Colon, et, après s'être arrêté à Paris où il revit le fameux Budé , il avait chevauché à petites journées jusqu'au cœur de l'Espagne. Son premier séjour fut Salamanque dont l'Université lui avait été dépeinte comme la rivale de Louvain ; il n'y vécut pas longtemps étranger el ne perdit pas un instant dans l'exé-
(i) Epist. lib. II, p. ai3-i4, p. jSa el suiv. (a) Epist, ib., p. 114.
(3) Epist. lib, I , p. 5o.
eut ion de ses premiers projets. Cependant après avoir passé quelques mois dans l'étude de l'arabe , il revint au sujet de ses anciens travaux et , étant parvenu à renoncer à ses engagements particuliers avec son illustre guide, il voulut se fixer dans la ville savante où il enseigna tour à tour le latin, le grec et l'hébreu. 11 se disposait à y ajouter des leçons d'arabe, quand, à la demande de Pévéque de Cordoue , il se chargea de l'éducation du fils du vice-roi de Naples. A peine avait-il recouvré sa liberté, qu'il obtenait en 1554 une chaire publique dans l'Université de Sa! a manque, et déjà il avait commencé à professer les lettres grecques au milieu d'un concours d'auditeurs comme on n'en avait pas encore vu en Espagne (i). Ses leçons n'avaient encore duré que douze jours, lorsqu'il reçut du roi de Portugal des lettres qui l'engageaient à devenir préipteur de son frère, l'infant Don Henri. Clcynarts , qui devait cette marque de distinction à l'amitié du poète Resendius, se transporta, malgré son amour de la retraite et du silence, à Evora où résidait la cour de Portugal. C'est là qu'il passa plus de quatre années dans une position honorable; d'autant plus heureuse qu'elle lui laissait avec une grande liberté d'amples loisirs pour l'étude (2). Toutefois au bout de ce terme, quand son royal élève fut promu à l'archevêché de Braga , il commença une vie plus active encore et se mit à parcourir une partie du Portugal et de l'Es-
(1) Epist. p. 2t4-
(2) Epiit. p i4«* P- a4a-43-
pagne pour mieux connaître les ressources que ces deux pays offraient à la science. Après un court séjour à Braga , puis à Coïmbre, il visita les merveilles de Se ville et arriva enfin en 1539 à Grenade qui, plus voisine des côtes d'Afrique , devait lui présenter des avantages tout nouveaux pour donner suite à ses travaux sur la langue arabe.
Tout ce qu'on a dit des ingénieux procédés de Cleynarls pour l'étude des langues trouve son complément dans les tentatives et les efforts qu'il ne cessa de faire avec autant de patience que de sagacité pour s'emparer d'une langue aussi riche et aussi difficile que la langue arabe, dont il n'avait ni grammaire ni lexique : aussi est-il curieux de le suivre pas à pas dans un champ non encore exploré par ses contemporains. Gleynarts ne fut d'abord poussé à l'étude de l'arabe que par l'espoir d'approfondir l'hébreu au moyen d'une langue qui lui est affiliée ; il ne songeait pas encore à déclarer la guerre à ce qu'il appelle la superstition de Mahomet (1). Comme il entrevoyait dans l'arabe en quelque sorte un autre hébraïsme (2\ il résolut de procéder par analogie dans la composition d'une grammaire arabe, mais parce qu'il manquait à Lou vain de textes en caractères arabes , il dut prendre patience pendant bien des années. Enfin un étudiant qui partageait les goûts de Cleynarls
(1) Epist. p. 28 , p. m-i3.
(2) Epist. p. 206. «Nihil aliud esse ernsebam Arabismum , nisî alterum qoenadam Hebraismum. »
lui communiqua un jour le Psautier de Nébio (f), renfermant les Psaumes en cinq langues , latin , grec , hébreu , chaldéen et arabe (2). C'est par une étude comparative du texte arabe avec les autres, et surtout par le rapprochement des noms propres, que Gleynarts imagina de se faire un alphabet, et, quand il y fut parvenu , il se mit à rechercher avec une nouvelle patience les racines analogues aux thèmes de la langue hébraïque. Dès son arrivée en Espagne il fut impatient de jeter les yeux sur de nouveaux textes dans lesquels il trouvât la confirmation de ses hypothèses ; malgré les raisons spécieuses que lui fit valoir Ferdinand Nunius ( Nunez), professeur de grec à Salamanque (3), pour le détourner d'un labeur aussi ingrat, il mit à la besogne commencée une ardeur et une persévérance dont d'importants résultats le récompensèrent bientôt. Le travail analytique qu'il avait naguère entrepris à Louvain sur les Psaumes arabes , Cleynarts le continua à Salamanque sur le texte ponctué des Evangiles : il puisa à cette nouvelle source les matériaux d'un lexique dont il avait conçu tout d'abord la nécessité (4), puis il essaya de formuler les règles de la grammaire arabe, sans avoir vu aucun ouvrage didactique, mais en comparant soigneusement les mots et leurs flexions, et c'est ainsi qu'il découvrit le système des cas particulier à l'arabe
(i) Publie par I'évêque de Nebio et appelé' Psaltcrium Nebiense, (a) Epist. p. 2i3 et suiv. ih. p. aao.
(3) Epiât, p. 235-37»
(4) Epiât, p. io3, p. ^4»
et le mécanisme de la conjugaison (1). Cleynarts dut plus d'une fois faire trêve à ses laborieuses investigations ; mais jamais il ne les perdit de vue ou ne se laissa gagner par le découragement. Il profita des moindres occasions pour augmenter sa connaissance de la langue et des productions arabes; il voulut débrouiller lui-même la science des grammairiens indigènes et lut courageusement la Djaroumia (2) et l'ouvrage plus étendu du grammairien Albucasim. 11 aborda aussi îe texte d'Avicenna, qui était peutêtre l'ouvrage le plus répandu en Espagne, surtout parmi les médecins, il examina également la version arabe du livre de Galien sur les aphorismes , et dès lors il signala quelle devait être l'importance des traductions arabes pour restituer les monuments mutilés de la littérature grecque (5).
Après ces études préparatoires, Cleynarts brûlait du désir de parler arabe surtout avec quelque maure instruit. A Séville, il chercha un maître parmi les esclaves originaires de Barbarie ; mais le nouveau Despautère qu'il dit y avoir rencontré reçut sa rançon peu de temps après et retourna aussitôt en Afrique. C'est à Grenade qu'il se transporta pour trouver et
(1) Epist. p. a35-4o.
(2) Celle grammaire al<regee , oeuvre de Mohammed-ben-Daoud , a elé imprime'e plusieurs fois à Rome et une fois à Lejde vers la fin du XVIe siècle et le commencement du XVIle. Voir Scnitunnin , Bibliotheca arabica , § 4-* * 4»> * 53 , f>3.
(3) Epist p. qi , ib. p. 947.
de nouveaux livres et des précepteurs musulmans; il fit part de son désir au gouverneur de Grenade, le marquis de Mendosa, homme éclairé qui souhaitait aussi de voir l'arabe cultivé dans les écoles des chrétiens (1); le gouverneur fit venir à grands frais d'Almeria un esclave maure qui passait pour savant , et il le donna pour compagnon d'études à Cleynarts qui dut s'engager en retour à donner des leçons de grec au gouverneur et à son fils. C'est ainsi que Tan 1559 Cleynarts passa six mois dans l'Allia m bra de Grenade où était situé le palais de son nouveau protecteur, et il fut promptement en état de lire avec le maure d'Almeria le Coran tout entier et beaucoup d'autres ouvrages de la religion musulmane, il s'essaya aussi dans des compositions arabes à l'imitation du style des livres, et, pour acquérir une plus grande familiarité avec la langue, il ne parla jamais à son maître autrement qu'en arabe (2). Parvenu au point de converser facilement, Cleynarts mettait ses soins à rechercher des livres arabes qui lui fissent connaître à fond la religion de Mahomet et son histoire. La rareté de ces livres à Grenade et le refus qu'on lui fit de lui communiquer quelques-uns des innombrables ouvrages condamnés au feu par l'inquisition le déterminèrent alors à passer en Afrique. Préoccupé depuis longtemps par le besoin d'une propagande
(i) Epist. p. 26-27
(j) Epist. lib. I , p 35.
chrétienne pour la conversion des nations musulmanes, il ne balança pas de tenter ce moyen plus sûr de juger l'état social des habitants de l'Afrique.
Cleynarts, parti de Gibraltar en Avril 1540, débarqua après une horrible tempête àCeuta, possession des Portugais , et il se rendit ensuite par terre en passant plusieurs nuits sous la tente à Fez, capitale d'un royaume voisin de l'empire de Maroc. Déjà il avait surpris tous les Maures qu'il rencontrait sur la route par l'élégance de sa conversation arabe et par ses citations fréquentes du Coran ; il produisit un étonnement plus grand encore à la cour de Fez quand on l'entendit saluer le roi en arabe et l'entretenir longuement sur la cause de son voyage (1). L'élude de la langue et l'acquisition des livres étaient les seuls motifs qu'il osât invoquer devant les musulmans à qui son dévouement paraissait naturellement chose incroyable. Malgré ses efforts pour rassembler un grand nombre de livres, Cleynarts se vit à Fez contrarié presque toujours dans ses plans, exposé quelquefois à de graves dangers, et il y vécut souvent dans un état voisin de la misère (2). Enfin après quinze mois de séjour en Afrique, vers le mois d'Août de l'an 1541, il regagna Grenade où il jouit de nouveau de la généreuse hospitalité du gouverneur. L'année suivante 1542, il était encore occupé dans la retraite à tirer parti des trésors littéraires
(i) Epist. lib. I , p. 4 ( - 4 1
(a) Epist. lib. II, p. ig3 et suiv. p. 207.
qu'il avait recueillis avec grande peine , quand la mort le surprit jeune encore (il avait environ quarante-six ans), mais sans doute exténué par les fatigues du travail et des voyages (1).
Cleynarts avait employé toutes les facultés d'un esprit vif et subtil , et avait déployé aussi toute l'énergie dont le culte de la science et l'amour de la vérité peuvent rendre capable , dans le but principal de posséder l'intelligence d'une langue qui servait depuis plusieurs siècles d'organe à tant de peuples ennemis du nom chrétien ; mais le temps lui manqua pour réaliser du moins en partie les entreprises qu'un zèle éclairé lui avait suggérées quand il eut reconnu ce que Pfslamisme renfermait de monstrueuses erreurs. C'est à ses lettres seulement que l'on doit la connaissance de ses généreux efforts et des projets qu'il avait conçus pour la conversion des Musulmans à l'aide de l'arabe écrit et parlé : on ne peut douter que ce ne soit cette môme pensée qui l'avait guidé dans le cours de ses périlleuses entreprises et qu'il avait dû cacher à ses hôtes de Fez , pensée qu'il expose et développe longuement dans ses lettres écrites des villes de l'Espagne ou des côtes de l'Afrique à ses nombreux amis qu'il prend pour témoins et prolecteurs de ses travaux. Le recueil de ses lettres est un des monuments les plus curieux de l'épistolographie latine au XVI e siècle; aussi ont-elles eu l'honneur bien mé-
(i) Il fui enterré dans l'enceinte de TAIliambra qui domine Grenade.
rilé de plusieurs éditions (1). Elles ne sont pas écrites dans une latinité très pure, parce que, comme Cleynarts le reconnaissait, il avait toujours eu trop peu de souci du style et aussi parce que son goût était altéré par l'étude passionnée de plusieurs langues et surtout de l'arabe (2). Cependant la narration y est toujours si animée , la plaisanterie si vive , le trait si piquant qu'elles présentent une lecture pleine d'intérêt et de charme ; l'érudition n'y est point prodiguée avec ses plus minutieux détails comme dans les correspondances savantes des contemporains de Cley narts; mais la variété des sujets et l'originalité des vues rachète ce qui pourrait leur manquer sous le rapport de la forme. En effet il ne s'agit pas seulement des opinions littéraires de l'auteur, de ses observations personnelles ou des circonstances de sa propre vie; il s'agit surtout de la guerre que les Chrétiens doivent déclarer sans relâche aux races musulmanes qui sont sous le joug d'un imposteur depuis plus de huit siècles et qui tiennent dans une honteuse oppression une grande partie du monde. Cleynarts ne s'adresse pas seulement à l'empereur Charles- Quint en le priant de seconder toute entreprise qui
(1) LouVtiin | laOO, t55l el l.Vi. Anveis t PU n tin t i 166 , édition à laquelle le Lotanisle Ch. Le*c1use ou Clusius a njoulé un second livre composé de lettres rapportées d'Espagne ( Epistolarura libri duo). — Hanau , cliex Wecliel , iGofi.
(2) Préface de lAlnse , p. 108. — Epist. lîb. I ♦ p. 74 , p <)3 ; lil>. IT , p. i5g-6o
peut venger l'Europe de tant de guerres humiliantes et porter la lumière chez des peuples retenus par la superstition et l'ignorance dans les liens de rerreur(l); comme Raymond Lulle, au retour de sa captivité de Tunis , présenta au Pape une supplique pour montrer la nécessité de combattre les infidèles par les armes de la science et d'établir des écoles d'où sortiraient d'habiles champions de la controverse religieuse , Cleynarts prépara un manifeste solennel aux Chrétiens, ad Chrislianos , pièce détaillée qu'on a retrouvée dans ses papiers (2), pour les engager à se liguer contre Mahomet dont les sectateurs étaient encore au comble de la puissance. C'est une croisade nouvelle à laquelle il convoque l'Europe entière; mais, comme celle que prêchait trois siècles auparavant la voix puissante de Raymond Lulle, elle devait être tout intellectuelle , fondée sur l'influence et les résultats d'une persuasion religieuse. On ne peut examiner ici à quel point une telle croisade avait chance de réussir au moment où s'accomplissait au centre de l'Europe le grand schisme de la réformation ; il suint de rendre hommage à l'esprit élevé qui, pénétré des sentiments d'une foi encore vive, animé parTespoir des triomphes futurs du Christianisme , signalait au zèle des théologiens une nou-
(1) Carolo Cars j ri srmper Auguslo Nicotnus Cirnardu* gJoriDso» de populo machomelico precatur triumphos. Epiât, lih. Il, p. aiwj.
(2) De professione arabica , militiaqur constituenda adrersui Macliometum. Epiât, ibid. p. ai8-a58.
velle, mais infaillible tactique dans l'attaque d'ennemis irréconciliables. Cleynarts faisait de la langue arabe le moyen le plus efficace d'entamer une polémique qui devait être mortelle à l'autorité aveugle de l'Islamisme (1); il voulait que les Chrétiens, au lieu de s'en tenir à ce qu'une tradition vague rapportait de la religion et du fanatisme des Musulmans, en étudiassent les dogmes fondamentaux et les prescriptions légales dans le Coran et ses commentaires ainsi que dans la Sunna; il croyait qu'après avoir emprunté à ces sources authentiques la réfutation facile des erreurs qui y sont enseignées, ils obtiendraient bientôt l'avantage avec les armes du raisonnement ou du ridicule dans des discussions engagées contre des docteurs musulmans ou en présence du peuple. Telle était la mission que Cleynarts avait en vue de donner à ceux qu'il aurait d'abord initiés à la connaissance pratique de l'arabe, restée jusque là un mystère. Mais où voulait-il fonder son œuvre ? il n'hésitait pas à en réserver les premiers essais, comme aussi les premiers fruits de sa science , à sa patrie qu'il ne lui a pas été donné de revoir : c'était un sentiment profondément gravé dans son esprit, sentiment noble et vrai qui se fait jour dans toutes ses lettres composées à l'étranger , et qui lui a permis de supporter les ennuis inséparables de l'exil. Ce n'était point à Salamanque que Cleynarts songeait à
(i) Epiât, lib. I , p. 29-34 , p. 43-44-
former une école arabe d'où sortiraient de ferveuts prosélytes (1) : c'était à Louvain qu'il vouait d'avance avec joie son premier enseignement de la langue nouvelle ; quand il y aurait imprimé sa grammaire et son lexique (2), et rassemblé d'assez nombreux auditeurs, il devait traduire en latin le Coran entier pour le livrer ainsi a aux traits des docteurs chrétiens » , puis composer des commentaires qui en fussent l'explication, et réfuter partie en latin, partie en arabe les passages contraires à la foi; il espérait répandre facilement celte réfutation parmi les Musulmans dans tout l'Orient et préparer ainsi la voie aux catéchistes ou aux missionnaires qui tireraient de là l'apologie de l'Évangile : c'était, disait-il, lancer le bélier contre la muraille (5)! Quant à Cleynarts lui-même, sa vie était comme attachée à l'étude de l'arabe « qui était à ses yeux un canonicat » ; elle semblait aussi dépendre de son ferme espoir de rentrer un jour dans les murs de Louvain où ses souvenirs le transportaient si souvent et le rappelaient avec une force irrésistible; c'est alors qu'il s'écriait en voyant s'approcher les infirmités de l'âge : « Quid dulcius Lovanio (4)? © Il faisait parla son ami Vasée, qui avait
(i) Epist. p. i83» iij4i 199- Cfr. ibid. p. ^3.
(a) Ces ouvrages cites plus d'une fois dans ses lettres sont restés avec ses manuscrits entre les mains de son ami J. Perez ou Pclrcius de Valence.
(3) Epist. lib. 1, p 33-35, p. 4q, $4-48.
.(4) Epiit. lib. I , p. Go.
quitté le sol de la Belgique le même jour que lui (i), de ce mouvement invincible qui reportait sans cesse son esprit vers les lieux où s'était écoulée sa jeunesse; il lui reprochait de ne pas estimer assez haut le bonheur de vivre dans sa patrie , et de sembler souscrire à la sentence d'Aristophane, qui. place la patrie là où l'homme se trouve bien (2) :
L'âme de Cleynarts n'était point ainsi partagée entre plusieurs patries; malgré la sympathie de tout ce que l'Espagne avait d'hommes savanls et illustres, malgré les marques de distinction qu'il avait reçues des princes de Portugal , il ne pouvait résister au besoin généreux de payer lui-môme à la Mère des études la dette de sa reconnaissance toute filiale ; il faisait vœu de consacrer à Louvain ses dernières veilles en retour des succès qu'il lui devait!
VIGLIÏ ZWICHEMII PRjECONIUM , ORATIO QUAM IN SOLEMNI PRJEMIORUM DISTRIBUTIONE COL- LEGII LIT. HUM. ALTICOLENSIS , DIE OCTAVA MENSIS AUGUSTI 1843 ÎÏABU1T JOSEPIIUS VANLINTHOUT , RHETORICES ALUMNUS (1).
Magnifiée hujus Académies Reclor gravissime , honnralissime ;
Qui rébus Civilibus et Sacris prœestis , viri summo honore habendi;
Presses Professoresque doctissimi ;
Commililones dileclissimi ;
Cœterique quotquot adestis , cives et hospites , auditores exoplalissimi.
Effluxit jam annus, ex quo plurimi vestrum, eâdem revertente celebritate , eodem hoc in loco , maximi Pontificis Adriani sexti viritum universo orbi catholico, tum maxime huic civitati atque Academiae merito charissimi, laudationem grate audiverunl. Eodem fere tempore , quo sacras disciplinas magno omnium
(i) Il a été établi , depuis la réorganisation du collège des humanités, que le discours latin de la distribution des pri* aurait pour objet l'éloge de l un des hommes célèbres qui ont illustré l'Université' do Louvain.
plausu Lovanii docebat summus il le Ad ri a nus , inter innumeros alumnos qui in hoc scicntiarum diverticulum undique confluebant, unuseminebat tôt tantisque# ingenii atque animi dotibus, ut omnium oculi jam lum in eum converterentur. rs'ec spem cventus fefellit : Viglius enim , de quo hodiernâ die sermonem ad vos habiturus su m , postea eam famam eloquenliae ac doctrine assecutus est, adeo et singulari pietate et privatis publicisque virtutibus inclaruit , ut honoribus omnigenis et in patriâ et apud exteros ornalus fuerit , et sibi celeberrimorum virorum amicitiam conciliaverit, posterisque tandem immortalem sui memoriam transmiserit.
Virum iilum de religione , de patriâ , de Academiâ nostrâ optime meritum laudare arduum sane videtur opus, et quod humeri adolesccntis ferre récusent. O utinam haberem paululum illius divins eloquentiœ , quâ Viglius ipse inter sœculi sui virus primas tenuit , ad gloriosa ipsius fata modo et illo et doctissimis auditoribus digno enarranda et laudibus prosequenda ! Heu ! non habeo, verumtamen animus me non déficit, imo spero ,auditores omatissimi, vos ex aequo et bono consulturos œtatis hujus debilitatem , rébus quoque vos attentos fore , non verbis , sicque inconditam hanc voccm non esse vos audituros , aut si audiatis , esse oblituros.
Natus est Viglius ab Aytta Zuichemus die decimâ nonâ mensis Octobris anni millesimi quingentisimi septimi in villâ Barahuysia apud Frisios. Jam a teneris unguiculis litteris operam ta m diligentem navaverat ,
ut vii quindecim an nos mit us grœca latinaque lingua satis esset eruditus. Lovanium tune profectus , ad ce- • jeberrimos utriusque linguae professores maximâ cum assiduitale ventila vit ; ratus enim erat gracas latinasque Htteras oinni solidiori doctrinae necessario esse praemittendas et substruendas. Sed quum Gallîa illo tempore studio jurisprudentiae prœsertim prœclara esset, Dolam in Burgundiœ urbem migra vit, ibique per très annos in banc disciplinam iucubuit. Nec tamen litterarum bumaniorum studio valedixit; contra arcto vinculo ulramque scientiam sibi connectendani semper existimavit, ulramque etiam eo successu coluit, ut commilitones euin urgerentad jus prvatim docendum. Jam tum etiam egregius il le litterarum fautor Erasmus Viglium maximo amore complectebatur , illudque de Viglio judicium ferebat : * Aut enim omnia mefallunt, aut illi si superi vitatn dederint i n tu rus -est aliquando Frisiae magnum ornamentum. »
Avenione tune temporis jurisprudentiam tradebat clarissimus Alciatus, qui puram in lectionibus latinitatem adhibens lucidumque ordinem magnam sibi famam conciliaverat. Viglius vero pro eâ quam jam in eo animadvertimus discendi agendique ratione , nihil tam avide cupiebat quam ut se ad Alciati notitiani proferret , quem tamquam juris in Europâ restauratorem coleret et diligeret. Itaque quum primum per tempus lieu il, Avenione m, et postea Biturigas ad hune se contulit, tantu mque eo prœeeptore profecit, ut inter principes jurisconsultos brevi adnumeratus fuerit , et quum Alciatus in ltaliam discederet , in ejusdem lo-
cura unanimi omnium ore suffectus fuerit. Viglius deinceps, quum per Galliam , Germaniam, Helvetiam et ltaliam iter faceret, tantis ubique honoribus exceptus est quanti vix regibus tribui soient, Paduœque, obstupentibus Italis viri doctrinam atque eloquentiam, jus pri val i m publiceque docuit , œtatis sus anno vix vigesimo quinto. In hac urbe edidit commentarium illum in decem Institutionum titulos , quo nihil perfcctius , nibil fructuosius excogitari aut proferri potuit. Eo libro laudem maximam sibi in universû Italiâ peperit , iliaque perhonorifica verba Alciati de ipso vaticinantis promeruit : « Magna spes altéra Roms. » Praeclara haec impensa jurisprudentiae bénéficia mirîfice auxit Viglius, tum inveniendis nonnullis libris Basilicorum eo usque deperditis , tum maxime edendâ celeberrimâ illâ Theophili Institutionum graecâ paraphrasi, quam ex bibliotbecâ protraxit Florentins : « Hujus optimi et antiquissimi Institutionum commentarii egregiam utilitatem ( sunt verba viri clarissimi Star-Numan in suâ Viglii laudatione), antea a plerisque , ab ipso etiam Alciato non satis perspectam , hodie post inventos Caji Veronensis libros minime dubiam , primus editor Viglius in prefatione ad Carolum Quintum ita declaravit, ut eum non istis tëmporibus sed nostrâ demum œtate vixisse putares. » Pos tremo quanta sint Viglii de ju ri s prudent iâ mérita hoc nnum declarabit, Gujacium nempe, magnum illud romani juris lumen, singulos Viglii versus, singula testimonia dixisse, celeberrirna m que quoque per totam Europam Jurisconsultorum Belgicorum scholam ab ejus nomine Zuichemiam fuisse appellatam.
Tlis prœmissis, auditores ornatissimi , nemo mirabitur incredibile prope diclu esse quam multa quamquesplendida Viglio in hanc patriam ex llaliâ redeunti munera sint oblata. Jam antea Carolus Quintus eura elegerat, cui filium suum Philippum instituendum traderet ; verum quo doctior eo modestior erat Viglius , seque huic provinciae judicavit imparem. Utinam verô accepisset! Ulinam postea etiam Philippus secutus fuisset Yiglii consilia , consilia ilia moderationis , constantiae, sapienliae plena ! Patria Iristissimis cladibus non fuisset adflicta ; Philippum ipsum non pœnitnisset , quem memoria? proditum est, diiisse « se vehercenter dolere banc sibi non conligisse occasionem , qua speraverat , non paulo se melius quam fuerat instituendum fuisse. »
Ex bis igitur sibi oblatis honoribus unum accepit Viglius, munus scilicet judicis in rébus sacris apud monasteriensem episcopum. Hoc autem in munere eo se gessit modo , ut et prudentiam summam , et anirni candorem egregium , et incorruptam Gdem ostenderit ; sed ut (ides ita ei gratus pro acceptis beneficiis adfuit aoimus. Etenim cum , aliquol post annos, Carolus Quintus per Viglium in majori consilio adscitum eumdem jubere vellet episcopum , ut pontiûcis dignitatem deponeret, quam maxime huic rei obstitit Viglius, imo professus est a malle se impcratoris servitium deserere , quam adversus illum , cujus panem comederat, quidquam attentare. »
Quum Carolus, singulari suâ de Viglio meritis exislimatione ductus , inter alia multa sedem in collegio Ca-
meraeimperialisSpiraeei obtulisset, hune magistratum in paucis gravissimum , bonorurn omnium laBtitiâ suscepit discendi polius , ut aiebat , et in praxim deducendi id quod in scholis didicerat cupiditate, quam honoris ejus , qui non minimus in Germaniâ habetur, ambilione accensus.
Spirae degentem Bavariae Dux magnis promissis adducere conatus est, ut in suâ Academiâ Ingolstadiensi professoris vices expleret. Non recusavit Viglius sperans usum illum forensem , quem sibi muneribus gerendis comparaverat, utiliorem suam operam studiosis adolescenlibus effecturum ; quantoautem eum omnes a more et honore prosecuti fuerint nemo dixerit. Quamvis etiam viri clarissimi ibi tune docerent ex Italiâ praesertim , eos tamen omnes Viglius ille noster doctrinâ , docendi ratione , discipulorum numéro anteibat ae superabat.
Hactenus Viglium conspeximus, auditores ornatissimi, in scholis, in foro , in judiciis versantem ; admirati sumus jurisconsultura litteris clarum , splendidis muneribus functum, laboris assiduitate praîdarum, quippe cui vitanon nisi vigilia erat. Nunc accedamus ad illam Viglii vitae parlera , qua publicis rébus interesse caepit. A Carolo Caesare equestri dignitate aurei velleris ornatus fuerat, praesesque privati eonsilii constitutus.Uerum hic pondère preraor; quis enarrando assequi posset ea orania quae Viglio laudes immortales in hacstatione meruêre! Publics reî commoda privatis necessitudinibus seraper potiora habuit ; civibus suis addictissimus , pro illis apud imperatorem saepissime
intercessit ; ipsius nature benignitate ad misericordiam propensus, a ferro abhorreus, modération em , concordiam, nunquam non in ore habuit, « severa nimis et acerba consîlia mihi nunquam placuerunt , sunt verba Viglii scribentis ad Granvellanum , quoad autem potui, mitigavi quœ niitiganda vidcbantur. » Quum Philippus regnum adipisceretur, Vigliusidem propositum, eamdem moderalionem , eamdem constantiam semper prœ se tulit. Régi fidelis , populi amans, omnes cala mitât es, omne religionis dissidium , omne odium pro viribus a patriâ avertere enixus est. Eheu! frustra sese laborare sentiebat; non destitit tamen ; non ci vium ardor prava jubentium , non vu 1tus instantis tyranni mente moverunt solidâ. Civilibus undis commissus , îmmotâ mente gubernaculum tenuit, cœterorum saluti unice intentus. Albano imperterri tus restitit : ferreus illedux,terrorem longe lateque spargens, altum silentium optimatibus omnibus stupore quodam tamquam fulmine perculsis imposuerat. Senex unus non tacuit , minas Hispani despexit, clarâ voce professus se minis nunquam retentum iri quominus libère et aperte sententiam diceret, et pro causa régis et populi mortem subiret. Sed , mirabile dictu! Viglii fortitudo compescuit Albani durum animum ; sumraus ille vir ex terribili luctalione victor evasit.
Ultimos vita? annos, missâ rerum bumanarum inconstantiA , Gandavi sancti Bavonis templo prepositus, peregit, Deum quotidie precans ut régis animum ad pacem flecteret. Videte, quœso,auditoresornatissimi,
venerandum hune senem pielate et humanitate insigoem miseros sublevantem , pauperum inopiam sustinentem , magnam fortunarum suarum partem in studiosae juventutis progressus impendentem , uno verbo , sapientis christiani nomioe sese vere dignum exhibentem. Gollegium Lovanii apud hanc Academiam erexit, in quo duodecirn egregiae spei adolescentes ejus suroptibus liUeris disciplinisque imbuerentur. In pago natali pari liberalitate gerontocomium exstrui jussit, senex senum necessilatibus providens. O vere digna Viglio opéra , quibus vitam literis ac civibus unice dévot a m cïausit quodammodo atque immortalitati consecravit. Diem tandem obiit supremùm Bruxellis anno millesimo quinguagesimo septuagesimo septimo , annos natus septuaginta vir iile , cui pietas , et j asti lise sororincorruptafides, nudaque veritas, quando ullura invenient parem ?
Ad vos nu ne sermonem converto, charissimi commilitones, florentissima juventus, Académie nostrœ dulcissima spes. Magna il I a virtutum exempla pectoribus altè inOgite, imitamini, œmulamini summum illum Viglium : ut iile quondam , et vos graeca latinaque exemplaria nocturnâ versate manu , versale diurnâ. Dulce et décorum est litteris , palriae, religioni vitam impendisse utilem. Macti igitur animo este , generosi juvenes ! O utinam exeant e vobis viri priscis illis Acaderaiae Lovaniensis iuminibus digni ! viri, ut illi, patriœ devoti, litterarum amantes, sacrae fldei addictissimi ! haec sunt vota , baec ultima verba abeuntis condiscipuli.